J. GUÉRIN. I
fJi DIFFORMITÉS CONGÉNITALES
objectives les plus accentuées. Il est, i cet égard, en très grand progrès sur ses prédécesseurs, sur Haller lui-même, qui, dans aucune de ses observations, dans aucune de ses remarques, s'a jamais fourni la moindre indication à cet égard. Fried, au contraire, en très peu de mots, indique chez son fœtus les effets les plus accentués de la rétraction musculaire : celle des extensetirs de Tavant-bras sur le bras, celle des fléchisseurs des jambes sor les cuisses : c les cuisses sont fléchies sur le bassin, dit-il, à un degré tel, qu'elles sont appliquées, dans toute leur longueur, contre l'abdomen jusqu'aux clavicules (introrsum abdomen^ et in longitudinem ad claviculam usqué). Leur situation était tellement fixe que, lorsqu'on les soumettait à quelque effort de redressement, elles reprenaient immédiatement leur position (et vix ah abdomineremoveriflectiquepotuerunt sibiqmrelictay slatim resiliebantj et pristinum recuperabant situm). Cette disposition, si énergiquement accusée, et si parfaitement décrite, mérite d'autant plus qu'on la mette en relief, qu'elle répète en grande partie celles du monstre de notre première observation (1). Rappelons encore cette extension forcée et permanente de l'articulation cubito-humérale (extremitates superioreSy quoad articulationem cura scapulo flexiles, et quoad flexuram cubiti immobiles fuere). Il serait superflu d'insister sur les autres effets de la rétraction musculaire de la jambe sur la cuisse.
On conçoit difficilement qu'avec cette précision de l'observation tournée vers un seul ordre de faits, l'auteur n'ait pas eu la pensée d'examiner l'état du système cérébro-spinal. Or il n'en dit mot. II n'est question, dans son observation, ni du cerveau, ni de la moelle, ni des nerfs. On est donc obligé de voir, dans cette lacune considérable, l'ignorance d'abord du fait principal, puis l'effet d'une sorte de parti pris systématique qui s'opposait à voir toutes les parties de l'ensemble, et l'ensemble après les parties. 11 est évident que la moindre notion du rapport étiologique existant entre les faits observés et décrits par l'auteur l'eût conduit à combler d'une manière quelconque cette lacune. Mais nulle notion, nul soupçon môme de ce qui n'existait pas jusque
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là dans la science ; et Ilaller, qui b personnifiait à cette époque, n'y avait jamais songé.
C'est le moment de résumer, avec ce grand observateur, ce qui avait été fait avant lui , et d' indiquer le point précis où s'est arrêtée la science avec lui, tant sous le rapport des monstres que sous celui des difformités. Nous ne séparerons plus désormais ces deui termes de la question, quoique Jusqu^ci nous ayons été obligés de les disjoindre. L'époque qui va suivre, en effet, les ayant plus ou moins explicitement réunis par les systèmes qui se sont emparés de la science, va commencer une phase scientifique nouvelle, celle qu'Isidore Geoffroy a qualifiée Aephilosaphiqiie. Jusqu'à Haller, la monstruosité, envisagée dans sa totalité, avait d'abord frappé l'imagination comme une sorte d'événement extraordinaire dontle caractère s'était empreint de l'état des esprits, e'est-à-dire des superstitions du temps. Il ne faudrait pas croire que ce ne fût qu'un reflet des croyances des masses. Sans remonter jusqu'aux prenlières époques de la science, on peut affirmer que, même à la fin du dix^septième siècle, la tératologie ne s'était pas encore dégagée de cette croyance au merveilleux, dont la théorie des germes monstrueux peut être considérée comme le dernier mot. On a vu, en effet, de» hommes comme du Verney, Méi^ et Winslow, continuer i\ laisser à l'interprélalion théologique la solution ultime et souveraine des difficultés qu'ils considémient encore comme insolubles par la science seule (1). Avec de pareilles dispositions, l'esprit, toujours dominé par Teffet mystérieux de l'ensemble et le besoin de causes occultes, devait se
(1) Voici comment le célèbre anatomisie du Verney terminait son mémoire sut ieitx enfanti joints ensemble: • Depuis les enveloppes jusqu'au plus profond des
• entrailles tout y est d'un dessein conduit par une intelligence libre dans sa fis,
• toute-puissante dans rcxécution, et toujours sage et arrangée dans les moïens
• qu'elle emploie elle a voulu conduire par un seul canal les excréments solides
• jusques dans un réceptacle commun où ils se mêlassent avec les liquides, afln que
• chacun de ces jumeaux pût ensuite les rendre par la vcr^c. On ne peut se dispcn-
• ser de supposer cette volonté, puisqu'on m voit si clairement l'exécution. Je ■ lause aux théologiens à en chercher les raisotix; mais cotte volonté étant supposée, i je dis que rinspeciion de ce monstre fait voir la richesse de la mécanique du
• aéateur, au moins autant que les productions les plus réglées... • C'est le cas de rappeler les fameuses paroles de Montaij^ne : « les monstres ne le sont pas à Dieu. » Il est à prénuBer que le philosophe chrétien du seizième siècle ne pensait pas aatrcment (|iie celui du dix-septième» et non comnie tous ceux du dix-ntufièaae l*dnt fait penser.
tenir éloigné de Tobservation particulière des fails réels et des causes immédiates. A quelques exceptions près, toutes les histoires de monstruosités rapportées par les auteurs jusqu'à Lémery n'ont été que des énumérations de choses extraordinaires, plutôt que des études anatomiques de faits accidentels : on énumérait les parties défectueuses, on indiquait les organes absents, déplacés ou mutilés, toujours en y\xe de multiplier les témoignages de l'extraordinaire plutôt que de rechercher leurs rapports avec les lois de Tordinaire. De telles préoccupations étaient peu propres à conduire l'observation à l'analyse matérielle de faits, et moins encore à la recherche de leur subordination commune à des faits généraux, c'est-à-dire à leur causalité réelle. Ce motif principal du retard dans l'examen sérieux des parties les plus apparentes de la monstruosité rend bien compte de l'absence presque complète de toute étude des difformités. C'est ainsi qu'on a constaté, durant la période qui* s'est écoulée depuis la seconde moitié du dix-septième siècle jusqu'à* la fm du dixhuitième, qu'aucun auteur n'a ni déterminé ni dénommé aucune difformité, et que le plus grand nombre les ont complètement passées sous silence, alors même que les figures jointes au texte témoignaient de leur présence.
Cependant deux hommes ont préparé, chacun de son côté et par des voies différentes, l'établissement de la période anatomique et de la période étiologique de la tératologie. Ces deux hommes, ai-je besoin de les nommer, sont Haller et Lémery. Avec le premier, commence l'observation positive, c'est-à-dire, Ténumérafion, la description et un certain rapprochement des parties; avec le second, l'abandon des causes occultes et la recherche des causes réelles.