‹ Recherches sur le polymorphisme naturel des Jaera marina (Fabr.) (Isopodes Asellotes): Essai de systématique évolutiveChapitre 35 sur 70 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LE PROBLÈME TAXINOMIQUE DES JAERA MARINA

Anticipant, au cours des chapitres précédents, sur les conclusions auxquelles nous conduira ce travail, j’ai considéré les différents ensembles d'animaux étudiés comme autant d'espèces, — pour lesquelles j'ai employé une nomenclature trinominale —, subdivisions d’une superespèce J. m., bien que j'ai parfois employé le terme neutre de formes pour les désigner. I1 me faut maintenant discuter de cette interprétation en cherchant à résoudre, sans idée préconçue, le problème taxinomique posé par les J. m., problème qui se résume dans la question suivante : quelle est la valeur, dans la hiérarchie systématique, des formes qui viennent d'être décrites ?

Les systématiciens se heurtent constamment à des problèmes analogues, toujours délicats parce qu’ils mettent en cause la définition même de l'espèce, et qui, le plus souvent, ne reçoivent d’autre solution qu’une opinion probable, admise dans la mesure où elle paraît raisonnable, sans qu'il soit possible, par manque de temps ou par suite des difficultés inéluctables ou des impossibilités que soulève l'élevage de la plupart des animaux, de l’étayer par des arguments réellement démonstratifs.

I1 convient d’ailleurs d’insister sur une notion qu’on trouve rarement exprimée, sans doute en raison de son évidence même, ou parce qu’elle est dépourvue d'importance pratique pour le systématicien. (‘haque espèce résulte d’une discontinuité irréversible, interrompant, à une période donnée du temps évolutif, une succession apparemment continue et progressive de transformations organiques, discontinuité qui constitue éventuellement le point de départ d’un nouveau continuum évolutif. Résoudre un problème taxinomique, à l'échelon spécifique, revient donc à situer, par rapport à cette discontinuité, les groupes d'animaux étudiés. La solution est souvent simple parce que, dans la grande majorité des cas, ces groupes se placent manifestement au delà de la discontinuité spécifique : on se trouve alors en présence d'espèces bien séparées les unes des autres et de leur forme ancestrale. En deçà de la discontinuité, les groupes de population se définissent comme des sous-espèces d’une espèce initiale, lorsqu'ils diffèrent par des parti-

cularités constantes et suffisamment nettes ; cependant les races que présentent les innombrables espèces en voie d'évolution se trouvent, dans la nature actuelle,

à des étapes très diverses de leur différenciation spécifique ; une terminologie taxinomique qui rendrait compte de l’infinité des états sub-spécifiques possibles est inconcevable, mais il faut se garder d'oublier que l'étiquette sous-espèce groupe en une spécieuse unité une multitude de degrés de spéciation, dont la définition précise offre le plus grand intérêt pour le biologiste. La difficulté devient plus grande encore dans les cas limites, qui fournissent les problèmes les plus attachants de la systématique évolutive, soit que, dans l’ensemble de leur aire de distribution, certaines formes voisines ne soient pas rigoureusement inter-stériles, témoignant ainsi d’une discontinuité encore imparfaite, soit que des groupes de formes se comportent, dans certaines zones de leur répartition, comme des sous-espèces, et, en d’autres points, comme de bonnes espèces. La solution, sans doute nécessaire, mais souvent sujette à discussion, qui revient à résumer de tels problèmes systématiques par l’un ou l’autre des quelques termes de la hiérarchie taxinomique, ne constitue qu'un pis-aller pragmatique, incapable de traduire chaque exemple dans sa complexité biologique propre, dans sa signification évolutive individuelle.

Je montrerai dans ce chapitre, où seront mises en balance les différences et les ressemblances morphologiques, biométriques et écologiques des six formes de J. m., que les résultats acquis par les méthodes les plus courantes de la systématique obligent à poser un problème taxinomique, mais qu'ils ne suffiraient pas à départager un systématicien diviseur, considérant qu'il existe autant d'espèces que de formes, et un systématicien réunisseur, partisan d’une espèce polymorphe. D'autres arguments, qui seront exposés plus loin, nous conduiront à placer avec sécurité, en fonction de la meilleure définition de l'espèce (voir page 192), les formes de J. m. à un niveau spécifique, mais nous prouveront que ces formes se situent, aujourd’hui encore, à la limite même de l'espèce.

A. — Résumé des principales différences entre les six formes de J/aera marina.

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