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LES IMPULSIONS ET LES ACTES

de Tâme, elle conduisait naturellement à la conception des maladies séparées de chacune des facultés. Aussi la division d*Esquirol en monomanies intellectuelles, affectives et instinctives ne fit que répondre à un besoin que la théorie venait de révéler. Cette division était si simple,' si rationnelle que, de tous côtés, de tous les pays, de nouvelles observations vinrent corroborer les faits si éloquemment exposés par le maître illustre. Au milieu de ce concert unanime auquel, il faut bien le dire, des magistrats, des avocats éminents prêtèrent un concours actif, une note discordante se fit entendre. Falret père, dégagé de toute théorie préconçue, observateur sagace et patient, attentif aux secrets que lui décelait la clinique, s'épuisait en vaines recherches pour trouver ces monomanies si communes dont chacun, à Tenvi, tenait à fournir son contingent. Ne trouvant pas, il chercha encore, et scrutant soigneusement chaque fait, non seulement il reconnut qu'il n'y avait pas dans les monomanies unité de délire, mais encore que ce délire, toujours plus ou moins étendu, reposait sur une disposition générale maladive, sur un sol pathologique préalable, qui lui servait de base et favorisait réclusion et le développement des idées délirantes (1).

Falret s'applique à prouver que les causes d'erreur sont dues, d'une part, à la théorie des psychologues sur la séparation complète des facultés, transportée de toutes pièces dans le domaine de la pathologie mentale, puis, d'autre part, à la doctrine de certains manigraphes, d'après laquelle, l'erreur de l'homme raisonnable passerait, par transitions insensibles, à l'idée fixe du monomane, et la passion à la monomanie avec lésions des sentiments.

Mais ne sait-on pas que le délire, loin d'être le reflet des sentiments et des penchants du sujet, présente quelquefois, au contraire, le contraste le plus opposé? C'est ainsi qu'une

(1) p. Falret, Dei maladies mentales et des ailles d'aliénés^ Paris, 1863, p. 415.

DES ALIÉNÉS m,

jeune fille chaste, honnôte, d'une bonne éducation, proférera, dans la période délirante, les paroles les plus ordurières qu'elle accompagnera des gestes les plus obcènes, en contradiction flagrante avec Fétat normal. Falret insiste aussi comme cause d*erreur sur la tendance à considérer d'une façon exclusive, l'idée prédominante, tendance d'ailleurs favorisée par le langage et l'attitude du malade qui^ , dans sa systématisation, groupe toutes ses préoccupations autour d'un centre commun; tendance aussi favorisée par l'entourage dont Tattention est surtout attirée par la répéti* . tion de l'idée prédominante. Mais c^est par l'examen direct du malade, par Tétude de la marche des symptômes et surtout de ce fonds maladif constant, par l'étude aussi de cet état général tantôt expansif, tantôt dépressif, sur lequel se développent et se perpétuent les idées prédominantes, qu'il fournit les arguments les plus solides contre la doctrine des monomanies. Ses élèves d'ailleurs l'ont suivi dans cette voie, et parmi eux, Morel a contribué, avec son sens clinique si développé et sa puissante érudition, à faire accepter les idées du maître. A l'étranger, de nombreux auteurs et particulièrement Griesinger, reprenant la question à des points de vue différents, adoptent les conclusions du médecin de la Salpétrière, et repoussent, d'une façon radicale, la doctrine des monomanies.

Enfin M. J. Falret, digne héritier des doctrines et des préceptes du père, dans un travail remarquable sur la responsabilité légale des aliénés {Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales) met à profit ces données générales pour combattre, lui aussi la doctrine médico-légale de la responsabilité partielle des aliénés.

Nous aurons occasion, dans le développement ultérieur de notre étude, de revenir sur cette importante question.

Pour le moment, il faut, à notre tour, interroger les faits et puiser dans la clinique les éléments de noire conviction,

La première malade que nous examinerons ensemble est

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une marchande des quatre saisons, âgée de soixante ans, vivant en liberté, qui s'est présentée, il y a cinq semaines, à ma consultation gratuite. A un premier examen, elle ne parlait que d'une impulsion à se pendre, que rien ne motivait et que ses raisonnements et les conseils affectueux de ses parents ne parvenaient pas à dissiper. Les partisans des monomanies auraient trouvé là un exemple très favorable à leur théorie. Mais quelques jours après elle se sent poussée à tuer les deux enfants de sa fille, eux seuls et pas d'autres.

Voilà bien une monomanie homicide, deuxième monomanie, et si nous poursuivions nos recherches, nous trouverions encore une autre forme délirante caractérisée par des craintes, des hésitations, des doutes qui provoquent des actes de diverse nature : ce qui, au point de vue symptomatique, fournit une troisième manifestation délirante. Mais l'examen complet de la malade montre un enchaînement entre ces différents faits qui se sont développés sur un terrain à fonds mélancolique depuis longtemps préparé.

Comme antécédents héréditaires, nous trouvons de Talcoo lisme chez le père qui, brutal et violent, battait fréquemment sa femme. Quant à la malade, depuis douze ans, elle est triste par intervalle, souvent préoccupée de sa santé, elle craint de mourir, de contracter des maladies contagieuses et plus particulièrement le choléra. Depuis trois ans, elle a des rèvcs, des cauchemars qui disparaissent au réveil. Le sommeil est d'ailleurs troublé et très incomplet depuis plusieurs années. Elle prenait autrefois des liqueurs, une menthe^ un raspail, le matin en allant à la halle, mais depuis huit mois elle s'en abstient d'une façon absolue. Au mois de mai dernier, subitement elle devient plus triste, elle fait des réflexions, dit-elle, sur les individus pendus; et leur mort rapide lui parait enviable , elle se sent alors poussée à se pendre, elle regarde la porte de la chambre pour chercher le moyen d'y assujettir la corde. Cette idée ne la

Pqnitte pas, l'obsède et, craignaDt de succomber à celte im- 1 pulsion, elle sort de chez elle et se réfugie tout émue chez i fille, lui raconte ce qui se passe et éprouve, après le rèt^il, l-nn léger soulagement. Pendant cinq jours l'idée de pen- [•daisoQ la poursuit, puis après un calme relatif de dix jours, [■ elle a tout à coup la pensée de placer le pouce sur le cou de , pelite-rille âgée de six ans et de l'étrangler. € Si je l.l'étranglais, se dit-elle, si j'allais tout doucement lui mettre rie doigt sur le cou et serrer, a Trois jours après, elle se sent [poussée à frapper son petit-fils, âgé de trois ans, avec un ■IMton ou un marleaii. Pendant plusieurs joui-s elle reste faous le coup de ces obsessions, la vue des enfants étrangers ■Ta laisse indifférente, elle n'éprouve nul besoin de frapper. M'A plusieurs reprises, elle a eu l'idée d'étrangler un lapin l'IWur satisfaire ces impulsions, mais elle ne l'a pas fait, pensant que cet acte ne la délivrerait point de cette épouvantable obsession, KUe évite de faire le moindre reproche à ses petils-enfanls, elle no les corrige jamais, craignant qu'une simple tape ne l'entraînât à un acte plus grave. La vue d'une corde l'impressionne vi-vement et son contact la I met hors d'elle-même.

En outre, depuis le mois de mai elle éprouve, par inler-

■Valles et selon les circonstances, des craintes que rien ne

motive. Dans la rue, si elle est croisée par une voiture, elle

l'imagine qu'elle va tomber sous les roues, qu'elle sera

krasée et se gare le plus qu'elle peut pour éviter le véhi-

aile. Souvent elle n'ose pas monter en tramway de crainte

l'il ne verse. Quand elle doit passer un pont, elle prend le

nilieu de la chaussée et redoute do monter sur les trottoirs

kJur ne pas être entraînée à enjamber le parapet.

Un jour, un jeune homme occupé à sculpter avec un

P'éoutcau un morceau de bois, vient s'asseoir à coté d'elle,

l-élle est prise aussitôt d'une angoisse extrême craignant que

mise gar^^n ne la frappe avec le couteau.

" Ce aont là tout autant de troubles psychiques qui, ajoutés

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aux impulsions suicides et homicides» multiplient singulièrement un délire qu'on aurait pu croire limité à une idée.

Voici une seconde malade, actuellement dans le service de mon collègue M . Bouchereau ; dans son histoire pathologique on pourrait, n'ayant égard qu'aux symptômes, dé« crire trois espèces distinctes de mbnomanies impulsives, tandis qu'il n'y a là, en définitive, que des manifestations diverses d'un même état mélancolique chez une malade héréditairement prédisposée, appartenant à la grande classe des dégénérés de Morel. Il s'agit d'une fille de vingt-neuf ans dont la mère est hystéro-épileptique, et dont le père mélancolique est mort à la suite d'accidents cérébraux aigus.

Dès l'âge de quinze ans, elle se fait remarquer par des bizarreries, des singularités, de la mobilité d'humeur et des alternatives de gaieté et de tristesse; elle prend de tous côtés des objets insignifiants, des bouts de chiffons, du fil, des dés, des noyaux de cerises qu'elle collectionne, empaquette et range soigneusement et méthodiquement dans une boîte. Plus tard elle est prise de la terreur des épingles. Un jour, ayant tenu une épingle entre les lèvres, elle croit l'avoir avalée, elle sent une piqûre au gosier, elle force sa mère à la conduire chez le médecin, qui ne voit rien. Depuis ce jour elle prend les plus grandes précautions dès qu'elle voit des épingles ou que quelqu'un approche portant des épingles. Si par hasard elle en perd une, elle la cherche, et si elle ne finit pas par la trouver, elle entre dans un état d'angoisse extrême, s'imaginant que l'épingle a pénétré dans son corps; elle en sent quelquefois aux oreilles, au nez, à la gorge : elle se rince la bouche, se frotte, s'essuie avec les plus grandes précautions, découpe les aliments par très petits fragments pour ne laisser échapper à son investigation aucune épingle; quelquefois elle crache et rejette la bouchée qu'elle est sur le point d'avaler ; si dans la cour, dans la rue, dehors en un mot, elle parle, elle chante, ou reste la bouche ouverte quelques instants, elle est tout aussitôt préoccupée par la

Crainte de Tintroduction d'une épingle dans la cavité buccale. Souvent elle remonte deux fois les escaliers^ revient sur ses pas, pour s'assurer qu'aucune épingle n'est restée à terre.

Quelques années plus tard, des préoccupations d'un autre ordre s'emparent de son esprit : elle craint d'avoir volé. Si, dans la rue, elle remarque un bijou, soit à un étalage, soit sur un passant, elle s'imagine l'avoir dérobé, elle croit même l'avoir placé dans sa poche ; elle se fouille, le cherche et se désole de ce vol imaginaire. Il en est de même quand elle sort d'un appartement, après avoir regardé un objet ; elle croit qu'elle va le voler ou bien elle craint de Tavoir volé.

Depuis huit ans^ elle est sous le coup d'impulsions nymphomaniaques d'une nature particulière: elle éprouve un besoin irrésistible de cohabitation avec un de ses jeunes neveux. Elle a cinq neveux dont l'aîné est âgé de treize ans. C'est lui qui a été l'objet de ses premiers désirs, sa vue la mettait dans un état d'excitation extrême, elle éprouvait des sensations voluptueuses qu'elle était impuissante à réprimer, qui s'accompagnait de soupirs, d'inclinaisons de tète, de déviation des yeux, de rougeur de la face^ quelquefois de spasmes et de sécrétions vaginales ; elle se sentait poussée à le suivre et à l'approcher d'elle. Plus tard, quand il a grandi et à la naissance du second frère, c'est ce dernier qui est devenu l'objet de ses convoitises maladives, puis enfin le troisième, le quatrième et actuellement c'est le dernier venu flgé de trois ans dont son esprit est préoccupé. Elle se sent poussée à l'attirer près d'elle. Parfois elle le voit nu debout, elle croit même l'entendre, parfois elle croit même que l'acte s'accomplit, à table, en public, elle se voit découverte, l'enfant étendu sur elle ; dans cette hallucination, elle n'aperçoit pas l'image entière de l'enfant, le tronc seul est visible avec les organes génitaux appliqués sur les siens. Très émue elle adresse de pressantes questions à ses voisins, leur demandant s'ils ne voient rien, s'ils n'ont rien vu.

Cette malade est très lucide, elle est désolée et honteuse

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