CONDITIONS D’ÉLEVAGE
Il semblera peut-être curieux que j'aie choisi de définir les espèces de J. m., au point de vue biométrique, d’après des populations d'élevage plutôt qu’à partir d'échantillons de populations naturelles. Il était en réalité capital, tant pour les recherches morphologiques que pour les recherches génétiques sur le polychromatisme, que je me proposais, de cultiver les Jaera dans des conditions aussi uniformes que possible. On pouvait ainsi, dans le cas où le milieu aurait exercé une influence sur le phénotype, réduire à leurs composantes héréditaires, seules intéressantes parce que seules stables, les différences observées entre les diverses espèces. Les hybrides entre espèces, dont on trouvera, dans la deuxième partie de ce travail, les caractères descriptifs et quantitatifs, ne peuvent, en outre, être obtenus, en nombre suffisant pour permettre une étude biométrique, que grâce à des croisements réalisés au Laboratoire : il importait donc, pour autoriser la comparaison de ces hybrides et de leurs formes parentes, que tous les individus mesurés aient été soumis à un régime commun, quelles qu'aient pu être leurs préférences écologiques naturelles.
Afin que ces populations d'élevage puissent être légitimement considérées comme représentatives, et pour écarter, dans toute la mesure du possible, les effets d’une sélection inconsciente de lignées, de nombreux géniteurs naturels ont été, pour chaque espèce, mis initialement en élevage, et l’in-breeding a été soigneusement rompu entre leurs descendants.
Tous les élevages, pour toutes les espèces et leurs hybrides, ont été réalisés, avec de très bons résultats, dans les conditions standard définies ci-dessous.
Les femelles ovigères, ou les couples, sont isolés dans des cristallisoirs
de 12 em. de diamètre, et de 6 em. de hauteur, à moitié remplis d’eau de mer. Ces cristallisoirs sont maintenus, en toutes saisons, dans la salle d'élevage, à une température comprise entre 16° et 209, Malgré l'extrême résistance des animaux, il est préférable, en hiver, avant les repiquages, d'attendre que l’eau de mer, prélevée au large ou dans le chenal de l'Ile Verte, ait pris la température ambiante. Les Jaera étant phytophages, la nourriture suivante a été adoptée : à chaque bac sont ajoutés une feuille d'orme, découpée en plusieurs fragments, et quelques filaments d’entéromorphes. Les feuilles d’orme !, récoltées au moment de la chute des feuilles, sont conservées dans un endroit sec ; avant l'emploi, elles sont ramollies dans l’eau douce pendant 24-48 heures, puis soigneusement rincées. En dehors de leur valeur alimentaire, les feuilles mortes offrent aux Jaera un abri contre la lumière, bien que les cristallisoirs d'élevage aient été soustraits à l’insolation directe, et les entéromorphes ? contribuent à oxygéner l’eau, tout en fournissant également un support aux animaux.
J'ai dû renoncer à ajouter aux bacs d'élevage des graviers ou de petits cailloux couverts d'algues, en raison des difficultés que soulève alors le prélèvement de tous les individus d’une culture.
Il importe naturellement que la verrerie soit propre, mais son nettoyage au mélange sulfo-chromique est entièrement à proscrire, ou doit être suivi d’un long séjour, pouvant atteindre plusieurs semaines, des cristallisoirs « trop propres », dans un bassin où l’eau de mer est constamment renouvelée. Enfin, pour réduire l’évaporation, les bacs d'élevage ont été recouverts de plaques de verre.
Les repiquages ont été effectués après chaque ponte, c’est-à-dire toutes les trois semaines environ ; mais de petites colonies de Jaera ont parfois été retrouvées, en parfaite condition, dans des cristallisoirs dont l’eau n'avait pas été changée depuis près de deux mois. La meilleure méthode qui permette de transporter les animaux d’un bac à l’autre, sans les léser, consiste à les pipetter. Les jeunes sont laissés, dans les bacs où ils sont nés, jusqu’à l’âge de 10 à 12 jours ? ; ils sont ensuite repiqués, par groupes de 15 au maximum par cristallisoir, puis répartis,
1. C’est cette même nourriture que Mrs SEXTON a exclusivement employée pour élever l’Amphipode Gammarus chevreuxi.
2. Il faut veiller à éliminer des bacs d'élevage les Amphipodes, Gammares ou Hyale, carnassiers normaux ou éventuels, qui pourraient y être introduits avec les entéromorphes.
3. Lorsqu'il n’existe pas de 44 pubères dans ces bacs (voir p. 318).
à mesure qu’ils grandissent, dans un nombre plus élevé de bacs d'élevage. Pour suivre les étapes du développement, ou pour obtenir les femelles vierges nécessaires aux études génétiques et aux essais d’hybridation, des stades jeunes, antérieurs à la moindre manifestation de sexualité, et isolés de tout mâle adulte depuis la naissance ont été élevés isolément dans de petits cristallisoirs de 6 cm. de diamètre, l’apport nutritif étant de même nature que celui des adultes.