ADMIS
Ces tableaux montrent que les années d'agitation politique ne paraissent pas donner une augmentation relativement plus considérable dans le nombre des cas de folie ; la période qui suit est parfois marquée par une diminution dans le chiffre des entrées des aliénés hommes. Du moins, c'est ce qui est arrivé pour 1850 et la fin de 1871.
De nombreux aliénés se mêlent aux mouvements populaires : victimes de leur excitation maladive, ils trouvent encore dans ce milieu un aliment naturel ; durant la lutte, beaucoup perdent la vie par suite de leur té*mérité, de leur ignorance du danger; le lendemain du combat, ceux qui ont échappé à la mort vont rejoindre dans les prisons, sur les pontons, dans les lieux de déportation les hommes à qui la société impose une responsabilité pénale de leurs actions ; les juges, étrangers à toute connaissance médicale, ne peuvent, en toute conscience, distinguer des individus frappés d'une lésion cérébrale des autres accusés ayant agi avec discernement.
Indiquer l'état civil des aliénés indigents pour Paris n'a pas toute rimportance qu'on supposerait à première vue. Une recherche attentive apprend en effet que la déclaration officielle des malades ou de leurs familles ne répond pas exactement pour le médecin, au point de vue physiologique, à la manière de vivre réelle ; parmi les ouvriers, il en est beaucoup qui, sans avoir contracté une union civile ou religieuse, vivent assez régulièrement au milieu d'une famille naturelle; tandis que d'autres non moins nombreux, après avoir été mariés, ont abandonné leurs femmes et leurs enfants, et passent leur temps dans le désordre ; aussi l'état de mariage ou de célibat avoué, si bien défini par la loi et la morale, ne peut fournir aucun renseignement sur les causes de la maladie. Les professions ont été relevées: mais pendant la plus grande partie des années 1870 et 1871 , les ateliers étaient fermés ; à Paris, presque toute la population était soumise aux mêmes fatigues, aux mêmes privations, aux mêmes impressions morales. Il n'y avait pour ainsi dire plus d'ouvriers, d'industriels, de gens adonnés aux siences ou aux lettres : les hommes s'occupaient de tout ce qui était relatif à la guerre; les femmes étaient absorbées, dans toutes les classes, par la préoccupation d'assurer la nourriture ou de l'améliorer ; quelques-unes cherchaient encore à accroître leurs ressources
en travaillant à la confection des habillements militaires.. Au moment de la Commune, les ouvriers qui ne combattaient pas touchaient presque tous la solde de la garde nationale, et ne se livraient plus à leurs occupations ordinaires. Les femmes âgées, infirmes, tombées dans Tindigence, privées de mari ou de fils pour réclamer en leur nom dans les mairies, se trouvaient souvent dans le dénûment le plus complet. Les excès alcooliques, les privations de tout genre, la misère la plus profonde, le froid à un moment, de longues nuits passées sans sommeil, des préoccupations morales de nature dépressive, se faisant sentir sur tous les esprits en même temps : telles sont les causes principales qui ont présidé au développement de la folie pendant cette longue période si agitée.
Pour Texposition des faits, nous suivrons la classification la plus généralement en usage : manie, mélancolie, paralysie générale, démence, épilepsie, idiotie, chorée, hystérie, alcoolisme ^ .
Manie.
Sur 2519 malades admis en 1170, étaient atteints de manie,
89 hommes. 129 femmes.
Sur 2198 malades admis en 1871, 56 — 91 —
La proportion pour cent, par rapport au chiffre total des entrées par sexe, donne :
En 1870, 6,09 pour les hommes. 11.99 pour les femmes. En 1871, 4.96 — — 8.50 — —
Le nombre des maniaques est plus élevé en 1870 qu'en 1871 pour les deux sexes. Si Ton divise Tannée en deux
« Le tableau placé aux pages 186 et 187, énumère, pour chaque mois, les entrées des malades par formes d'aliénation mentale. En 1870, 26 malades (20 h., 6 f.), évacués d'une maison de santé à cuuse de l'invasion prussienne, ont été placés provisoirement à Sainte-Anne et ne Qgurent que pour mémoire dans le nombre des entrées.
périodes comprenant: la première, les mois qui ont précédé la guerre ou suivi la Commune, et la seconde, les mois remplis par ces événements, on ne trouve pas une différence sensible, surtout quand on sait combien de causes diverses peuvent faire varier les chiffres de quelques unités :
1870. Mois qui ont précédé la guerre... 43 hommes. 56 femmes.
— Mois remplis par le début de la
guerre et le siège 46 — 61 —
187i . Fin du siège. — Gummune 30 — 43 —
— Mois succédant à la guerre et à la
commune 26 — 47 —
Chez les femmes, la situation du pays ne paraît pas avoir eu d'influence notable sur la fréquence des cas de manie; le rapport reste à peu près le même, quel que soit l'état du pays. Pour les hommes, les cas de manie semblent diminuer chez eux, après la Commune. Ce fait, qui se reproduira pour d'autres formes mentales, tient à ce qu'un certain nombre d'hommes aliénés, tués ou emprisonnés, ont disparu de la scène durant la crise sociale.
Esquirol enseigne que la manie doit éclater au printemps et au moment des chaleurs de Tété : « aussi, d'après les relevés des maniaques entrés pendant quatre ans dans Thospice de la Salpétrière, depuis le mois de mars jusqu'au mois d'août inclusivement, je trouve que, non- seulement les admissions sont plus nombreuses, mais aussi que les admissions des maniaques le sont davantage, comparativement à celles des autres espèces d'aliénation mentale. Les admissions des maniaques dans mon établissement sont plus que doublées pendant les mêmes six mois de l'année, comparativement aux admissions des six autres mois ; et pendant le semestre de printemps et d'été, les mois de juin, de juillet, d'août sont les mois pendant lesquels la manie éclate plus fréquemment. »
Divisant, comme Esquirol, l'année en deux semestres, printemps et été, automne et hiver, on obtient :
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Semestre : printemps, étô. Semestre : automne, hiver,
1870. 113 maniaques. 103 maniaques.
C'est donc, pour chaque année, une différence de 9 à 10 cas, par rapport aux mois à température élevée.
La manie se développe surtout de 20 à 50 ans. De 10 à 20 ans, de 60 à 70, le nombre des hommjs frappés de manie se rapproche beaucoup de celui des femmes ; mais de 20 à 50 ans, on rencontre plus de femmes que d*hommes. La manie chez Thomme est plus rare à cette période de la vie, et la paralysie générale plus fréquente.
De 10 ù 20 ans.
La forme du délire offre peu de considérations à signaler: Tagitation était plus ou moins marquée; les conceptions délirantes rappelaient des idées ou des sentiments qui avaient affecté antérieurement les malades ou qui formaient Je fond commun de leurs réflexions à Tétàt de santé. Quand l'excitation diminuait ou permettait de voir quelque liaison dans les conceptions morbides, il était alors possible de saisir parfois des allusions aux faits de la guerre ou aux actes de la Commune, souvenirs plus ou moins nets d'événements dont le malade avait été le lémoin ou Tacteur, et qui avaient laissé dans son esprit une impression durable ; mais c'est plutôt une influence de cette nature qu'une relation de cause à eflet qu'il est arrivé de rencontrer dans ces circonstances.
Les récidives ne sont pas rares dans la manie; un certain nombre de malades avalent été déjà traités.
Deuxième entrée En 1870, 9 hommes. 24 femmes.
— ^ En 1871, 8 — 26 —
Plus de deux entrées. En 1870, 5 — 14 —
— — — En 1871, 2 — 11 —
Contrairement à l'opinion d'EsquiroI, on voit la prédominance de la manie chez la femme : cette différence tient à ce que chez Thomme, la paralysie générale et Talcoolisme se rencontrent beaucoup ^lus fréquemment que les autres formes mentales dans la période moyenne de la vie. Il est certain que du temps d'EsquiroI, beaucoup de paralytiques et d'alcooliques étaient considérés comme des maniaques simples.
Mélancolie.
Sous ce nom sont réunis tous les faits caractérisés par des conceptions délirantes de nature triste et par de la dépression. Dans la période initiale de la plupart des maladies mentales, il n'est pas rare d'observer une période de prostration avec des idées mélancoliques ; plus tard cet état se transforme, le délire se circonscrit, se systématise, et Ton se trouve en présence d'un délire partiel, d'un délire de persécution ou de toute autre forme : donc, si parmi les délires mélancoliques, le plus grand nombre doivent être toujours rangés sous cette dénomination d'une façon permanente, il en est cependant quelques-uns pour lesquels la phase mélancolique est transitoire, et l'étude complète de leur évolution conduit un nouvel observateur à leur appliquer à un moment donné une désignation différente. Ces réserves posées, il n'en résulte pas moins que les cas de mélancolie ont été nombreux. Des privations, la misère, plus rarement la perte d'une position, d'une fortune péniblement acquise, la mort dé parents aimés, l'abandon pour beaucoup de femmes, privées de leurs maris et livrées à elles-mêmes, sans espoir d'obtenir des secours ou du travail : telles sont les causes qui ont amené ce résultat plus encore que le spectacle des événements ou la crainte de la
190 STATISTIQUE DBS ALIÉNÉS DB LA SBINE.
mort, qui s'offrait à tous soUs des aspects si différents ; un sentiment contraire, le mépris le plus complet de la vie, a été rencontré souvent chez nos malades, comme dans toute la population.
Il est entré comme atteints de mélancolie :
En 1870, 211 hommes. 352 femmes.
En 1871, 178 — 455 —
Ce qui donne par rapport au chiffre total des entrées par* sexe la proportion pour cent suivante :
1870. 14.45 pour les hommes. 33.28 pour les femmes.
L'année 1871, comparée à 1870, offre un accroissement dans les cas de mélancolie : cette augmentation^ très-faible pour les hommes, est assez élôvée chez les femmes; elle porte plus particulièrement sur les mois qui ont suivi la Commune. La période du siège, durant laquelle on avait continué les secours aux indigents, n*a pas offert une in* fluence aussi pernicieuse, malgré le froid et toutes les causes dépressives mises en jeu. Du temps de la Commune, tout homme inscrit aux mairies touchait pour lui et sa! famille une indemnité fixe et des allocations en nature qui permettaient de pourvoir à tous les besoins ; tandis que la femme vivant seule, sans mari, sans fils, ne pouvait alléguer ses droits; l'assistance ordinaire faisait défaut ; les travaux de couture étaient rares ; beaucoup de gens ayant quitté Paris, les appartements, les logements privés d'habitants n'exigeaient pas les soins d'entretien ordinaires ; comme conséquence, suppression d'une grande quantité de salaires. Combien d'autres métiers ne fournissaient plus aucune rétribution rémunératrice !
L'accès de mélancolie n'a pas débuté brusquement ; le développement a été lent, progressif; à ce point de vue, il est facile d'examiner les entrées des mélancoliques par mois :
STATISTIQUE DES ALlÉlfÉS DE LA SBllfE. i(>l
Janvier 13 33 16 29
Février 18 26 23 42
Mars 12 26 16 39
Avril 23 33 10 29
Mai 19 33 8 31
Juin 14 36 8 48
Juillet 12 33 27 49
Août 21 32 13 50
Septembre 23 32 15 44
Octobre 16 15 9 33
Novembre 21 26 16 23
Décembre 19 29 17 38
C'est dans les mois de juin, juillet, août, septembre 1871 que les entrées des femmes mélancoliques ont été les plus nombreuses.
La mélancolie a été surtout notée dans la période moyenne de la vie.
Distribuant les cas par périodes de 10 ans, on obtient ;