‹ Recherches sur le système nerveux cérébro-spinal; sa structure, ses fonctions, et ses maladies (volume 3)Chapitre 59 sur 133 · PHÉNOMÈNES RÉFLEXES · texte numérisé non relu

PHÉNOMÈNES RÉFLEXES

étendre en de longs développements sur ce point : qu'il nous suffise de rappeler : que les connexions qui relient les régions des cellules postérieures aux régions des cellules antérieures, font que ces deux régions sont strictement associées dans leurs manifestations dynamiques; que l'influx excito-moleur, élaboré par les cellules des régions postérieures, est le stimulus le plus habituel qui provoque les réactions des cellules antérieures; que ces deux foyers d'activité nerveuse, ainsi conjugués, représentent comme une série de pièces mécaniques engrenées, dont le déplacement de la première entraîne à sa suite le déplacement de toutes les autres; et que c'est à Taide de ces éléments combinés, qu*il faut comprendre l'apparition des manifestations automatiques qui s'opèrent en dehors de la participation de l'encéphale. C'est ainsi, en effet, qu'une incitation primitivement centripète, traverse, suivant une courbe antéro-postérieure (d'arrière en avant), toute l'épaisseur des réseaux de substance grise spinale, et se réfléchit suivant une direction centrifuge^ vers les appareils musculaires périphériques, qui ne subissent ainsi que médiatement le choc en retour de Tincitation excito-molrice primitive. C'est là un phénomène purement spinal, dont Taxe spinal seul est le siège. Ijes fibres aflërenles en sont les seuls agents, et les régions supérieures de l'encéphale y sont complètement étrangères : aussi peut-il s'appeler à juste titre, phénomène de sensibilité et de motricité inconscientes ?

Tel est, en abrégé, le mécanisme à l'aide duquel se développent lesactions réflexes en général ; nous n'y insisterons pas davantage ; ces faits, depuis les remarquables travaux de Prnchaska, de Marshall-Hall, de Flourens, de Longet, font actuellement partie du domaine public; ils sont connus de tous, et acceptés partout comme des vérités physiologiques légitimement consacrées (1).

Voyons maintenant comment se passent les choses sur des animaux vivants, et ce que disent les faits expérimentaux :

Quand, sur une grenouille, on a coupé la moelle en travers, et que Ton attend quelque temps, si l'on vient à pincer la peau du membre postérieur, l'animal retire sa jambe : si l'on pince

(1) Longet, Anaiomie et physiologie du système nerveux, 1. 1^ p. 307.

27S IMPRESSIONS gENSORlELLBS INCONSCIENTES.

très-fort, rinoitation centripète passe du côté opposé, et Tanimal retire alors ses deux membres....

Quand, sur de petits mammirères, on sectionne la moelle en plusieurs tronçons, par une série dMncisions transversales, chaque tronçon devient un cenire de réflexion d^actions nerveuses isolées et indépendantes. Vient-on à pincer la peau du membre postérieur correspondant au tronçon inférieur, la réaction des muscles est limitée au train postérieur; pince-t-on la peau, dont les filets sensitifs correspondent au segment moyen, la réaction est pareillement localisée dans les muscles de la région intéressée, etc. (1).

Quand on irrite légèrement une racine postérieure, sur un animal vivant, l'action reste locale, et se propage seulement vers la racine antérieure, en regard du point excité 5 mais si l'action de la cause irritante est plus intense, elle se propage alors à distance, et va ébranler les noyaux d^origine des racines antérieures douées d'une sensibilité réactionnelle suffisante pour entrer en action.

C'est ainsi que Chauveau, sur un vieux cheval dont la moelle avait été séparée de l'encéphale par une section atloïdo-occipitale, en pinçant le nerf médian, constata la propagation de l'action excito-motrice à travers la moelle, jusque vers les points d'origine des racines antérieures propres aux muscles des membres postérieurs; inversement, le pincement du nerf sciatique poplité externe détermina des secousses générales, moins fortes, il est vrai, mais néanmoins manifestes, jusque dans l'encolure qui parut légèrement tendue (2). Chose remarquable ! dans un certain nombre de ces expériences, les irritations appliquées, soit au niveau des racines ou des faisceaux postérieurs, rencontraient dans leur dissémination à travers les réseaux de substance grise, une susceptibilité réactionnelle telle, de la part de certains groupes de cellules motrices, que c^étaient presque constamment les mêmes groupes qui étaient le siège d'élection de la manifestation motrice en retour. G^est ainsi que les fibres musculaires du peaucier, de la région anale, du diaphragme, se mettaient presque toujours en conirac-

(1) Expériences de Landry {Traité des paralysies, cxp. ii, vi, vu et viii, p. 29).

(2) Cbauvean^ Jwmal de pkifsiofogie, exp. u, p. 80.

PHÉNOMÈNES RKFLEXB9. 279

tioQ, quoique ie point d'application de Tirrilation provocatrice fût situé a une grande distance (1) .

Nous sommes donc amené à dire avec Cl. Bernard (2), que les actions nerveuses se propagent à travers la moelle, et se généralisent dans le sens vertical ; qu'elles mettent successivement en éveil l'activité de divers foyers d'innervation motrice de nature différente; qu'elles les associent entre eux d'une manière synergique, et les font concourir à des actions communes et déterminées. Nous voyons donc, d*après ceci, que les manifestations réactionnelles motrices, qui se passent du côté des appareils musculaires périphériques, ne sont constamment que des phénomènes subordonnés, et la traduction médiate et réfléchie d'une incitation incidente, partie d'un plexus périphérique quelconque. Les cellules motrices de l'axe spinal, inhabiles à se mettre spontanément en action, ont besoin d'être sollicitées pour déceler leurs propriétés dynamiques. Dans la substance grise spinale aussi bien que dans la substance grise cérébrale, c'est toujours un phénomène de sensibilité plus ou moins modifiée, qui sert d'incitation provocatrice de la réaction des cellules a action centrifuge, et qui est, à proprement parler, V agent premier moteur. Nous verrons, du reste, plus loin, que si les cellules antérieures sont privées de la (acuité automotrice^ elles ont, par contre, une ample compensation dans la multiplicité des sources variées d'innervation dont elles sont alternativement tributaires; et qu'il est, par exemple, telle cellule antérieure qui peut recevoir indifféremment son stimulus incitateur de foyers d'innervation périphérique très* dissemblables.

III. A côté de ces deux remarquables propriétés qui caractérisent les réactions excito-motrices de l'axe spinal, et qui se résument en disant qu'elles sont automatiques et inconscientes^ il en est une autre, non moins importante, qui leur appartient également, et qui constitue un de leurs attributs constants, c'est la précision et la coordination.

[\) Chaa?eau^ toc. cit., cxp. iii, p. 36.

(2) Cours de médecine du CoW-qc d** France : Système nervctw, l. 1, p. 338. Piris, 1858.

S80 IMPRESSIONS SENSOUIELLES INCONSCIENTES.

Les actions excilo-motrices, en effet, s'exercent fatalement, des régions spinales postérieures vers les régions antérieures, à travers un siibstratum de substance organique toujours la même. Il y a en quelque sorte, par suite d'une longue habitude et d'une répétition incessante des mêmes actes, des routes naturelles qui se fraye, et par lesquelles elles passent spontanément, si bien qu'il est dans leur essence môme d'être régulières et coordominées.

Vient-on, en effet, après avoir décapité une grenouille, à pincer un point quelconque de sa peau, l'animal immédiatement ac<;omplit des mouvements généraux de translation, aussi régulièrement réglés que si l'encéphale n'avait pas été enlevé. Flourens, rapporte à ce propos qu'en irritant la peau de cochons d'Inde, auxquels il avait enlevé les lobes cérébraux, ils marchaientt sautaient et trépignaient encore, et qu'aussitôt qu'on cessait les irritations, ils ne bougeaient plus (1). Des oiseaux décapités peuvent encore, quand on les excite, accomplir avec leurs ailes des mouvements rhythmés pour voler. Co sont toujours là des mouvements harmonisés qui se décèlent, et qui représentent d'eux-mêmes les divers actes successifs d'une fonction physiologique : les muscles se contractent par groupes isolés, et leurs contractions se succèdent méthodiquement, comme s'il s'agissait en réalité d'une manifestation fonctionnelle normale. Tout trahit, dans ces réactions purement réflexes qui empruntent à leur automatisme ce caraclèrc fatal et nécessaire qui est propre aux rouages mécaniques de l'industrie humaine, une sorte de consensus préétabh, entre Timpression centripète et la réaction centrifuge qu'elle provoque; il ne leur manque que la participation de l'encéphale, destinée k en régler le but et la portée.

En résumé, nous somnies donc amené maintenant à dire, que la substance grise de Taxe spinal est le centre de réception de toute une série d'impressions centripètes, qui sont inaperçues pour le sensorium, et qui par conséquent sont inconscientes; que ces impressions centripètes passent à travers ses réseaux et provoquent ainsi médiatement la réaction des cellules antérieures motrices; qu'elles se généralisent et se répercutent à distance

(1) Flourens, Système nerveux, Paris, 1842, p. 53

Page 1