DANS I /ALCOOLISME AIGU ET CHRONIQUE
I. — Lorsqu'un individu habituellement sobre boit avec excès, il s'enivre. Les premiers phénomènes qui accompagnent l'ivresse sont : une légère excitation, un sentiment de plénitude, de bien-être, dans lequel les préoccupations s'effacent, la parole et les gestes s'animent, les idées surgissent plus rapides, les sentiments s'épanchent avec plus de vivacité. Peu à peu, cette excitation augmente, les idées se pressent plus confuses, moins nettes, Tesprit commence à échapper aux lois de la raison, et l'homme ivre peut se présenter alors sous les aspects les plus divers ; il se montre gai, triste, tendre, grossier ou violent, sans que l'on ait pu jusqu'ici indiquer la part exacte qui revient, dans ces différents modes de manifestations, soit au caractère habituel de l'individu, à sa race, aux conditions physiologiques dans lesquelles il se trouve au moment de l'ivresse, soit aussi à la nature, à la qualité et au mode d'ingestion des boissons spiri tueuses.
Quoi qu'il en soit, à cette période d'exaltation succède une véritable perturbation intellectuelle, les idées deviennent confuses et font naître l'incohérence ; l'ouïe, la vue, offrent
1 Leçon faite à Tasile des aliénés de Sainte-An(ie, in Bovue scient. i mars 1873.
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avec de Tobtusion des illusions nombreuses; l'odorat, le goût, sont pervertis, et la sensibilité générale émoussée atteint quelquefois un degré d'anesthésie que ne peuvent vaincre les mutilations les plus graves. Ajoutons que la parole est pâteuse, le regard sans expression, la démarche titubante. Puis les sphincters se relâchent, les fonctions languissent, la température s'abaisse et l'individu tombe dans un sommeil comateux, privé de tout sentiment, réduit en quelque sorte à la vie végétative.
On range à tort, selon nous, à côté de cette ivresse commune, un état particulier désigné par Percy sous le nom d'ivresse convulsive, dans lequel, avec des convulsions cloniques, se présente un accès de fureur maniaque. « Dix hommes, dit Percy, peuvent â peine se rendre maître de cette espèce de forcené. Son regard est farouche, ses yeux: étincelants, ses cheveux se hérissent, ses gestes sont menaçants; il grince des dents, crache à la figure des assistants, et ce qui rend ce tableau plus hideux encore, il essaye d^ mordre ceux qui rapprochent, imprime ses ongles partout^ se déchire lui-même, si ses mains sont libres, gratte la terr^ s'il peut s'échapper et pousse des hurlements épouvanta— blés *. » On le voit, c'est un violent accès maniaque, n'ayan*^ aucune analogie avec l'ivresse ordinaire, et que Ton croi fc devoir à certains vins altérés et frelatés.
Si les illusions sont fréquentes dans l'ivresse» les hallucL— nations, au contraire, sont rares ; certains auteurs et Marcé* ^ en particulier, n'en font pas mention : d'autres, au contraire ♦ attribuant à l'ivresse des symptômes qui appartiennent â une autre phase de l'alcoolisme, signalent non-seulement des hallucinations, mais encore des idées de suicide sous l'irx— fluence des hallucinations, des impulsions maniaques, etc- Ce n'est plus là de l'ivresse, mais bien des accidents aigus.
4 Percy, Ivresse convulsive. — Dictionnaire des sciences inôUicalrs, l. XXVI, p. 24i). •
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soit chez des individus adonnés depuis longtemps aux excès de boissons, atteints conséquemment de délire alcoolique, soit chez des individus à prédisposition spéciale, chez lesquels l'alcool ne vient agir qu'à titre d'excitant. Nous allons d'ailleurs nous rendre compte du développement de ces phénomènes en interrogeant l'expérimentation physiologique et en suivant pas à pas la marche progressive des accidents, depuis l'ivresse jusqu'à l'apparition du délire alcoolique *.
II. — Que se passe- t-il quand on soumet un cliien, par exemple, à l'action de l'alcool ?
L'animal, d'abord légèrement excité, saute j'appe, caresse, court, va et vient en tous sens, puis assez rapidement se montre une hébétude, d'abord légère, bientôt plus complète, à laquelle succèdent un état de demi-stupeur et du sommeil comateux, sans compter les troubles somatiques, les différents degrés de paralysie jusqu'à la résolution complète de tout le corps.
Vous allez trouver ces phénomènes sur ce chien, qui a pris 70 grammes d'alcool. On peut, dix à douze jours do suite, répéter cette expérience chez le môme animal sans provoquer d'autres accidents, sans convulsions d'aucune sorte, sans apparition surtout d'illusions ni d'hallucinations.
Or, chez l'homme, c'est l'alcool sous forme de vin ou d'eau-de-vie qui fournit l'appoint principal dans le développement de l'ivresse ; les seuls buveurs de profession se livrent aux excès plus ou moins exclusifs de certaines boissons, telles que l'absinthe, le vermouth, le bitter, etc. Mais cette catégorie d'individus a déjà franchi la première étape marquée par l'ivresse simple. Cette remarque a son importance en raison des accidents immédiats que peut déter-
« Magnan, Etude expérimentale et clinique sur Valcoolisme; alcool et absinthe; épi lep&ie absintbique, 1874, p. 19.
418 L*ALCOOLTSME ET SON ACTION SUR L'iNTKLLIGKNOK.
miner Tabsinthe (troubles hallucinatoires et attaques épileptiques).
Voyons maintenant les effets de l'action prolongée de Talcool sur le chien. Dès le quinzième jour de l'intoxication, il survient une susceptibilité nerveuse, une impressionnabilité remarquable. L'animal est inquiet, triste ; il écoute, se tient aux aguets ; le moindre bruit le fait tressaillir. Dès que la porte s'ouvre, pris d'une vive frayeur, criant et laissant sur son passage une traînée d'urine, il court se blottir vers le coin le plus obscur de la salle ; il ne répond plus aux caresses, s'éloigne, se cache, cherche à mordre dès qu'on veut le saisir et pousse des cris aigus à la seule menace de coups.
Cette disposition craintive augmente chaque jour, et dés la fin du premier mois, des illusions et des hallucinations venant s'y ajouter, elle se transforme en véritable délire. Au milieu de la nuit, tout étant calme, il se met parfois à aboyer avec force, élevant et multipliant les cris comme à rapproche d'un agresseur ; d'autres fois, il pousse des gémissements plaintifs ; la voix, l'appel, sont insuffisants pour le rassurer, il faut intervenir avec la lumière. Enfin, pendant le jour, il grogne sans motifs, puis se croyant poursuivi, il crie, court effaré dans tous les sens, la tête tournée en arrière et mordant dans le vide. Ces accès de délire sont passagers, mais dans l'intervalle l'animal ne reprend pas cependant sa gaieté habituelle.
L'action de l'absinthe est bien différente de celle de l'alcool, non-seulement au point de vue des troubles physiques, des vertiges et de l'épilepsie qu'elle détermine et dont je n'ai pas à parler aujourd'hui, mais aussi au point de vue du mode de développement des phénomènes intellectuels. Tandis que l'alcool, ainsi que nous venons de le voir, a besoin de préparer son terrain pour faire naître les hallucinations, l'absinthe provoque d'emblée des troubles hallucinatoires. Quoique le déUre ne se montre pas chez tous les animaux,
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vous aurez, je l'espère, Toccasion d'observer des faits de ce genre dans le cours des expériences que va nécessiter cette étude. En attendant, je vais rappeler deux cas dans lesquels ces phénomènes se sont produits de la manière la plus évidente.
Dans une des leçons de 1868, après une injection de 4 grammes d'essence d'absinthe dans l'estomac d'un chien, celui-ci fut pris d'attaques épileptiques suivies de légère hébétude ; revenu bientôt à lui, l'animal restait caressant, répondait à l'appel, marchait, courait facilement. Tout à coup et sans aucune provocation, il se dresse sur les pattes, le poil hérissé, l'aspect courroucé, les yeux injectés et brillants; il fixe le regard vers un mur complètement nu et dont rien ne peut attirer l'attention ; fléchi sur les pattes de devant, le cou tendu, prêt à s'élancer, il avance et recule successivement^ il aboie avec rage et se livre à un combat furieux ; entrechoquant les mâchoires, faisant des mouvemements brusques comme pour saisir l'ennemi, il secoue ensuite latéralement la tète, serrant les dents comme pour déchirer une proie. Peu à peu, il se calme, regarde encore plusieurs fois en grognant, vers la même direction, puis il se rassure complètement.
Chez un second chien, une injection d'essence d'absinthe dans les veines provoque plusieurs attaques épileptiques, puis des hallucinations ; l'animal aboie, mord dans le vide et cherche à saisir des êtres imaginaires. Cette dernière expérience faite à THôtel-Dieu, à la cUnique de M, le professeur Béhier, a été rapportée, avec détails, par M. Chailand *.
Le fait de l'apparition prématurée des troubles hallucinatoires sous Tinfluence de l'absinthe n'avait pas échappé à un observateur sagace, M. Motet, qui déjà, en 1859, avait signalé cliniquement le développement plus rapide du déhre
* Challand, Etude expérimeniàle et clinique sut F absJnthisme et raIco(h lisme, 1871, p. 13.
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chez les buveurs d'absinthe. « Là, sans doute, dit-il, se retrouvent tous les caractères généraux du déhre alcoolique ; mais ce qui prête un caractère particulier à l'intoxication par l'absinthe, c'est l'absence totale à cette période (aiguë) de tremblements musculaires ; il semblerait qu'on eût sous les yeux une forme éclose avant le développement complet, et dans laquelle la rapidité d'action de la cause eût empêché les phénomènes habituels de se produire * .
Des deux agents actifs de la liqueur d'absinthe, l'alcool et l'absinthe, ce dernier poison a produit le délire et les hallucinations avant que l'alcool ait eu le temps d'exercer sur les centres nerveux une action suffisante pour amener le tremblement. C'est ce qui ressort des observations I et II de M. Motet, surtout de la première, où l'individu, habituellement sobre, s'était mis à boire depuis peu de jours et prenait quotidiennement dix à douze verres d'absinthe.
Si dans leur mode d'apparition les troubles hallucinatoires diffèrent selon l'agent qui les produit, alcool ou absinthe, leurs caractères généraux sont les mêmes dans les deux cas ; ces hallucinations sont pénibles, désagréables, agressives ; elles ont, d'autre part, une mobilité que les gestes expressifs, les attitudes et les mouvements rapides des animaux montrent suffisamment.
III. — De même que Tanimal, Thomme, au bout de peu de temps, change de caractère, se montre irritable, inquiet, impressionnable ; il n'a plus de sommeil ; il devient le jouet d'illusions et d'hallucinations, et lorsque après des excès répétés il dépasse la limite de saturation, ou qu'il est soumis à quelque autre cause d'excitation, il est pris d'un accès de déhre alcoolique.
i Motet, Considérations générales sur ralcoolisme et plus particulièrements des effets toxiques produits sur f homme par la liqueur d*absintbe, 1859, p. 18. (Dans les observations I et II il n'est pas question d'attaques convulsives ; celles-ci sont signalées dans l'observation V.)
l'alcoolisme et son action sur l'intelligence. 421
Les phénomènes inlellectuels consistent surtout en troubles hallucinatoires, exceptionnellement de nature gaie, presque toujours, au contraire, ainsi qu'on Ta déjà remarqué depuis longtemps, de nature pénible, éveillant des craintes de toute espèce et, comme le dit M. Marcel, pouvant déterminer des impressions morales, dont la plus légère serait Tétonnement, et la plus forte une terreur profonde *. L'alcoolique J . . . (Jean) , que vous venez de voir, paraissait d'abord échapper à cette règle. Il nous parlait, en effet, de cascades qu'il entendait, de chalets illuminés qu'il apercevait, de chants, de danses dont il était témoin. Ces hallucinations semblaient devoir provoquer dans l'esprit des pensées plutôt agréables que pénibles. Eh bien ! même avec ces images riantes, ces chants et ces fêtes, il a su créer, vous l'avez entendu, le plus triste délire. Les cascades, a-t-il dit, le poussaient à se noyer. « Ce bruit de Teau, c'était pour me narguer; ça voulait dire que j'étais un lâche, que je n'avais pas le courage de me jeter à l'eau. Le chalet avec ses hôtes joyeux : c'était un tas de gens qui voulaient me perdre, qui se moquaient de moi et qui voulaient m' assassiner. »
Un autre caractère des conceptions délirantes et des perceptions illusoires des alcooliques, bien indiqué par M. Lasègue, c'est leur mobilité *. Hommes, choses ou animaux, tout ce qui fait l'objet des hallucinations, se meut et se déplace ; de là aussi la mobilité, la rapidité des idées et des actes de l'alcoolique, qui d'ailleurs, effrayé, anxieux, inquiet, suppliant ou agressif, intervient toujours de la manière la plus active.
Ces hallucinations varient à l'infini, mais elles reflètent souvent l'objet soit des occupations journalières, soit des préoccupations dominantes du moment, avec cependant un
* Marcel, De la folie causée par l'abus des boissons alcooliques. Thèse de 1847, p. 12.
« Lasègue, De l'alcoolisme subaigu [Arcb. gén. de méd., 1809).
Hi l'alcoolisme et son action sur L'nfTBLLir.ENGE.
choix tout particulier pour ce qui est le plus pénible, le plus désagréable. Ainsi, lors des derniers événements, pendant la guerre allemande, les malades voyaient des Prussiens, s'entendaient traiter d*espion, on les appelait Bismarck. Plus tard, pendant et aussitôt après la Ck)mmune, les alcooliques appartenant aux troupes régulières voyaient des communards, des gardes nationaux ; ces derniers, au contraire, des Versaillais ; sous TEmpire, c'étaient surtout les mouchards, les sergents de ville, et en tout temps les voleurs, les assassins célèbres, les Troppmann de toute sorte. D'autre part, parmi les malades que vous venez d'examiner, vous avez vu le marchand des quatre saisons qui apercevait à terre, autour de lui, des choux-fleurs, de l'oseille, .des radis, qu'il s'efforçait de ne pas écraser sous les pieds; le conducteur de bestiaux stimulait son chien, voyait et appelait les bœufs et les moutons ; le gaveur de pigeons aux halles croyait tenir un pigeon entre les doigts et s'évertuait à lui faire avaler le grain ; enfin,'' la marchande de vins répondait à ses clients, les engageait à attendre et se préparait à les servir.
Ces hallucinations, suivant leur intensité, suivant aussi la disposition du sujet, donnent lieu à des réactions différentes, capables de changer complètement la physionomie du malade. De là les formes maniaque, mélancolique, stupide de la folie alcoolique, formes qui pourraient être multipliées, mais sans profit réel, si l'on voulait bien exprimer tous les aspects sous lesquels la maladie peut se présenter.
La forme maniaque est la plus fréquente, et vous avez déjà vu plusieurs cas de ce genre. Le malade D... (Louis), du service de M. Dagonet, s'était présenté à vous sous l'aspect mélancolique et demi-stupide, il était triste, préoccupé, ne répondait pas aux questions ; il paraissait effrayé par moments, secouait la tête, tenait les mains fortement appuyées vers le haut des cuisses, se levait et portait autour de lui des regards inquiets, puis restait immobile sur la chaise. Aujourd'hui il va mieux, sa physionomie est ouverte, il
l'alcoolisme et son action sur l'intelligence. 12M
parle volontiers, et il vous a fait connaître les étranges craintes qui le tourmentaient et qui expliquaient son attitude. Il se figurait être en prison, devant un tribunal, accusé d'actes honteux ; il se croyait condamné à subir une affreuse mutilation et sentait Tinstrument trancher ses organes génitaux, pendant que des voix moqueuses le raillaient amèrement.
Mais d'où vient qu'une même cause, un poison, détermine des accidents en apparence si différents? Ces hallucinations, tout en conservant leurs caractères communs, offrent dans leur mode d'expression des degrés qui expliquent ces différences.
A un premier degré, le malade croit entendre des injures, des provocations ; il voit des voleurs, des gens armés, des animaux ; ou bien il entend la voix de ses parents, de ses amis qui l'appellent, qui l'avertissent d'un danger, qui invoquent son secours; il voit sa femme, entourée d'individus, subir sous ses yeux le plus sanglant des outrages. Aiguillonné par ces excitations, le malade répond, injurie, se querelle, court, s'élance, devient furieux, tout autant d'actes qui provoquent chez lui une manifestation bruyante, un état maniaque. C'est la forme qui prédomine habituellement dans les accès de delirium tremens^ où les troubles hallucinatoires, d'une vivacité extrême, s'associent au tremblement de tout le corps, à la trémulation générale de tout le système musculaire.
Dans d'autres circonstances, l'alcoolique se voit en prison, devant un tribunal, il est accusé de différents crimes, il s'imagine les avoir commis ; il se croit trompé par tous les siens ; il assiste à l'enterrement de ses parents. Sous le coup de ces tristes impressions, il est sombre, inquiet, défiant; il se plaint, il est effrayé, il cherche à fuir^ quelquefois même il conçoit des idées d'homicide ou de suicide ; il se présente en un mot sous l'aspect d'un mélancolique. Enfin, à un degré plus élevé, il se voit chargé de chaînes, au pied de l'échafaud, il a devant lui les cadavres ensanglantés de ses enfants;
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tout est en feu ; il va être englouti, etc. Ces images Font atterré, épouvanté, il reste immobile dans un état complet de stupeur.
Entre ces différents états, maniaque, mélancolique, stupide, vous comprenez quels intermédiaires nombreux nous pourrions intercaler. Qu'il nous suffise de l'indiquer ; l'examen des malades nous montre ces transformations variées beaucoup mieux qu'une description ne saurait le faire.
IV. — Avant d'analyser ces troubles sensoriaux, il n'est pas sans intérêt de les suivre dans leur développement. On observe, en effet, une gradation successive et dans l'intensité des phénomènes et dans leur mode d'évolution. On passe du simple trouble fonctionnel à l'illusion, de celle-ci à l'hallucination confuse d'abord unique, puis multiple, et devenant peu à peu hallucination nette, précise, distincte, s'imposant en un mot comme la réalité. A mesure que l'amélioration se produit, les phénomènes disparaissent graduellement en suivant un ordre décroissant analogue, c'est-à-dire que Thallucinalion précise mène à l'hallucination confuse, celle-ci à l'illusion, qui à son tour est suivie d'un simple trouble fonctionnel. Telle est l'évolution habituelle des phénomènes hallucinatoires dansTalcoolisme. Exceptionnellement toutefois, ils peuvent arriver d'emblée à leur apogée.
C'est ordinairement la nuit que se montrent tout d'abord ces accidents, et s'il est difficile de préciser leur mode d'évolution à cause du souvenir un peu confus qu'en gardent les malades, je puis du moins vous indiquer avec certitude leur mode de disparition. Les hallucinations^ d'abord persistantes le jour et la nuit, commencent à disparaître le jour, pour continuer à se produire la nuit avec la même intensité; devenant moins nettes, elles se montrent plus tard à ce moment intermédiaire à la veille et au sopimeil depuis longtemps signalé par M. Baillarger comme favorable à l'éclosion des troubles hallucinatoires^ . On ne trouve ensuite que des
* Baillarger, De Vinfluence de Vétat intermédiaire à la veille et au som-
l'alcoolisme et son action sur l'intelligence. 125
cauchemars, qui persistent quelques instants quand Findividu se réveille, puis de simples rêves, et le malade finit par apprécier avec une certaine exactitude ces fausses perceptions sensoriales qui ne tardent pas à disparaître complètement. Ainsi, d'abord hallucinations jour et nuit, puis seulement la nuit ; plus tard, hallucinations confuses et illusions au moment du passage delà veille au sommeil, puis pendant le sommeil avec réveil inquiet, puis enfin cauchemars, rêves et retour à la santé* Il est facile de suivre cette marche décroissante chez la plupart des malades ; à mesure qu'ils guérissent ils remarquent eux-mêmes, avec plaisir, les changements favorables qui s'opèrent, et quelques-uns savent le rappeler d'une manière très-saisissante.
Suivons maintenant, dans chaque sens, le developpemo.it de ces phénomènes. Au début, les troubles purement sensoriaux ressemblent aux symptômes observés dans beaucoup d'autres maladies. Pourrouïe, les premières sensations sont des bourdonnements, des tintements, des sifflements d oreilles, des sons variés, des chants confus, des bruils de cloche; puis des cris, des voix tumultueuses. Faut-il, avec un auteur allemand, l'attacher les tintements, les bourdonnements, à une irritation du rameau du vestibule ; les sons, les chants, à l'irritation du rameau du limaçon; et les cris, les voix confuses à l'irritation des deux rameaux du nerf acoustique^ ?
Quoi qu'il en soit, l'interprétation maladive de ces sensations ne tarde pas à se faire jour; le bruit de cloche devient pour l'alcoolique un glas funèbre ; les cris, les voix confuses, sont des injures, des menaces, des cris de détresse; peu à peu l'hallucination devient distincte, ce sont des reproches.
meîl sur la production et la marche cfe« hallucinations, 1842. — Baillarger, Des hallucinations, des causes qui les produisent et des maladies qui les caractérisent (Môm. de l'Acad, de méd., t. XII, 184G).
» ËRiiARD, Sensations auditives subjectives (Société de médecine de Berlin) analysées dans les Arch (jnn. do mcd , mars 1868.
126 l'alooousmb et son action sur l'intejlugbnce.
des accusations, des plaintes nettement formulées, des gémissements, des prières d'un parent, d'un ami, des voix connues et des paroles bien articulées.
Pour la vision, les accidents se présentent de la même manière : la vue se trouble, s'obscurcit, les objets semblent entourés d'un nuage ; il survient des étincelles, des flammes, des couleurs variées, des ombres, des objets tremblotants, des figures grimaçantes qui grossissent, diminuent, se rapprochent, s'éloignent ; puis des incendies, des émeutes, des batailles. Dans quelques cas^ le malade voit d'abord une tache sombre, noirâtre, à contours diffus, puis à limites distinctes avec des prolongements qui deviennent des pattes, une tête, pour former un animal, un rat, un chat, un homme. La malade D... (Anastasie) nous disait qu elle voyait sur le mur des lignes entre-croisées, des toiles d'araignées ; puis au milieu des mailles se montrait une boule noire, puis deux, trois, qui se renflaient, se déplaçaient, prenaient la forme de chats, de singes, qui se détachaient, sautaient sur son lit, s'enfuyaient, rentraient dans la muraille; elle apercevait ensuite des hommes, des femmes, qui la menaçaient, puis enfm la scène se complétait, elle assistait au massacre de son mari et de ses enfants.
Les perversions, les illusions, les hallucinations sont moins nombreuses et moins variées pour les sens du goût et de Todorat, mais néanmoins l'alcoolique n'échappe ni aux odeurs ni aux sa veurs à caractères désagréables. Il sent quelquefois des odeurs de soufre, de rat, de matières putréfiées ; d'autres fois ses aliments sont aigres, ont un goût de terre, de chair gâtée, renferment de l'arsenic, du vitriol, etc.
La sensibilité générale avec ses différents modes d'ânesthésie ou d'hyperesthésie fournit aussi son contingent de sensations pénibles, et fréquemment ses troubles s'associent à ceux des autres sens. C'est aiiisi que certains alcooliques sententet voient des animaux ramper entre chair et peau; ou bien ils sonl entourés par des fils de fer qui les enlacent, les
l'algoousme kt son action sur l'intblligknck. 127
serrent, les oppressent ; ils passent leur temps à dérouler ces cercles métalliques sans cesse renaissants; ou bien encore, ils aperçoivent une partie de leur corps rongé par les vers, ils les secouent, s'efforcent au milieu de la plus vive anxiété de les détacher et de les jeter à terre. Je n'insiste point pour vous dépeindre les angoisses de ces malheureux ; chaque alcoolique^ du reste, va se présenter à vous, avec ses tribulations, et vous pourrez aisément compléter rénumération un peu rapide que je fais de ces symptômes.
V. — Ce délire une fois développé, que se passe-t-il î Tantôt, et le plus souvent au bout de trois à quatre jours, les troubles intellectuels disparaissent ; l'individu commence à se rendre compte de son état, en conservant néanmoins une certaine indécision dans l'esprit. Pendant le jour, il répond facilement, parle et rit volontiers des visions et des idées imaginaires passées ; mais, vers le soir, il perd un peu de son assurance, il a des craintes vagues, il sentdéjjà qu'il sera moins maître de lui, il appréhende le moment du coucher ; c'est qu'en effet les illusions et les hallucinations auront, ainsi que l'a indiqué M. Baillarger, d'autant plus d'empire que les causes extérieures d'excitation seront moindres, que la volonté elle-même perdra sa puissance et cessera d'intervenir à l'approche du sommeil. Mais au bout de quelques jours, de longues heures d'un sommeil paisible, sans rêves ni cauchemars, ramènent le calme avec les forces, et la guérison ne tarde pas à être complète.
Chez un second groupe d'individus, l'amélioration est moins rapide ; le sommeil est agité et fatigant ; il reste du malaise cérébral, de l'obtusion et de l'incertitude dans les idées, de l'irritabilité, une impressionnabilité excessive avec des illusions et des idées vagues de persécution. Toutefois, le malade se tient convenablement, il répond avec assez d'exactitude ; mais en poussant Tinterrogatoire dans le sens do ses préoccupations, cii insistant, on ne tarde pas à se
i28 L'ALCOOUSME et son ACTIOX sur L*niTELUGE!fCX.
heurter contre des idées délirantes, d'abord peu manifestes. Cet état se présente plus particulièrement dans certaines conditions physiologiques; nous l'avons remarqué, M. Bouchereau et moi, pendant le premier siège, chez beaucoup de personnes qui croyaient pouvoir impunément remplacer une alimentation insuffisante par un peu plus de vin et d'eau-devie. On rencontre encore assez souvent cet état chez quelques femmes, mangeant peu, buvant, le matin ou dans l'intervalle des repas, soit du vin pur, soit des boissons spiritueuses, telles que l'eau de mélisse des Carmes, l'élixir de longue-vie, la liqueur de vulnéraire ou quelque autre drogue de ce genre qu'elles prennent à titre de tonique pour se donner des forces et guérir leurs maux d'estomac.
Enfin, chez un certain nombre d'alcooliques, consécutivement aux accidents aigus, on voit persister des conceptions délirantes émanant des troubles hallucinatoires actuels ou passés, tantôt multiples et variables, quelquefois plus circonscrites et affectant la forme d'un délire partiel. C'est ainsi que les uns, jaloux, soupçonneux se disent trompés par leur femme et interprètent dans ce sens tout ce qui se dit et se fait autour d'eux. D'autres, en butte à des poursuites, s'entendent accuser d'actes obscènes, se plaignent des atteintes portées à leur honneur, à leur moralité ; on veut les perdre, les plonger dans la misère, les faire disparaître. Quelquefois encore il reste des troubles de la sensibilité générale avec des idées hypochondriaques, des craintes d'empoisonnement. Ce délire à forme mélancolique, circonscrit dans quelques cas, laisse, comme les délires partiels, une certaine liberté d'esprit aux malades qui, pouvant ainsi passer plus facilement des conceptions délirantes aux actes, fournissent des exemples plus nombreux de suicide et d'homicide.
Voici quelques chiffres qui vous donneront une idée de la fréquence des tentatives de suicide et d'homicide chez les alcooliques. Je les emprunte à la stalisliquegéncraledel870
l'alcoolisme et son action sur l'intelligence. 129
et de 1871 que nous avons faite, M. Bouchereau et moi, pour les malades entrés au bureau d'admission.
Enl870, sur 1 ,460 aliénés, 377 étaient alcooliques, et parmi eux 24 ont fait des tentatives de suicide et 9 des tentatives d'homicide. Sur 1 ,070 aliénées, 61 étaient alcooliques etparmi elles 10 ont fait des tentatives de suicide et 1 des tentatives d'homicide.
Nos chiffres sont inférieurs à ceux qu'indiquent d'autres auteurs, et cela pour deux raisons : c'est que nous avons élagué du cadre des homicides et des suicides tous les accidents, et ils sont nombreux, survenus d'une manière fortuite. Ainsi, tel alcoolique s'imagine être poursuivi, passe par la fenêtre croyant prendre la porte, c'est un accident et non pas une tentative de suicide ; tel autre aperçoit devant lui un fantôme, un individu armé, il saisit une chaise, frappe et blesse son enfant couché près de lui, c'est encore un accident et non une tentative d'homicide. D'autre part, nous avons mentionné seulement les cas sur lesquels nous possédions des renseignements positifs. Ce résultat statistique doit donc être considéré comme un minimum. J'ajouterai que les idées à caractère expansif, gaies ou ambitieuses, se sont montrées exceptionnellement chez les alcooliques aigus et, dans quelques cas rares, chez les alcooliques chroniques, mais la plupart de ces derniers s'acheminaient vers la paralysie générale.
La persistance du délire^ après les accidents aigus, se montre chez les alcooliques à prédisposition spéciale, chez ces prédisposés dont parle M. Moreau dans sa psychologie morbide, et sur lesquels M. Laborde a attiré l'attention dans un travail récent ^ . L'infériorité cérébrale de ces malades trouve sa cause le plus souvent dans l'hérédité. Mais
* Moreau (de Tours), La psychologie morbide dans ses rapports avec la philosophie de l'histoire, 1859.
Laborde, Les hommes et les actes de l'insurrection de Paris devant /& psychologie morbide^ 1872.
190 L'AtGQOU^IiB ET SON ACTION SUR LINTSUJOSNCK.
il y a aussi le groupe d'individus qui^ grâce aux excès répétés, se créent eux-mêmes, pour ainsi dire, une prédispo* sition morbide. Il est intéressant, à ce point de vue, de comparer Tétat de leur intelligence aux différentes entrées dans les agiles à chaque rechute ; Findividu se transforme peu à peu, il descend successivement les différents degrés de Téchelle intellectuelle, et dès la troisième ou la quatrième rechute, on trouve assez souvent l'affaiblissement des facultés derrière le délire.
VI. — Quand Tintoxication se prolonge, soit d'une façon lente et progressive, soit après plusieurs rechutes avec accidents aigus, il reste souvent, ainsi que le fait remarquer M. J. Falret \ quelques idées délirantes, des préoccupations hypochondriaques^ des illusiofts et quelquefois même des hallucinations qui reflètent les caractères généraux des troubles intellectuels et sensoriaux des premières périodes, mais sans en avoir ni l'activité ni Pacuité ; les saillies délirantes s'émoussent, les réactions sont moins promptes, moins bruyantes, sans toutefois disparaître complètement. Les alcooliques chroniques, en effet, ne sont pas exempts de délire mélancolique et d'idées de suicide ; mais ces troubles, je le répète, vaguement exprimés, ne sont que l'ébauche des accidents produits, au début de l'empoisonnement, dans l'alcoolisme aigu. Enfin^ chez quelques malades, il survient, par périodes irrégulières, avec ou sans nouveaux excès, de la turbulence, une excitation semi-maniaque, dans laquelle l'individu chiffonne, déchire ses vêtements, va et vient en tous sens d'une façon automatique. Dans cette période chronique de l'empoisonnement, il intervient un nouvel élément, la graine est la même, mais le terrain est différent, l'alcool a déjà fait de l'individu un autre individu. Ce n'est pas en vain que l'alcoolique s'est
1 J. Falret, Recherches sur la folie paralytique et les diverses patalysics générales f 1853, p. 119.