DOUZIÈME FAIT
Madame âgée de quarante - deux ans ,
d’une constitution sanguine et d’une sensibilité extrême , naquit de parens sains , à la campagne , oii elle fut élevée. Pendant son enfance , elle eut des dartres et d’autres maladies éruptives, que l’on attribua à une affection psorique contractée en nourrice, et que l’on crut avoir été mal traitée. Réglée à dix-septans, elle éprouva , un an après, une affection morale qui fut suivie d’accidens nerveux cataleptiformes, qui ne cessèrent peu- à- peu que lorsqu’elle eut passé l’âge de trente ans. Toutes les fois qu’elle avait des couperoses au visage, elle les faisait disparaître avec des lotions plus ou moins répercussives.
Mariée â trente -cinq ans, elle n’a eu depuis qu’une fausse couche. Dans l’hiver de 1823 cà 1824 elle éprouva , pour la première lois, une sensation douloureuse, produite, au-dessous du mamelon gauche, par une petite tumeur qui
n’augmenta pas sensiblement de volume la première année, mais durant la seconde acquit la grosseur d’une noix, et devint Je siège d’èlancemens encore rares. Pendant tout ce temps la malade ne prit que des sucs d’herbes , du petitlait, etc. , et on y ajouta , la seconde année, des cataplasmes de farine de graine de lin. En mars 1826 , l’engorgement et les douleurs ayant beaucoup augmenté , on fit tous les huit jours une application de six sangsues. Ce traitement fut suivi pendant trois mois, et ne produisit qu’un soulagement momentané. Au mois d’août suivant, la tumeur s’accrut d’une manière si rapide, que la gangrène s’en empara, et bientôt la plus grande partie de la glande mammaire , ainsi que le mamelon, se détachèrent, laissant une plaie profonde qui eût pu contenir un œuf de poule. La fièvre, qui avait été très-violente, se dissipa ; la plaie, devenue simple, fut pansée d’abord avec le chlorure de soude, et plus tard avec de la charpie sèche , et se ferma en six semaines ; mais avant la fin de la cicatrisation il se forma deux nouveaux engorgemens , l’un en dedans et audessus de la cicatrice , et l’autre sous l’aisselle.
A son arrivée à Paris, le g octobre 1826, un chirurgien conseilla à la malade un emplâtre de ciguë et de vigo c. m. , lequel produisit beaucoup
d’irritation, sans faire diminuer l’engorgement.
Le i8 novembre, lorsqu’elle me consulta , tout le tour de la cicatrice était dur et engorgé , et celle-ci rouverte et ulcérée a son extrémité interne. L’engorgement du sein avait deux pouces et demi dans son grand diamètre, et un pouce et demi dans le petit. Le volume de celui de l’aisselle égalait un marron. La compression fut mise en usage aussitôt , et continuée avec exactitude pendant la fin de novembre et décembre 1 826 et janvier 182(7 , sans diminution sensible de l’engorgement et de l’ulcération.
Vers la fin de janvier, l’état stationnaire de l’engorgement et de l’ulcère me décida à les attaquer par le nitrate de mercure. Deux cautérisations profondes furent faites à quelques jours d’intervalle. Il en résulta pendant douze à quinze heures chaque fois des douleurs violentes , accompagnées d’une fièvre très-vive , laquelle fut promptement calmée par les bains et les boissons tempérantes. Une plaie de belle apparence ayant succédé aux escarres , donnait l’espérance fondée d’une guérison d’autant plus probable que la cicatrice avançait rapidement sous la compression. L’engorgement axillaire avait aussi diminué , après avoir pris instantanément un caractère inflammatoire. Cependant la plaie étant réduite à
l’étenduo de quatre à cinq lignes de diamètre , les progrès de la cicatrice s’arrêtèrent, et il se développa de nouveaux engorgemens à sa partie supérieure et interne, sans que la compression , variée pour le degré, le mode et la matière (i), pût faire autre chose que de retarder le développement des engorgemens nouveaux. Ceci se passait pendant les mois de février , de mars et d’avril.
Pendant le mois de mai dernier, de nouveaux points d’engorgement s’étant manifestés dans la partie externe du sein gauche, je faisais commencer un traitement altérant avec un sirop sudorifique et le deuto-chlorure d’hydrargyre. Je revins aux sangsues à des époques rapprochées , et ne gagnant rien encore par cette nouvelle combinaison, je passai, dans le mois de juin, à l’usage du muriate triple d’or , en frictions sur la langue , en commençant par un seizième de grain. Malgré ces moyens l’ulcère est augmenté en superficie, de manière qu’il présente dix-huit lignes dans son grand diamètre. L’huile d’amandes douces simple ou camphrée, et celle de jusqiiiame , employées successivement pour le
(i) J’ai employé successivement la gomme élastique, la peau de lièvre, la peau chamoisée , des lames minces de plomb , etc. , comme moyens de tiansmettre l’action des bandes aux points engorgés.
pansement, avec une petite quantité de jus de citron, n’ont pas eu, dans ce cas, les avantages que j’en ai obtenus dans d’autres circonstances, devais associer le cura famiSy le plus rigoureux, avec l’extrait d’aconit préparé à la vapeur, aux frictions avec le muriate d’or.
La terminaison de la cicatrisation a tenu à peu de chose : il est fâcheux que la grande irritabilité de la malade se soit opposée à ce que la cautérisation ait été plus étendue. Les inconvéniens de la violence et de la durée de la douleur causée par le nitrate de mercure, m’ont conduit, dans d’autres cas, à employer d’abord la potasse caustique , dont l’action est plus prompte sans faire autant souffrir , et à terminer par le nitrate de mercure , qui donné une impulsion plus vive vers la cicatrisation , et laisse des traces moins défectueuses.
Il est une circonstance qu’il ne sera peut-être pas inutile de noter, afin qu’on puisse juger de sa valeur ultérieurement. Dans les cautérisations avec le nitrate de mercure , il en coula sur la peau quelques gouttes qui furent aussitôt abstergées. Ordinairement cet accident n’a d’autre inconvénient que de jaunir l’épiderme pendant quelques jours sans laisser de traces ; chez la malade dont il s’agit , il est resté , sur le tra-
jet qu’a parcouru la liqueur, un cordon en relief formant une espèce de bride , comme une cicatrice saillante. Je n’ai Jamais rien observé de semblable. Un tel mode d’action du caustique , une telle susceptibilité de la peau , seraient -ils un indice d’une prédisposition réfractaire à la dégénérescence cancéreuse ? C’est à l’expérience à répondre.
La manière dont l’engorgement du sein de madame s’est comporté sous la compression, contribuera â prouver que toutes les indurations carcinomateuses ne sont pas de meme nature *, car on trouvera une grande différence dans les résultats actuels du douzième fait et ceux du onzième. Pourrait-on attribuer l’extension de la maladie à un vice intérieur? Quel est -il? On a vu plus haut mon projet de traitement. Je rendrai compte plus tard des changemens qui surviendront dans un cas oii la prédisposition à la dégénérescence cancéreuse d’un sein montre une si grande opiniâtreté.