ENTRÉS EN 1870 ET EN 1871 AU BUREAU D'ADMISSION
A L'ASILE SAINTE- ANNE t.
Le service des aliénés du département de la Seine s'est trouvé placé dans des conditions très-exceptionnelles en 1870 et en 1871, et cependant l'admission des malades n'a pas été interrompue, même dans les jours les plus agités. Malgré les événements si funestes dont Paris est devenu le théâtre, pendant cette période néfaste, il a été possible de pourvoir à tous les besoins, à l'aide de quelques modifications peu importantes. Les documents qui indiquent le mouvement de la population des asiles ne feraient connaître la situation que d'une manière incomplète, si l'on n'ajoutait quelques mots sur la marche du service à cette époque.
Au commencement de 1870, les aliénés que la préfecture de police, les commissaires et les différents hôpitaux envoyaient au bureau central, commençaient par séjourner quelque temps au bureau d'admission ; de là^ ils étaient dirigés sur les asiles de Sainte-Anne, de Ville-Evrard, de
« Publié en collaboration avec M. Bouchereau, dans les Ann. med. psych.f nov. 1872.
Vaucluse, et les diverses sections de la Salpétrière et de Bicêtre.
Sous la menace de l'invasion, l'asile de Ville-Evrard, exposé au feu de l'ennemi, dut être évacué, et les malades qu'il renfermait placés dans l'asile de Vaucluse : ce dernier établissement s'est trouvé complètement isolé au jour de l'investissement. Les sections de Bicêtre furent évacuées également ; la Salpétrière cessa de recevoir, comme par le passé, les femmes aliénées ; Sainte-Anne restait donc désormais comme le seul asile ouvert, durant toute là période du siège, aux personnes qui allaient être frappées d'aliénation parmi cette population d'au moins deux millions d'hommes. Préoccupée de créer un certain nombre de places disponibles, pour les cas nouveaux qui devaient se présenter, l'administration prit une mesure destinée à sauvegarder en même temps les intérêts des malades et ceux de leurs familles. A l'approche des Prussiens, un certain nombre d'aliénés furent transférés dans les divers asiles où le département de la Seine entretient des pensionnaires : Armentières, Saint-Venant, Bourg, Bassons, Auch, Sainte- Gemmés, Évreux. Les événements se succédaient avec tant de rapidité que les agents chargés des dernières translations eurent de la peine à rentrer à Paris ; à leur retour, des Prussiens parcourant déjà la banlieue coupaient les communications. Les aliénés envoyés en province ont échappé aux émotions du siège, aux dangers du bombardement, et plus particulièrement aU3c privations et à toutes les influences pernicieuses qui ont causé une mortalité si grande parmi nos malades.
Le 10 septembre 1870, par suite du départ successif de 480 aliénés, la population de Sainte-Anne s'est trouvée réduite à 138 : 72 hommes, — 66 femmes.
Les places disponibles n'ont pas tardé à être de nouveau occupées dans le cours des mois d'octobre, novembre, dé*
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cembrê, bien que le nombre deô décès ait été très-considérable.
Le 20 janvier 1871 , Sainte- Anne renfermait encore 613 malades : 321 hommes, — 292 femmes,
A cette époque si active du bombardement, des périls de chaque moment viennent menacer l'existence des aliénés; le quartier dans lequel l'asile est placé, est un des plus éprouvés, et parmi les établissements hospitaliers qui ont paru servir d'objectif aux obus prussiens, Sainte-Anne figure en première ligne.
Des mèsufês de précaution furent aussitôt adoptées : comme la nuit le tir de l'ennemi redoublait de violence, on fit descendre dans les caves les malades les plus exposés^ et Ton autorisa en outre la sortie de 108 d'entre eux.
44 hommes et 64 femmes non guéris sont rendus à leurs familles.
Il restait donc :
262 hommes, 229 femmes.
Il y a lieu de s'applaudir de la conduite prudente qui a été suivie: en effet, malgré le chiffre considérable de projectiles tombés dans l'enceinte de la maison, et la grande quantité de personnes réunies sur un espace relativement restreint, on n'a eu à déplorer que la mort d'un seul pensionnaire.
La guerre terminée, on avait à peine eu le temps de satisfaire aux nécessités les plus urgentes de la situation, quand bientôt la Commune, en prenant possession de la ville de Paris, exposait le service à des épreuves nouvelles. Il ne suffisait plus désormais de pourvoir aux dépenses matérielles et au traitement d'une classe nombreuse de malades comme dans les hôpitaux ordinaires, il fallait encore défendre la situation si exceptionnelle d'un grand nombre d'aliénés placés d'office et en vertu de lois méconnues par un pouvoir qui n'avait d'autre règle que sa vo-
lonté absolue. Les services de MM. Lucas et Dagonet ont pu continuer à recevoir seuls tous les aliénés en mars, avril et mai 1871. Le mode d'admission a dû être parfois changé, pour éviter des conflits : un jour la foule veut forcer la porte pour arracher une admission qu'elle déclare urgente ; à un autre moment, c*est un club qui entend décider par un vote de la légitimité des séquestrations ; ces prétentions, du reste, n'ont pas eu les conséquences graves que l'on pouvait craindre.
Durant le combat des rues, l'asile a été plusieurs jours exposé à la fois au feu des batteries de l'armée et des gardes nationaux: un infirmier seul a été blessé; et quelques bâtiments ont été plus ou moins endommagés.
Ces observations préliminaires nous semblent devoir être utiles à ceux qui voudront dans l'avenir étudier d'une manière complète la question du service des aliénés à cette époque.
Il ne serait pas juste de vouloir assimiler complètement les aliénés du département de la Seine à ceux des asiles de province, dans lesquels les malades résident depuis leur entrée jusqu'au jour de leur guérison ou de leur mort : sans parler de beaucoup d'autres conditions particulières, antérieures à leur admission, un certain nombre d'aliénés de la Seine, pendant ces dernières années, passaient fréquemment d'un asile dans un autre; puis, quand les différents services se trouvaient encombrés, on choisissait parmi les malades devenus chroniques ceux dont l'état permettait le transfert ; à ce titre, plus de trois mille pensionnaires de la Seine se trouvent encore répartis et traités dans divers établissements publics ou privés de la province.
Si l'on étudie les admissions à Paris, au point vue du sexe, depuis 1801, on observe que durant une assez longue période, le nombre des entrées des femmes a été à part quelques rares exceptions supérieur à celui des hommes. Depuis l'année 1863, la proportion est changée.
Pour le département de la Seine, de 1801 à 1840, les entrées par sexe, réunies par périodes de dix ans, indiquent plus de femmes que d'hommes.
Depuis 1841, les entrées sont énumérées par année.
De 1841 à 1863, le chiffre des entrées donne généralement plus de femmes que d'hommes. Trois années font exception, mais la différence est peu sensible.
1843. 668 hommes. 667 femmes.
La nouvelle période, pour laquelle les admissions des hommes deviennent régulièrement plus fréquentes que celles des femmes, commence en 1863 :
1863. 1046 hommes. 999 femmes.
Tous ces chiffres sont empruntés à la collection des rapports de M. Husson.
A partir du 1*' janvier 1867, date de l'ouverture du bureau d'admission, on trouve :
Du l*' mai 1867
au 31 déc. 1867. 834 hommes. 744 femmes. = 1578
année 1868. 1397 — 1188 — = 2585
Ces chiffres sont conformes au registre réglementaire sur lequel sont inscrites les entrées, mais ils diffèrent des chiffres fournis par l'administration de l'assislance publique, qui a indiqué dans sa statistique, non-seulement les malades entrés dans les asiles de la Seine, mais de plus les aliénés, originaires de la Seine, séquestrés à la même époque dans les divers asiles des départements.
On voit que, depuis 1841, le nombre des entrées des
Ifô STATISTIOUE DBS ALIÉNÉS DE Li4 SBINE.
hommes s*accr0ît d'une façon assez régulière, hormis poi^. les années 1849, 1853, 1854, où ce nombre a une tendance passagère à rétrograder, et Tannée 1870 qui présente un abaissement notable. Le chiffre indiquant les entrées des femmes offre des oscillations plus grandes à des périodes très-rapprochées, mais avec une tendance générale à une élévation définitive.
De tout temps, Tinfluence des événements politiques sur le développement de la folie a été recherchée : les faits ne semblent pas confirmer l'opinion si généralement acceptée dans le monde que les époques d'agitation sociale accroissent considérablement les entrées des aliénés dans les asiles. Marcé a écrit : « Les moments de révolution n'exaltent et ne conduisent à la folie que les individus déjà prédisposés et qui probablement seraient devenus aliénés à propos de toute autre chose. La couleur du délire peut emprunter beaucoup aux idées politiques du jour ; le nombre des aliénés n'augmente pas sensiblement pendant les périodes révolutionnaires. »
La statistique confirme cette manière de voir ; il suffit en effet d'examiner le nombre d'entrées pour le département de la Seine, pendant un certain temps :
AHHÉES.