TRENTE-SIXIÈME FAIT
J’ai donné dans le trente- troisième fait l’histoire d’une cachexie cancéreuse qui semble avoir succédé immédiatement au développement de la disposition loeale à la maladie dont il s’agit. Je donne l’observation suivante comme propre à servir de complément à la trente-troisième. Les notes sur l’histoire de la malade m’ont été communiquées par M. le docteur Meyrieux (i) , et les résultats delà nécropsie, par M. Joly, interne à l’Hotel-Dieu, ou la malade fut apportée quinze à seize jours avant sa mort.
Madame V . , marchande , âgée de trente-six ans , habituellement bien portante et bien réglée, s’était livrée pendant long-temps à des écarts de régime sans que sa constitution parut en être altérée. Cependant à l’âge de trente-trois ans, sans cause connue , il se développa dans le sein gauche des squirrhosités qui , de proche en proche , s’étendirent jusqu’à l’aisselle correspondante ] quelque temps après , une affection sem-
(i) Connu par les perfectionnemen's précieux qu’il a faits aux instrumens propres à saisir et à pulvériser les pierres dans la vessie.
blable se développa sur tous les points de la peau et meme dans le sein droit. Un traitement antipsorique n’ayant eu aucun résultat avantageux, on administra, sur quelques soupçons d’alFection vénérienne^ les mercuriaux , qui produisirent de la tuméfaction dans les gencives et un ptyalisme qui fut arreté par les astringens. La malade fut soumise à l’observation de M. le docteur Meyrieux à la fin du mois d’août 1827 *, alors le sein gauche avait entièrement disparu , il ne restait plus de traces du mamelon , une peau mince , dure et noirâtre était appliquée sur les côtes et sur quelques glandes aplaties et dures. On employa la compression pour les faire disparaître : il y eut d’abord du soulagement, les douleurs prives qui existaient auparavant se calmèrent, mais ensuite la peau s’ulcéra. M. Meyrieux eut recours aux styptiques, et la cicatrisation n’était pas encore opérée, lorsque la malade fut apportée â l’Hôtel -Dieu.
La mamelle droite , dure et bosselée , avait alors six pouces de diamètre dans tous les sens , elle avait diminué de la moitié de son volume environ , mais elle était recouverte de croûtes à sa surface. (La malade dit que celle du côté opposé avait disparu de la meme manière.)
La peau des membres supérieurs et du tronc
offrait un grand nombre de tubercules d’un jaune citrin , qui , d’abord saillans , se couvrirent ensuite d’une croûte épaisse et disparurent complètement.
Les jambes étaient le siège de douleurs assez vives qui ont cessé plus tard et ont été remplacées par un œdème considérable. D’ailleurs la maigreur était extrême et la faiblesse trèsgrande.
La malade , reçue à l’Hôtel-Dieu , salle Sainte- Martine, son état s’aggrava bientôt; il survint de l’insomnie et de la dyspnée; les digestions de-* vinrent douloureuses , le marasme continua à faire des progrès , ainsi que l’œdématie des extrémités inférieures , sur lesquelles on pratiqua quelques scarifications. Au bout de quelques jours, quand l’œdème fut dissipé , il se déclara une fièvre intense , du dévoiement , et la malade succomba le seizième jour de son entrée à l’Hôtel-Dieu , c’està-dire le 22 juillet.
L’autopsie fut faite vingt-six heures après la mort.
Le cadavre était maigre et sans roideur. La poitrine, déformée, plus maigre que le reste du corps , présentait en avant et à droite une espèce de tubercule du volume d’un petit œuf aplati , d’une grande dureté et très-peu mobile : c’était
le sein droit. La glande mammaire , Irès-condensëe et sans apparence de tissu cellulaire, adhérait à la peau et au muscle grand pectoral , qui lui-méme était réduit à quelques faisceaux charnus très-minces. L’aisselle contenait un petit ganglion squiriheux. Le sein gauche n’existait réellement plus , et la peau , excoriée , était immédiatement appliquée sur les côtes \ il n’y avait pas de cicatrice qui indiquât la place du mamelon. La peau , détachée avec précaution , était mince , transparente, et se déchirait avec la plus grande facilité ; à l’endroit que devait occuper la mamelle , on trouvait au-dessus du grand pectoral , qui était encore plus mince que celui du côté opposé , un tissu fibreux , blanchâtre , épais d’une ligne environ , contenant une matière crétacée que l’on enlevait en ràclant avec le scalpel. Ce tissu , qui unissait intimement la peau au grand pectoral , était la seule trace de la glande mammaire.
La plèvre gauche, remplie de sérosité jaunâtre et de flocons albumineux, était couverte dans tous ses points défaussés membranes organisées; le poumon , du volume du poing , imperméable a Fair et refoulé contre la colonne vertébrale , était infiltré de sérosité sanguinolente.
Le côté droit du thorax , plus développé que le
gauche, était rempli par le poumon crépitant et parsemé à sa surface de petits corps qui , au premier abord , ressemblaient à des tubercules. En examinant ces productions avec soin , on voyait qu’elles appartenaient évidemment à la plèvre qui , partout épaissie , se laissait facilement détacher du poumon , dont l’intérieur ne contenait aucun tubercule ni production analogue.
Le cœur était flasque et pale.
La cavité du péritoine contenait environ deux livres de sérosité citrine.
Le canal digestif était sain ; le mésentère présentait quelques ganglions squirrheux.
Le foie, de volume et de consistance ordinaires , était parsemé à sa surface de points blanchâtres , arrondis , ombiliqués ; cette substance , de consistance graisseuse , n’était autre chose que de la matière encéphaloïde dont le foie était rempli.
La rate, qui avait quatre fois son volume ordinaire , était d’une dureté remarquable , d’un rouge écarlate , et remplie comme le foie de matière encéphaloïde.
La matrice contenait deux petits corps squirrheux *, sur sa surface péritonéale il y avait quelques tubercules^ ramollis ^ les ovaires étaient
squirrheux et très-volumineux ; les reins sains ainsi que la vessie *, le crâne ne fut pas ouvert.
Il n’est aucune femme dans le sein de laquelle on ne puisse développer une affection cancéreuse , par des causes locales et surtout concourant avec des causes morales. Cette possibilité constitue la disposition ou l’aptitude des mamelles au cancer, aptitude commune à toutes les femmes. Si cette susceptibilité est bornée aux seins , la maladie peut être curable p^r les moyens locaux ; mais si elle est commune à plusieurs organes , et surtout â un grand nombre , comme dans le cas dont il s’agit, et dans le trente-troisième fait, qu’attendre d’aucune espèce de traitement?
En rapportant cette histoire , j’ai voulu montrer à coté d’une fixité inébranlable , la mobilité dont est susceptible l’affreuse maladie qui nous occupe , et qu’on voit s’essayer en quelque sorte à diverses reprises et sur différens organes , avant de dévorer ses victimes. ( Voyez les trente-troi-^ sième et trente-cinquième faits , dont je ferai connaître la conclusion. )
Le cas présent a des points de contact avec la lèpre des Arabes.
La tentative de M. le docteur Meyrieux avait un simple but de soulagement. Je n’ai pas vu la manière dont le bandage fut appliqué.