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DES SIGNES PHYSIQUES INTELLECTUELS ET MORAUX

Les intéressantes communications que nous avons entendues sur la folie des héréditaires ou des dégénérés, prouvent combien cette question est importante et combien il était opportun pour la Société d'ouvrir les débats sur ce sujet.

Si Tentente peut se faire sur cette folie des héréditaires ou des dégénérés, il n'est pas douteux que nous ne tombions plus tard d'accord sur le délire chronique, sur les folies intermittentes, qui, avec la manie et la mélancolie, comme éléments simples, forment l'ensemble de ces états psychopa-* thiques que Ton a longtemps désignés sous le nom de vésanies.

Quant aux autres affections du cerveau, la paralysie générale, la démence sénile, les différentes formes de démence résultant d'une lésion cérébrale, les diverses intoxications» Tépilepsie, Thystérie, le crétinisme, elle ne donnent plus, du moins, à mon avis, prétexte à des discussions de doctrine.

Je vais d* abord revenir sur les points secondaires qui nous séparent, M. Falret et moi; je répondrai ensuite aux critiques de MM. Cotard, Charpentier, Bouchereau et Christian, qui portent sur certains côtés faibles de la question.

(1) Maqnan, Com. à la Soc. médico-psych* {AnncUcM médico-pêych,^ 7* série, t. IV, sept. 1886.)

M. Fairel suppose que j'étends trop les limites du groupe des héréditaires dégénérés; il voudrait laisser en dehors certains anormaux- qui ne pèchent que par quelques bizarreries de caractère. Il s'agit de serrer de près la question et de voir ce que sont ces anormaux cantonnés par certains médecins sur les frontières de la folie ; si ces sujets^ en effet, présentent des caractères analogues à ceux qu'offrent les dégénérés réputés aliénés, pourquoi ne les rangerions-nous pas dans le même groupe? Voyons des exemples : Un déséquilibré vit dans la société, gère ses affaires, occupe une situation plus ou moins importante et, en dehors de sa famille et de ses intimes, personne ne soupçonne sa déséquilibration mentale; on sait toutefois que, par moments, cet homme a la singulière manie de prononcer certains mots, grossiers ou non, peu importe, il a conscience de la bizarrerie de ces étranges apostrophes, il sait qu'il a tort d'agir ainsi, mais il est obligé de céder à ce besoin irrésistible, de projeter au dehors l'image tonale qui, analogue à la décharge électrique, s'échappe du centre cortical. Pour le public,, c'est un original et, pour beaucoup de médecins, un simple prédisposé, et cependant y a-t-il, au point de vue de la nature de la maladie, une différence avec cet autre déséquilibré qui, lui, n'a pas un mot à projeter au dehors, mais bien un choc, et qui, sans nul motif, est poussé à porter un coup violent sur le passant inoffensif placé devant lui? Celui-là n'est plus un original, c'est un aliéné dangereux et cependant le trouble fonctionnel n'est-il pas le même? Que se passe-t-il là, en effet? N'est-ce pas encore un besoin irrésistible de mouvement, une décharge d'un centre en état d'éréthisme? Dans les deux cas, il y a d'abord lutte, résistance, mais peu à peu le centre surexcité s'émancipe, échappe à l'action modératrice des centres supérieurs, c'est-à-dire à la volonté. Ces deux sujets, celui qui prononce le mot malgré lui, celui qui frappe malgré lui, sont pour le clinicien deux malades du même groupe. La nature du phénomène est

la même, les conséquences de Tacte seules diSërent.

Poursuivons : Le déséquilibré qui, ne trouvant pas un mot, sUnquiète, se lamente, s'angoisse, se sent oppressé jusqu'au moment où il parvient à procurer à son centre cortical Timage tonalp désirée, ce sujet n'est-il pas le môme que le dipsoxnane qui s'attriste, s'excite, s'exaspère tant qu'il ne peut satisfaire le besoin impérieux de boire?

Qu'y a~t-il dans les deux cas, sinon un effort irrésistible pour reproduire une sensation appropriée à un centre déterminé? Il n'y a donc pas de motif pour séparer ces différents malades, pour exclure ces prétendus prédisposés du cadre des héréditaires ou dégénérés.

D'autre part, si je fais entrer dans le cadre de la folie des héréditaires dégénérés, l'idiotie, l'imbécillité, la débilité mentale, c'est-à-dire si je suis par gradations successives la gamme intellectuelle dans ces différentes dégénérescences, . c'est pour mieux comprendre l'état mental des héréditaires, qui sont les dégénérés les plus élevés dans l'échelle mentale» Ce n'est d'ailleurs que par cette étude comparative que l'on parvient à se bien pénétrer de la désharmonie des facultés, du défaut d'équilibre du moral et du caractère. ^ En second lieu, M. Falret pense qu'en dehors même de ces prétendus prédisposés, je comprends à tort dans le groupe des héréditaires dégénérés, des états pathologiques considérés jusqu'ici commodes maladies distinctes.

Je dois dire que le principal avantage de l'étude synthétique des héréditaires dégénérés, c'est de réunir dans un même cadre des syndromes à manifestations différentes, il est vrai, mais émanant tous, il faut bien le reconnaître, d'un même fonds, et ce fonds commun n'est autre que cet étal mental de l'héréditaire déjà décrit par M. Falret, cette déséquilibration dont je me suis, à mon tour, efforcé de bien faire ressortir les caractères dans ma première communication (1).

(1) Maonan, Des signes physiques intellectuels et moraux de la folie héréditaire. (Ann. médieO'p$j/ch,^ 7* série, t. III, janvier 1S86, p. 91.)

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C'est parce que le mécanisme cérébro-spinal se trouve faussé d'une certaine manière, que peuvent se produire tous ces phénomènes si bizarres que j'ai désignés sous le nom de syndromes épisodiques et qui se résument en obsessions» en impulsions, et aussi en phénomènes d'arrêt, dont Tabou-^ lie nous fournit un exemple. Ces syndromes ne se développent que chez les seuls dégénérés, ils méritent d'être considérés comme les stigmates psychiques de la folie des héré* ditaires. Cela est si vrai que même déjà lorsque nous apprenons qu'un malade saisit le pan de sa redingote pour toucher un bouton de porte, ou bien qu'il frappe un certain nombre de coups avant d'ouvrir, ou bien encore qu'il tient les mains dans les poches de crainte de voler, nous sommes aussitôt portés à songer à ces malades conscients, chez lesquels ne manque jamais la déséquilibration mentale. Si les observations anciennes laissent à désirer sous ce rapport, c'est justement parce qu'on en faisait des monomanies, des maladies distinctes, de véritables abstractions et que l'on n'était pas conséquemment amené à rechercher ce fonds commun qui est le trait d'union entre ces manifestations si curieuses et si variées.

D'ailleurs la clinique s'est chargée elle-même de démontrer que ces syndromes sont bien des phénomènes du même ordre, puisqu'elle nous les présente en plus ou moins grand nombre chez le même sujet, successivement et parfois même simultanément.

Je rappellerai d'abord la malade présentée à la Société, dans la séance du 18 mai 1885. Cette femme perd par moments, tout en restant consciente, la libre direction de ses mouvements. Tantôt c'est un mouvement limité d'un membre, d'autres fois ce sont des mouvements combinés, tels que le frottement d'une main contre l'autre, la marche en avant sans pouvoir s'arrêter; d'autres fois encore ce sont des phénomènes d'arrêt qui se produisent : étant debout, la malade ne peut plus s'asseoir; assise, elle ne peut plus se

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lever. La moelle est donc émancipée et n*obéit plus à l'influence psychomotrice. Puis, ce sont des rires, des plus involontaires, sans nul rapport avec Tétat cénesthésique du sujet, traduisant ainsi l'action indépendante de la protubérance. Dans d'autres moments elle prononce des mots qu'elle ne voudrait pas dire, si elle essaye de résister elle éprouve du malaise, elle est angoissée, elle se sent suffoquée ; quelquefois elle se retire dans un lieu écarté et une fois seule, elle prononce le mot et se sent soulagée ; quoi qu'il en soit, les images tonales échappent à l'action volontaire et dénotent l'indépendance des centres corticaux postérieurs. Enfin dans quelques circonstances ce n'est pas un mot, mais tout un discours qu'elle est forcée, malgré elle, de prononcer, ou bien encore des chants involontaires, manifestant ainsi la déséquilibration des centres cérébraux antérieurs. Ce n'est pas tout; parfois elle est poussée à frapper un inconnu, un ami, un parent; elle résiste, s'isole, demande à être enfermée dans une chambre, restant quelquefois pendant très longtemps sous le coup d'une décharge de la région psychomotrice. Il me suffira d'indiquer encore ses perversions sexuelles qui en font, successivement, une spinale^ une spinO'Cérébrale postérieure et une spino^érébrale antérieure.

Telle est cette série de syndromes épisodiques, différant les uns des autres, mais se trouvant tous sous la dépendance étroite de la déséquilibration du système cérébro-spinal.

Une autre malade que plusieurs d'entre vous avez eu l'occasion d'observer, qui a longtemps séjourné dans le service de M. Bouchereau, présente accumulées un grand nombre de ces obsessions et de ces impulsions. C'est d'abord l'impulsion au vol; rangeant et empaquetant les divers objets dont elle peut s'emparer. Puis la crainte des épingles; puis le doute, les interrogations incessantes; la crainte d'avoir volé pendant des périodes où elle n'était plus poussée à dérober des objets ; l'obsession de mots grossiers et Tim-

pulsion à les répéter ; l'impulsion au suicide ; enfin, la perversion sexuelle étrange qui Ta longtemps poussée à rechercher les approches de cinq de ses neveux, tant qu'ils ne dépassaient pas Tâge de quatre ou cinq ans (1).

Parmi les faits déjà publiés, je citerai encore l'observation d'un homme de soixante ans, chez lequel, en dehors de perversions sexuelles, nous avons noté la recherche angoissante du nom, du nombre; les rires ou les pleurs involontaires; la folie du doute, et de temps à autre, des accès mélancoliques, comme du reste chez les deux malades dont je viens de parler (2).

En terminant la seconde partie de son argumentation, M. Falret cite la folie du doute comme un exemple de syndrome qui mériterait d'être considéré à part comme une maladie distincte. Certainement la folie du doute mérite une description particulière, et les magnifiques observations qui ont été publiées par MM. Falret, Baillarger, par Legrand du Saulle et bien d'autres, resteront pour faire connaître ce trouble psychopathique dans tous ses délails, mais il n'est qu'un rameau de l'arbre des dégénérescences mentales. D'ailleurs on a réuni sous ce titre, deux ordres de faits, le doute et la crainte du contact, qui assurément marchent souvent ensemble, mais qu'il est aussi assez fréquent d'observer isolément. D'autre part, il n'y a point entre ces deux états, sous le rapport de l'évolution, de la marche, les relations chronologiques que notre regretté collègue Legrand du Saulle leur avait assignées; c'est-à-dire qu'au doute, avec les progrès de la maladie, devait succéder le délire du toucher. La clinique nous fournit souvent la preuve que le délire du toucher précède le doute; quelquefois aussi, d'autres syndromes, ainsi que nous l'avons déjà vu, se montrent

(1) Maon AN, Etude clinique sur les impulsions et les actes des aliénés. {Tribune médicale, mars, 1881.)

(2) Charcot et Maonan, De l'onomatomanie. (ArcA. de neurol.^ vol. X, n* fSd, sept. 1885, p. 159.)

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entre le délire du toucher et le doute, enfin il n'est pas rare d'observer isolément le délire du toucher : je rappellerai le fameux suisse de cathédrale, de Morel, qui n'osait toucher ni à un couteau ni à sa hallebarde (1) ; et, pour ma part, j'ai eu il y a peu de jours l'occasion de revoir un jeune malade de seize ans qui, non seulement, ne pouvait pas toucher une poche ou une pomme, mais se sentait oppressé et pâlissait dès que ces fruits étaient placés sur la table. Ce déséquilibré a aussi des accès d'emportement, il est, en outre, voleur, pnaniste et pédéraste.

La troisième et dernière particularité que relève M. Falret concerne les données anatomo-pathologiques qui servent de base à l'étude des dégénérés. Tout n'est pas dit assurément sur le mécanisme cérébral, et les physiologistes sont encore loin d'être d'accord sur les locatisations cérébrales ; mais il est certains faits déjà acquis, acceptés par la plupart des physiologistes et des médecins, ce sont les localisations auxquelles la clinique est venue donner une sorte de consécration.

Bien rares, en effet, sont aujourd'hui les médecins et les physiologistes qui n'admettent pas un centre cérébral comme siège de la faculté du langage; s'il y a des discussions, elles ne résident guère que sur les limites à donner à cette localisation, les uns la confinent dans la partie postérieure de la troisième circonvolution frontale gauche, les autres retendent jusqu'à rinsula et l'avant-mur du même côté. Et depuis les recherches de Kusmaull, est-ce que la clinique ne s'est pas enrichie de nombreux exemples de cécité et de surdité psychiques, assignant des localisations spéciales à ces fonctions secondaires qui ont pour objet l'acquisition des images tonales et visuelles, et qui apportent un si puissant concours à la faculté du langage? J'ai relevé plusieurs cas de ce genre et la superposition de tracés de couleur différente, rappelant

(l) MoREL, (Du délire émotif, Paris, 1886, p. 30.)

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le siège exact des lésions, rend mieux compte des régions le plus habituellement atteintes. C*est ainsi que sur un premier dessin rappelant trois cas de surdité psychique, nous voyons le maximum de la lésion affecter la partie moyenne de la seconde circonvolution temporale. Dans un second dessin reproduisant les limites des désordres anatomiques dans trois cas de cécité psychique, c'est le pli courbe qui devient le confluent des lésions. Enfln les cas simultanés de cécité et de surdité psychique s'accompagnent de lésions plus étendues envahissant les deux régions précédentes.

M. Gilbert Ballet, dans son excellent mémoire sur le langage intérieur et les diverses formes de l'aphasie, signale l'extrémité postérieure de la seconde frontale comme la localisation des images verbales, motrices, graphiques; lorsque cette région se trouve lésée, le sujet ne peut plus écrire, il est agraphique.

Quant aux centres psycho-moteurs, est-ce qu'on n'est pas d'accord pour leur assigner comme siège les circonvolutions frontale et pariétale ascendantes?

Si à ces faits d'anatomie et de physiologie pathologiques vous ajoutez les recherches anatomiques si remarquables de Meynert sur le système des flbres d'association entre ces différents centres, ne trouvez-vous pas qu'une théorie étayée sur des faits aussi nettement établis est née viable et peut servir de base à de sérieuses recherches?

Ces quelques considérations vont, je l'espère, faire disparaître les dissidences d'ailleurs secondaires qui nous séparaient M. Falret et moi.

Passons maintenant en revue les objections présentées par M. Go tard.

M. Gotard s'élève tout d'abord contre Texpression de folie héréditaire; mais tout en déclarant qu'il soulève simplement une question de mots, son argumentation vise bien plus haut et attaque la doctrine même de la folie héréditaire. Pour ma part, j'accepte volontiers l'expression de

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iolie des héréditaires, en ajoutant : dégénérés^, ce qui concilie toutes, les opinions. Il faut, je crois, conserver cette expression, parce que la folie héréditaire comprend un groupe de malades nettement défini et qu'un terme nouveau pourrait faire perdre de vue les descriptioiis premières qui, sous tous les rapports, méritent de fixer Tattention, notamment Tétude magistrale de notre distingué collègue M. FalrQt sur Tétat mental des héréditaires.

En second lieu, il faut bien le, reconnaître, dans cette folie des héréditaires dégénérés, Thérédité est le facteur principal et je n'entends pas parler simplement de l'apparition du dissemblable, mais on trouve plus souvent qu'on ne parait le croire l'hérédité similaire et notamment l'hérédité .de ces phénomènes étranges, des syndromes épisodiques qui en sont les véritables stigmates psychiques. J'ai eu l'ocr casion dé vous parler d'une onomatomane atteinte aussi de délire du toucher, dont le père avait été longtemps préoccupé par la recherche du mot; dans certaines circonstances^ l'angoisse était si grande chez lui, que la mère et la fille répétaient des mots ou bien lisaient un dictionnaire jusqu'à la rencontre du mot que l'on cherchait, et la famille ne pouvait se coucher qu'après la découverte de ce mot.

Je vous ai également signalé la manie du discours nocturne chez un père, transmise directement à la fîile qui, dans les moments de crise, supplie et oblige son mari de l'écouter quelquefois de neuf heures du soir jusqu'à trois ou quatre heures du matin.

Il y a peu de temps j'ai eu l'occasion d'observer la manié des achats, oniomanie^ transmise de la grand'mère au père et de celui-ci au fils qui était entré dans mon service. La grand'mère, soignée pendant plusieurs années à l'asile de Bonneval, était oniotnane. Elle achetait constamment et considérablement, au point qu'on fut obligé de régler ses dépenses. Elle achetait et jetait ce qu*elle achetait. Les ouvriers avaient remarqué l'heure où chaque jour elle se

débarrassait de ses achats et recueillaient ses rebuts : poulets, poissons entiers, etc. S'apercevant un jour qu'on ramassait ce qu^elle jetait, elle s'en débarrassa désormais en le jetant dans les fosses d'aisances. Le père également déséquilibré et oniomane avait toujours été prodigue, mais sa manie d'acheter s'était accusée surtout après son mariage.

Il achetait sans cesse toute espèce d'objets qu'il collectionnait, qu'il revendait aussitôt ou qu'il donnait (meubles^ aliments, bijoux, etc.). Son accès d'oniomanie se présentait toujours de la même façon. Voyait-il un objet qui lui fit envie, il fallait qu'il l'obtint à n'importe quel prix. Aussitôt le branle donné, tout ce qu'il avait sur lui passait dans l'achat d'une multitude d'autres objets dont il n'avait que faire. Enfin, chez le fils, les dispositions à Voniomanie se révélèrent dès l'enfance par une prodigalité peu commune; il abandonnait tout ce qu'il avait à ses camarades; son plaisir était de faire des distributions d'objets de toute sorte, achetés avec son argent. De vingt à vingt-deux ans, l'impulsion aux achats devient irrésistible. Il achetait sans raison plusieurs pièces de toile, des bijoux, des meubles, épuisait ainsi son capital, mais ne s'arrêtait pas. Il engageait les objets achetés au Mont-de-piété, les dégageait ensuite et les rengageait plusieurs fois. Au marché, après avoir fait les acquisitions nécessaires, il lui était impossible de s'arrêter : c'était des multitudes de volailles, des sacs de légumes, toute sorte de provisions; il en achetait de quoi remplir une voiture; il était toujours obligé de se Taire aider pour transporter des provisions qui n'étaient destinées qu'à deux personnes. Pour les écouler, il lançait edors de nombreuses invitations. D'autres fois, il rentrait chargé de meubles. Pour peu qu'il s'arrêtât devant une boutique, il était victime de l'impulsion. C'était irrésistible^ iît-il, je ne pouvais me raisonner^ je me désolais, mais frétais le moins fort. En dernier lieu, il avait fini par des

actes de filouterie pour satisfaire son besoin irrésistible d'acheter.

J'ai en ce moment dans mon service une fille de dix ans, sujette aux rires involontaires; poussée à Fonanisme malgré des efforts réels de sa part pour résister ; elle présente des tendances au suicide. Sa mère à des rires et des pleurs involontaires ; elle est obsédée par la crainte du feu ; elle est poussée irrésistiblement à écrire, sans pouvoir se retenir, des heures entières, des discours sans suite : elle a fait, sans motifs, deux tentatives de suicide.

Un autre malade, un anomal-sexuel, entré à la suite d'un vol de chemise à un séchoir, ne peut résister à Tattrait qu'a pour lui l'étalage d'une chemise de femme. Il doit s'emparer de ce linge coûte que coûte. Sa mère ne pouvait de son côté voir flotter un ruban rouge sans être poussée à le saisir. Elle était très anxieuse les jours du tirage au sort^ à la vue des jeunes conscrits portant à leur chapeau des rubans rouges; elles les suivait, les suppliait de les lui laisser prendre et s'en emparait dès qu'elle le pouvait.

J'aurais à citer beaucoup d'autres exemples, mais qu'il me suffise de rappeler encore un fait emprunté à Morel. Il s'agit d'une malade ayant la crainte du toucher et en particulier la crainte des animaux. « Entendre même de loin les aboiements d'un chien suffît pour la mettre hors d'elle; mais la vue d'un chien ou d'un chat lui donne à l'instant des attaques de nerfs. Elle ne caresserait pas un de ces animaux pour un empire. » Et plus loin, Morel ajoute : t Elle m'apprit que son père, qui était mort depuis dix ans, dans un état d'enfance, avait V humeur noire ; qu'il tombait par intervalle dans une espèce de torpeur qui durait plusieurs mois, et qu'alors il suivait sa femme comme un grand enfant, s'attachant à quelque partie de ses vêtements, absolument comme elle faisait vis-à-vis de son mari; qu'il avait, en outre, ainsi qu'elle, une peur excessive de^ chiens et des chats. » Voilà donc un syndrome, la crainte du chien

el du chai, — netleraenl dessiné chez le père et la fdle. Peut -on œntester ces transmissions héréditaires, des mai^ ques de fabrique aussi caractéristiques.

M. Colard suppose que c'est surtout au début précoce des accidents qu'est due la production de la dégénérescence, rhérédité étant réduite à son rôle étiologique général, et pour mieux faire comprendre sa pensée, il rappelle que l'adulte devenant sourd n'offre pas d'autres phénomènes que sa monopathie sensorielle, tandis ({ue si la surdité frappe un jeune enfant, celui-ci devient sourd-muet, la même cause, la surdité, a donné, suivant l'âge, des résultats bien difféi*ents. M. Cotard vise particulièrement les stigmates physiques, mais son raisonnemant ne saurait s'appliquer aux stigmates psychiques, car dès la première enfance, avant que toute éducation ait pu modifier ces jeunes sujets, ils se présentent avec des obsessions, des impulsions, des perversions sexuelles, un trouble fonctionnel, en un mot, que rien en dehors de l'influence héréditaire ne peut expliquer. Chez certains sujets, en effet, nous l'avons vu, dès quatre ou cinq ans, le souvenir de la tète ridée de la vieille femme ou le bonnet de nuit, provoque l'érection, ou bien c'est une impulsion irrésistible à l'incendie, au vol; c'est^a crainte du toucher, etc.

Il faut donc admettre autre chose qu'une évolution spéciale d'une lésion organique survenue dans le bas âge et l'on est forcé de remonter à une disposition particulière ayant des racines jusqu'aux ascendants.

Les critiques de M. Charpentier pèchent un peu par la base, il édifie de toute pièce une folie des héréditaires que M. Falret récuse évidemment et ([ue, pour ma part, je ne puis pas accepter davantage. Il dit, en effet, dans le numéro de mai des Annnies môdico-psychologiqnes, h la page \M : € On a groupé sous ce nom des folies disparates; sans nous appesantir sur les paralysies générales anormales, les épilepsies frustes, les alcooliques (en exceptant les ivrognes

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qui ne seraient jamais héréditaires), quelle différence ne constatons-nous pas entre les caractères d*un petit vicieux de cinq ans et l'état mélancolique d'un adolescent né sous rinfluence de lectures romanesques ou d'une dévotion mal dirigée, mal éclairée; ou entre les aberrations sexuelles monstrueuses et les troubles mentaux nés sous une passion venant surprendre un cerveau sans expérience de la vie sociale; et irons-nous comparer ceux-ci aux troubles partiels de rintelligence, souvent non dangereux, si bien pré- ' sènts à la conscience de ceux qui en sont victimes, qu'ils font tous leurs efforts pour les dissimuler? Quoi de commun en dehors de l'hérédité entre ces différents troubles qui vont désormais constituer les folies héréditaires ? i

Et poursuivant plus loin, M. Charpentier nous fait part de ce que va comprendre encore cette folie des héréditaires : € Prenons garde à cette tendance, sinon les folies de l'enfance, celles de la puberté, tous les troubles mentaux conséculifs à des habitudes répétées ou consistant en habitudes invétérées, tics, monomanies, toutes les perturbations plus ou moins connues de la volonté, de la conscience, des états émolionnels, tous les défauts d'équilibre soit des facultés entre elles, soit entre celles-ci et, les facultés aCTectives et morales, toutes les psychoses anormales par le début subit ou la confusion de leurs délires, en dépit de leurs causes souvent cachées ou ignorées, suppression du flux normal (menstrues, sperme) ou morbides (hémorrhoïdes, sueurs, troubles cutanés), toutes ces pertubations vont prendre rang dans la folie héréditaire qui, de ce fait, va devenir un véritable caput mortuum destiné à recueillir tout ce qui ne pourra correspondre convenablement à un des, chapitres connus de la pathologie mentale. »

Telle est la mosaïque clinique créée par M. Charpentier et qu'il désirerait passer à notre actif. Gomment vouleas-vous que M. Falret et moi rangions dans un même groupe :

Des paralytiques généraux;

Des épileptiques ;

Des alcooliques;

Des petits vicieux do cinq ans;

Des adolescents mélancoliques par lectures romanesques;

Des sujets sans expérience de la vie sociale surpris par la passion;

Sans compter encore les malades en proie aux folies menstruelles , hémorrhoïdaires^ sudorales, etc., etc?

Assurément, dans l'élan de son argumentation, M. Charpentier s'est laissé entraîner à créer ce groupe pittoresque bourré des faits les plus disparates. Qu'il se rassure, le groupe des dégénérés est neltemement limité et n'y entre pas qui veut : il faut d'abord être doué d'un état mental particulier; les sujets offrant ces dispositions mentales enfantent les syndromes épisodiques; ces mêmes sujets, quand ils délirent, ont une façon à eux de délirer. C'est donc par les caractères qu'ils empruntent à leur état mental, à leurs obsessions et à leurs impulsions, à leur délire spécial qu'ils viennent se ranger dans le même cadre.

Plus loin, M. Charpentier relève, dit-il, des contradictions et à la page 449 nous lisons : c Exemple : les héréditaires se font remarquer par leur résistance si longue à la démence; que faire alors des démences précoces observées chez les héréditaires? i

La réponse est bien simple : dans la majorité des cas l'état mental ne baisse pas; témoins les malades raisonnants qui ne manquaient pas de nous l'apprendre. Mais quelquefois, en effet, on voit se produire des démences précoces; M. Falret l'indique, je le déclare également; ce n'est pas une surprise, c'est un fait clinique constaté par tous les observateurs. On a même signalé certaines causes spéciales, l'onanisme en particulier, qui président à cette chute rapide de rintelligence.

Une autre contradiction : t Au point de vue des idées, les héréditaires sont mobiles, versatiles, hésitants, chan-»

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géants, instables; et ailleurs, les idées fixes, les obsessions invincibles se renconlrent souvent chez les héréditaires. »

Il y a là des phénomènes d'ordre différent qu'on ne doit pas confondre : les obsessions, les impulsions que présentent les dégénérés diffèrent complètement des idées délirantes. Quant aux idées délirantes elles-mêmes, quelle différence entre le mode d'apparition, la marche, révolution des idées délirantes des héréditaires, même quand elles présentent une certaine durée, et les idées délirantes systématisées des délirants chroniques! Chez ces derniers, le délire suit magistralement sa marche régulière méthodique, manjuant quatre étapes bien distinctes :

La période d'incubation, d'interprétations délirantes;

La période de persécution ;

La période de délire ambitieux;

La période de démence.

Chez l'héréditaire on n'observe jamais rien de semblable.

Encore une autre contradiction : « Au point de vue de Tétat intellectuel des autres membres de la famille, on observe, malgré l'intégrité apparente, des lacunes intellectuelles ou affectives, et cependant Morel cite deux familles où les frères de l'héréditaire étaient des modèles d'intelligence, de vertu et d'aiTection. »

Ces deux observations de M. Morel constatent un fait qui n'est pas rare, car les phénomènes biopathologiques, on le sait, ne sont pas soumis à dos lois mathématiques.

Enfin à la page 150, M. Charpentier donne un exemple de folie des héréditaires (pie M. Falret ni moi ne pourrions guère reconnaître.

Voici le fait : a A Tàge de Irente-Iuiit ans, sans cause appréciable, en pleine santé, un de nos clients délire subitement, mélange confus, avec intervalles de calme, d'idées de grandeur, de persécution et d'angoisses; la famille se refuse à l'internement, car on avait été sur le point de faire enfermer le père pour un délire analogue qui avait

guéri; le père est mort quinze ans plus tard d*hémiplégie droite avec aphasie, — en trois semaines, en effet, eut lieu la guérison de notre malade. Deux mois plus tard, il nous rappelle pour un psoriasis du cuir chevelu, qui le contrarie d'autant plus que son père en a eu un qui a duré plus de dix ans. »

C'est en se basant sur des exemples de ce genre que M. Charpentier est conduit, dit-il, à douter de ces délires irréguliers à débuts explosifs.

M. Charpentier après avoir, dans sa longue critique, signalé les obscurités sans nombre qu*il a eu à relever dans l'histoire de la folie des héréditaires et après avoir insisté sur les difficultés de cette élude, en arrive pour simplifier la question à une conclusion bien inattendue : il propose non plus une folie des héréditaires, mais bien cinq formes de folies des héréditaires.

Je dois déclarer, Messieurs, que les objections de M. Charpentier ne m*ont pas ému, car sa dissidence me parait devoir être passagère. M. Charpentier est trop bon clinicien, il a entre les mains un service trop considérable pour ne pas y trouver les démonstrations cliniques qui, peu à peu, le rallieront à notre étude synthétique qui n'est, en définitive, que la résultante d'analyses nombreuses patiemment recueillies, sans aucun parti pris.

Je n'ai que quelques mots à dire sur Targumenlation de M. Bouchereau qui arrive à cette conclusion, à savoir : (juc les dégénérescences sont le résultat de maladies déveloi)poes pendant la vie fœtale. Le fait est vrai dans ([uel([ues cas, mais ce n'est évidemment qu'un des côtés de la question.

Vous avez entendu dans la dernière séance la magnifique plaidoierie de M Christian en faveur de quel(|ues-unes des idées exposées par M. Cotard et les aperçus nouveaux à l'aide desquels il a attaqué, à son tour, la doctrine de Tinfluence de l'hérédité sur la folio dos dégénérés; il considère comme prédominante l'influence des conditions dans les-

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quelles se trouvent les parents au moment de la conception.

Je n'aurais qu'à reproduire ici les arguments déjà présentés dans ma réponse à M. Cotard et qu'à insister sur la nécessité de tenir grand compte de l'influence effective des ascendants, tout en reconnaissant que le point particulier signalé par M. Christian mérite assurément de fixer l'attention.

En résumant les diverses opinions émises sur l'étiologie des dégénérescences mentales, nous voyons que la question a été étudiée sous tous ses aspects.

Pour M. Falret, c'est l'influence héréditaire des ascendants dont il faut tenir compte.

M. Christian insiste plus particulièrement sur l'état des parents au moment de la conception.

M. Bouchereau s'arrête exclusivement aux affections développées pendant la vie fœtale.

M . Cotard incrimine les maladies du jeune âge.

Pour ma part, je reconnais l'existence de toutes ces causes, mais d'après les faits, je ne puis m'empêcher d'attribuer la plus large part aux influences héréditaires.

Quoi qu'il en soit de cette discussion, il ressort nettement ce fait que, si nous différons quant aux limites qu'il s'agit d'assigner aux conditions éliologiques, le côté clinique, c'està-dire la constitution du groupe des héréditaires dégénérés^ est admis par la plupart d'entre nous, et pour mon compte, je suis heureux que dans ces nouveaux débats, la Société médico-psychologique ait marqué un pas en avant dans l'étude si importante des dégénérescences mentales.

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