QUARANTE-HUITIÈME FAIT
Madame L...., cuisinière, âgée de quarantequatre ans, d’un tempérament sanguin-nerveux^ a été réglée à dix -sept ans, et depuis lors, sa menstruation n’a point présenté d’irrégularité. Depuis cinq ans elle avait reçu au sein droit un coup qui causa peu de douleur, lorsque^ il y a quatre ans, elle s’aperçut qu’elle portait dans ce sein une petite tumeur du volume d’un gland de chêne : cette tumeur resta stationnaire pendant la première année , mais acquit , durant la seconde, le volume d’un œuf d’oie. Indolente pendant quelques années , elle devint
plus tard le siège de picotemens qui continuent encore.
A son entrée à FHôtel-Dieu le juillet 1827 , elle présente l’état suivant : la glande mammaire droite est tuméfiée , dure , pesante , inégale , bosselée , non adhérente^ excepté à la peau, qui présente un ulcère de la largeur d’un franc *, le mamelon est déprimé. Dans Faisselle du meme côté, on sent, à quelques lignes du grand pectoral , deux tumeurs dures et peu mobiles , du volume d’un œuf de pigeon : on trouve derrière la clavicule droite , et même dans Faisselle gauche , plusieurs ganglions de la grosseur d’une noisette. Au-dessus de la glande mammaire gauche, on observe un petit ganglion dur, mobile, et, par ses dimensions, semblable au précédent. Toutes les fonctions paraissent être en bon état.
La situation de cette malade était évidemment des plus graves , et ne laissait aucune espérance de guérison par une méthode quelconque j cependant, afin de ne négliger aucun des moyens de soulagement, je lui fis appliquer un appareil compressif qui fut continué pendant le mois de juillet^ avec une diminution peu sensible de la tumeur principale , mais très-évidente dans les divers ganglions qu’on comprimait aussi.
Le 9 août, la crainte de perdre sa place de domestique, lui lit demander à sortir de Fliôpital *, et je l’avais perdue de vue entièrement, lorsqu’un journal de médecine a publié , dans son
numéro de septembre dernier , que la veuve L
avait beaucoup souffert de la compression ^ et qu’elle devait à ce moyen l’ulcération de la tumeur et l’augmentation de tous les ganglions : il a ajouté que fatiguée de ce traitement y elle était sortie de T Hôtel-Dieu pour retourner chez ses maîtres , à Ménil-Montant , n® 87 ^ et que depuis ce moment elle aidait repris ses travauæ de cuisinière et se portait beaucoup mieux. J’appris avec plaisir l’amélioration de l’état fâcheux de la dame L.... *, mais me rappelant que le meme journal avait déjà été induit en erreur sur d’autres objets de la clinique de l’Hotel-Dieu , je priai M. le docteur Berthelot et M. Bésau , qui avaient observé la malade avec soin , de vérifier l’exactitude des faits : je ne crois pas pouvoir mieux faire que de donner le rapport de M. Berthelot.
(( Aujourd’hui , 19 octobre 1827 , accompagné de M. Bésau , élève en médecine des hôpitaux de Paris , qui a donné des soins à madame L. . , . pendant qu’elle était à^Hotel-Dieu , je me suis transporté à Ménil-Moniant , 11° 85 ( et non
pas 87) , où j’ai trouvé cette malade dans l’étal suivant : figure pâle et jaunâtre (pendant son séjour à l’hôpital elle avait le teint frais et vermeil) , air abattu et le corps un peu courbé à droite. Je l’ai priée de me faire voir son sein, elle y a consenti avec peine *, il était en effet couvert d’excrémens humains, qui exhalaient une odeur repoussante *, après les avoir enlevés avec de l’eau tiède , au lieu de la tumeur d’environ trois pouces dans son plus grand diamètre qu’elle portait au sein droit pendant son séjour à l’Hotel- Dieu , elle m’en a fait voir une de quatre pouces de largeur sur cinq de longueur , et un et demi ou deux d’épaisseur, avec une ulcération de neuf pouces de circonférence pour le moins , recouverte de végétations rouges entre- mêlées d’escarres jaunes de la largeur d’un liard et même d’une pièce de trente sols.' En bas et en dedans de la tumeur , au-delà de ses limites , étaient disséminés cà et là vino:t ou trente tubercules
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rouges , durs et de nature squirrheuse , entre lesquels on observait des taches d’un rouge violacé. Cette tumeur est aujourd’hui le siège , nonseulement de picotemens comme pendant son séjour à l’hôpital , mais encore de douleurs que la malade compare au passage d’aiguilles à travers le sein. La petite tumeur du sein opposé a
double de volume, ainsi que les ganglions axillaires et sous-eiaviculaires droits*, ceux de l’aisselle gauche m’ont paru dans le meme état. La malade, après l’aveu qu elle avait cessé la compression au sortir de Fliopital, est convenue qu’elle avait de suite appliqué des cataplasmes émoliiens ; mais que voyant la tumeur augmenter au lieu de diminuer , elle avait enfin consenti à appliquer le topique dégoûtant dont nous avons parlé , et que de l’époque de la cessation de la compression et de l’application des cataplasmes ci-dessus mentionnés, la tumeur était ulcérée et le voisinage couvert de boutons rouges.
Signé Berthelot, D. M. »
J’ai cité brièvement ce fait , comme les vingtneuvième, trentième, trente - unième , trentetroisième , trente - sixième , trente - neuvième , quarante-deuxième , quarante-quatrième , cinquantième et cinquante-quatrième, afin de donner mon avis, meme dans les cas ou, par des circonstances quelconques, le traitement n’a pas eu lieu.
L histoire de cette maladie prouve : i". combien les coups au sein, meme légers, peuvent avoir de suites funestes.
2®. Que la diathèse cancéreuse peut incuber
encore pendant plusieurs années à la suite d’un coup au sein , sans que pour cela le danger consécutif soit moindre.
3“. Que l’irritation causée par un coup produit, dans certains cas, des effets d’autant plus généraux et plus fâcheux que sa durée , ou , si l’on veut, son incubation, a été plus longue.