BB L*A8S0GUT10N DES IDÉES
elle ne sera pas détournée, par une sorte de distraction révulsiye, du substratum au sein duquel elle a été reçue (1).
IL Si maintenant nous traduisons en langage ordinaire les principaux phénomènes de physiologie cérébrale dont nous venons d'essayer de donner une simple esquisse, nous trouvons parallèlement le calque de toutes les assertions que nous venons d'émettre, tracé par avance, et en quelque sorte à priori ; et c'est là assurément un fait bien étrange, que pour se rendre compte de certaines opérations propres de Tentendement, il faille en calquer la description sur les divers phénomènes que présentent les cellules cérébrales en activité ; et que les faits purement psychiques et les faits purement organiques ne soient exprimables que par un seul et même langage!
Ne dit-on pas tous les jours, en effet, que les idées s'appellent, qu'elles s'associent, qu'elles surgissent automatiquement malgré notre volonté, et s'imposent a noire attention? qu'elles y persistent avec une ténacité désespérante? que nous nous laissons volontiers aller à la série naturelle de telles ou telles idées? qu'elles forment entre elles les anneaux d'une même chaîne, dont les deux bouts sont souvent séparés par les mille incidents des pensées les plus disparates ? et que nous pouvons successivement les retrouver, soit que nous remontions, soit que nous descendions le courant des idées qui nous ont entraînés ?
Ne peut-on pas dire encore, qu'une idée qui arrive à prédominer sur les autres, par suite de la stimulation incessante de l'impression sensorielle d'où elle dérive (phénomène qui n'est autre que
(i) Quand on réfléchit à la multiplicité des opérations qu'accomplissent les cellules cérébrales pendant Tétat de veille^ on ne peut s'cmpéchcr de songer à une comparaison vulgaire qui fait imagc^ et trossimiler^ avec Millier^ la propagation des impressions sensorielles à travers les réseaux de la substance corticale, aux ébranlements successifs que subissent les molécules d'un corps sonore^ lorsqu'il entre en Tibration^ aux deux tables harmoniques d'un violon, par exemple, dont toutes les molécules sont ébranlées successivement de proche en proche, à partir du point d'application du chevalet, lequel transmet directement à la table supérieure de même qu'à la table inférieure la vibration des cordes. (Il est à noter que, dans cet exemple, les deux tables de l'instrument sont rendues solidaires entre ellts par l'artifice d'une tige verticale rigide, qui les associe entre elles, et joue le rôle d'une véritable commissure.)
Vattention), absorbe à son profit, par une sorte de dérivation^ Factivité des cellules cérébrales ambiantes; et que, si elle persiste dans tout son éclat pendant un certain temps, ce n'est là qu*uD phénomène passager, attendu qu'elle est destinée à être suppléée insensiblement par des idées nouvelles, plus intenses et plus fraîches, lesquelles, provoquées par d'autres incitations sensorielles, arrivent à leur tour à prévaloir, et à opérer de la sorte, au détriment de ridée prédominante primordiale, une sorte de distraction dérivative? qu^enfin les idées fondamentales, groupées entre elles deux à deux, trois à trois, s'associent et se fécondent réciproquement, en donnant ainsi naissance, par une sorte de prolifération continue et spontanée^ à des associations successives d'idées qui ne sont, à proprement parler, que de véritables conceptions du cerveau lui-même ?
C'est de cette merveilleuse aptitude que possèdent nos idées de pouvoir s'associer et s'appeler les unes les autres, que dérive la possibilité pour l'esprit, d'acquérir des connaissances nouvelles, et de les rattacher aux anciennes. Quand, en effet, certaines idées sont associées dès notre enfance par le fait d'une éducation première, elles s'agglomèrent à notre insu, en vertu de Tautomatisme du substratum qui les supporte, et nous paraissent d'autant plus naturelles qu'elles sont plus anciennement groupées. 4]e sont les idées dites idées reçues^ qui font en quelque sorte partie du patrimoine héréditaire, et que nous sommes habitués à considérer comme vérités fondamentales (1).
Il en est d^autres quQ nous acquérons, par contre, pendant tout le cours de la période ascendante du développement de l'entendement, et qui, par cela même qu'elles constituent des apports incessamment renouvelés, enrichissent incessamment son domaine. Quand on nous enseigne au nom de l'expérience, que deux idées quoique éloignées peuvent être légitimement reliées entre elles, la notion du rapport qui les relie et les anastomose ainsi
(1) Est-il besoin d'ajouter que si c'est dans le fond commun d'idées acquises de longue datc^ que l'entendement puise tous les matériaux destinés à l'enrichir, i le perrectionner, et à lui Taire connaître la vérité^ c'est aussi là qu'il rencontre une série de causes d'erreurs innombrables^ qu'une mauvaise éducation première, les influences du milieu ambiant^ les préjugée con'cniporains, ont surtout accumulées cutour de lui.
DE L'ASSOCUTION DBS 1DÉ£8. 861
Tune à Tautre, s'établit spontanément dans Tesprit ; elle s'y greffe, y prend vie, et s'associe bientôt avec ses congénères, aussi automatiquement que celles que Ton nous a inculquées] dans les premiers temps de notre enfance (1).
III. Phénomènes morbides. — Il est permis de supposer que dans certaines formes morbides de l'activité cérébrale, les réactions spontanées des cellules dépassent les limites de la mesure normale, et arrivent ainsi d^emblée à un état d^exaltation fonctionnelle extrême.
C'est alors qu^apparaissent tantôt, lorsque e désordre est général et se propage à toute la masse, ces accès de manie aiguë, qui sont parfois si caractéristiques, et qui n'impliquent le plus souvent qu'une exagération passagère de la période d'éréthisme physiologique; et tantôt, au contraire, lorsqu'il est partiel et circonscrit dans une région limitée de la surface corticale, ces monomanies passagères ou persistantes dont l'étude de la pathologie mentale offre de si nombreux et si saisissants exemples !
Quelle que soit la forme de la manifestation délirante, quelle que soit sa cause, le fait fondamental qui la domine est identique
(1) On pourrait se demander, au point de Tue du rôle physiologique que jouent les ceUules de la substance corticale dans le mécanisme des phénomènes de l'entendement, si les cellules primordiales qui existent au moment des premières manifestations de l'activité du cerveau, et d'où dérive vraisemblablement (soit par génération endogène, ou par scission) toute la série des autres ceUules qui se développent ultérieurement durant la période d'évolution organique, par cela même qu'elles sont imprégnées les premières d'un certain ordre d'impressions sensorielles, ne donnent pas aux générations successives de cellules qui proviennent d'elles, par une sorte de transmission héréditaire, le cachet spécial des influences primitives qui les ont tout d'abord ébranlées? Peut-être faut-il chercher dans cette transmission à nos idées d'homme adulte, des premières influences qui ont agi sur notre esprit pendant notre enfance, l'explication de la pérennité de certaines d'entre eUes, et l'explication de ces rapports mystérieux qui rattachent certaines idées a/fines, et leur donnent un air de famille (pi. XL, fig. 35 [a, 6]).
Faut-il voir encore dans cette notion anatomique la raison de cette remarquable aptitude que possède l'&ge de la jeunesse de percevoir des idées nouvelles, de les rattacher aux anciennes, comme des conséquences à un principe, à mesure que le développement des cellules s'effectue, et de former ainsi des lignées d'idées enchaînées, comme les cellules filies de la deuxième et de la troisième génération sont rattaebccs à la cellule mère qui leur a donné naissance ?
|i#9 THÉOaUB DBS POHCfflOlIfl DU GEIVBÀU»
at| fond. C'est toujours Vautomaiisme spontané des cellules cérébrales qui est seul en cause, et Tunique source de tous les désordres; c'est avec cotte propriété aveugle, et en quelque sorle fatale, des cellules cérébrales qu*il faut toujours compter ; c*est là qu'il faut en venir pour arriver à comprendre le processus physiologique en verlu duquel des groupes jçplps de pellijles cérébrales, passant inopinément de la période d'activité normale à un état de surexcitatiop désordonnée, absorbent à leur profit, et concentrent sur elles-mêmes toutes les forces vives des individualités cellulaires ambiantes pour produire alors des idées fixes.
L'i(|ée fixe, en effet, du moment qu'elle s'est implantée dans le cerveau, exerce une influence dominatrice sur l'ensemble des manifestations de Tintellect, et constitue en quelque sorte un ferment morbide, qui, localisé dès le début dans une sphère d^activité restreinte, étend peu à peu le champ de son influence délétère, et devient ainsi, dans un délai plus ou moins éloigné, la cause de l'explosion subite des symptômes de la maqie, ou bien encore Torigine éloignée (par une sorte d'usure de l'activité cérébrale) des phénomènes de la démence. Qu'elle soit consécutive à une impression sensorielle antérieure trop vive ou trop éclatante; qu'elle se soit développée motu proprio, au sein des réseaux de cellules corticales, en vertu d^une aptitude maladive du groupe de cellules qui lui servent de support, toujours est-il qu'elle devient bientôt par sa ténacité l'origine d'une série de désordres ultérieurs, dont le fait primordial n^est toujours qu'un pur phénomène de surexcitation fonctionnelle au début, et une exagération de Y activité automatique des cellules cérébrales, portées d'emblée et maintenues dans nn état perqaanen^ d'ère* thisrne (1).
(1) n est encore certaines circonstances pathologiques dans lesquelles l'actÎTité spontanée des cellules cérébrales se révèle d'une manière tout à fait péremptoire. Les personnes qui, sous T influence d'indispositions légères, sont siyettes à avoir quelquefois un mouvement fébrile accompagné d'un certain degré d'hypérémie cérébrale, savent très-bien qu'il arrive un moment où l'activité incessante du cerveau est telle, qu'il en résulte une véritable fatigue. Qui n'a senti en eOèt dans ces circonstances combien la volonté est impuissante à maîtriser ce travail désordonné des cellules cérébrales en émoi ? combien les idées se heurtent, se succèdent avec une ténacité désespérante ? et combien il est pénible de se sentir entraîné dans une série d'idées plus biiarrei et plf|s disparates (es unes que les autres t
TBiNSMINION PES IMFRINIOIIS VlMtiUl'ES. lût
g 4. — TraiMmlMl^ii éem împre&mîvmm irUieérAles.
Nous avons considéré jusqu'ici les impressions sensorielles comme étant les seules incitations journalières destinées à provo* quer la mise en activité des cellules de la substance corticale. Si Ton «e reporte maintenant à ce que nous avons indiqué précédemmenty au sujet des relations intimes qu'affecte la substance grise dii troisième ventricule (qui est en quelque sorte le sensorium propre des impressions viscérales) avec les régions diverses de la périphérie corticale (page 340 et pi. XXXI), on arrivera pareillement a reconnaître que ces mêmes impressions, rayonnant aussi ?ers la périphérie, doivent être considérées comme une source nouvelle d'incitations provocatrices pour les cellules cérébrales, appelées à jouer un certain rôle dans les manifestations de l'entendement.
I. Dans l'état habituel de la santé, ces impressions viscérales internes, obscurcies par l'éclat et l'intensité des impressions extérieures irradiées des centres de la couche optique, n'éveillent que des réactions inaperçues dans les régions supérieures; mais lorsque les rouages organiques sont intéressés dans leur jeu, elles se font jour jusqu'au sein des réseaux de la substance corticale, y sont alors nettement perçues, et y déterminent par leurs sollicitations importunes, des réactions spéciales qui Iroubleot à notre insu noire raison, et s'imposent i notre jugement. Qui de nous n'a ressenti dans le domaine de ses idées le contre-coup de l'état de souffrance d'un de ses appareils organiques, et compris en même temps l'influence perturbatrice que IjBS phéQOfnènes de la vie des viscères exerçait sur la régularité des opérations intellectuelles I
II. Dans certains cas morbides, qui ne sont en quelque sorte que l'exagération des conditions du fonctionnement physiologique, les cellules de la substance grise centrale du troisième ventricule, qui sont les seules voies par lesquelles passe cette catégorie si spéciale d'impressions périphériques, peuvent devenir, comme leurs voisines des centres de la couche optique (soit sponte siia^ soit consécutivement à une impression viscérale trop vive), des foyers continus d'irradiations pour les impressions qu'elles reçoi-
vent. Il peut se faire alors que les cellules corticales avec lesquelles elles se trouvent habituellement en connexion, sollicilées d'une manière incessante par leur appel illégitime, s'ébranlent consécutivement, comme si cet appel était réellement irradié d'un appareil viscéral, et forment alors des séries d*idées associées, des conceptions délirantes d'une nature spéciale, qui se déroulent comme de véritables hallucinations des sensations intérieures, sous les mille apparences du délire hypochon* driaque.
§ 5. — »e lA mémoire.
I. A côté de cette remarquable propriété que possèdent les cellules cérébrales vivantes, de pouvoir spontanément se mettre en activité lorsqu'une incitation extérieure vient à les ébranler, il en est une autre non moins merveilleuse qui leur est particulièrement propre, et qui fait en quelque sorte partie de leurs attributs intrinsèques. C'est cette aptitude toute spéciale, une fois qu'elles ont été ébranlées par une impression sensorielle, de persister pendant un très-long temps dans cet état oii elles ont été mises (comme les substances inorganiques devenues phosphorescentes), et de pouvoir, lorsqu'une cause provocatrice quelconque vient à les ébranler de nouveau, se replacer dans les mêmes conditions premières, et de déceler leur activité à l'aide de manifestations identiques. Les cellules cérébrales emmaga' sinent en quelque sorte, sous Tinfluence des incitations sensorielles, des réserves d'influx nerveux qu'elles dépensent à longue échéance, et qu'elles récupèrent incessamment (1). Lies phénomènes de mémoire ne sont donc qu'une sorte de reviviscence d'impressions antérieures, ayant plus ou moins vivement ébranlé les cellules cérébrales.
Dès qu'une cellule cérébrale a été surexcitée par une impression sensorielle quelconque, cette impression Yimprègne et la modifie d'une façon toute spécifique, et cet état nouveau dans lequel elle a été ainsi placée, peut être de nouveau provoqué soit par la
(1) De même que nous avons tu précédemment les substances photogéniques, dans les curieuses expériences de Niepce de Saint-Victor (page 270), consenrer eo elles-mêmes les rayons solaires qui les ont éclairées, et déceler comme par une sorte de rémmtfofficf, au bout d'un temps indéfini^ U persistance de Timpression première.