ONZIÈME FAIT
Le 8 décembre 1826, entra à l’Hôtel -Dieu et fut placée dans la salle St. -Lazare, n°. 29, la dame P....t, occupée aux travaux de la campagne. Née de parens sains, elle fut réglée vers onze ans , mais ses menstrues ont toujours présenté des irrégularités dans les époques de leur retour et dans leur quantité. Dès son enfance elle a été sujette à des sueurs de pieds qui tendent encore à reparaître lorsque le froid et l’humidité ne les en empêchent pas. Depuis l’âge de vingt-deux ans elle a été affectée de varices et d’ulcères variqueux aux jambes. Mariée d’abord à vingt-quatre ans, elle est restée veuve à tréntecinqsans avoir eu d’enfant^ remariée à trente-
sept ans, elle a eu , trois ans après , un enfant bien portant , qu’elle a nourri.
A l’âge de cinquante-deux ans, la dame P... reçut au sein droit un coup de toupie, dbü résultèrent dans le moment des douleurs très- vives, qui ne tardèrent pas à faire place à des èlancemens en meme temps que le sein se remplissait de bosselures très-dures.
Vers cinquante-trois ans la cessation des règles fut marquée par l’augmentation de tous les accidens , et le sein finit par s’ulcérer au commencement de novembre 1826 j voici quelle était sa situation à son arrivée à l’Hotei-Dieu, un mois après. Le sein droit, dont le volume n’excédait pas de beaucoup celui du gauche , était dur, bosselé, encore mobile , très - douloureux au toucher et le siège d’élancemens spontanés. Cette masse endurcie et inégale , présentant environ cinq pouces dans son grand diamètre , quatre et demi dans le petit, et trois pouces de relief, était couronnée par un fongus de deux pouces de long , un pouce de large et trois lignes d’épaisseur, partant du mamelon et se dirigeant de bas en haut et de droite à gauche. Le mamelon désorganisé participait à l’ulcération, qui fournissait un fluide puriforme assez abondant et d’une fétidité repoussante. Quelques ganglions
engorgés formaient une tumeur douloureuse jusque vers Faisselle.
D’autre part, la malade portait au-dessus des malléoles externes un ulcère à chaque jambe. Celui de la droite représentait une ellipse dont le diamètre vertical était de deux pouces et le transversal d’un pouce seulement ; celui de la jambe gauche, rétréci dans son milieu, représentait deux ellipses réunies par leurs extrémités ; en conséquence, il avait cinq pouces de long et deux pouces de large hors de son rétrécissement*
La dame P.... garda le lit, et on lui donna la demi - portion d’alimens et la décoction de chiendent pour boisson. Les jambes furent pansées avec de la charpie sèche et modérément serrées de bas en haut. L’ulcère de la jambe droite , plus petit , fut guéri en neuf jours ^ l’autre était fermé avant un mois.
En même temps, après avoir couvert le fongus de charpie sèche, on établit sur le sein malade et sur la traînée de ganglions engorgés une compression douce et égale , dont la malade se plaignait fort pendant les premiers jours , et à laquelle elle était accoutumée avant la fin de la première semaine du traitement , quoique la compression eût été augmentée. On forma un cône tronqué , dont la base reposait sur le sein
malade, avec des disques d’agaric interposés entre les circulaires d’une bande de deux pouces et demi de large. Les jets de la bande emboîtaient d’abord le haut et le bas du sein , et ne passaient sur le sommet de la tumeur que pour achever de l’emboîter mollement. On continua de cette manière jusqu’à ce que le cône tronqué eut acquis trois à quatre pouces d’élévation ; les disques étaient assez souples pour que le relief de la tumeur se moulât facilement dans sa base. On exerçait sur les ganglions engorgés, du côté de l’aisselle, une compression particulière, et des tours de bande passés de temps en temps autour des épaules fixaient la totalité de l’appareil *, on soutenait le haut du corps élevé par des oreillers.
A la fin de la première semaine, tout le relief du fongus avait disparu , et il était ramené au niveau de la peau. La suppuration était diminuée de quantité et de fétidité , et toute la masse de la tumeur semblait déj à avoir perdu de son volume et de sa dureté *, ce qui était hors de doute à la fin de la seconde semaine (i).
(i) Cette personne , ainsi que la plupart de celles qui ont été traitées à l’£Iôtel-Dieu , a été examinée par mes honorables confrères M. Bourdois de Lamotte , MM. Cayol., Cruveilhier, Deneux, Desor- - meaux , Fizeau , Marjolin , Orfila , professeurs à la Faculté ; MM. les docteurs Breschet , Cloquet (Jules) , Lisfranc , Pavet, Piorry et Batheau , agrégés; MM. les docteurs Kapeller, médecin de Phôpitai
Au commencement de la troisième semaine^ un examen attentif m’ayant fait reconnaître l’augmentation de la mobilité de la tumeur et la diminution de son volume, et en même temps la mauvaise nature des bourgeons du fongus affaissé et la désorganisation profonde du mamelon , je résolus d’abréger le traitement en cautérisant toute la surface ulcérée avec le nitrate acide de mercure (i), ce qui fut exécuté. On suspendit la compression , on appliqua des cataplasmes jusqu’à la chute des escarres , et douze jours après la première cautérisation , trouvant , au fond de l’ulcère agrandi , la substance encéphaloide à nu , je fis une nouvelle et profonde cautérisation^ qui donna une escarre de plus de sept à huit lignes dans sa plus grande épaisseur. Cette dernière cautérisation eût été suivie d’une troisième , si l’opposition de la malade n’y eût mis
Saint-Antoine ; Laënnec , ancien chef de clinique à la Charité ; Andrieux , Berthelot , Bravais , Cabanes , Chevalley , Genest , Lomeron , Meirieu , Miquel, Simond , Tanchou, etc. , etc. .
(i) Je me sers depuis vingt-cinq ans de cette préparation de préférence à la pâte arsenicale , parce qu’elle est plus facile à employer , et que les cicatrices qui suivent son action sont plus belles encore que celles de la pâte arsenicale; enfin, parce que non-seulement on n’a rien à craindre de son absorption , mais encore qu’elle est utile en faisant disparaître les bubons survenus après les ulcérations locales, comme on peut en voir plusieurs exemples rapportés dans les thèses soutenues à la Faculté. ( . celle de M. Aupeprn. )
obslacle , à cause de la douleur , qui , par ce procédé , est effectivement aussi vive et prolongée que la cautérisation est utile. Après la seconde cautérisation, je fis baigner la malade pour com¬
battre la chaleur fébrile qui était survenue ; cependant la douleur consécutive dura encore six à huit heures.
Pour cautériser, je plongeais dans le nitrate acide de mercure des bourdonnets de charpie que je posais sur Pulcère, oii je les laissais séjourner pendant plus de vingt minutes, en les pressant de temps en temps avec l’extrémité d’une pince à anneaux , afin de faire pénétrer l’acide dans le tissu carcinomateux.
A la chute des escarres de la seconde cautérisation , l’ulcère , d’un assez bel aspect , avait trois pouces et demi de long et deux et demi de large , et s’étendait obliquement du lieu qu’occupait auparavant le mamelon vers l’extrémité supérieure du sternum*, la lèvre supérieure avait perdu presque toute sa densité ; mais l’inférieure conservait encore un endurcissement carcinomateux d’un pouce au moins, et qui fut laissé, parce que , comme on l’a vu , la malade refusa de souffrir une troisième cautérisation (i). L’ulcère, qui
(i) Cet état a été constaté alors par MM. Bourdois>de-Lamotte ,
avait ëtë pansé avec la poudre de charbon , la charpie et les cataplasmes de mie de pain et d’eau , jusqu’à la chute des escarres, le fut après avec de la charpie trempée dans l’huile d’amandes douces battue avec un quart de suc de citron et autant de laudanum de Rousseau. La compression fut reprise avec exactitude et modération, et l’ap-* pareil renouvelé deux fois par jour.
Pendant la piemière quinzaine de janvier 1827 la dureté de la lèvre inférieure et interne de la plaie diminua rapidement ainsi que l’étendue de cette dernière , qui était belle et réduite à deux pouces à la fin du mois. En meme temps , les engorgemens ganglionnaires de l’aisselle furent aussi comprimés avec succès. Durant le mois de février , la plaie pansée simplement avec un morceau d’agaric mollet , lavé auparavant comme une éponge , et renouvelé matin et soir , se cicatrisa régulièrement , et l’engorgement de ses bords disparut ainsi que celui des ganglions
Cayol et Désormeaux. J’ai cité une fois pour toutes M. le docteur Martinet , chef de clinique , qui a suivi tous les traitemens de l’Hôtel- Dieu ; il faut que j’en dise autant de M. le docteur Gottenot , élève interne dans les salles de clinique pour 1826, et de M. le docteur Bravais, élève interne dans les mêmes salles pour 1827, et par qui j’ai été et suis parfaitement secondé sous tous les rapports. Je dois aussi des éloges au zèle et aux soins attentifs de MM. Bezeau, Clairambault et Roquet , élèves externes dans les salles de clinique.
axillaires , sous l’influence de la compression.
Au commencement de mars dernier, la plaie était entièrement fermée par une belle et solide cicatrice mobile sur un tissu cellulaire parfaitement sain. Tous les engorgemens avaient disparu , et s’étaient réduits en granulations , qui se sont elles -memes résoutes dans le cours du meme mois. Cet état a été constaté dans les premiers jours d’avril , par tous ceux de nos confrères qui ont été indiqués dans la note ci-dessus.
I®. J’ai employé la cautérisation , dans le fait que je viens de rapporter , pour détruire le sommet de la tumeur ulcérée , parce que je désespérais de rien obtenir par la compression seule , pour le mamelon qui était totalement criblé et désorganisé ; en second lieu , parce que je connaissais la propriété du nitrate de mercure, pour déterminer la production de bourgeons charnus de belle apparence , même sur un fond carcinomateux*, et enfin , parce que je comptais sur la compression pour soutenir les avantages obtenus par la cautérisation , comme cela était arrivé dans le troisième fait ;
2®. Le succès de l’emploi combiné de la cautérisation et de la compression chez la dame P. . . . me fit regretter de n’avoir pas ouvert largement, par la potasse , la tumeur de la dame L. . . .
(deuxième fait), et de n’avoir pas cautérise im-^ médiatement après la chute des escarres, dans le treizième fait.
3\ Le traitement simple de la dame P.... , dont le visage et la peau ont repris tous les attributs d’une bonne santé , fait voir qu’il ne faut pas compter sur des altérans pour combattre les ulcères aux jambes , chez les personnes exposées par leur genre de vie au froid et à l’humidité , sur-tout des jambes et des pieds *, car alors le simple séjour au lit, qui rétablit la transpiration, est le meilleur altérant *,
4®* Le foyer de résorption du sein étant tari , tous les symptômes de cachexie générale ont disparu avec les engorgemens axillaires, sans qu’on ait employé dans ce cas aucun moyen intérieur. La compression , le régime simple et la douce transpiration du lit ont suffi.
5®. Il ne s’agit pas ici d’un cancer enlevé par une simple cautérisation , comme chez ma-r dame L . . . de la barrière de Sèvres , la dame P . . . auroit eu le meme sort ^ mais il est question d^ne tumeur cancéreuse seulement déblayée en partie par la cautérisation , et traitée ensuite par une compression méthodique et douce , sous laquelle ont disparu les restes carcinomateux dç
la tumeur, les engorgemens gangiionaires et l’aspect cachectique de la malade en même temps que s’opérait une solide souple et mobile cicatrice. Qu’on y prenne garde, la tumeur reculait devant une compression douce qui n’est pas une ablation; elle a fini par disparaître sous la même compression qui n’est pas une cautérisation ; et à mesure que la cicatrice s’est opérée , tout le reste de l’engorgement s’est dissipé , la santé s’est améliorée , et cette amélioration est devenue plus sensible encore depuis la cicatrisation.
Est-ce ainsi que se comportent les affections cancéreuses à la suite des opérations par ablation ou après les cautérisations? Je laisse répondre tous ceux qui savent comment repullulent les cancers opérés avant la terminaison de la cicatrice 5 ou peu après la cicatrisation lorsqu’on y arrixe, ou enfin plus tard , si on obtient un délai plus considérable. Le simple fait delà dame P — semble présenter des garanties de succès et de sécurité , dont l’autorité redoublera avec le temps, comme celle du premier fait chez qui la compression est cessée en ce moment depuis onze mois.
J’ai fait appliquer un cautère au bras gauche par surcroît de précaution , j’ai défendu qu’on exposât les pieds et les jambes à Faction du froid
liuniide, surtout en sortant du lit, crainte de suspendre de nouveau la transpiration des pieds, et j’ai conseille double paire de bas , afin de maintenir la régularité de cette évacuation et de prévenir les mauvais effets de sa suppression.