E. PLON HT C; IMPRIMEURS-ÉDITEURS
SUR LES
RICHELIEU (armand-jean duplessis, cardinal de)
Le plus grand ministre de la France fut aussi le plus illustre de ses amateurs. Sa collection est moins célèbre, sa physionomie moins en évidence que celle de Mazarin; il n'a pas eu la bonne fortune de rencontrer un marquis de Laborde pour écrire son histoire, ni un duc d'Aumale pour pu- . blier son inventaire; mais sa place n'en est pas moins la première. Mazarin est son élève, comme Colbert est Télève de Mazarin; Richelieu les a précédés et leur a montré le chemin.
Le dix-septième siècle inaugure brillamment la nouvelle ère de la curiosité française : le maréchal
de Créquy se rend à Rome et à Venise pour en rapporter cette galerie fameuse que Le Sueur ne se lassait pas d'aller étudier; Mathieu Mole collectionnées médailles et les tableaux ; le conseiller Querver^ Tabbé de Saint-Ambroise et le médecin de rOrme amassent des recueils d'estampes; les frères Des Nœuds recherchent les pierres gravées, les armes, les dessins, et font les honneurs de leur trésor au cardinal Barberini; le président de Lauzon traite avec Rubens de Tacquisition des médailles du prince de Croy; le cabinet de Daniel Dumonstier est le rendez-vous de la meilleure compagnie de la ville; Marie de Médicis ellemême visite les collections de Guittard, et Paul Petau fait imprimer en 1 6 1 o le catalogue illustré de ses antiquités, le premier de ce genre que nous
connaissions '
> Le maréchal de Créquy rapporta de ses ambassades dUtalie une C^- — ^;> collection de tableaux que tout Paris courut visiter : plusieurs
Francia, des ouvrages de FAlbane, du Guide, le Bain de femmes du Poussin, Énée et Anchise du Spada (acheté plus lard par le cardinal), etc. — Mathieu Mole; nous préparons une étude sur ses médailles et ses tableaux, d*aprèsun inventaire original. — Querver ou Kerver, receveur général des finances, à Paris : « Il étoit curieux en livres, dit Tallemant, jusqu*à en faire venir d'Espagne et d'Angleterre, lui qui ne savoit pas lire, ou du moins qui ne lisoît jamais » ; sa collection d'estampes était considérable. — L'abbé de Saint-Ambroise, Claude Maugis, trésorier de la reine Marie de Médicis, eut l'honneur de décider Rubens à venir en France pour décorer le palais du Luxembourg. Ses estampes, achetées par de TOrme, passèrent dans le cabinet de l'abbé de Marolles. — Charles de l'Orme, médecin ordinaire de Henri IV, de Louis XIÏI et de Gaston d'Orléans, a un des plus grands curieux d'estampes de son temps ». (Mariette.) Son
La province^ à son tour, rivalise avec la capitale : Villeroy à Conflans, Gondi à Saint-Cloud, Lesdiguières à Grenoble, d'Ornano à Tarascon, d'Épernon à Cadillac, les Cossé à Brissac, les Gonzague à Nevers ' remplissent leurs châteaux de tapisseries, de peintures, de livres, de statues, de médailles. Aix, Clermont, Lyon, Arles, Montpellier, Bourges, Toulouse, Bordeaux, Tours, comptent dans leur sein une foule de magistrats, de notaires, de médecins, de chanoines, d'orfèvres, d'artistes et de savants, obscurs ou célèbres, comme Peiresc, Bagarris, Dupérier, Borrilly,
cabinet lui coûta 20,000 écus. — Les frères Des Nœuds ou Desneux : « Médailles d'or, d'argent et de cuivre, figures de bronze, camaïeux, basses-tailles et carnioles antiques, avec des* peintures exquises. » (De fAxnoLLEs.) -^ De Lau^on : Peiresc parle souvent de ses médailles; en 1623, Rubens lui vendit les médailles du prince Charles de Croy, duc d'Aërschott. — Daniel Dumonstier, fils de Côme et petit-fils de (Jeoffroy, célèbre peintre de portraits; Tallemant, Mariette, Féu- BiEN et le Menagiana citent son cabinet. — Guittard, curiosités orientales; Pierre de I'Estoile a raconté la visite de la Reine à ce cabinet. — Paul Petau, conseiller au Parlement; son catalogue se divise en deux parties : Antiquariœ supellectilis portiuncula , Paris, 16 10, et Veterum nummorum yv^piv^xa, même date.
* Villeroy, à Conflans, « Galleria fomicata, dit un contemporain, auroque et coloribus artificiosissime picta, utrumque latus vestitum habct iconibus in Italia factis ». — De Gondi, à Saint-Cloud; Lesdiguières, à Grenoble, et d'Ornano, à Tarascon, portraits, tableaux, etc. — D*Épernon : en i632, le duc reçut le cardinal de Richelieu à son château de Cadillac, qui renfermait alors soixante chambres royalement décorées, vingt cheminées de marbre, des peintures, des tapisseries de soie et d'or, etc. — Charles de Gonzague, duc de Nevers; Zinzerlinc parle de son cabinet à Nevers et d'un promenoir où le peintre avait représenté les « cris de Paris ». — Cossé : portraits d'après nature de tous les membres de la famille des Cossé, tentures de rhisloire de Romulus et de Rémus, de l'Enlèvement des Sabines, eic.
Catelan; Agard, Savaron^ Chaduc^ de Ranchin'^ — j'en passe, et des meilleurs, — qui recherchent à qui mieux mieux les reliques du passé.
L'armée des amateurs est donc bien vivante et bien organisée aux débuts du dix-septième siècle; mais tous ont un trait commun : ils font de la curiosité privée. Richelieu a des vues plus neuves et plus fécondes. S'il envoie ses agents en Allemagne et en Italie pour recueillir les livres et les manuscrits les plus rares, s'il crée une bibliothèque sans rivale, c'est « pour qu'elle puisse nonseulement servir à sa famille, mais au public* »; s'il réunit à grands frais, et dans une proportion inouïe jusqu'alors, les plus nobles exemplaires de l'art chez les Grecs et chez les Romains, s'il charge le premier architecte et les plus habiles décorateurs de son temps de lui bâtir des palais magnifiques, c'est pour fonder, qu'on nous passe le mot, des musées anticipés destinés à encourager
* J'ai publié des extraits des catalogues de 'Peiresc, de Bagarris, de Dupérier, de Borrilly, dans la Ga;çette des Beaux- Arts, mai 1878. — Catelan et Agard, voir les Collectionneurs de l'ancienne France, pages 38 ec 39. — Savaron, lieutenant général de la sénéchaussée d'Auvergne, à Clermont; Peiresc a décrit les médailles et les pièces rares de ce cabinet. — Chaduc, conseiller au prcsidial de Riom; Baudelot, Spon et Mariette ont parlé de sa collection ; voir aussî une excellente étude de M. Chabouillet, Arch, de l'art franc., 1873. — François de Ranchin : Montempessulanum, artis medicœ studio clarum et antiquitatis indagatione notabilitavit medicince prof essor Ranchiuus, (Ch. Patin.)
* Testament de Richelieu.
les arts et Tindustrie^ à stimuler le génie national, à populariser le goût des grandes collections. 11 fait ce que Mazarin fera plus tard à son exemple, de la curiosité politique.
Richelieu demeura d'abord à l'Arsenal, puis à la place Royale, où il avait un hôtel. Marie de Médicis lui ayant donné le Petit-Luxembourg, il le fit rebâtir et décorer par Jean Le Maire*; les appartements furent garnis de curiosités, de tableaux excellents; nous les retrouverons plus tard, a La maison est fort délicieuse, dit SauvaP; elle a un jardin en Tair et portatif qui est toujours nouveau, et entouré de vitres et de miroirs qui doublent le jardin et les appartements qui Tenvironnent. » En 1626, Richelieu quitta Thôtel de la place Royale pour s'installer dans sa nouvelle résidence.
Mais le Petit-Luxembourg était trop loin du Louvre; Richelieu tenait à se rapprocher de la Cour. Dès Tannée 1624, il avait acheté, dans le quartier Saint-Honoré, Thotel de Mercœur, Thôtel de Rambouillet qu'il avait payé trente mille écus, et les maisons voisines; peu à peu il s'empara des terrains situés en deçà et au delà des remparts; le mur d'enceinte fut reculé jusqu'aux
* i597-i655; il excellait à peindre les architectures et les perspectives; on rappelait le gros Le Maire. — Sauval, II, 207.
• Sauval, III, 6.
LKS COLLECTIONS
boulevards actuels ^ les remparts aplanis, les fossés comblés j et, sur cet emplacement. Le Mercier commença le Palais-Cardinal (162g). Cependant la puissance et le crédit du maître augmentaient de jour en jour; bientôt le bâtiment ne se trouva plus à sa mesure, il fallut agrandir les premiers plans, ajouter des ailes, des galeries, des dépendances, si bien que le palais ne fut achevé qu'en i636.
Le Palais-Cardinal avait son entrée rue Saint- Honoré) il était formé de plusieurs corps de logis séparés par des cours. La seconde, entourée de bâtiments sur trois côtés seulement, était fermée par une terrasse* reliant les deux ailes et donnant sur le jardin. Sauvai nous a laissé une description assez détaillée du palais* : « La galerie des hommes illustres, la salle de la comédie, remplie de degrés presque à la façon de la Grèce et de Rome, et capable de tenir plus de quatre mille personnes; ses tableaux, ses antiques, son rondeau, son jardin, ses cours et ses appartements en grand nombre, rendent ce palais si logeable qu il n'y en a point à Paris qui le soient plus, d
La Salle de la Comédie, qui fut concédée à Molière en 1660', était placée dans l'aile droite en
' Détruite en lyyS.
•Sauval, II, 128 et i58.
Après sa mort, elle servit à l'Opéra jusqu'à l'incendie de 1763.
entrant. La Galerie de l'apant-cour, « la plus riche et la mieux entendue de Paris »^ occupait Taile gauche; les peintures de la voûte^ par Philippe de Champaigne, représentaient les principales actions de la vie du cardinal-ministre ; « des tableaux, des rostres imités de Tantique et des chiffres du cardinal, environnés de lauriers, sont répandus dans cette voûte sur un grand fond d'or feint en mosaïque, avec autant d'ordre que d'esprit, et composent ensemble comme une sorte de panégyrique à l'honneur du maître de la mai-
son * ».
La Galerie des hommes illustres^, régnant le long de l'aile gauche de la seconde cour, se compose d'une série de vingt-six portraits historiques depuis Suger jusqu'à Louis XIIP. Les collections de portraits furent très-répandues au seizième et au dix-septième siècle; ces images de personnages célèbres ou de membres de la famille, encastrées le plus souvent dans la boiserie, servaient à la décoration des appartements. A l'hôtel de la Reine,
* Sauval, II, 1G4.
' Détruite en 1727.
' Voir la liste de ces personnages dans Hurtaut et Piganiol. Apres la mort de Turenne, son portrait fut placé dans la Galerie. Il ne tîgurc pas dans la suite des estampes de Heince et Bignon, publiées sous le titre suivant : ^dis cardinalitiœ porticus summorum Galliœ regum, principum, diicum heroumque imagines, acta, symbola et elogia, stylo re/erens et verbis adontans, a Zac, Heince delineata, Franc. Bignon, sculpta, etc. i65o.
chez Catherine de Médicis^ le Cabinet des émaux renferme « trente-deux portraits en émail d'environ ung pied de hault de divers princes, seigneurs et dameSj enchâssez dans le lambris », exécutés par Léonard Limosin. Le maréchal de Retz, le maréchal de Cossé, Duplessis-Mornay *, Paul Ardier', Villeroy, Philippe de Béthune*, une foule d'amateurs recherchent les portraits historiques pour en former des galeries. Chez Richelieu, c'était une véritable passion; il ne s en cachait points ce qui lui permettait parfois de former sa collection à bon compte. En 1629, visitant Sainte- Cécile d' Albi, Son Éminence désira voir « le portrait de M. d'Amboise qui avoit fait faire ce grand et admirable travail. Feu M. Pierre de Teissier, un des plus notables d'Albi, alla à Castelnau-de- Lévis appartenant à M. d'Aubijoux, parent de Tévêque d'Amboise, pour le trouver, et ayant été assez heureux, il le porta à M . le Cardinal, qui admira sa belle face et sa grosse teste, et le demanda en don qu'il porta à son hostel à Paris, avec un grand cadre doré*. » Au château de Saint-Géry,
' Inventaire de Catherine de Médicis, p. 14.
* Ga:(ette des Beaux-Arts, XX, 162 et 212, catalogue de la Galerie des portraits de Duplessis-Mornay, à Saumur, en 16 19.
' Paul Ardier, trésorier de l'Épargne, fit faire à son château de Bcauregard une galerie de trois cent soixante-trois portraits, qui existe encore.
* Frère de Sully. Au château de Selles en Berri.
* Mémoires manuscrits cités par M. Bclizaire Tailhades. de Cas-
DES RICHELJEU.
OÙ le cardinal s'arrêta ensuite, sur la route de Montauban, « M. de Laroque-Bouillac, baron de Saint-Géry, qui estoit à sa suitte et son favori, le traitta magnifiquement. Ledit duc de Richelieu sçachant que ledit baron, fort sçavant d'ailleurs, avoit de très belles curiosités, lui demanda à voir son cabinet, où ayant remarqué le portrait du poëte (sic) Érasme, pièce très curieuse et belle, il lui fit dire s'il vouloit le vendre; ce qu'ayant refusé pour colorer son jeu, estant le lendemain avec M. le duc dans son carrosse, partant dudit Saint- Géry, il (le baron) lui dit que Son Eminence avoit oublié quelque chose et qu'il lui permist de l'aller chercher, à quoi ne pensant pas ledit duc le lui permist; et M. le baron lui porta le portrait, lui disant qu'il avoit oublié son Érasme, ce qui plut si fort audit duc, qu'il Ten loua, estima et aima davantage. » Une autre fois Richelieu reçut de son frère, le cardinal de Lyon \ qui était au courant de ses prédilections, un portrait de saint Bruno d'une ressemblance si frappante que le saint, disait-il, a lui parleroit tous les jours, si sa règle lui permettoit quelques moments de rompre le silence * ».
très, un de nos érudits les plus distingués de la province : Chronique des Arts, mai 1880.
* Alphonse-LouisduPIessis de Richelieu, frère aînéd'Armand, i653.
* Jeux d'esprit et de mémoire du marquis de Châtre, Cologne, 1694.
lo LES COLLECTIONS
Naturellement Ips portraits du cardinal ne manquent pas dans la collection; il y en a partout, et nous aurons occasion de les retrouver en chemin. La plupart sont Toeuvre de Philippe de Champaigne, qui paraît être le portraitiste officiel de Son Éminence'. Quant aux bustes, on en connaît au moins deux, Tun de bronze par Jean Varin, Tautre de marbre par le Bernin; j'ignore où le premier était placé ; celui du Bernin, qui avait le défaut de manquer complètement de ressemblance, était relégué « dans le petit cabinet de passage pour aller à Tappartement vert * » .
Le musée des portraits du Palais-Cardinal, ou pour lui donner son vrai nom, la Galerie des Hommes illustres^ a ce caractère grandiose et magnifique que Richelieu sait imprimer à toutes ses créations. Les vingt-six portraits, plus grands que nature, sont accompagnés chacun de distiques en lettres d'or, d'emblèmes, de bustes antiques pour la plupart, et de tableaux racontant les actions les plus signalées de chaque personnage, a Toutes ces beautez sont entrelassées avec tant d'art qu'elles forment ensemble un mélange tout
I Mellan, Nanteuil, de Jode, Michel Lasne, Ragot, Gaspard Isac, Darety sans parler des autres, ont tour à tour gravé le portrait de Richelieu. Le meilleur de beaucoup est celui de Nanteuil, d'après Champaigne (iGSy).
■ Voir dans VArt du 25 septembre 1881 la notice de M. Courajod sur ces deux bustes, et les lettres que je lui ai communiquées au sujet du buste du Bernin.
DES RICHELIEU. ii
extraordinaire et dont on est surpris * . » Les bustes antiques, d'un travail remarquable^ provenaient, suivant les uns, de Fontainebleau; suivant les autres, de Tabbé Mazarin et du marquis de Frangipani, qui les auraient envoyés d'Italie. La décoration de la salle était Tœuvre de Juste d'Egmont et de Poerson *, les portraits de la main de Champaigne et de Vouet*. Ce dernier, paraît-il, traitait les ressemblances d'une façon assez cavalière : il copia quatre portraits dans la petite galerie du Louvre, d'après les originaux de Bunel; quant aux autres^ « il les fit de caprice et tâcha simplement de leur donner des têtes et des attitudes qui répondissent à la grandeur de leur âme * », procédé commode, mais peu rassurant pour les iconographes de l'avenir. Champaigne y regarda de plus près : <c II peignit d'après Porbus le portrait de Henri IV; diaprés Van Dyck, celui de Marie de
*Salval, id,y ibid. — Hurtaut, III, 734, donne la liste des bustes de cette galerie; on y compte vingt-trois bustes d^empereurs, d'impératrices et de personnages romains, douze bustes de dieux et de di^esses, et les bustes de Henri II , Charles IX, Henri III { ces trois derniers placés sous les portraits de Duguesclin et du duc de Guise).
'Juste d'Egmont, d'Anvers, 1619-1674. — Charles Poerson, de Metz, 1609-1667.
• D'après Félibien, II, 578, Simon Vouet « trouva le moyen, par le crédit de quelques personnes de qualité, de faire la moitié des portraits, sans que le cardinal en sceut rien, et sans aussi que Champaigne se mist en peine pour Ten empescher ». Simon François et L. de la Hire travaillèrent également au Palais-Cardinal. FéL., II, 534, et Mém. inéd., I, 108.
* Sauval, id., ibid.
Médiciss d'après Raphaël, Gaston de Foix. A l'égard des autres, il chercha dans Thevet et remua les cabinets les plus curieux pour les trouver. » Sauvai cite encore, parmi les portraits les plus réussis, celui de Louis de la Tremoille, par Champaigne, et celui de Gaucher de Chastillon, par Vouet.
Indépendamment de cette galerie, la Bibliothèque contient a cinquante-huit portraits d'hommes illustres, de deux pieds de haut sur vingt pouces de large, copiés d'après divers maîtres' ».
La bibliothèque du cardinal, la plus vaste et la plus superbe du monde avant celle de Mazarin, ne faisait point partie du palais ; elle occupait un corps de logis contigu, à double étage de colonnes, dans un bâtiment que Richelieu avait fait commencer pour servir d'hôtel à ses successeurs. Huyghens Ta chantée dans une de ses épigrammes :
Mille libros et mille libros et mille librorum
Millia,' magnifîci publica Richelii Cura, bono patriae, capsis ingesta superbis,
Nominis œterni marmora viva locat...^.
Les manuscrits sont au nombre de neuf cents environ, la plupart reliés en maroquin rouge aux
^ Noie fourme par M. de Boislisle, d'après l'inventaire après décès de Richelieu, conservé dans les archives de M. le comte Paul de Chabrillan.
* Lcop. Delisle, le Cabinet des manuscrits, 1874. Le bibliothécaire
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armes du cardinal, « car il n'épargnoit rien pour ce qui pou voit concerner T embellissement et augmentation de sa bibliothèque, puisqu'il envoya les doctes Jacques Gaffrel en Italie et Jean Tileman Stella en Allemagne, pour ramasser les meilleurs livres manuscrits et imprimez qui se pourroient trouver; ce qu'ils exécutèrent si heureusement que cette bibliothèque en a esté admirée de tous ceux qui ont la connoissance des bons livres. Lorsque . nostre invincible monarque Louis XIII, d'heureuse mémoire, dompta l'hérésie en la prise de la Rochelle, Tan 1628, il concéda audit cardinal la bibliothèque publique de cette ville, qu'il fit apporter à Paris, et coUoquer dans la sienne pour y estre conservée *.» Richelieu fit aussi placer parmi ses livres et relier à ses armes cent dix beaux manuscrits orientaux rapportés de Constantinople par M. de Brèves*, que Louis XIII avait achetés de ses héritiers. Dans la suite, ces manuscrits furent restitués à la Bibliothèque royale \ Richelieu légua sa bibliothèque à son petit-
ctait Claude Hemeré, docteur de Sorbonne; en 1644, il fut remplacé par Geoffroy. Dom Jacob, Traité des plus belles bibliothèques, 1664.
' Dom Jacob, p. 479.
* François Savary de Brèves, ambassadeur de France auprès de la Porte, résida vingt-quatre ans en Orient.
^ Un grand nombre de livres de la bibliothèque du cardinal venaient des familles de Croy et de Lalaing. Léop. Delisle, ibid.
neveu Armand de Wignerod 'j avec mille livres par an pour le traitement d'un bibliothécaire, quatre cents livres pour un balayeur et mille livres pour les acquisitions. La bibliothèque devait être ouverte à certaines heures du jour aux hommes de lettres et d'érudition^ pour voir les livres et en prendre communication^ sans transporter les livres ailleurs. On en connaît trois inventaires* : le premier^ dressé par le libraire Biaise^ assisté de Vitré^ contient les prix d'estimation; il est daté de 1643- 1644; ^^ second fut fait en 1648^ sur les ordres de la duchesse d'Aiguillon; le troisième porte la date de 1660, lors du transport des livres à la Sorbonne '.
Rentrons au Palais- Cardinal ^ pour jeter un coup d'oeil à V Appartement du Roi et à celui de la Reine, où se trouvent quantité de bonnes choses exécutées par des peintres choisis, entre autres V Hercule domptant les chevaux de DiomèdCj une des premières œuvres de Le Brun. Le Grand Cabinet^ a la merveille et le miracle de Paris », renferme un grand nombre d'ouvrages célèbres : la Sainte Anne, de Léonard de Vinci, que le cardinal avait rapportée d'Italie; la Famille de la Vierge, par Andréa del Sarto; Énée sau-
' Qui fut plus tard, par substitution, le duc de Richelieu.
* Léop. Delisle, id,
' Voir plus loin, page 84.
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pant son père Anchise^ par le Spada, acheté aux héritiers du maréchal de Créquy; la Nativité de Gaudenzio Ferrari; la Fuite en Egypte, du Guide; Saint Jean sur un aigle, attribué, disaiton, à Raphaël, mais déjà contesté du temps même de Sauvai; les Pèlerins d'Emmaiis, de Paul Véronèse; deux Bacchanales du Poussin, etc., etc. Le cardinal aimait les belles choses et savait les payer; Catherinot rapporte qu'il avait offert dix mille livres de la Cène de Porbus placée sur le maître-autel de Saint-Leu et Saint-Gilles de Paris ' . Après la mort de Rubens, Richelieu acheta trois mille écus sa Diane au bain et fut si enchanté de l'acquisition, qu'il fit encore offrir à la veuve du maître une montre d'or garnie de diamants*.
La Chapelle du palais, qu'il ne faut pas confondre avec l'oratoire construit plus tard dans Tappartement de la Reine, était bâtie, dit-on, sur le modèle de la cathédrale d'Albi. Passant dans cette ville, le cardinal a admira la belle structure de l'église, et ne voulant pas croire que le jubé et le jour du chœur si bien travaillé fust de pierre blanche, il se fit donner une eschelle et, montant quelques degrés, il rascla avec un cousteau si ce
* Traité de la peinture; Catherinot ne parle môme que d'un morceau de cette peinture représentant la main de Judas. Le tableau est au Louvre, n' 392.
' La Diane, d'après Titien, figure sous le n* 44, avec la désignation d'un Actéon, sur le catalogue mortuaire de Rubens.
n estoit du piastre. Il fit faire une chapelle dans son hôtel à Paris, soubs la mesme figure qu'il fit embellir ^ » Simon Vouet fut chargé des peintures, qu'il commença en i632*.
La chapelle est une des curiosités du palais; elle renferme des trésors d'une magnificence royale. Les objets du culte servant au cardinal dans les grandes cérémonies, la croix, les deux chandeliers, le calice et sa patène, les burettes, le ciboire et le goupillon, une statuette de la Vierge 6t un reliquaire de saint Louis sont en or massif, garnis de deux cent vingt-quatre rubis et de neuf mille diamants ^ Le luxe des pierreries dans les pièces d'orfèvrerie et de parure caractérise les produits de nos ateliers à cette époque; c'est la mode du jour, mode un peu voyante et tapageuse qui nous arrive d'Espagne avec la fille de Philippe III, fort éprise, comme on sait, de tout ce qui lui rappelait son pays. Est-ce Richelieu qui lui donna le merveilleux coffret à feuillages d'or repoussa et ciselé qui fait partie de la galerie d'Apollon? Une ancienne tradition attribue au cardinal ce précieux cadeau*; elle n'a rien d'invrai-
> Manuscrit déjà cité, communiqué par M. Belizaire Tailhades.
' FéUBIEN, IL
' Cette magnifique pièce de joaillerie était encore au Garde-Meuble à lafîn du dix-huitième siècle. Hébert* Dictionnaire pittoresque, 1776, p. 196; et HuRTAUT, III, 114,
^ D*autres l'attribuent à Mazarin. Voir le travail de M. Paul Mantz indiqué ci-après.
semblable. Comme tous les amateurs de son tempSj Richelieu avait le goût des bijoux^ des pierres et des matières précieuses montés en or ou en émailj de la vaisselle de luxe et de Torfévrçrie ^ Je ne saurais dire s'il fit travailler les deux Lesgaré, Laurent et Gédéon^ les plus habiles joailliers de leur temps, et René de la Haye, Torfévre attitré des princes et des financiers ; mais Claude Ballin fut un de ses fournisseurs; dans sa jeunesse, — il avait alors dix-neuf ans, — le grand artiste vendit au cardinal quatre bassins de soixante marcs chacun, représentant les quatre âges du monde; dans la suite, ces bassins furent dorés, et Ballin composa quatre grands vases « à l'antique » pour les accompagner*. En 1641, lors de la première représentation de Mirante sur le théâtre du Palais-Cardinal, les officiers qui présentèrent à la Reine la collation « portoient vingt bassins de vases dorez, chargez de citrons doux et de confitures * ». Si les pièces d'orfèvrerie et les joyaux inventoriés au Palais-Cardinal ne sont pas aussi nombreux qu'au Palais-Mazarin, par exem-
* Dans sa jeunesse, en 1609, il écrit à son amie madame de Bourges de lui acheter de Pargenterie : « Je suis gueux, comme vous savez, de façon que je ne puis faire fort l'opulenl ; mais toutesfois lorsque j'aurai plats d'argent, ma noblesse sera fort relevée. » Correspondance de Richelieu, i853, lettre XXI.
•Paul Mantz, Orfèvrerie française y Galette des Bcaux-Arts, X, 238. Claude Ballin était né en 161 5.
' Mémoires de Marolles.
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ple^ quelques-uns sont d'une extrême richesse; nous venons de citer là fameuse chapelle d'or et de pierreries ; le cardinal possède une autre chapelle et un cabinet de cristal de roche^ garnis de saphirs, de turquoises et de perles, présents de la princesse de Piémont*, un buffet d'argent vermeil, un autre buffet d'argent ciselé pesant trois mille marcs et une trentaine de vases de cristal de roche.
On sait que Richelieu donna au roi le buffet d'argent ciselé, la chapelle d'or et un grand diamant taillé en cœur, estimé trois cent mille livres. Cette pierre figure dans le testament sous le nom de « diamant acheté de Lopez » . Alphonse ou lldefonse Lopez était un Morisque espagnol venu en France du temps de Henri IV; il fit une grande fortune dans la taille et le commerce de diamants. Très-fin, très-souple et très-connaisseur en objets d'art, — il avait même une collection de peintures ^ — Lopez devint l'homme à tout faire de Ri-
1 Une grande quantité de ces objets avait été donnée à la duchesse d'Aiguillon et figure dans la collection du Petit Luxembourg; nous y reviendrons.
* Légué à la duchesse d'Aiguillon.
' Une estampe d'après Rubens est dédiée « à Alphonse Lopez, fameux curieux ». Il possédait, entre autres, une Sainte Famille de Palme le Vieux, et les célèbres tapisseries, les Actes des Apôtres, achetées depuis par Mazarin. Richelieu le chargea d'une mission diplomatique en Hollande, et au retour le fit conseiller d'État. « En Hollande, dit Tallemant des Réaux, il achepta mille curiositez des IndeSj et ici il fit chez lui commeun inventaire (une vente publique); on crioit avec un sergent. C'estoit un abrégé delà foire Saint-Gcr-
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chelicu, qui lui achetait des pierres, des tableaux, et lui confiait à l'occasion des missions diplomatiques. C'était un des familiers du palais; le cardinal l'appelait le seigneur Hebrœo * et s'amusait volontiers à ses dépens. Parfois même, la plaisanterie allait un peu loin. Un jour de fête à Rueil (en 1 629) ', « voulant se divertir, Richelieu fit venir à la campagne le célèbre joaillier Lopez, disant qu'il vouloit faire quelques présents à ses nièces. Le tailleur de diamants arriva donc avec toutes ses pierreries, et Je cardinal en choisit en effet plusieurs. Mais le soir, comme le bonhomme s'en retournoit à Paris par une nuit noire et dans le carrosse du chancelier, qui a voit bien voulu le reconduire avec toutes ses valeurs, la voiture fut arrêtée par une bande de faux voleurs qui déclarèrent n'en vouloir qu'à la cassette de Lopez. 11 y alloit de tout son bien; aussi sa peur fut-elle si grande qu'il fallut changer de chemise au pont de Neuilly. ... Le cardinal, en apprenant que le
main. » Lopez mourut en 1649; voici son épitaphe dans l'église de Saint-Eustache :
Natus Iber, vixit Galius, legemque secutus, Auspice nunc Christo, spiritus astra tenet.
Il était âgé de soixante-sept ans. La Correspondance de Richelieu^ i853, donne quelques lettres de Richelieu à Lopez, au sujet de sa mission en Hollande.
> Lettre de Richelieu à Mazarin, 3 décembre 1641.
' A l'occasion de la naissance, au Havre, de son petit-neveu Armand de Wignerod, fils du marquis de Pontcourlay, et futur duc &e Richelieu.
pauvre homme avoit failli mourir de peur, fut au regret de lui avoir fait jouer ce vilain tour, et, pour se raccommoder avec lui, il le fit manger à sa table, ce qui n'étoit pas un mince honneur ' . »
Terminons notre visite au Palais-Cardinal en résumant les indications fournies par l'inventaire*. Le chiffre total des tableaux s'élève à trois cents environ de différents maîtres, parmi lesquels figurent Raphaël, Jules Romain, Titien, Léonard de Vinci, le Solario, Luini, Jean Bellin, Nicolo deir Abbate, le Corrége, TAlbane. L'École française est représentée par le Poussin et Claude Lorrain; l'école flamande, par Rubens, Champaigne et Porbus le jeune. Le reste se compose de Bolonais et de Lombards très en faveur au dixseptième siècle.
La collection des sculptures compte environ cinquante statues, cent têtes ou bustes, la plupart antiques ou d'après Tantiquc, et beaucoup de petits bronzes modernes*. Dans une galerie se trouve une Diane antique entourée de trente bustes; la série des grandes statues est placée dans une sa^e basse.
*Tallemant des Réaux.
' Je dois ce résumé sommaire de Tinventaire à Tobligcance de M. DE B01SLISI.E et de son collaborateur, M. Emile Molinier, du Louvre.
* Baudelot de Dairval parle aussi d*une collection de médailles appartenant à Richelieu. Utilité des voyages, II, 083.
• Les tapisseries à personnages^ à histoires, à verdures, les tentures « à pots et à bouquets » sortent des fabriques de Paris, de Bruxelles, de Bruges et de Rouen. Les tapis viennent, pour la plupart, de la Perse et de la Turquie.
J'ai déjà parlé de l'orfèvrerie, des chapelles, des portraits, des livres; l'inventaire énumère encore les ameublements de velours et de soie brochée d'or et d'argent, les cabinets de Flandres et d'Italie, les meubles incrustés, les tables de porphyre et de mosaïque, les paravents de laque et les lits de la Chine, une véritable collection de sachets parfumés et plus de quatre cents pièces de porcelaine de la Chine \
En i636, le Palais-Cardinal étant achevé. Richelieu le donna au Roi avec les pièces d'orfèvrerie dont nous venons de parler, huit tentures de tapisseries et trois lits à choisir parmi les plus beaux meubles. Cette donation, acceptée par Louis XIII en 1639, fut confirmée parle testament du Cardinal*.
> Les collections du Palais-Cardinal doivent faire l'objet d'une publication considérable, que M. de Boislisle prépare depuis de longues années, et qui aura sa place dans la Collection historique de la ville de Paris. M. de Boislisle a lu récemment à la Société des antiquaires un mémoire sur les sculptures du Palais-Cardinal.
*(( Je déclare que, par contrat du 6 juin i636, devant Guerreau et Pasque, j'ai donné à la couronne mon grand hôtel que j'ai bâti sous le nom du Palais-Cardinal, ma chapelle d^or enrichie de diamans, mon grand buffet d'argent ciselé, et un grand diamant que j'ai acheté de Lopes... Je supplie très-humblement Sa Majesté d'avoir pour
La Cour occupa le palais pendant la régence d'Anne d'Autriche, qui fit détruire et remanier plusieurs corps de logis, notamment Tappartement de la Reine. C'est alors que Ton transporta au palais de Fontainebleau la plupart des tableaux du Grand Cabinet, pour les remplacer par des copies * . En 1657, Henriette d'Angleterre logeait au Palais- Cardinal a avec tout son train, qui a fait un fort grand dégast en la dorure et au relief de toutes les chambres, et de cette fameuse galerie où les grands hommes de France et leurs belles actions sont représentés avec leurs devises et leurs hiéroglyphiques... Et ce dégast n'a pas beaucoup profité aux Anglois, car pour avoir cinq sols d'or, ils ont gasté des endroits qu'on ne sçauroit refaire pour quatre pistoles, et, plus est, leur avarice et leur avidité les a poussés à un tel point que, ne se contentants de ce qu'ils enlcvoient les dorures relevées en bosse, ils ont cassé les vitres pour avoir le plomb*. » En 1692, Louis XIV entreprit de nouvelles modifications au palais avant de le donner à son neveu Philippe d'Orléans,
agréables huit tentures de tapisserie et trois lits que je prie maJftme la duchesse d'Aiguillon, ma nièce, et M. de Noyers de choisir entre mes meubles pour servir à une partie des ameublements des principaux appartemens dudit Palais-Cardinal. a (Testament de Richelieu, original conservé dans les archives de M. le comte P. de Chabriiian.)
* Sauval, II, 169.
* Journal d'un voyagea Paris en 1 65 7-58. Paris, 1862.
qui le baptisa de son nom définitif, le Palais- Royal.
Rueil est la retraite favorite de Richelieu^ le pied-à-terre de l'homme d'État qui veut fuir le tapage et les importuns, sans s'éloigner du monde et des affaires. L'acquisition date de i633 : Richelieu acheta pour cent quarante-sept mille livres a les chasteau et maison seigneuriale du val de Rueil en Parisis », et y dépensa tout d'abord sept cent soixante-douze mille livres ' . On vantait l'abondance et la variété des eaux, l'élégante disposition et l'étendue des jardins, les belles peintures de Vouet et l'arc de triomphe de Constantin, peint par Le Maire, « tel qu'il est à Rome, avec tant de vérité qu'on a vu des hirondelles et d'autres oiseaux, croyant passer au travers, se tuer contre la muraille* ». Au-dessus de la cascade, une Amphitrite de bronze paraissait verser les eaux du ruisseau principal, et l'inscription composée par Desmarets lui faisait dire :
• Armand, ne me prens pas pour nymphe des fontaines, Si tu me vois verser le plus beau des ruisseaux ;
Je commande après toi' sur les humides plaines, fit du sec élément j*ai traversé les veines, Pour t'apporter ici le tribut de mes eaux *.
» Jal, Dict.
• EvELYN, p. 238. — Florent le Comte, 111, 23. — Voir les vues d'Israël Silvestre et de Pérelle.
' Richelieu était grand maître de la navigation. ^ Théâtre de Desmarets^ Paris, 1641, in-12.
A Rueil^ le cardinal travaille chaque jour avec ses ministres, étendu sur un lit, dans son cabinet, « vaste pièce aux murailles ornées d'armes d'un grand prix, close et mystérieuse, dans laquelle il y a toujours du feu; une table carrée, couverte de livres, de papiers, de cartes, de plans, occupe le milieu de cet appartement, devant la cheminée duquel le cardinal se tient debout, dès que sa santé le lui permet ' » .
Mais ni la maison de Rueil ni le Palais-Cardinal lui-même, avec tous ses trésors, ne suffisaient aux vastes desseins de Richelieu. Sans cesse agrandi, bouleversé, remanié, le Palais-Cardinal présentait une vaste agglomération de cours et de bâtiments juxtaposés, des galeries ajustées après coup, des collections éparpillées sans vues d'ensemble^ sans cette unité d'efforts qui seule fait les grandes œuvres; tout le savoir de Le Mercier n'avait pu dissimuler l'insuffisance des premiers plans*. Richelieu se rappelait ces nobles résidences italiennes qu'il avait visitées dans sa jeunesse; comment comparer son logis bas, irrégulier, à ces palais majestueux, à ces galeries bien ordonnées, à ces jardins superbes peuplés de sta tues, de vases et de fontaines? Il fallait à tout
' Comte DE Bonne AU, la Duchesse (T Aiguillon, p. 2o5. ^ Sauval, II, 172, fait un parallèle entre le Palais-Mazarin et le Palais-Cardinal) qu'il appelle Vébauche du premier.
prix créer une œuvre de toutes pièces et sur* passer les plus beaux palais de l'Italie; on se mit à l'œuvre.
Le château des du Plessis^ à Richelieu en Poitou ^ était « un petit castel bien bâti, dans un lieu plaisant, avec une jolie chapelle gothique et de grands corps de servitudes, au milieu de cours et de jardins entourés de murailles et de fossés remplis d'eau courante* ». Le Mercier reçut l'ordre de renverser l'ancien château de la famille et de le reconstruire sur un plan grandiose; Simon Vouct et Champaigne étaient chargés de la décoration intérieure ' . Un mémoire manuscrit de la main du cardinal * nous le montre, à la date du 10 juin i632, donnant les instructions les plus minutieuses sur les dimensions des pièces, les hauteurs des lambris, les couleurs et le sujet des peintures, l'emplacement des «relais (tablettes prises dans l'épaisseur des murs), bien faits pour mettre des raretez » . Il profite de l'occasion pour presser la construction de la ville de Richelieu ; car ce n'est pas seulement un château qu'il entend bâtir, mais une ville tout entière, avec ses rues ti-
* Arrondissement de Chinon (Indre-et-Loire).
* DoM Mazet, Bibliothèque de Poitiers.
' Jacques Stella fit aussi « une quantité de tableaux pour le château ». Félibien, II, 656. Voir le Mémoire du cardinal à M, de Bordeaux, Rev. univ,, II, 120. Bordeaux était secrétaire du cardinal.
* Note précédente.
rées au cordeau, ses hôtels symétriques, son collège royal, une académie destinée à l'éducation de la noblesse \ un marché, un tribunal : « 11 faut aussy, s il vous plaist, faire bastir l'auditoire, parce que je désire que le plus tost qu'on pourra on face la justice dans la ville et non dans Bray, parce que cela attirera les bastisseurs *. » En même temps, il expédie ses agents en Italie pour en ramener les plus belles antiques qu'ils pourront acquérir; à la date du 2 mars i633, le gouvernement pontifical autorise le cardinal à « emporter de Rome soixante statues en pied, grandes, moyennes ou petites^ deux têtes sans buste, soixante bustes, cinq vases dont quatre en porphyre moderne et en marbre blanc* ». C'est un à-compte.
' Déclaration du mois de sept. 1640, portant établissement d'une Académie et Collège royal en la ville de Richelieu, et règlement pour ses privilèges. Là Correspondance de Richelieu, i853, contient un projet de règlement de cette académie.
' La Bibliothèque nationale (portefeuille de Lancelot) possède un plan de la ville de Richelieu, indiquant, au bas de chaque maison, le nom du propriétaire, Rambouillet, La Basinière, du Houssay, Guénégault, de Nouveau, d'Hemery, de Fieubet, le Ragois, Bordeaux, etc. Mais tous ces financiers, sur lesquels Richelieu comptait, se faisaient tirer l'oreille pour bâtir dans un pays pauvre, peu fertile, loin de toute communication. Par le fait, Richelieu ne fut jamais bien peuplé; LA Fontaine écrit à sa femme (i663), à propos de la ville et de ses bâtiments :
La plupart sont inhabités, Je ne vis personne en la rue.
Il m'en déplut; j'aime aux cités Un peu de bruit et de cohue...
^Arch. de Vart français, 1880-81, p. 67.
Jean Marot a gravé en vingt-huit feuilles les plans et les élévations du château ^ tel qu'il était vers 1660; une des planches indique remplacement exact des statues et des bustes. En outrc^ on connaît deux descriptions imprimées du château : Tune en vers^ par le poëte Jean Desmarets de Saint-Sorlin, porte le titre de : Promenades de Richelieu, ou les Vertus chrétiennes, Paris, 1 653 *s l'autre^ en vers et en prose, est l'œuvre d'un certain Vignier, qui avait la charge des jardins', et qui, j'aime à le croire, s'entendait mieux à cultiver les fleurs que la poésie; en voici le titre : le Chasteau de Richelieu, ou V Histoire des dieux et des héros de l'antiquité, avec réflexions morales, par M. Vignier; à Saumur, 1676. Une seconde édition est datée de 1681, une troisième de 1684. Le livre de Vignier, très-précis d'ailleurs et fort intéressant malgré ses étonnantes poésies, était le guide indispensable des étrangers au château; ce qui explique le nombre de ses éditions. La Fontaine a décrit à sa façon le château et les jardins dans une lettre qu'il adresse à sa femme le 12 septembre i663, et Colardeau a composé une
» Sous le titre du Magnifique Château de Richelieu; il y a d'autres vues par Israël Silvestre, Perelle, etc.
» Desmarets, dans les Visionnaires, met dans la bouche de Phalante, un des personnages de la pièce (acte lU, scène v), une description poétique du château et surtout des jardins de Richelieu.
* Il s'appelle lui-même leFloriste, p. 162.
Description de Richelieu à la mémoire du cardinal-duc (v. 1643). Parmi les sources d'information plus récentes, je signalerai : aux archives du Louvre^ VÉtat général des statues existant au château en Tan IX, et l'Inventaire des tableaux choisis pour le Musée central des Arts '; à la Bibliothèque nationale (f. fr. mss. 13564), la Relation manuscrite du voyage de Dufourny à Richelieu en 1800} enfin un recueil de Notes sur /Richelieu par Thibaudeau l'aîné, membre de la Société des Antiquaires de TOuest*. Ces documents, joints à l'inventaire dont nous avons déjà parlé, permettent de reconstituer, autant que possible, la physionomie du château.
La rue principale de la ville, composée de vingthuit iîôtels bâtis sur le même plan, conduit à la première entrée du château, disposée en demilune. Traversant une suite de cours, de bassescours et d'anticours d'une vaste étendue et bordées de constructions destinées aux remises, aux écuries, au manège, on arrive à la porte principale, ornée de figures antiques, de pyramides et de colonnes rostrales, et couronnée par une Renommée en bronze de Guillaume Berthelot*. Au
> Appendice. Nous reproduisons ces deux pièces lit extenso.
' M. A. W. Thibaudeau a eu l'obligeance de me communiquer ces notes de- son grand-oncle. Je le prie de vouloir bien recevoir ici l'expression de ma gratitude.
' Marché du 3 avril 1639; voir p« 117*
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LES COLLECTIONS DES RICHELIEU. 3i
milieu du portail, s'élève la statue de Louis XIII en marbre blanc, plus grande que nature, ouvrage remarquable du même artiste : a Je fais faire, écrit Richelieu à Bouthilicr, un roy en grand et en Mars, de la mesme main de Berthelot, pour le mettre dans la croisée eslevée, entre le Roy et la Reyne sa mère. Quand vous en verrez Tinvention, vous l'approuverez fort, jusqut là que vous vous entendez assez mal en bastiments pour ne la comprendre pas * . »
La cour intérieure, d'une grandeur extraordinaire, soixante-dix mètres de long sur soixante de large, est bâtie sur trois côtés et flanquée de quatre pavillons; le quatrième côté, au milieu duquel se trouve le portail d'entrée, se compose d'une terrasse élevée sur des arcades, « le tout de la plus superbe manière qu'on puisse imaginer. Ce qui donne surtout une très grande beauté à la cour de cette maison, dit mademoiselle de Montpensier, ce sont des figures de marbre * et toutes sortes de
' Lettre du 8 sept. i636. — Voir dans le Bulletin de la Société des antiquaires de VOuest, 1879, une notice fort bien faite de M. Ch. Barbier, conservateur de la Bibliothèque de Poitiers, qui donne in extenso la lettre ci-dessus, Tordre au secrétaire du cardinal de payer un à-compte à Berthelot, et le reçu de ce dernier. Bouthilier était conseiller du Roi et secrétaire des commandements ds la Reine mère. Voir plus loin, page 1 17.
' Mademoiselle de Montpensier ajoute de broni^e, ce qui est une erreur. Elle fait allusion aux esclaves de Michel-Ânge, qu'elle a mal regardés ou dont elle a perdu le souvenir, car elle écrit quelques lignes plus loin : « Il y a au haut des degrés un balcon qui donne
vases et de pièces de représentations les plus curieuses et les plus enrichies de l'Europe, qui sont autour dans des niches faites exprès dans les murailles. » A ce propos, Vignier croit devoir nous régaler d'un peu de poésie :
Ah ! c'est icy le Panthéon Avec toute la cour romaine ; Mais*, pour en faire le crayon, Il me faudroit avoir la veine Et la douceur d'Anacréon.
On ne voit pas bien ce qu'Anacréon pourrait nous apprendre sur la cour romaine, mais Vignier ne s'inquiète pas de si peu. La décoration de la cour consiste en trente-huit statues antiques placées dans des niches entre les fenêtres du premier étage; trente-huit bustes leur correspondent au rez-de-chaussée. Parmi ces figures, quelques-unes sont fort belles; «une Vénus de marbre, découverte à Pouzzoles, passait même aux yeux du Bernin et du Poussin, qui l'avaient vue en Italie, pour supérieure à la Vénus de Médicis*. Au-des-
sur la cour où sont deux esclaves de bron:^e, chef-d*Œuvre de Michel- Ange. »
I a J*ai dit au Cavalier que nous avons en France une figure, laquelle est à Richelieu, qui est d'une beauté admirable; que c'est une Vénus dont le torse est antique. Il m'a reparti aussitôt qu'il 4'avait vue avant qu'elle vînt en France, qu'on l'avait trouvée de ce temps-ci à Puzzolo; qu'elle était plus belle que la Vénus de Médicis, et que tels chefs-d'œuvre de l'art devraient demeurer à Rome, sans permettre qu'ils en sortissent. » Journal du Beniin, par Chantelou, Gai^ettc, XXI H, 2« pér., 271. « Après le dîner, j'ai fait porter au Cavalier
SUS de l'entrée^ de chaque côté du balcon ^ sont placés les Deux Captifs de Michel-Ange. Ces deux admirables statues^ destinées dans Torigine au tombeau de Jules II, données par le maître luimême à Robert Strozzi, par celui-ci à François I*', et par ce prince au connétable Anne de Montmorency, décoraient, au château d'Écouen, une des façades de la cour*; c'est ainsi quelles sont indiquées dans Tœuvre de Ducerceau.
Sauvai nous apprend* que « le duc de Montmorency les donna en mourant au cardinal de Richelieu », qui les fit transporter à son château et installer à la place d'honneur.
Entrons maintenant par la porte principale, précisément au-dessous des Captifs. L'escalier à double révolution, avec balustrade de porphyre, orné de statues antiques, de bustes et de médaillons, conduit à main droite dans V Appartement du Roi, qui occupe le grand pavillon d'angle : plafonds de ï Histoire d'Achille par Prévost^; taie torse en plâtre de cette Vénus qui est à Richelieu, que j'ai rapporté de Rome. L'ayant montré au Cavalier, il m*a dit qu'il avait vu le marbre plusieurs fois.» Jd., XXVI, 178 et 181. La Fontaine parle aussi de cette Vénus a divinement belle, et dont M. de Maucroix dit que le Poussin lui a fort parlé, jusqu'à la mettre âu-dessus de celle de Médicis ».
' « Che furono da lui (Michel-Ange) donati detti prigioni al S. Ruberto Strozzi, per trovarsi Michel Agnolo amalato in casa sua; che furono mandati poi a donare al Rè Francesco, et quali sono hoggi a Cevan (Écouen) in Francia. » Vasari, Vie de Michel- Ange,