DEUXIÈME GROUPE : DE 1700 A
LITTHE — MÉRY — DU VERNEY — WINSLOW — LÊMERY — PETIT — VOGLI — KUNDMANN — HALLER — MORGAGNI MORAND — SANDIFORT —
DL'FOUR — PLAZANET — HENCKEL — MONRO — SŒMMERING — FRIED.
A cette époque correspondent des auteurs et des observations marquanlle début de la période qu'Isidore Geofl'roy Saint-Hiiairc a appelée la période positive ; mais qui n'est à nos yeux, et pour les raisons précédemment exposées, que la continuation, même quelquefois amoindrie, de l'état de la science au siècle précédent. Les noms de Litlre, de Méry, de du Verney, de Lemery, deWinslow, tout en motivant l'appréciation du savant auteur du Traité de téralologicy ne justifient pas moins les restrictions que nous avons cru pouvoir y apporter.
Avant de citer ou d'analyser les faits de tératologie qui marquent le début de cette période, il n'est pas sans intérêt de connaître l'esprit général de la science à cette époque, à l'endroit de la signilication des monstres. Voici quelques lignes remarquables à ce point de vue, que nous empruntons à V Histoire de VA cadémie des sciences pour Vannée i 703 :
« On regarde communément les monstres comme des jeux de
> la nature ; mais les philosophes sont très persuadés que la na-
> ture ne se joue point, qu'elle suit toujours invariablement les
> mômes règles, et que tous ses ouvrages sont, pour ainsi dire,
> également sérieux. Il peut y en avoir d'extraordinaires, mais » non pas d'irréguliers ; et ce sont même souvent les plus extraor-
> dinaires qui donnent le plus d'ouverture pour découvrir les » règles générales où ils sont compris (1). »
Ces paroles, philosophiques s'il en fui, placées en tête d'une observation de veau monstrueux, justifient tout à la fois ce que nous avons dit de la période philosophique de la tératologie, et assignent au début de cette période une date antérieure d'un siècle à celle fixée par Isidore Geoffroy Saint-Hilaire.
Mais l'observation particulière des faits ne répond pas toujours aux vues générales que nous venons de rappeler.
Désirant être aussi complet que possible, mais ne voulant pas surcharger ce travail d'une érudition inutile, nous avons continué pour le dix-huitième siècle de i^echercher les meilleures observations afférentes à notre sujet. C'est surtout à VHistoire et aux Mémoires de VA cadémie des sciences, correspondants à cette période, que nous avons eu recours; sans négliger toutefois d'autres sources, telles que les recueils scientifiques du temps lorsqu'ils renfermaient des documents se rapportant à notre sujet.
LiTTRÊ, savant anatomiste de l'époque, ouvre la série par une observation communiquée à l'Académie des sciences en 1700. 11 s'agit d'un monstre qu'Isidore Geoffroy cite et classe parmi les thlijjsencéphales. Mais autant les paroles que nous avons reproduites plus haut sont remarquables par leur profondeur, autant Tobservation de Littre est en arrière des obsenations
(1) HiST. DE l'Académie des sciences, ann. 1703, p 28.
que nous avons empruntées aux auteurs du siècle précédent : c Ce fœtus humain monstrueux avait au derrière de la tète une ï espèce de bonnet comme les petits laquais qu'on appelé dra- 1 gons. Il n'avait que la base du crâne. Les sept vertèbres » du col qui doivent être fermées et faire un canal, étaient ou-
> verteSy cl la grandeur de l'ouverture diminuait toujours du
> haut en bas. Le petit capuchon qui était conique diminuait I aussi dans le môme sens, s'appliquant sur ces ouvertures
> et, par sa figure proportionnée à la leur, les fermant assez » exactement (1). »
Cette laconique et étrange description suffit pour faire comprendre que ce monstre appartenait à la thlipsencéphalie d'Isidore Geoffroy Saint-Ililaire, c'est-à-dire i un monstre par destruction du cerveau avec conservation des méninges, celles-ci réunies en arrière dans une espèce de poche ; qu'il y avait en outre un spina bifida avec tumexir hydrorachidienne, vices de conformation dont Littre n'avait pas encore une idée nette. Inutile de relever cette comparaison avec le bonnet des petits laquais, si ce n'est pour constater une dernière fois ces trois caractères de l'observation scientifique à cette époque : absence de détermination spéciale des faits, absence de dénomination, et tendance à chercher des ressemblances dans les choses les plus étranges si ce n'est les plus grotesques. Aux époques précédentes et même peu éloignées, les têtes de yrenouilley les fujures de .singBy les pattes torses de chien, se glissaient encore dans des observations anatomiques de quelque valeur; le bonnet de petits laquais de Littre n'est qu'une pièce eflacée de cette monnaie qui va cesser d'avoir cours.
Le même auteur a adressé à l'Académie des sciences en 1701 el en 1709 deux autres observations de monstruosités (2).
La première est relative à un cas d'anencèphalie avec sinna W/îrfa complet, à propos duquel il discute la question desavoir si Fabsencc du cerveau ne rendrait pas suspect Tusage qu'on donne àceloi^ane de « séparer les esprits animaux du sang » ; et il
(t) HiST* DE l'Acau. des sciences, avril 1700, p. io.
(t) MÉM. de i/Acad. des sciences, avril 1701, et llisT. de i/Ac.vd. des sciences, an. 1709.
conclut que « de pareilles observations ne prouvent pas suffisam- ]» ment que les esprits animaux n'existent pas et qu'ils sont inutiles ».
La seconde observation, plus importante et plus détaillée, est relative à un cas de spina bifida avec tumeur hydrorachique et autres vices de conformation toujours incomplètement déterminés. Après avoir indiqué quelques dispositions vicieuses de la vessie, des uretères, des organes génitaux et urinaires et autres particularités, Littre insiste sur les suivantes d'un intérêt tout particulier; je le laisse parler :
« L'os sacrum, le coccyx et les os innominés contre l'ordinaire » étaient caves en dehors et convexes en dedans. La partie posté-
> rieure de Tos sacrum était ouverte d'un bout à l'autre par son milieu, » de la longueur de quatre lignes. Les deux os pubis, au lieu d'être" » joints ensemble, étaient séparés l'un de l'autre par un intervalle de
> deux pouces et demi. Enfin les cuisses, par leur partie supérieure
> principalement, étaient tournées en dehors et fort écartées l'une de » l'autre. Cependant le fémur de chaque cuisse avait sa figure natu- » relie. Ainsi le grand écartementdes cuisses était causé par celui des
> os pubis, et peut-être ce même écartement des os pubis était-il aussi » la cause des mauvaises conformations que j'ai remarquées dans la » partie inférieure de ce fœtus.
» Il y avait sur la partie postérieure de l'os sacrum un sac metn- » braneux de la grosseur et de la figure d'un œuf de pigeon attaché » et intimement uni, par un pédicule creux de cinq lignes de lon- » gueur et d'une demi-ligne de largeur, au second nerf sacré du
> côté gauche; ce sac était plein d'une liqueur fort claire, beau- » coup plus légère que de l'eau commune et d'une saveur un peu » acre (1). »
Ce passage de la deuxième observation de Littre a pour nous une grande importance. Outre l'indication qu'il donne d'un spina bifida avec poche hydrorachique^ il signale une disposition que nous avons notée précédemment chez le monstre de notre observaliou VI, à savoir : la luxation ou plutôt le renver^ewie/î^ eu arrière des os iliaques sur le sacrum, avec diastase des pubis (^). Celle difformité, on ne peut plus curieuse, et dont
(1) MÉMOIRKS DE L'ACAD. DES SC, 1709, p. 15.
(2) Page 128 de ces rerhcrchcs.
nous aurons à exposer plus loin le mécanisme, se rencontrera assez souvent dans les observations des auteurs, sans qu'ils y aient fait gi^ande attention.
L'histoire de l'Académie des sciences pour 1700, page 42, donne l'extrait d'une observation de Méry relative à un monstre anencéphale très compliqué {Célosome, Is. Geoffroy Saint-IIillaire), où, malgré le laconisme confus de l'auteur, on peut supposer sinon reconnaître une disposition analogue à celle que nous venons de rappeler, c Les trois capacités de la tète, » de la poitrine et du ventre étant toutes ouvertes, la voûte n du crâne manquait à la tète, le sternum et le cartilage du
» cou à la poitrine, et aussi tous les muscles et le péritoine
» l'épine du dos était contournée de telle sorte, que la face^ la » poitrine et le ventre étant vus par devant^ les parties exté- » rieures de la génération^ les genoux et les pieds se trou- » vaient placés au derrière du corps (1) .b
Haller, dans son chapitre Yill, Fabrica aliéna^ avait déjà signalé cette observation de Méry : « corpus universum contor- » tum, uteorum, quîc soient esse posterioi^a magna pars anterior » csset(2). »
Les observations et les remarques qui précèdent suffisent pour caractériser l'état de la science des difformités chez les monstres au début du dix-huitième siècle.
Nous touchons à l'époque où Isidore Geoffroy Saint-Hilaire fait commencer la période positive de la tératologie, c'est-à-dire à la fameuse discussion intervenue entre Lémery et Winslow. Cette discussion, que notre savant ami a considérée avec raison comme mémorable par rapport à la science des monstres, n'a rien changé au point de vue spécial de la science des difformités : les deux célèbres champions ont laissé cette science dans l'état où ils l'avaient trouvée, c'est-à-dire à l'état à'ébauche empirique.
De 1700 à 1724, date du premier mémoire de Lémery, aucun fait nouveau ne s'élait produit. Parmi les communications
(I) Mkmoires DR i/AcADÉMiR DES SCIENCES, annéc 1700, p. A'i. {t) Haller, Demonstrix, anno 1768, p. 17.
i. (;uÉRiN. I. —16
%i% DIFFORMITÉS CONGÊNiTAL£S
que VhisiorieQ de TAcadémie a jugées dignes d'àlre rappelées, durant cette périoçle fious ne trouvons qu'un mémoire de Petit et une note de Méry sur trois cas d'éventration.
Le ipéinoire de Petit est relatif à un fœtus moustre (Aspaiasome d'Jsid. Geoifroy) ohei lequel « le bas-ventre moquait de peau « 9t dest muscles depuis le cartilage xiphoide jusqu'aux os du ft pubis, et depuis une région lombaire jusqu'à Vautre ; ies vis* ) cères n'étaient coutenus que par le péritoine >. Après quelques détails gur les accessoires de Téventralion, l'auteur ajoute : < i^ cuisse, la jambe et le pied gauches sont beaucpup plus gros
> de ce côté que de l'autre; toutes ces parties sont comme dis-
> loquéeSy particulièrement le pied qui, quoique bien formé » d'ailleurs, laisse sentir à traven la peaUj la partie de l'astra- » fiale qui devait appuyer les os de la jambe (1). » Comme on le voit, Petit ne cojonaissait encore ni Yexomphale ni le pied bot.
La communication de Méry, relative à deux autres cas d'éveutl^tion, .a donné à Mairan, l'historien de l'Académie, l'occasion de dénommer, d'après Méry (2), Yexomphale^ qu'aucun auteur jusque-là n'avait définie autrement que par quelques-unes de ses dispositions anatomiques. « Quand l'ombilic ou » nombril, dit Mairan, s'ouvre et laisse sortir quelques-unes des
> parties qui doivent naturellement être renfermées dans le vcn- % tre, le sac où elles sont contenues en dehors s'appelle exom- » phale. » Ce qui n'empêche pas Mairan de faire remarquer, quelques lignes plus loin, à propos d'un des deux cas d'exomphale présentés par Méry, que < l'ouverture de l'ombilic, par où tous » les viscères (le foie, la rate, l'estomac et tous les intestins) » auraient dû passer, s'ils étaient réellement sortis du ventre, » n'avait que 15 lignes de diamètre ; et le foie seul était si gros en ^ comparaison (il avait 7 pouces de diamètre), qu'il n'eût pu lui » donner passage. . . 11 n'y avait eu donc nulle force capable de » pousser ces viscères hors du ventre, par conséquent cette » exomphale était un vice de conformation : ce qui est à remar-
> quer pour le système général de la génération des animaux ». Pour bien comprendre celte opposition entre les deux ma-
(1) MÉMOIRES DE L'ACAD. DES SCIENCES, 17 16, p. 89.
(5) HisToinE DE L'Académie. 1710, p. 17.
CHEZ Lli:S AIONSTKES, LE F(£TUS ET L'ENFANT. 243
nières de considérer le mécanisme el la coniposilion anatomique de la poche exomphalienne, il faut savoir qu'elle servait, cctle opposition, tout à la fois, à contredire Petit, — qui avait décrit Texomphale comme le résultat d'une dilatation du péritoine poussé par les viscères sortis du ventre, — et à favoriser la doctrine des germes monstrueux de Winslow, contre celle des monstres par accidents professée par Lémei^y. En effet, Mer y n'avait pas seulement malmené Petit pour n'avoir pas admis avec lui que Texomphale résulte toujours de V épanouissement des membranes du cordon et non de la hernie du péritoine; mais il avait encore établi, comme il suit, l'origine primitive de ce même cas d'exomphale considéré' par lui comme vice de conformation y c'est-à-dire comme préexistant dans le germe, t Marie Boyenval (l'accouchée du monstre en ques-
> tion) interrogée par M"* Langlois, maîtresse sage-femme » de riIôtel-Dieu , lui a répondu qu'il ne lui était arrivé » aucun accident pendant tout le cours de sa grossesse, mais
> qu'elle avait vu seulement tirer les entrailles du ventre
> d'un bosuf, ce qui lui avait fmppé vivement l'imagination. > Et, pour donner plus de force à cette démonstration, Méry ajoute : « On ne peut donc pas rapporter cette exomphale extraordinaire » à aucune cause extérieure (système deLémcry) qui ait pu faire "» sur le ventre de cette femme, ni sur celui de son enfant, une j» impression assez forte pour forcer le foie, la rate, le ventri-
> cule (l'estomac) et les intestins à sortir de la cavité abdomi-
> nale par l'ombilic de cette jeune lille (1). )^
Les deux observations sommaires qui suivent, de Vogli et de Kundmann (1720-17^:2), sont curieuses à reproduire parce qu'elles se rapportent à deux variétés d'acépliaUes, toutes deux accompagnées de pieds bots représentés dans les ligures jointes au texte original, mais dont les auteurs ont à peine fait mention.
Voici la première, celle de Vogli :
(Il Mkmoihks i»K i/AcAU. i»Kn se, aiiu. 1710, p. I U.
iU
OBSERVATION III