M. N. JOLY
Convaincu que les lois véritablement dignes de ce nom doivent se fonder sur des faits bien observés et nombreux, je me suis imposé le devoir de ne laisser passer inaperçue aucune des monstruosités qu'un heureux hasard mettrait à ma disposition. C'est pourquoi je demande à TAcadémie la permission de l'entretenir d'un enfant monstrueux né à Toulouse, et présentant une série d'anomalies plus ou moins graves qui, du moins à ma cpnnaissance, ne se sont jamais trouvées réunies chez un seul et même individu.
En effet, son crâne, fortement déprimé, était percé à sa partie postérieure, et il laissait échapper, par cette ouverture, une tumeur d'un rouge violacé, qui n'était autre chose qu'une partie de l'encéphale recouverte par ses membranes propres et le cuir chevelu très aminci. Des cheveux, longs pour cet âge (le fœtus était à terme), partaient des bords de la tumeur et garnissaient le reste du crâne. La face, moins laide qu'elle ne Test habituellement chez les monstres exencéphaliens, ne rappelait qu'assez imparfaitement ces monstres à tête de crapaud ou à tête de chat {Katzenkœpfe) dont parlent les auteurs. Cependant le front était très fuyant,les yeux à peine un peu plus saillants qu'à l'ordinaire, le nez épaté, les oreilles grandes, mais non déformées, la bouche largement ouverte, le cou très court et comme enfoncé dans les épaules ; la langue, bifide à sa pointe, comme celle des serpents ou des phoques, était renflée à sa base comme celle des omithorhynques. La voûte palatine, incomplète, rappelait celle des poissons. On comptait sept doigts à chaque main, six orteils à chacun des pieds qui, tous deux, étaient atteints de la difformité connue sous le nom de pied taquin ou pied bot. Enfin, les organes de la reproduction étaient telleiuenl peu développés, qu'une dissection alleulive seule a pu faire connaître le véritable sexe de l'individu monstrueux.
Le scalpel m'a aussi révélé une particularité fort curieuse et qui n'a encore été, que je sache, observée chez aucun monstre affecté A^acranie ou d'exencéphaliey et même chez aucun monstre unitaire appartenant à Tun quelconque des groupes tératologiques établis par notre illustre maître M. Is. Geoffroy Saint-Hilaire.
Les dimensions de l'estomac et des intestins étaient considérableiQtfnl réduites. Il en était de même de celles de tous les organes cou-
tenus dans l'abdomen, les reins exceptés. Le foie était plus aplati et plus étendu dans le sens transversal qu'il ne Test habituelleraent. La rate avait à peu près le volume ordinaire à cet âge, mais les reins avaient acquis des proportions réellement extraordinaires. Ils mesuraient de 10 â 12 centimètres de longueur sur 7 à 8 de largeur. De plus, ils étaient distinctement multilobés et parcourus à l'extérieur par des sillons ou méandres qui, vus à travers leur tunique péritonéale fortement épaissie, rappelaient assez bien les circonvolutions cérébrales. A l'intérieur, leur tiftu ressemblait à une espèce de stroma âbro-celluieux, dans lequel on ne pouvait distinguer nettement la substance corticale de la substance tubuleuse. Enfin, ils étaient gorgés d'un liquide séreux (urine ?), et ils renfermaient une foule de petites vésicules remplies du même liquide et en tout semblables à de vraies hydatides.
Malgré ce développement énorme et tout à fait pathologique des glandes urinaires, l'artère et la veine rénales n'avaient pas augmenté de volume : leur calibre m'a même semblé réduit. Lés uretères n'étaient pas plus gros qu'une aiguille ordinaire à tricoter. Tous deux aboutissaient à une vessie rudimentaire.
Les capsules surrénales, entourées d'une membrane fibreuse très épaisse, étaient comme gorgées d'un sang noir entièrement coagulé.
Cette grosseur excessive des reins nous rend facilement compte de la réduction de volume qu'avaient éprouvée les viscères digestifs, gênés qu'ils étaient dans leur développement. La même cause explique d'une manière toute naturelle la formation très imparfaite de l'appareil reproducteur, dont il nous reste à dire un mot.
Les organes génitaux externes étaient frappés de graves anomalies. Ainsi, quoiqu'il y eût un scrotum bien formé, avec raphé médian, dartos, etc., le pénis était à peine représenté par un simple tubercule, simulant un vrai clitoris, puisqu'il n'avait pas plus de 2 à 3 millimètres de longueur sur à peu près autant de diamètre. Néanmoins, ce pénis rudimentaire était percé d'un canal de l'urètre aboutissant à la vessie, elle-même fort réduite dans ses dimensions.
Les testicules, très p^ volumineux, étaient descendus dans les , bourses; mais au delà de l'anneau inguinal, j'ai cru voir les épidîdymes contournés sur eux-mêmes, soutenus par une espèce de mésentère, et en contact avec de petits corps rougeâtres qui étaient peut-être les derniers vestiges des corps de Wolf. Enfin, les canaux déférents aboutissaient à des vésicules séminales très petites, mais normalement placées.
L'enfant dont il s'agit était donc un vrai mâle, bien qu'il ait été inscrit sur les registres de l'état civil de Toulouse comme appartenant
au sexe féminin. Ifous signalons cette erreur dans Tintérêt de la statistique.
Comme la plupart de ses .congénères, notre monstre n'a pas vécu. A peine a-t-il respiré pendant quelques instants. On cite toutefois des exencéphaliens qui joni vécu trois ou quatre jours.
Contre l'ordinaire, Taccouchement a été long et laborieux. La présentation s'était cependant faite par la tète ; mais là n'était pas l'obstacle : il se trouvait dans la région abdominale, considérablement grossie par le volume insolite des reins. Néanmoins la mère s'est parfaitement rétablie au bout de quelques jours. Elle a même eu depuis, m'a-t-on dit, deux autres enfants régulièrement conformés.
Je confesse, en terminant, que je suis assez embarrassé pour assigner au monstre ci-dessus décrit la place qu'il devra occuper dans le$ cadres tératologiques. Il appartient sans contredit au groupe des exencéphaliens; mais à quel genre faut-il le rapporter? Après un examen très attentif, et comparaison faite des caractères que ce monstre nous présente relativement aux autres types établis, je ne puis certainement l'identifier à aucun d'eux. Aussi proposerai-je d'en faire un genre à part qui viendrait se placer parnii les exencépaliens san» spina bifidùy entre les genres hyperencéphale et notencéphale de Is. Geoffroy Saint-Hilaire. Si ce nouveau genre était adopté Je lui donnerais le nom de métencéphale ou opisthencéphale.
Premier article de M. J. Guérin sur la communication