‹ Recherches sur les difformités congénitalesChapitre 72 sur 102 · N. JOLY · texte numérisé non relu

N. JOLY

Réponse de M. J. Guérin a la quatrième lettre de M. Jolt SUR les classifications des monstres.

Nous venons de relire les trois lettres que Téminent professeur de Toulouse nous a Êiit l'honneur de nous adresser, ainsi que les réponses que nous y avons faites. Cette quatrième et dernière lettre complète les arguments que notre savant contradicteur avait à opposer aux trois propositions posées à Torigine de ce débat. Pour éviter à nos lecteurs la peine de rechercher en quoi les dernières observations de M. Joly ajoutent à celles qui les ont précédées, nous allons résumer sommairement la discussion : c'est le moyen de ne pas retomber dans des redites inutiles, et de renfermer la discussion dans ce qui n'aurait pas été suffisamment éclairci.

Nous avons posé en principe que les anomalies du corps humain ne sont pas susceptibles d'être classées suivant la méthode dite naturelle. Nous avons allégué contre cette possibilité : 1*" la différence radicale qu'il y a entre l'oi^ganisation d'ensemble, typique et fixe des espèces normales, et l'organisation mixte, occasionnelle, partielle et mobile des monstres ; S"" la possibilité de substituer à la méthode dite naturelle la méthode étiologique, la seule bonne, la seule logique, la seule véritablement scientifique et en rapport avec le progrès des idées; 3* la démonstration de cette possibilité par la mise en pratique immédiate de la méthode étiologique dans la classe des monstres encéphaliens.

Relativement au premier chef, notre savant contradicteur n'avait d'abord rien répondu, et nous avions pris son silence pour un acquiescement. Il y revient en citant quelques faits qui seraient, suivant lui, de nature à infirmer la généralité de notre proposition. Avant d'examiner ces faits, nous lui devons une remarque préalable propre à les renfermer d'avance dans le cadre des faits négatifs, qu'on appelle vulgairement des exceptions.

A l'appui de notre doctrine, qui considère les monstres comme le résultat d'une causalité partielle ^ locale ^ accidentelle ^ ne troublant et ne modifiant l'action des causes naturelles que dans un point, dans une fraction de Vorganismey nous avions cité de nombreux faits attestant ce caractère d'action mobile et contins gentCy en opposition avec la causalité qui crée, entretient et perpétue les espèces normales. M. Joly avait reconnu la réalité de ces faits et leur légitime interprétation. Mais voulant limiter la portée de cet acquiescement, il nous oppose de prétendus exemples de monstruosités dans lesquelles Faction perturbatrice aurait été si profonde et si générale qu'elle aurait substitué un type nouveau à un type ancien. Toute réserve faite à l'endroit de ces faits, nous répondrons d'abord que si notre doctrine est fondée dans sa généralité, c'est-à-dire s'il est vrai que les monstres ne sont, pour le plus grand nombre, que des accidents dans l'évolution des types normaux, il n'y aurait pas lieu de les assimiler à des espèces arrêtées dans leur développement, ou à des représentations de types correspondants de la série animale. Nous aurions pour nous la règle, M. Joly l'exception. Ce ne serait donc qu'exceptionnellement que l'école des deux Geoffroy, de Meckel, continuée par M. Joly, serait fondée à établir la classification naturelle des monstres.

Mais cette part, quelque réduite qu'elle soit, notre contradicteur a-t-il le droit de la réclamer? En d'autres termes, les faits qu'il cite, comme exceptions à notre règle, sont-ils des exemples de monstres résultant d'une cause générale, complètement, radicalement autre que la cause des types spécifiques, et réalisant des types opposés à ces derniers? C'est ce que nous allons voir.

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M. Joly cite d'abord les anides c dont la forme rappelle si bien » celle des rayonnes » ; il cite encore t les môles ou zoomyleSi qui » ne sont que des masses confuses^ am^orphesy composées seule- » ment de quelques éléments organiques (graisse^ poils^ dents) » bizarrement associés ». Et M. Joly de se demander si, dans ces cas, la cause de l'anomalie a été partielle^ locale; vraiment non. xMais au lieu de substituer un organisme anormal nouveau à l'organisme normal, la cause a tout simplement détruit Tune sans créer l'autre. Personne ne s'avisera de trouver un type spécifique quelconque dans une mole, dans un assemblage de graisse, de poils et de dents. Ce sont des débris, des témoignages d'une destruction, voilà tout. Portées à leur plus haut degré d'action, toutes ces causes en sont là, et leurs produits ne sont plus et ne sauraient plus être considérés comme des substitu-^ tions, mais des destructions. Tel est le sens des exceptions opposées par Si. Joly à la généralité de notre proposition. Attendoiia cependant. Notre savant contradicteur cite les épicomss c où un » sujet normalement conformé porte greffée sur le sommet de la » tète une autre tète accessoire, c'est-à-dire un individu presque » réduit à la région céphalique ». Et ceète coiffure lui suftîi pour conclure à une diversité de type, à une généralité d'organisation différente de l'organisation normale. En fait dé preuves, c'est se montrer vraiment peu difGcile. Pour la tératologie étiologique^ les monstres de cette catégorie consistent dans l'addition, la greffe d'une portion d'un autre être réduit à une fraction d'organisme, par le fait d'une cause qui a détruit tout l'être à l'exception de la région céphalique, fusionnée avec un être normal. Il n'y a là ni ensemble ni système, et encore moins régularité dans l'irrégularité. C'est tout simplement un degré moiaidi'e dans l'action de la cause qui, dans les moles, a détruit tout le système.

Dans l'impossibilité de citer des faits réels d'organisation enlîè^ rement autres que les organismes normaux, notre savknt contrse dicteur rappelle, comm^ ane croyance digne de respect, la théorie de nos maîtres vénérés, de Geoffroy, de Meckel, de M. Serres, la théorie des arrêts de développement. Comme formule propre à réunir provisoirement certains groupes de faits, et par le faiti.de

cette l'éunion, propre i frapper les esprits, la théorie des arrêts de développement a rendu des services. Mais elle a fait son temps. Dans sa conception générale, aussi bien que dans les faits qu'elle invoque, elle ne résiste plus à une discussion sérieuse, ^approfondie. M. Joly a beau revenir sur quelques ressemblances que présentent parfois certaines anomalies avec quelqftes particularités de rorganisme de certains animaux, le bec-de-lièvre par exemple. Ou bien ces ressemblances signifient ce qu'on a voulu y voir, c'est-à-dire la permanence d'une disposition transitoire, de la période évolutionnaire ou de la série animale, ou bien elles ne sont que des images grossières prêtant à des comparaisons vulgaires. Dans le premier cas, on serait autorisé à y voir le résultat d'un arrêt de développement : or cela n'est pas. M. Joly m c>onvîent> et le passage cité de notre illustre maître, M, Serres^ quelque spirituel qu'il soit, ne fait pas qu'à aucune époque d'un développement, la lèvre du tetus offine autre chose qu'une ressemblance grossière, extérieure, et purement apparente avec la lèvre d'un lièvre.

Est-ce i dire cependant qu'il ne peut y avoir des arrêts, des insuffisances, des retards de développement des parties? Comme l'entend l'école des Meckel et des Geoffroy, je dis hardiment non. 11 y a sans doute dans révolution des organes des faits d'insuffisance et même d'arrêt de développement ; mais il faut s'entendre sur les mots, quand les mêmes mots disent deux choses différentes. J'ai moi-même admis dans ma première réponse à M. Joly, et j'avais dès longtemps démontré que sous Tinfluenco d'un trouble nerveux, ou bien comme l'enseigne M. Serres, par le fait de l'absence d'une artère, certaines parties ne suivent pas le développement de certaines autres. Ainsi, un muscle atteint, chez le fœtus, de contracture, — qui n'est qu'une forme de la paralysie, — indépendamment du raccourcissement résultant du spasme, du plissement de ses fibres, subit, consécutivement, une nouvelle somme de brièveté résultant du ralentissement dans son évolution, d'une sorte d'arrêt de développement. C'est là un (ait général qui s'observe chez tous les sujets difformes, et surtout chez les monstres, comme un témoignage de la profonde atteinte des parties par le trouble de leur principal élément de vitalité ^ le système

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nerveux. Nous allons plus loin ; nous admettons que ce trouble, lorsqu'il a lieu dès les premiers linéaments de l'organisme, peut êti'e porté au point de frapper d'anéantissement, d'empêchement complet le développement de certaines parties, absence d'un os, d'un organe, d'un membre, etc.; l'agent régulateur a manqué, son suboAonné a manqué avec lui. Mai^ dans cet ordre de faits, ce n'est pas une phase de l'organisme qui a été frappée et a perpétué les caractères de cette phase, mais un accident dans l'évolution du type normal, lequel persiste jusque dans ses derniers restes, dans ses derniers tronçons. C'est ainsi que tous les degrés de l'anencéphalie jusqu'à Tacéphalie la plus complète, jusqu'aux derniers fragments, jusqu'au dernier vestige d*un organisme empêché ou détruit, représentent encore le type des organismes auxquels ils appartiennent. Les exceptions citées par M. Joly sont donc, comme nous l'avons dit plus haut, des résidus d'êtres détruits, ou des matériaux inertes dépourvus, comme les môles, de toute organisation.

Voilà, si nous ne nous trompons, la question des monstres considérés comme types d'ensemble réduite à sa plus simple expression, et nous osons le dire poussée dans ses derniers retranchements. Mais pour infirmer la doctrine générale qui ne veut voir dans les monstres que des accidents de la vie embryonnaire normale, M. Joly nous cite des cas particuliei*s difficiles ou même impossibles à expliquer par la rétraction musculaire ou une altération des centres nerveux. Notre réponse sera aussi courte que facile. La rétraction musculaire et l'altération des centres nerveux n'ont jamais été considérées par nous comme les seules et uniques causes de monstruosités ; ce sont des cas particuliers, des causes particulières dans l'étiologie générale des anomalies du corps humain. Elles existent, et leur existence est démontrée par des caractères qui leur sont propres, jusqu'où elles existent. On fait toutes réserves au profit d'autres causes, même des brides placentaires, à la condition que celles-ci comme celles-là s'affirment et se démontrent à leur tour par des caractères qui leur sont propres. À cette condition le champ est ouvert à toutes les causes, et leur limite ne s'arrête qu'à la limite des preuves de leur existence réelle et démontrée.

Je n'ai fait porter la discussion jusqu'ici que sur les anomalies des animaux supérieurs. Pour donner satisfaction à notre savant collègue, je devrais le suivre sur toutes les dépendances du terrain zoologique et même botanique qu'il a parcourues. Outre que les analogies tirées d'en bas et de loin sont toujours sujettes à caution, il est difficile de distinguer dans les organismes inférieurs ce qui appartient à Tessence de l'être, de ce qui n'en est qu*un accessoire. Je préfère examiner avec lui la valeur de ce qu'il appelle la fixité des monstres et la subordination de leurs caractères.

Il est de fait qu'un grand nombre d'anomalies se reproduisent avec les caractères des types décrits; il n'est pas moins avéré qu'on peut presque toujours distinguer les caractères dominateurs ou subordonnateurs des caractères subordonnés. Mais cette circonstance n'est d'aucune valeur comme preuve de la spécificité des moastres. Les causes, même les plus fortuites, n'agissent jamais que dans des conditions données, et ces conditions ne sont pas tellement variables qu'on ne puisse en fixer d'avance le nombre et circonscrire le champ de leurs oscillations. Il en est ainsi de tous les ordres de faits, des maladies par exemple. Ces dernières se reproduisent fréquemment avec des caractères connus et prévus, et parmi ces caractères il est souvent facile de distinguer ceux qui sont les générateurs des autres. L'anatomie, la physiologie et la pathologie offrent même à l'étude et à la détermination des monstres, des moyens d'éclairer cette détermination, qu*elles n'offrent pas au même degré à la science des êtres réguliers.

Enfin, comme dernier terme de comparaison et de rapprochement entre les monstres et les êtres réguliers, l'éminent professeur de Toulouse n'est pas loin de faire bon marché de la fixité des espèces naturelles, au profit de la mobilité des espèces monstres. C'est là une grosse et bien grosse question, qui suffirait à elle seule à défrayer un nouveau débat. Nous ne sommes pas loin d'admettre avec M. Joly que la fixité des types naturels n'est que relative. Dès longtemps nous avons admis avec nos illustres maîtres les Geoffroy, les précurseurs de la doctrine, une certaine mobilité de l'espèce, mais plus contingente que réelle.

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Par uiio contradiclion bizarre/qu'il n'est pas rare de rencoDli*er dans l'histoire des sciences, ce sont les fondateurs de cette doctrine eux-mêmes qui la répudient dans son application à la tératologie, là où elle est si fondée et si facile à démontrer. Air une coïncidence qu'on a pu remarquer, nous avons eu récemment à nous expliquer sur la différence des deux doctrines appliquées i l'étude et à la classification des maladies ; et pour légitimer la préférence que nous avons accordée, dans l'évolution des idées qui ont présidé à la Gazette médigaus, à l'étude étiologique sur l'étude nosologique, nous avons rappelé précisément la différence entre la zoologie morjdiolûgique et la zoologie morphogénique, et la prééminence de Tune sur Tautre. Plus conséquent avec nous-mème que les auteurs de la tératologie morphologique, nous considérons que la préférence accordée par eux à la loologie morphogénique aurait dû s'étendre à la tératologie, comme nous retendons nous-même à la pathologie, avec cette réserve toutefois que, pour la zoologie, la classification naturelle était une nécessiUQ, un progrès, tandis que pour la tératologie et la pathologie ce n'était qu'un pis-aller, qu'un provisoire nécessaire entre l'empirisme et la science des causes. Que ce provisoire ait été exécuté et réalisé avec autant d'intelligence que de talent par les deux Geoffroy, personne ne le conteste; qu'Isidore Geoffroy ait établi entre les espèces zoologiques et les pseudo-espèces tératologiques des rapprochements lumineux, nous sommes \f^ premier à le reconnaître ; mais que le caractère de ses classifications soit Tempirisme, que leurs inconvénients soient des rapprochements forcés, des séparations arbitraires, nous l'avons suflisamment démontré par les monstres encéphaliens. Ce partage équitable entre le bien et le mal, entre le vrai et le faux, une fois fait, nous soa^jnne^ invariableipent qonduit à maintenir nos conclusions.

Est-il besoin d'insister pour défendre nos deuxième et troisième propositions, à savoir : la possibilité de substituer à la méthode dite naturelle la méthode étiologique? Notre savant contradicteur n'a rien dit contre cette possibilité; il n'en a allégué que la difûcullé, Cette difficulté, nous le reconnaissons, est grande. Tout le monde peut faire plus q\x n^oins bien une descrip-

CHEZ LES MONSTRES, LE FGBTOS CT l.*ENFANT. 7t7

tion, mais il n'est pas donné à tout le monde de découvrir les causes. Il y a longtemps que le poète Ta dit :

Félix qui potuit renim eognoseere causas!

Mais jamais la difficulté des choses parfaites n'a passé pour un motif légitime de leur préférer les choses imparfaites. Et du moment que la supériorité des premières est démontrée, on d'est pas fondé à les repousser sous le prétexte qu'elles ne peuvent pas être entreprises par tout le monde. La méthode étiologique appliquée aux monstres est-elle meilleure, est-elle plus logique, est-elle plus scientifique que la méthode naturelle que j'appelle* rai empirique et symptomatique? De l'aveu même de M. Joly, cela ne peut pas faire l'objet d'un doute. Est-elle en rapport avec le progrès des idées? Ce n'est que par le fait d'une contradiction évidente entre ce que les Geoffroy enseignaient, et ce qu'ils ont maintenu pour la tératologie, qu'on pourrait le nier en leur nom. Finalement est-elle possible? Nous avons démontré cette possibilité par une application aux monstres encéphaliens. Que cette application ne soit pas encore sufTisamment réalisée, suffisamment épurée, suffisamment renfermée dans ses justes limites, c'est ce qu'il appartient à l'avenir de décider. Pour le moment, elle est formulée, et la voie frayée ne peut manquer d'appeler les esprits à la suivre et à la continuer.

Nous avons laissé de côté, dans celte dernière réponse, une foule de faits, d'aperçus, de rapprochements, souvent ingénieux, semés à profusion par l'éminent professeur de Toulouse dans sa quatrième et dernière lettre. Mais ces artifices de notre contradicteur, qui témoignent de sa part autant d'art que de science, sont plus propres à éblouir qu'à convaincre : nous avons cherché à nous soustraire à ce miroitement, bien capable d'égarer ceux qui n'y prendraient pas garde. Réduire les questions à leurs principes, les dégager de ce qui tend à les compliquer et les obscurcir, telle a été notre prétention, tel a été notre rôle. Mais si dans cette réduction nous avions pu diminuer en quoi que ce soit la valeur de notre contradicteur, l'étendue de sa science, l'élévation de son esprit, la profondeur de ses vues, nous aurions

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manqué notre but principal. Non seulement nous honorons le représentant né de nos illustres maîtres, qui ont été nos amis communs, mais nous lui rendons volontiers ce témoignage, que jamais nous n^avons rencontré, dans notre longue carrière de polémiste, un contradicteur plus digne, plus loyal, nous ajouterons même d'un esprit plus sûr et plus élevé ; convaincu que la dissidence qui a fait Tobjet de ce débat ne saurait rien diminuer aux yeux du lecteur de cette justice rendue à notre éminent interlocuteur.

Tel est au moins le résultat et la conclusion d'un débat que nous sommes heureux d'avoir accepté, sans autre prétention que celle d*avoir travaillé en commun à Télucidation de questions qui ont préoccupé nos illustres devanciers, et qui préoccuperont encore nos successeurs.

Avertissement. — Plan de Fouvrage. Deux parties : partie didactique et clinique , partie philosophique. Histoire des monstres et des difformités ; méthodes scientifiques 5

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