‹ Recherches sur les causes de l'indigenceChapitre 20 sur 22 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Aperçu sur les atténuations des causes de misère qui pourront résulter des perfectionnements généraux de la civilisation.

Nous croyons avoir suffisamment établi, dans cet écrit, que Ton ne pourra réduire considérablement rétendue et Tintensité de la misère qu'en agissant sur les diverses causes modifiables qui la produisent. Mais, quelle que soit Timportance des améliorations que Ton pourra obtenir ainsi, il n'est pas permis d'espérer que l'on parvienne jamais à faire disparaître l'indièence par des moyens préventifs.

Il est possible que la richesse générale des nations s'accroisse encore à l'avenir dans une proportion plus forte que leur population, que la répartition de ces richesses s'améliore et qu'il devienne de plus en plus facile d'obtenir des moyens d'existence abondants et variés ; mais ces progrès pourraient s'accomplir sans que le nombre des indigents de certaines classes éprouvât aucune

346 RECHEKCHBS

réducti<Hi« 11 y aura, toujours danS' les. sociétés un ^and nombre d- individus inicapal^les de^'op*praprier de^ Y^leuré^' suffisantes pour^ édbafiper aux privations, qui coostitueni : rindigenèe^ ei dont la subsistance ne pourra être assurée qu'au moyen de valeurs créées par d'autres. Tels sont les orphelins, les infirmes ou les incapables de Camilles pauvres, les enfants abandonnés par leurs parents, les familles que la maladie ou la mort du chef, les accidents ou les fléaux de toute espèce privent tout à coup de leurs ressources. Ainsi, la bienfaisance sera toujours nécessaire, indispensable ; elle est le complément obligé des institutions sociales qui garantissent la jouissance exclusive des propriétés à ceux qui les ont acquises par le travail ou par une légitime transmission. Au milieu de sociétés où tous les moyens de subsistance, sans exception, sont des propriétés, ceux qui, ne possédant rien, sont en même temps frappés de l'impuissance d'acquérir par le tra?ail , ne pourraient être délaissés que par des populations abruties , privées des sentiments de pitié, de bienveillance, de charité, dont les développements sont l'un des plus heureux effets et l'un dés signes les plus certains d'une véritable civilisation. Si ces sentinients ont besoin d'Ôtré guidés par une haute raison, si des appli-

SUR LES GAUSSS DE l'IUBIGENGE. — GH. lY. 347

cations de secours mal entendues peuvent aller montré leur but en affaiblissant trop les sanctions pénales naturellement attadiées à Timprévoyance et aux habitudes vicieuses , on ne saurait leur donner trop de force et de sollicitude, lorsqu'il «'agit du soulagement d'infortunes non méritées. Il faudrait donc bien se garder, en cherchant à donner à ces sentiments la direction la plus efficace , de diminuer leur puissance. Les affections bienveillantes ou généreuses, et tous les sentiments qui tendent à établir une sorte de fraternité, de solidarité entre tous les hommes, doivent être considérés comme des conditions essentielles du perfectionnement de notre espèce : s'il était possible que les populations cessassent un jour de les éprouver pour s'abandonner exclusivement aux impulsions de l'égoïsme individuel et de la cupidité, elles rétrograderaient rapidement vers la barbarie. .

Si , dans cette étude sur la misère , nous nous sommes uniquement occupé de moyens préventifs, ce n'est donc pas que nous méconnaissions la nécessité de la charité. Nous avons la conviction que, dans l'état actuel des mœurs et des institutions, il est possible de réduire considérablement l'indigence en agissant sur ses causes; mais quoi que l'on puisse faire , il y aura toujours des

348 BBCHERCHBS

infortunes à soulager, et Taction des sentiments généreux sera toujours nécessaire ; seulement elle sera d^autant plus efficace, qu'elle sera plus éclairée et qu'elle s'exercera de manière à éviter, autant que possible, d'étendre la puissance des causes de misère liées à l'imperfection des habitudes.

Dans les deux précédents chapitres, nous avons exposé les moyens qui nous ont paru propres à affaiblir les causes de misère qui existent dans l'imperfection morale des classes laborieuses, et dans les mauvaises applications dès forces gouvernementales et administratives. On a pu juger de l'importance des améliorations qu'il y aurait à obtenir sous ces divers rapports, et de l'heureuse influence qu'elles pourront exercer sur le sort des populations , lorsque le temps et les progrès de l'opinion générale auront permis de les réaliser.

Il resterait, pour compléter nos recherches, à étudier les moyens de réduire l'action des causes d'indigence liées à l'organisation et à la marche naturelles des travaux et des transactions; mais, de toutes les causes de misère, celles-ci nous paraissent le plus difficilement modifiables. Le régime de la liberté industrielle, plus favorable que tout autre à l'abondance de la production et

sua LES CAUSES IMS l'iSDIGEKGE. — CH. IV. 349

à une équitable répartition des valeurs, offre encore, dans la spécialisation des aptitudes, dans Fapplication des machines nouvelles, dans les substitutions qu'il opère fréquemment d'une classe de travailleurs à une autre , de nombreuses chances d'interruption de travaux et, par conséquent, d'indigence, qu'il n'est guère possible d'éviter, atlendu qu'elles se rattachent à des conditions d'où dépendent essentiellement le perfectionnement de l'industrie et l'accroissement des richesses.

Un faible palliatif aux maux que ces dernières conditions peuvent faire peser sur les classes laborieuses consisterait dans l'usage de rendre les jeunes gens propres à plus d'un emploi, en leur faisant apprendre plusieurs métiers, ce qui leur permettrait, au besoin, de se procurer plus facilement de l'occupation dans d'autres professions que celle qu'ils auraient embrassée ; mais il ne faut pas se dissimuler que, dans la pratique, l'emploi de ce moyen préventif serait nécessairement très-borné, attendu que la plupart des familles, dont le revenu ne consiste qu'en salaires, peuvent à peine supporter la dépense d'un seul apprentissage pour chacun de leurs enfants. Dans la situation la plus prospère que puissent atteindre les populations dont l'indus-

350 HBCHSRCHES

trie est très-divisée, le nombre des ouvriers qui pourront acquérir des aptitudes diverses, soit À l'aide de leurs familles, soit par leurs efforts particuliers, sera toujours restreint.

D'autres causes d'interruption de travaux pourront être atténuées dans Tavenin Ce sont, d'abord, celles qui se rattachent aux entraves artificielles apportées h la liberté des échanges, et ensuite celles qui tiennent à l'exagération des développements donnés à certaines branchesde production, par suite de l'ignorance ou du défaut de prévoyance des entrepreneurs. Celles-ci pourront être affaiblies par la propagation des connaissances acquises en économie politique et de toutes les autres connatesances qui peuvent guider cônvenabl^nent les opérations industrielles, non en ce qui concerne les procédés de fabrication, mais sur d'autres points qui n'importent pas moins au succès, tels que l'appréciation de l'influence que pourront exercer sur le résultat des travaux les diverses circonstances au milieu desquelles ils s'opèrent; le calcul des chances de réduction ou d'extension des débouchés sur lesquels on peut compter; l'estimation approximative des quantités de produits de même nature que toutes les industries en concurrence pourront apporter sur le même marché ; en un mot,

SUR LES CAUSES DB L'ilfDIGEJNbE. — GH. IV. 351

radmiaistration aussi éclairée et aussi pré- Toyante que possible de chaque entreprise. Les progrès de la statistique pourront faciliter les appréciations et les calculs dont il s'agit. Si jus^ qu'à ce jottr les fabricants ou les négociants n'oât pas mis les indications à profit, cela tient à ce qu'elles sont encore, surtout en ce qui concerne Findustrie, beaucoup trop incertaines; mais si, domme il est permis de Tespérer, on parvient tm jour à fournir périodiquement, et à de courts intervalles, des données positives et suffisamment exactes sur la situation des diverses branches de production, sur l'importance des différents sévices engagés dans chacune d'elles, sur les probabilités d'extension ou de réduction de leurs débouchés, etc., nul doute que les entrepreneurs d'industrie ne puissent en retirer de grands avantages pour la bonne direction de leurs opérations. 11 est toutefois une classe d'entreprises doiït il sera toujours fort difficile , sinon tout à fait impossible, d'apprécier les chances probables quelque temps à l'avance; ce sont celles vouées à la production d'objets sur la consommation desquels la mode exerce une très-grande influence. Les variations qui surviennent dans les goûts ou dans les caprices des consommateurs de ces objets tiennent à des causes si nlùltipliées, si

352 BECHERCHKS

diverses et si fugitives, que Faction qu'elles pourront exercer ne saurait être prévue. Les travaux soumis à Tempire de la mode sont, pour ainsi dire, livrés au hasard, à une sorte de jeu, et tout ce que l'on peut désirer à l'égard des industries de cette classe, c'est que tous ceux dont elles emploient les services, et particulièrement les ouvriers, connaissentbien, avant de s'y enga'-. ger, les éventualités auxquelles ils s'exposent, et qu'ils s'attendent à subir les conséquences de fréquentesinterruptions ou interversions de travaux.

Quant à l'insuffisance des salaires, nous avons vu que les causes générales auxquelles elle peut être attribuée, lorsqu'elle se manifeste sous un régime de liberté, et malgré V activité des travaux j sont, d'une part, l'insuffisance de la production occasionnée , soit par le défaut de concours des agents naturels dans les opérations où ce concours est éventuel, soit par la surabondance de la population; d'autre part, de trop grandes inégalités dans la répartition des valeurs produites.

L'action de ces diverses causes pourra être atténuée par différents moyens : on pourra réduire l'éventualité du concours des agents naturels en substituant, autant que possible, à ceux qui opèrent indépendamment de nos volontés, d'autres agents plus soumis à notre direction. C'est ainsi

qu'en remplaçant la force des vents dans la navigation , et celle des cours d'eau dans une multitude d'industries diverses, par la force d'élasticité de la vapeur, nous avons rendu le résultat des opérations dans lesquelles ce dernier agent est employé, plus régulier et moins incertain. Nous pourrons encore prévenir, en partie, les mauvais effets du défaut de concours des agents naturels, en pourvoyant à certaines classes de besoins par des moyens plus variés et dont le succès ne dépend pas des mêmes circonstances naturelles: ainsi, par exemple, une population qui fondera sa subsistance sur la production de denrées alimentaires très-diverses, sur différentes sortes de grains, de bestiaux, de légumes, etc., sera moins exposée à la famine ou aux disettes que celle qui se nourrirait presque uniquement d'une seule espèce de denrées, telle que le riz, le blé, ou la pomme de terre, attendu que les circonstances qui peuvent faire manquer la récolte de l'une de ces denrées, n'exercent pas nécessairement la même influence sur celle de toutes les autres, et qu'une mauvaise récolte de grains peut coïncider avec l'abondance des fourrages, des fruits, des légumes, etc. La liberté des échanges contribuerait, d'ailleurs , puissamment à atténuer les maux produits par les mauvaises

récoltes , attendu que les principales denrées alimentaires, en usage parmi les nations civilisées, se produisent sur presque tous les points habités du globe, et que le service des agents naturels est souvent très-favorable dans diverses contrées, lorsqu'il a fait défaut dans d'autres.

Nous avons indiqué au précédent chapitre un moyen d'atténuer les causes d'insuffisance des salaires liées à la trop grande concentration des entreprises, d'empêcher l'industrie libre de tendre vers le monopole et de produire de trop fortes inégalités dans le partage des valeurs.

Lorsque l'insuffisance des salaires tient à la surabondance de la population salariée, les moyens préventifs consistent uniquement, ainsi que nous l'avons vu , dans l'extension de la prévoyance , dans la propagation, parmi les classes laborieuses, de cette réserve prudente et salutaire qui se manifeste dans la généralité des familles jouissant de quelque aisance , et qui consiste à s'abstenir de faire naître des enfants que l'on ne pourrait élever convenablement.

Les émigrations peuvent atténuer l'effet des excès de population, mais comme elles n'en altèrent pas la cause, à moins qu'elles ne s'opèrent spontanément par masses considérables, ils se reproduisent bientôt. Jusqu'à nos jours.

la fondation de colonies nouvelles n'a offert à l'exubérance des populations qu'un remède douloureux et peu efficace. Ce n'est en général qu'au prix de grandes souffrances que les émigrés sont parvenus à se créer dans de nouveaux lieux les moyens de subsistance qui leur manquaient dans celui qu'ils avaient quitté ; la place qu'ils laissaient libre était, d'ailleurs, bientôt remplie, et l'effet des émigrations sur le sort de la population- restante à peu près insensible ; mais il semble que nous avançons vers un état de choses qui rendra la fondation de colonies nouvelles à la fois moins pénible et plus efficace comme remède aux maux qu'entraîne la surabondance de population. D'une part, les perfectionnements prodigieux apportés depuis quarante ans dans les moyens de transport et de communication ont considérablement réduit les obstacles qui s'opposaient à la multiplicité et à la facilité des relations entre les diverses contrées du globe ; d'autre part, la prépondérance que les nations de l'Europe, ou celles d'origine européenne , acquièrent sur toute la terre, devient tous les jours plus marquée ; elles seront bientôt maîtresses des conditions de leur établissement dans beaucoup de pays fertiles et trèspeu peuplés, où elles n'étaient admises autrefois

356 REGH. SUR LB8 CAUSES DB L'iNOIG. — GH. IV.

qu'avec d'extrêmes difficultés. Tout porte donc à croire que leurs établissements nouveaux se multiplietoDt à l'avenir plus facilement et plus rapidement que parle passé, et qu'une fois formés, ils offriront pendant une longue suite de siècles aux populations des anciens États, de nouveaux moyens d'échanges et de relations profitables, et plus de facilités et de chances de succès aux émigrations de leur partie exubérante.

Nous terminerons ici nos recherches. Parmi les résultats utiles que nous avons tenté d'en obtenir, il en est un, surtout, que nous désirerions vivement avoir pu atteindre, c'est de convaincre les esprits studieux qu'à côté du monde imaginaire créé par les diverses sectes de socialistes de notre époque, et dans lequel on s'épuiserait vainement à la recherche d'améliorations réalisables, il est un monde réel qui offre aux investigations de l'intelligence de nombreux et intéressants sujets d'étude, et dont l'exploration attentive et consciencieuse peut répandre de vives lumières sur les moyens d'améliorer graduellement le sort des populations.

Fl\.

Pages.

AVANT-PROPOS iv

PREMIÈRE PARTIE.— De la misère considérée dans ses rapports avec Télat social des populations, avec la nature et rorganisation de leurs travaux, et avec leurs habitudes collectives ou privées iO

Chapitre !•«•. — Des conditions essentielles à la prospérité générale des populations. — Examen des opinions

opposées au régime de la liberté industrielle iO

Section 1". — Du développement des besoins .... i9 Section 2. — De la formation et du maintien des propriétés particulières ou de famille, et de leur

influence sur le sort des populations 25

Section 3. — De la libre répartition des valeurs produites et de la concurrence entre les producteurs : 44

Chapitre II. — De la nature de l'indigence. — Ce qui la constitue.— Observations sur les données statistiques, au moyen desquelles on a cru pouvoir attribuer l'extension de rindigence aux progrès industriels 74

Page 1