DE L'AGENT CHIMIQUE
QUI, SPliCIALEMIiNT , PRODUIT L'ANESTHÉSIE.
Ce sujet est du pTus haut intérêt, il a déjà éveillé l'allenlion de plusieurs médecins distingués, mais la solution qu'ils ont donnée ne nous semble pas complètement satisfaisante. Déjà,
MM. Nunneley, FoUin, Dumoulin el Ozanam, ont émis Topinion que, plus les corps conlieunent de carbone d'une élimination facile, plus leurs propriétés aneslhésiques ont de puissance.
Les recherches de M. Nunnelej' ont signalé ce fait important, c'est que toutes les substances auxquelles on a reconnu des propriétés anesthésiques, contiennent du carbone, combiné à l'étal binaire ou ternaire, avec un ou plusieurs des corps suivants : l'hydrogène, le chlore, l'oxygène, l'iode, le brome, l'azote el quelques autres substances encore; d'autre part, que parmi les composés binaires, les meilleurs sont ceux dans lesquels le carbone est en proportion ni trop faible ni trop forte, par rapport à l'autre corps composant.
M. Dumoulin, s'appuyanl sur ses propres recherches, établit que, plus les corps conliennenl de carbone d'une élimination facile, plus leur propriété a7ieslhésique doit être puissante.
M. Ozanam , peu satisfait de la formule donnée par M. Dumoulin, propose de la remplacer par celle qui va suivre, comme exprimant d'une manière plus complète l'origine de la puissance des agents anesthésiques. « Toute la série des corps carbonés, dit-il, volatils ou gazeux, est douée du pouvoir ancsthésiquc, cl plus ces corps sont carbonés, plus ils possèdent ce pouvoir. »
Cette assertion si elle était rigoureusement vraie, simplifierait singulièrement l'explication des difficultés à résoudre; il suffirait de connaître la formule d'un composé carboné pour déterminer, à priori, sa puissance anesthésiante.
Une étude sérieuse des faits ne nous permet pas d'admettre la proposition formulée par ces divers autem-s. Exaiîiinons, en effet, la composition chimique des principaux corps carbonés en commençant par l'alcool, puis les élhers, le chloroforme , les huiles essentielles, etc.
Alcool
ÉTIIERS.
Éther sulfurique. . .
Hs -
Élher azoteux ....
/ c^ — { Az —
Élher chlorliyclriquc.
{ Cl -
Élher bromhydrique.
1 C^ f Br —
Étiier iodhydrique. .
Elher cyanhydrique . .) H^ — 62,50 — 9,09 ( Az — 175,00 — 25,46
Eilit'i" sulfbydrique.
Élher selenhydriquc.
Se —
C — 300,00 — 25,77 Élher tellurhydrique. J W — 62,50 — 5,37 f Te - 801,76 - 68,86
Éther foimique . .
Élher atélique. . .
La comparaison de tous ces corps entre eux nous montre d'abord ce fait important, c'est qu'ils contiennent presque
lous quatre alômes de carbone, à l'exception cependant de l'éllier cj'anliydrique et formique qui en contiennent six et de l'étlier acétique qui en a liuit. Et cependant, la différence d'action de ces corps est bien différente ; les vapeurs de l'alcool ne délerminent que lentement et Irés-difficilement l'anesthcsie, tandis que l'éther sulfurique la produit très-rapidement bien qu'il ne renferme que quatre atomes de carbone, et qu'il ne soit pas sensiblement plus volatil que l'éllier acétique qui en contient huit et dont l'action anestbésique est cependant inûniment moins prononcée.
Ce fait seul suffirait déjà pour jeter du doute sur l'exactitude des assertions émises par. MM. Dumoulin et Ozanam. Ces doutes augmenlent encore lorsqu'on examine la formule du chloroforme ;
Chloroforme | H — 12,50 — 0,83
f CL'— l.i29,60 — 89,12
Ici, la quantité de carbone au lieu d'augmenter diminue dans une proportion considérable puisqu'elle est de moitié moins forte que dans lalcool et la plupart des éthers.
Si, pour défendre l'opinion qui attribue la principale puissance des aneslhésiques à la quantité prédominante du carbone, on voulait soutenir avec M. Nunneley, que les composés ternaires les plus actifs sont ceux dans lesquels le troisième élément se trouve en petite proportion pnr rapport à l'bydrocarbone, et surtout par rapport au carbone, on serait encore démenti par les faits. Il suffit pour s'en convaincre , d'examiner la composition élémentaire de lélher sulfurique : sur 1 00 parties, il y a 51,16 de carbone, 6,40 d'hydrogène, 41,58 d'oxygène, 20,77 de soufre.
La différence est encore plus marquée pour l'acide acétique
qui, sur 100 parties coiilient 34,54 de carbone, et qui cependant est un agent nneslhésique moins puissant que l'éther sulfuriqnc.
Le chloroforme aucontraire, qui sur 100 parties ne contient que 10,03 de carbone est l'agent anesthésique le plus puissant que nous possédions.
Les mêmes faits comparatifs, peuvent s'établir à l'égarJ de tous les autres corps employés comme anesthésiques , tels que :
Aldéhyde ,
Formo-melhyial .
Liqueur des Hollandais
Cyanogène
Acide cyaniiydrique
l C^ - , H - ( Cl^ —
( C^ - •( Az -
1 Cy -
Bisulfure de carbone. .] çj
Acide carbonique
Oxyde de carbone.
Naphte
Huile cssent. de léréb.| C^" — 1500,00 (Huile hydro-carbonée.)! H"i — 200,00
de cannelle! H*
Huiles |de menihej u essentielles, poivrée. J ç^^ oxygénées
d'amandes l C'"-
douces. I H'' ■
(Hydrure du f /-k.^
Bcnzoïlc.) \ ^
D'après les opinions précédemment émises par les auteurs, les huiles essentielles qui conlienneni environ 80 pour cent de carbone, devraient produire les effets les plus puissants. Il est bien vrai qu'elles déterminent fréquemment des accidents graves lorsqu'on s'expose à leurs émanations. M. Marchai (de Caivi)* en a rapporté récemment plusieurs exemples remarquables, mais les phénomènes produits ne présentent pas les véritables caractères de l'anesthésie. Sous l'influence de ces agents, les forces s'anéantissent, la voix s'éteint, les membres s'engourdissent et retombent lourdement quand on les abandonne à eux-mêmes; mais il y a aussi des douleurs abdominales violentes, des nausées, une respiration courte, précipitée, anxieuse, une sueur froide et visqueuse qui s'étend sur tout le corps, et le malade, malgré ces symptômes alarmants, conserve l'intelligence et la lucidité à peu près complète des idées.
La composition de l'oxyde de carbone C. 0. semblerait beaucoup plus favorable à la théorie présentée, puisqu'il contient 42,85 de carbone sur cent. Mais dans l'application, comme agent anesthésique, il n'entre plus que dans do très-faibles proportions comparativement à la masse d'air atmosphérique auquel il est mêlé : M. Leblanc a démontré qu'une atmosphère, qui contient un centième d'oxyde de carbone, devient mortelle pour un oiseau, etlesexpériencesdeM. Ozanam, sur les lapins, attestent que la mort est en effet Irès-prompte. Ces faits semblent nous indiquer que ce n'est pas par une véritable asphyxie, comme on l'a prétendu, que la mort survient quelquefois sous l'influence des anesthésiques, car elle est si prompte, que c'est à peine si on peut concevoir la possibilité de la mort par la suppression momentanée d'une (liible quantité d'air atmosphérique, remplacée par les vapeurs anesthésiques lors de leur
* Académie des Sciences de Paris, séance du 13 mars "ISIS,
iniroduction dans les poumons. Il suffit de comparer l'asphyxie produite par submersion ou la strangulation, dans lesquelles la suppression d'air est complète, dont la durée, bien que Irèsprolongée, ne s'oppose pas toujours au retour des malades à la vie, pour comprendre que la mort, déterminée par les anesihésiqucs, doit tenir à une cause spéciale.
Celte cause nous est peut-être révélée par les expériences intéressâmes de M. Millon qui démontrent que l'acide cyanhydrique est doué d'une propriété de conlacl fort remarquable ; qu'ainsi, il suffit d'une quantité extrêmement faible pour empêcher l'oxygénation de plusieurs composés ; or, la respiration consistant essentiellement dans une série de combustions, les effets foudroyants de l'acide cyanhydrique peuvent s'expliquer par l'anéantissement instanlané des phénomènes chimiques qui s'accomplissent dans l'économie sous l'inlluence de l'oxygène durant l'acte respiratoire.
Ne serait-il pas possible, en présence de ces faits bien démontrés, d'admettre que les agents aneslhésiques possèdent, dans des proportions moindres, des propriétés semblables, ou du moins analogues à celle de l'acide hydrocyanique?
Celte explication nous rendrait compte de ces morts rapides déterminées par l'inhalation de très-faibles quantités d'éther ou de chloroforme, accidents qui ne peuvent point évidemment s'expliquer par l'asphyxie, et qu'on ne peut comprendre qu'en admettant un effet chimique qui paralyse la fonction la plus importante de la vie, soit en empêchant l'oxydation du sang ou en exerçant une action toxique qui anéantit la puissance nerveuse.
Pour nous résumer, nous formulerons ainsi notre pensée.
Tous les aneslhésiques sont des corps carbonés qui, par leur combinaison binaire ou ternaire, acquièrent la propriété de déterminer, à des degrés variables , l'affaiblissement, la suspension ou l'anéantissement des fonctions du système nerveux :
ce sont de véritables poisons qui s'opposent aussi à l'oxydation du sang, et dont les effets diffèrent, non en raison de la quantité administrée, mais bien de la susceptibilité individuelle, variable et inconnue.
SUFFLEMEKT.
Depuis la présentation de notre Mémoire à la Société des Sciences médicales de la Moselle, deux nouveaux cas de mort ont été observés , l'un à Leipzig , chez un professeur , âgé de 30 ans, qui avait faii usage de cldoroforme pour calmer ses douleurs (Gazelle hchdom., avril 18S8); l'autre, à l'hôpital militaire du Gros-Caillou, à Paris, chez un prenadier de la garde impériale, âgé de 'iS ans, opéré pour une tumeur des bourses {Gazelle des hôpilaux cl Journ. de méd. et cliir. pratiq., août 18S8).