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Recherches sur les diphthongues de la langue française

Un parlait latin dans le pays des Gaulois; cela ne saurait point être révoqué en doute: les Bénédictins nous ont accablés de trop de citations qui le prouvent *). Les Gaulea^ubjuguées, civilisées à la romaine, avaient des écoles pour renseignement des lettres grecques et latines, et ont vu naître plus d'un homme distingué dans le monde romain. Mais est-ce que cela prouve que ces écoles, ces gens du barreau, ces poètes aient eu le pouvoir d'exterminer les anciennes langues du pays? Nous ne rimaginons pas. Les classes riches ^) se font, quand leur patrie tombe sous une domination étrangère, plus facilement qu'on ne le croirait, les complices des vainqueurs. Elles tiennent trop à leur position, à leur autorité sur leurs compatriotes, pour qu'elles sacrifient à la conservation de leur nationalité ce que l'obligeance envers les conquérants peut faire gagner. Aussi n'arrive-t-il que rarement que le patriotisme et la vénération pour ce qui a reçu la consécration des âges, aient chez elles assez de force pour résister en même temps à la supériorité intellectuelle et à la supériorité matérielle des vainqueurs. Mais aussi sont elles, relativement au profond courant de la nationalité, comme l'écume qui se meut sur la surface du fleuve. Elle tient de ce qui est audessous d'elle, et elle y tient. Mais pas trop fortement: un coup de vent, et l'écume est enlevée; tandisque le gros du

*) Ces recherches, qtii, que je sache, sont toujoars ce qu'il y a de meilleur sur cette matière, se trouvent réunies dans l'advertisscment à la tête du Vn.-me vol. de l'Hist Litt. de la France.

') Et dans l'ancien monde, où le cu^de-sac de l'éducation était bien autrement étroit que dans le nôtre, elles seules pouvaient profiter des bienfaits de l'instruction.

courant poursuit son cours sans que la perte l'agite le moins du inonde. — L'histoire est là pour 1^ prouver.

Et c'est ainsi dans le gros, du.pçuple que se trouve le noeud vital de la nationalité. C'est 1^ où se conservent les vieilles coutumes, les traditions que se lèguent les générations les unes aux autres. On n'y a pas la politesse du citadin, on n'y sait pas enfiler un discours aussi bien que l'homme qui a suivi les cours du rhéteur; mais, çn échange, on est soi, on est le fils d'un peuple et non pas un mannequin enveloppé de lambeaux étrangers. — Et les belles choses que l'ignorance et l'isolement! dira-t-on sans doute. Eh bien, il y a eu des temps où ces belles choses-là ont été la sauvegarde des nationalités, et l'ont été avec plus de succès que ne l'est aujourd'hui le "principe des nationalités.''

L'aigle romain avait étreint dans ses serres le pays entre le Rhin et les Pyrénées, entre la Manche et la Méditerranée. Les roitelets des chênaies sombres et mystérieuses des druides avaient cherché à qui mieux mieux à s'approprier son cri aigu; et ils y avaient réussi. Comme la pluie qui, suintant Se couche en couche, descend de la surface vers l'intérieur de la terre jusqu'à ce que tout passage ultérieur soit coupé par l'imperméabilité des roches; ainsi la langue des Romains, rayonnant vers les frontières de l'empire, descendait peu à peu des sommets de la société dans les humbles vallées du peuple pour en venir aux prises avec la nationalité, et succomber plus ou moins complètement selon les forces de ses adversaires. — Malheureusement,^ l'ethnographie nous laisse là, dès que nous lui demandons les causes qui ont produit la diversité du français d'avec les autres idiomes novo-latins. Néanmoins, quelques données historiques, tout incomplètes et maigres qu' elles soient, nous pojtent à croire que, pour les trouver, il faut remonter plus haut qu' à l'établissement des Franks sur le territoire gaulois 0* Ceux-ci ont donné leur nom à la langue, comme ils

^) n y a un an que j'ai tâché, dans une leçon de concours faite à cette université, de prouver que^a différence des voyelles françaises d'avec ceUes des autres langues novo-latines doive être attribuée à Tinflaencedes

Tont donné au pays. Ils étaient les maîtres, et il est trèsnaturel que, la langue des anciens propriétaires ayant cessé d'être parlée, ils l'imposassent à l'un et à l'autre. Mais celle-là n'était pas la leur. Notre langue, a dit le grand historien Atigustin Thierry, est la langue de la roture; et il a dit vrai. Mais le Frank n'était pas le roturier, au moins dans les premiers siècles de la conquête. Le roturier, le serf de la glèbe, le pauvre manoeuvre, ces gens-là étaient tous descendants des Belges, qui, à l'arrivée de César dans les Gaules, étaient les maîtres du nord de la France actuelle. A l'en croire, ils étaient les plus braves de tous les Gaulois. Et c'est là peut-être une des raisons pourquoi des Germains ont voulu y voir des parents. Mais c'est en pure perte que l'on a dépensé son érudition pour le prouver. Depuis qu*bn a trouvé des fragments d'écrits en belge *), il faut reconnaître que les Belges étaient Celtes du plus pure sang; par rapport à leur position ethnographique se plaçant auprès des Celtes de l'Irlande. Mais les fragments mentionnés prouvent plus que cela; à savoir que leur langue était encore parlée au 8:me, peut-être même au 9:me siècle de nôtre ère. La ténacité des Celtes ne se démentit pas ! — Maintenant, est-ce

lois vocales celtiques. Quelques-uns ont traité cette idée de bévue, et des amis m'ont tout de bon demandé si j'y tenais encore. Je me sens donc tenu de la déclaration que j'y tiens toujours, et que j'y tiendrai jusqu' à ce que j'^ie été convaincu de la fausseté de cette idée. J'y tiens d'autant plus que je viens de découvrir qu'eUe a d'autres défenseurs que moi; bien que, que je sache, je soie le seul qui aie essayé de la développer en détail. — Voici ce qu'en pense un des plus éminents connaisseurs du

vieux-français: ■ "l'on peut dire que le français est, au fond, du latin

prononcé par des Celtes. On arrive à confirmer ce point de vue quand on fait entrer dans la comparaison les caractères de quelques-uns des dia- ' lectes celtiques encore existants." lAttré, Histoire de la Langue Française, I. p. 263. — Si tant est que les circonstances me permettent de mener mon travail à la fin que je me suis proposée, je suis persuadé que M. lAttré lui accordera un jugement plus favorable que celui qu' a porté sur ma leçon de concours un de mes juges de l'année passée: "att den icke torde bdra ArânkSnnas allt vârde.**

*) V. Zeitschriffc fUr Deutsches Alterthum, herausgegeben von Moriz Haupt, 4. p. 567.

bien un accident fortuit que lé territoire où s'est formé le français coïncide, ou peu s'en faut, avec le pays des Belges? Il est vrai que, plus tard, ce fut là que s'établirent les Franks. Mais ces peuplades parlaient toujours leur langue à elles, un dialecte du vieux haut-allemand, quand, parmi leur sujets d'origine gauloise, la langue d'oïl déjà depuis longtemps était en usage. C'est là le même phénomène qui se répète, plus tard, en Angleterre. — Le frank ne s'était pas, des siècles durant, frotté à la langue des vaincus sans s'en sentir. Nous lisons dans Einhard que, du temps de Charlemagne, les Franks appelèrent certains vents des noms latins, tout en retenant pour d'autres l'ancienne dénomination franque. Il en fut de même des mois de l'année. Charlemagne, en bon Allemand, corrigea cet inconvénient, en imposant des noms teutoniques aux uns et aux autres. Soit que ce fût par suite du zèle puriste de Charlemagne, ou bien pour d'autres causes, on parla frank encore vers la fin du9:me sièclo; si tant est que la chanson qui glorifie la victoire remportée par Louis III à Saucourt sur les pirates scandinaviques ait "été composée en France; et à vrai dire nous ne voyons pas de raison de le révoquer en doute *).

Nous disions tout à l'heure que la langue d'oïl avait pris cours pendant que le frank était encore en pleine vigueur. A quelle époque faut-il donc remonter pour en surprendre les premiers bégayements? — Un savant, dont l'esprit, la sagacité et les vastes connaissances excitent notre admiration, mais que nous serons souvent obligés à critiquer, et que nous ne critiquerons jamais qu'un genou en terre — M. Génin, cherche ^) à prouver que cette langue est de beaucoup antérieur au règne de Charlemagne. Pour soutenir sa thèse, il allègue quantité de noms propres de localités, tirés de vieux documents, dont les formes, à la vérité, semblent concluantes pour son existence dès le 8:me siècle, dès le 7:me peut-être. Cependant, comme nous ne savons le plus

*) Cf. Geschichte der Deutschen Litteratur von Wiîheîm Waàkernagely p. 67.

') y. l'introduction à sa belle édition de la Chanson de Roi., ch. 3.

souvent quelles étaient les formes primitives de ces mots-là, ils ne sont, pour la tâche que nous avons entreprise, que d'une valeur subordonnée, cette tâche ne commençant que là où nous rencontrons des vocables qui nous sont connus dans les langues auxquelles ils appartenaient avant que de venir s'incorporer au français. — Jetons maintenant un coup d'oeil rapide sur les monuments les plus vieux de cette langue-là! Si nous étions d'accord avec la plupart des auteurs à l'égard des serments célèbres des fils de Louis-le-Débonnaire, nous éviterions d'en parler, car nous nous sentons une* certaine répugnance à parler d'une chose déjà tant de fois ruminée *). Nous dirons donc qu'il n'a rien d'étonnant qu'on ait longtemps reconnu à ce monument intéressant une plus haute autorité .pour le vieux français qu'il ne mérite. En effet, n'a-t-on pas, en Allemagne, pendant près d'un siècle, été les dupes d'un greifier de la ville deGoslar, lequel greffier avait eu la malencontreuse idée de forger des formules de prières en vieux-saxon? N'a-t-on pas, en Ecosse, au commencement de notre siècle, adjugé aux Lothians des ouvrages qu' aujourd'hui on peut en sûreté de conscience assigner à des auteurs qui ont demeuré aux environs de Londres? — Il n'est que depuis le temps qu'on a pris l'étude des dialectes du moyen-âge au sérieux, et qu'on a cherché et trouvé des termes de comparaison pour déterminer la position relative de ces dialectes entre eux, que l'on est parvenu à apprécier la valeur intrinsèque de leurs monuments littéraires, et à faire subir à ceux-ci l'examen d'une critique rigoureuse. Et quand les moyens de la critique viennent à manquer, qu' aucun terme de comparaison ne se présente, et qu'on ne possède pas^même la preuve que tel ou tel manuscrit doive sa naissance à tel ou tel homme, ou à tel ou tel endroit — quelle est l'autorité de ce manuscrit? — Combien est mal assurée la position de la rédaction dite française des Serments comparée à celle de la rédaction allemande! Ici, on

>) Lorsque ce qui concerne les Serments était déjà écrit, je reçus L'Histoire de la Langue Française par M. lAUréy et ce Ait à ma plus grande satisfaction que je me trouvai d'accord avec cette autorité émi nente. V. H. p. 284.

ne vient pas seul; c'est tout un cortège de vénérables vieillards qui, descendant le fleuve du temps sans périr dans des ondes si fameuses par le malheur qu'elles portent même au plus bardi navigateur, viennent, l'air grave et mélancolique, nous dire un pax vobiscum de la part des générations qui ont vu tomber les images des dieux du panthéon germanique. Parmi tous ces compagnons de voyage de haute taille, notre poucette de serment est obligée à se hausser sur la pointe des pieds pour qu'on la voie. — Et là, en France, son frère jumeau a marché seul; peut-être, le pauvre, a-t-il même été dépouillé! — De la chronique de Nithart, où ont été conservées les deux rédactions des Serments, on ne connaît qu'un seul manuscrit, qui se trouve à la bibliothèque du Vatican. C'est grand dommage; car qui a jamais vu deux manuscrits du moyen-âge qui s'accordassent mot pour mot? Duméril pense ^) que le copiste y a introduit de grandes altérations; et quelle garantie avons nous que ce copiste fût un Français? — D'autre part, nous croyons avec M. Chevallet^) que la rédaction primitive était dans la langue du nord de la France, et non pas dans celle du Midi. Mais comment imaginerait-on que le français, déjà âgé de plusieurs siècles, ne fût pas parvenu, vers le milieu du 9:me siècle, à effectuer plus d'altérations dans les formes latines? Gomment saurait-on prouver que le langage des serments de Strasbourg et celui de la cantilène en rkonneur de Ste. Ëulalie se tiennent par filiation directe? Voilà aussi pourquoi Augustin Thierry j ce savant d'une intuition si extraordinaire en tout ce qui avait du rapport avec le moyen-âge, et dont la vue corporelle ne paraît s'être éteinte que pour que son âme vît plus clair dans les vapeurs épaisses qui se dégagent de l'Europe en fermentation, — ne reconnaît pas le texte en question pour vieux-français, mais l'attribue au dialecte du Midi. Cependant, nous souscrivons de grand coeur au raisonnement de Chevallet, lors même qu'il dit: "que les Ser* ments doivent être attribués à l'italien, à l'espagnol on au

£S8. Philos. 9ar la Form. de la Langae Fr. p. 397. ^) Orig. et Form. de la L. Franc. I. p. 78.

portugais avec plus de raison qu'on ne peut les attribuer à la langue d'oc;" mais nous n'y souscrivons plus lorsqu'il prétend qu'ils sont français, et que la cantilène de Ste. Eulalie tient le milieu entre les Serments et les lois de Guillaumele-Conquérant. Nous voyons très-bien la parenté étroite des deux derniers de ces textes, mais entre les Serments et ladite Cantilène nous ne voyons qu'une ressemblance qu'a produite une origine commune. Comment se serait-il pu que le français, à partir de 842 de notre ère, eût fait des pas tellement rapides? Est-ce qu'il aurait tout d'un coup changé de génie, abandonné la route qu'il avait suivie jusque là, et en pris une autre? Ce n'est pas là la marche des langues dans leur développement. L'anglais moderne a-t-il pour jour de naissance la journée de Hastings? Non. Le germe de la décomposition de l'anglo-saxon avait poussé longtemps auparavant, et la conquête normande n'a fait qu'en accélérer l'accroissement. Comparez une des traductions d'Alfred-le- Grand avec le Brut de Layamon ou l'Ormulum, et, quoique ces manuscrits soient séparés par un intervalle de plus de 300 ans, vous ne trouverez à peine entre eux de plus grandes différences qu' entre les Serments et la Cantilène. Et notez bien qu'entre l'époque d'Alfred et celle de Layamon tombe la conquête normande; tandisqu' en France nous ne voyons pas de cause historique qui eût pu produire la marche de développement accélérée que demande l'explication des diversités du langage des Serments d'avec celui de la Cantilène, selon les paléographes ne séparés que d'une soixantaine d'années.

Ainsi donc, la cantilène en l'honneur de Ste. Eulalie et le Fragment de Valenciennes sont les premiers échantillons de la langue d'oïl que nous possédions. C'est là notre opinion, et nous croyons qu'elle est partagée par chacun qui ne ferme pas les yeux exprès pour ne pas le voir. En effet, le premier coup d'oeil suffit pour nous convaincre; tant ces monuments portent le cachet de leur origine. Quelque grands qu'aient été les efforts qu'ont faits les écrivains, ou les copistes, afin de se rapprocher des formes latines, cela n'empêche pas qu'on n'y voie déjà percer tout ce qui, plus tard,

earactérisera le français. Aussi aurons nous plus d'une fois à les citer dans nos recherches. Il en sera de même des lois de Guillaume-le-Conquérant, lesquelles, bien qu'elles aient été publiées en Angleterre, ne sont pas pour cela moins françaises. — Que s'il est vrai qu'une période considérablement plus longue que celle qui se trouve entre les Serments et la Cantilène se soit écoulée entre l'exécution de cette dernière et celle des Lois; et s'il est vrai aussi que, pendant la première période, le français se soit trouvé dans un tel état de fermentation qu'au bout de quelques vingtaines d'années la langue de la Cantilène sortît de la langue des Serments; nous avons beau y regarder, nous ne comprenons pas pourquoi celle-là ne diffère pas plus de celle des Lois que deux manuscrits du 13:me ou du 14:me siècle ne diffèrent entre eux.

Que dire, si, malgré tout ce que nous venons d'alléguer, les Serments ont été rédigés au nord de la Loire — ? Nous n'y répugnons pas; — voici ce que nous repondrons à une telle question! Le français, tel que nous le connaissons aujourd'hui, n'a pas été créé d'un seul jet. Loin de là: aucune langue européenne de formation secondaire (si cette expression nous est permise) n'a été mise au monde avec plus de difficultés. Nous ne pouvons apercevoir où le latin débouche dans le français; ils se tiennent l'un et l'autre, mais nous inférons la parenté plutôt que nous ne la voyons, historiquement parlant. On dirait un de ces fleuves qui se perdent sous la surface de la terre, et qui, se montrant de nouveau au jour, ont changé de couleur, parcequ'ils se sont chargés, dans leur cours souterrain, de matières étrangères. S'il nous est permis de poursuivre cette image, nous dirons que le fleuve se partage, au sortir, en une infinité de ruisseaux, dont chacun, différemment coloré selon la diversité des éléments qu'il % trouvés et ramassés dans son trajet, coule, des siècles durant, presque sans communiquer avec ses voisins. Ces ruisseaux, nous les appelons dialectes. Quand même nous n'aurions pas la preuve de leur existence dans la langue d'oïl, nous serions autorisés à y conclure à priori. Celui qui a été élevé à la campagne, et qui a l'o-

reille ouverte pour les finesses de son parler, sait combien varient les dialectes (nous haïssons le mot patois) de paroisse en paroisse. Si cela se fait remarquer encore à Theure qu'il est dans des pays où l'instruction des populations de la campagne tend à faire disparaître les nuances dialectiques; de combien cela n'a-t-il pas dû être plus grand au moyen-âge, ' lorsque les "vilains" étaient complètement privés de toute espèce d'instruction? Les mêmes causes qui déterminèrent la décomposition de la langue primitive de chaque famille linguistique, n'ont jamais cessé de travailler à la division ultérieure des langues qui durent leur origine à cette première scission. Sous les tentes des fils, séparés par le temps et les lieux, on ne parla point comme on avait parlé sous la tente du père, et, après un certain laps de temps, leurs descendants ne se comprirent plus. Ce qui, sur une grande échelle, a eu lieu dans la famille indo-européenne, cela a de même, mais en des dimensions infiniment plus étroites, eu lieu dans toute langue qui, sans être appuyée sur une littérature florissante, a pris un peu d'étendue. A tout prendre, le latin n'était que le parler d'une ville, et, quelque grandiose qu'en fût la littérature, il ne posséda point les moyens de se faire langue littéraire de la nature de celles que le monde moderne a su créer à l'aide de l'imprimerie. Grâce à la littérature, descendue des étages supérieurs de la société; grâce au commerce facilité entre les pays et les provinces de chaque pays, les différences disparaissent dans l'uniformité. En stéréotypant les langues de même que les livres, en anéantissant les tendances au morcellement, l'imprimerie a, pour ainsi dire, renversé le procédé linguistique. Combien il en était autrement dans les Gaules lors de la formation de la langue d'oïl! Rien qui tendît vers l'unité, et, partant, rien qui s'opposât à la disposition inhérente au langage à se partager en dialectes. Il ne faut donc pas s'étonner, si, dès que les sources de la littérature française commencent à couler plus abondamment, nous y trouvons une foule de dialectes. Cela est dans son ordre; maiç il est aussi dans son ordre que ces dialectes, au fur et à mesure qu'ils s'éloignent des frontières du nord, se rapprochent des

formes méridioDales, et qu'à un certain point ils n'appartiennent ni au parler du nord, ni à celui du midi, mais à tous les deux. Cela est le cas où se trouve la rédaction dite française des Serments. Il y a dans ces textes des mots à la forme française. Nous n'avons pas besoin d'insister làdessus: Chevallet l'a très-bien prouvé. Mais ces formes-là sont en petit nombre, et ne constituent point le caractère général des textes. Au contraire, la plupart des formes sont telles que l'on ne saurait les assigner à la langue d'oïl sans y faire violence, et sans supposer à la dernière une marche de développement tellement rapide qu'on n'en trouverait nulle part d'analogue, à moins qu'on ne le cherchât chez certaines tribus de l'Afrique centrale, lesquelles, au dire des voyageurs, changent de langue tous les trente ans. — De fait, la construction de la latinité était non seulement délabrée; si elle n'était pas jetée par terre tout à fait, le cément en était dissous, les pierres sans adhésion, et le vent des influences étrangères soufflait à travers les crévices. Il soufflait de tous les coins du ciel, mais la force n'en était pas la même partout. Voilà pourquoi les débris du latin ont revêtu tant de formes. Il en est ainsi des noms, des pronoms, mais avant tout des verbes. On dirait presque qu'on eût perdu de vue le verbe comme un tout. Chaque temps, pour ne pas dire chaque personne, mène une vie indépendante, subissant des modifications, des changements de voyelles et de consonnes. Rien de plus irrégulier, de plus complètement brisé dans tous les joints que la conjugaison. H est impossible de dire que tel verbe appartienne à telle ou telle conjugaison, car il prend 'peut-être l'infinitif à l'une, le passé défini à l'autre, tandisque deux autres prototypes latins servent à former le présent et l'imparfait. De même, si nous regardons les pronoms, quelle foule de formes n'en trouvons nous pas! On remplirait des pages entières rien qu'à les énumérer. Et ce sont des formes dont on n'est pas quitte pour les déclarer des fautes de' copiste. Quand même on ne saurait, d'après les lois communes du langage, en ex>pliquer la production, la fréquence en est trop grande pour qu'il soit permis de voir de l'uniformité là où se présente

une diversité infinie. — Que si Ton veut connaître du français autre choi^e que l'habit brodé et étroit que les Précieuses et les grands écrivains du 17:me siècle lui ont fait endosser, il faut se tourner du côté du moyen-âge et tâcher de saisir ce Protée bigarré et changeant, qui seul tient la clef d'une foule de phénomènes qu'on observe dans le français moderne, lesquels, si nous négligeons l'étude du vieux-français, resteront à tout jamais inexpliqués et inexpliquables.

Mais, malgré cette diversité, le génie du français y est partout. Voilà pourquoi, dans la suite de nos recherches, nous ferons peu de cas du lieu de naissance des documents que nous citerons. Que telle forme soit du bourguignon, du champenois, du normand, du tourangeau, tout cela nous sera bien indifférent, pourvu qu'elle soit française, et qu'elle contribue à éclaircir tel ou tel phénomène du français moderne. Ce procédé, il est vrai, peut paraître insuffisamment justifié aux yeux des lecteurs qui ne connaissent que le français d'aujourd'hui. Mais ceux qui ont assez étudié cette langue dans la littérature du moyen-âge pour comprendre qu'en ces matières, comme ailleurs, il faut connaître une chose avant d'en porter son jugement, admettront sans difficulté que je suis dans mon plein droit de le faire. En eflfet, bien que le dialecte de l'Ile de France ait servi de fondements au français littéraire, il n'est guère un seul des autres directes qui n'y ait pas fait passer quelque chose de son propre; car le centre de la formation du français était justement le point où ils se rencontraient tous. Cette pénétration réciproque des dialectes ne s'est pas faite par la seule voie de la communication orale. Dans le moyen-âge, la séparation du langage en parler superfin, à l'usage du beau monde, et en patois grossiers, à l'usage du petit, n'existait pas. Chacun parlait le dialecte de son pays, et celui qui voulait composer un livre ne choisissait pas pour son ouvrage d'autre dialecte que son parler journalier. Je n'ai pas lu dans les livres français du moyen-âge, comme dans certains anglais de la même époque, qu'on les eût traduits d'un dialecte en un autre; mais je suis persuadé que chaque copiste altérait le dialecte des manuscrits qu'il avait à transcrire de manière

à se rapprocher de celui qui était le sien propre *). Mais il est clair que, le copiste ne pouvant effacer tous les idiotismes d'un manuscrit, ceux-là passèrent d'un dialecte dans un autre, et de cette manière étendirent leur domaine. 'Ainsi, nous concevons sans difficulté que des formes qui, à proprement parler, apartiennent à un certain dialecte peuvent se faire voir dans un autre. — Cela nous porte tout droit à nous demander comment il en est de' ce que l'on appelle la licence des poètes vieux-français — question qui pour nous est d'une importance capitale.

S'il plaît au '^gracieux" Capitaine Duncan de Knockdunder de dire nevoy pour nephew, cela est sans le moindre doute une faute de prononciation assez grave tant que cette prononciation sera restreinte à lui seul. Mais s'il la fait passor à tout le monde, elle cesse de l'être. Voilà une réflexion que je fis une fois en lisant le Coeur du Midlothian; — et je l'ai faite encore une fois, en étudiant les livres vieuxfrançais. En effet, qu'est-ce que c'est que la licence des poètes vieux-français? Génin écrit ainsi: "les portes ne se bornaient pas à modifier les finales pour le besoin de la rime: ils resserraient- les mots dans le corps du vers, sous prétexte des exigences de la mesure. Ainsi la langue française, encore molle et ductile, a été par eux façonnée, pétrie en diverses façons sous les yeux du peuple, qui choississait et retenait ce qui lui plaisait le mieux" ^). Franchement, si Génin n'a pris cette tirade sous son bonnet, nous ne savons pas où il l'aura trouvée. Mais c'est que sa sagacité, préoccupée - d'une fausse idée, s'est égarée. Pour conjurer le spectre qu'il a devant les yeux sous la forme du livre de Fallût sur les dialectes du vieux-français, il en évoque un

*) C'est ce que dit tout naïvement le titre du Roman de Rou (éd. 1531) de son texte:

Qui a esté nouvellement ♦

Corrige suffisamment Et cotte bien a l'avantaige Comme on voit en ehascune page.

^) Des Variations du Langage Franc. — p. 245.

là

autre qu'il dépeint avec les plus vives couleurs, et appelle licence poétique. Quant à nous, nous ne croyons pas à cette fameuse licence, et pour cause. Mais avant d'entrer eu matière, qu'on nous permette d'introduire ce que nous allons dire par un exemple pris tout près de nous. Demandez à quelques paysans de différentes contrées de notre province leur manière de prononcer le mot sten (pierre), et vous en trouverez quatre. Celui-ci, qui veut trancher du citadin, le fera sonner comme nous autres gens instruits, mais les autres prononceront: stain, stein, stoin. Supposé que le suédois littéraire n'existe pas, il est évident que l'écrivain, s'il n'a pas de prédilection particulière pour une seule, pourra employer toutes ces formes. Eh bien, selon moi, c'est justement ce phénomène qui a eu lieu dans le vieux-français, et j'ai forcément été amené à cette conclusion. Que qui que ce soit qui connaisse ce que renferme le mot: dialectes, lise une seule page d'une chanson de geste, et je suis persuadé qu'il partagera mon opinion sur l'existence réelle et simultanée de totites les formes qu'il y rencontre. J'en pourrais citer une infinité, dont je saurais aussi facilement prouver la légitimité, , mais, pour ne pas tomber en des répétitions inutiles, je trouve plus commode de le remettre à plus tard. — Que si les mêmes irrégularités ne se retrouvent point chez les prosateurs — ? A dire vrai, je n'en ai lu que trèspeu; mais je n'ai jamais observé que les irrégularités y fussent moindres, ni que les régularités y fussent plus grandes. — Ainsi, je crois que, pendant le moyen-âge, les dialectes français (strictement parlant, il n'y avait pas de français) étaient tout pleins de formes variantes; et que les écrivains, surtout les poètes, n'ont fait qu'en tirer parti suivant leurs besoins.

Cette richesse se perdait en proportion du développement du langage littéraire. Elle s'est perdue, au désespoir des poètes des derniers siècles, de même que les lois qui une fois présidèrent à la fondation primitive du français. A l'époque de Louis XIV, le langage littéraire avait déjà revêtu ses formes actuelles, et, abandonnant au peuple d'appliquer les règles qui devaient gouverner la transformation

des mots étrangers en français, il se surchargeait de plus en plus d'une foule de mots grecs et latins, dont les formes barbares ne contribuent que très-peu à rehausser la beauté de sa construction.

De fait, les lois dont nous parlons étaient tombées en dé^étude chez les instruits. Les "petits marquis" qui se faisaient des gorges chaudes du parler de Pierre et de Jeanne de la comédie, étaient bien loin de rêver que les paysans de Molière parlaient mieux français qu'eux et tout ce qu'il y avait de Précieux et, de Précieuses.

Diphtlioiigues françaises.

Jues langues des peuples de souche arienne montrent dans* leurs voyelles une richesse qui est grande en proportion de Fantiquité plus ou moins réculée qui nous en a légué des monuments. Combien est grande à cet «égard la richesse du grec classique, du gothique, du vieil-allemand, pour ne pas parler des dialectes les plus anciens de l'Inde! Mais le temps n'épargne pas plus les langues que les autres oeuvres de rhomme. On dirait presque qu'elles s'usassent à force d'être usitées. Comme si l'on y trouvait des outils trop lourds à manier, on en retranche constamment tout ce qui paraît superflu, ce dont on croit pouvoir se passer, et les langues finissent par rester pitoyablement démontées. L'indigence à laquelle elles arrivent par suite de leur désorganisation, n'est pas la même pour toutes; elle varie selon la violence des influences auxquelles elles sont expoisées, influences que du rest^ la science ne sait apprécier que très-imparfaitement. Voilà le grec, qui déjà dans les premiers siècles de notre ère commençait à perdre sa richesse de voyelles, comme il est pauvre maintenant qu'il n'a presque que le seul i pour exprimer toutes les voyelles simples et composées de son aïeule! Il paraît que, dans le latin, le principe destructeur des voyelles se soit introduit de très-bonne heure. En effet, pliant au causes qui partout déterminent la production de voyelles composées, le latin avait développé les mêmes diphthongues que nous rencontrons dans les autres langues de même origine. I et U, en se renforçant, s'étaient transformés en ai et au, et ces diphthongues, par l'affaiblissement de leur a, en avaient donné naissance à d'autres. Mais dès que les monuments nous permettent de suivre la marche du

latin d'assez près, nous trouvons les diphthongues aller se perdant. On continuait d'en faire usage, particulièrement dans des inscriptions auxquelles on Voulait donner un certain air d'antiquité, comme dans les dédicaces sacrés, longtemps après qu'elles avaient cessé pour la prononciation d'en avoir le caractère. Mais longtemps avant que le latin eût cessé d'être une langue vivante, on les avait abandonnées même dans l'écriture. La plus vivace fut au. Mais elle avait cependant pris le son o d'aussi bonne heure que l'empereur Vespasien, à l'aide de la double manière de la prononcer, put se moquer d'un de ses grands dignitaires qui avait voulu lui faire un sermon sur le texte de sa prononciation de bas étage. — Nous nous permettons de transcrire du livre de Corssen *) ce tableau du sort des diphthongues latines :

au devient n îî

ou 5 îî

ai ae e e . i ,

01 oe II e e . i

e ei e . i

Ainsi donc, dans l'héritage du latin que recueillit la populalion au nord de la Loire, il ne se trouvait, strictement parlant, au6une diphthongue. Celles qu'on rencontre dans la langue d'oïl sont toutes du cru du pays. Il est très-curieux de voir comment, à la suite de ce développement de diphthongues, les mots français se rapprochent de nouveau des formes du vieux-latin. Voilà l'ancienne forme eire (Corssen I. 208) que nous renéontroùs souvent dans les chansons de geste employée substantivement:

De sun afere cunseil prent

Sun eire li mustre brevement. M. de P. L pag. 446. Nous citerons encore quoi (Corse, L p. 201), changé, dans le latin classique, en qui, et reprenant sa forme primitive dans la langue d'oïl. La preuve qu'il en est ainsi se trouve dans

tîber Aussprache, Vokalismus xmd Be.tonung der Lateinischen Spracbe. L pag. 231.

ce f^t que quoi, ^) encore au 16:me siècle, fut employé pour tous les trois genres indistinctement:

The man in whom I did put ail my trust: l'homme en Quoy je mettoye tout ma fiance. — Quand la terre sur quoy vous habitez. Pàlsgrave, p. 353, Citons aussi:

Et les maintiens et les gens corps #

De celles de quoy li recors.

Si lor est el corps empraintes Ch. Couc. v. 1907. Dans nos citations des auteurs vieux-français, on trouvera souvent r occasion de faire des rapprochements de même nature.

Pour former le français, il fallut commencer par la désorganisation complète du latin, ou plutôt mener à fin celle qui y avait commçpcé longtemps avant la chute définitive de l'empire occidental. On employa les fragments de cette langue pour plâtrer, tant bien que mal, une nouvelle, et l'on y travailla de son mieux. Mais cela n'empêche point que la régularité, au moins dans le sens que nous autres linguistes attachons à ce mot, n'y soit jamais rentrée. Et c'est bien naturel. Les traditions de la langue-mère s'étaient perdues, et il paraît que, ces traditions une fois perdues, les langues ne les retrouvent plus. On a prétendu que la langue d'oïl y a tenu plus fortement que les autres langues romanes;, et l'on a, p. ex., voulu prouver que les déclinaisons latines, bien que délabrées, s'y sont conservées presque pendant tout le moyen-âge. Nous reconnaissons volontiers la manière ingénieuse dont le dernier défenseur de ' cette idée, M. Littréj SL fait son plaidoyer ^); mais nous ne saurions, lui d<|nner gain

^) Je ne veux nuUement nier que cette forme ne puisse devoir sa naissance an datif ou au génit. latins; mai» il me paraît, vu les analogies, tout aussi vraisemblable qu'elle soit due à la diphtongaison d'une de ces formes en $y dont le changement d' i en e, d' ae en e, et le retranchement des 'consonnes finales, ont produit un assez grand nombre. — Utié forme avec e pour o serait décisive. On en trouve avec u, mais cela n'est pas une preuve qu'eUe dérive du dat — Au reste, on voit souvent que l'uniformité qu'a d'abord produite la désorganisation du latin, s'est plus tard différenciée.

*) Histoire de la Langue Française, IL p. 327.

de cause, car, suivant nous, les exceptions à la règle sont trop nombreuses pour que le système puisse rester debout. De même, quand nous nous tournons vers les lettres. Certes, les organes vocaux étant les mêmes chez tout le genre humain, les lettres doivent partout suivre les mêmes routes. Mais il 3^ a grande différence entre F application des lois vocales régulière et rigoureuse, telle qu'elle se fait sentir dans des langues qui ne sont assujetties qu'à un développement spontané et libre de toute influence étrangère,* et celle qui se fait dans des idiomes qui ont été imposés du dehors, dans lesquels la connection intime des différentes parties a cessé d'être sentie, et le sens linguistique est devenu obtus. Ainsi, la langue d'oïl appliquait les lois qui régissent les changements des consonnes et des voyelles, leurs permutations et la production des diphtongues. Les permutations des consonnes s'y font assez régulièrement; mais les voyelles peuvent, dans les mêmes conditions, se prolonger en diphtongues, ou demeurer sans altération. Il paraît que les dialectes, à cet égard, aient entamé des routes assez diverses. Cependant, le langage littéraire, en empruntant à tous, a su en tirer parti. Les dialectes ont, pour ainsi dire, fendu les mots. Le langage littéraire en a accueilli les deux moitiés, leur a donné à chacune une existence individuelle, et s'est chaque fois enrichi d'un mot nouveau. Voilà les Parisiens du 16:me siècle, qui, de même que les Berrichons encore à l'heure qu'il est, aimaient mieux se mettre en chemire qu'en chemise, et préféraient une poise môse à une poire mûre, et de courir stis à courir sur, Croirait-oh que cette prononciation eût laissé des traces dans le français moderne? — J'ai déjà alludé à l'origine du mot sus; le mot chaise (= chaire, de cathedra) doit son existence à ce même usage parisien. Ce dédoublement des mots est allé encore plus loin là où il dépend dé la production des voyelles en diphtongues:

falloir faillir

souder soudoyer

grossir grossoyer

emplir employer

charrier charroyer

plier ployer

tourner tournoyer

créance croyance etc. *)

La langue d'oïl avait donc, bien que ce fût en dedans des limites trés-circonscrites, des moyens de porter remède à son manque de faculté générative. Mais elle ne les appliquait qu'irrégulièrement et par sauts. C'est qu'elle n'avait pas le temps que requièrent les créations linguistiques. La Benaissance coupa court à son travail créateur, et la destruction du français dans le français commença. En effet, la Benaissance, comme toute époque où les germes de l'avenir poussent avec trop de violence, fut riche en méprises. On méconnut le génie de la langue maternelle; les vieux auteurs tombèrent en oubli; à leur tour leste et dégagé succédèrent les barbarismes de la Pleïade. — Mais — '^retournons à nos moutons" !

Dans les anciennes langues, les mots étaient assujettis au gouvernement constitutionel de la Quantité. Dans ces temps-là, il fallut compter avec tous les membres, bien qu'ils ne fussent pas tous d'égale importance. Le moyen-âge fonda pour les nations la monarchie absolue, pour les langues le despotisme de l'Accent. Les vassaux, qui jusqu'alors avaient tout au plus reconnu sa suzeraineté par un hommage insignifiant, furent dépossédés de leurs fiéfs, et, quelquefois, ils n'eurent la vie sauve que grâce à la plus humble soumission. Enfin, l'accent finit par pouvoir dire, à la Louis XIV: le mot, c'est moi. — Au fait, de même que ce ne fut qu'en France qu'un roi pût lâcher le gros mot bien-connu

^) En allemand, ce même procédé a souvent en l'effet opposé: bien des mots, qui an moyen-âge étaient distingués par une différence de voyelles, ont perdu cette distinction à la suite du changement de leurs simples voyeUes en diphtongues, et l'on a été obligé d'en laisser tomber les uns ou les antres pour ne pas s'exposer à des ^nivoques. Nous citerons s^ement:

swîgen (se taire), sweigen (faire taire),

•Ohînen (devenir visible), scheinen (faire visible),

swtnen (disparaître), sweinen (faire disparaître^

schrien (crier), schreien (faire crier); etc.

de Loui8-le-'*&rand'' ^); le despotisme de Faccent ne fut nullepart plus absolu que dans le français. C'était lui qui seul déterminait les formes que devaient prendre les mots latins en français. Aujourd'hui que le français est plus qu'assez serré entre les règles des grammairiens, que tout y est fixe, ou au moins fixé pour quelque temps, l'influence de l'accent n'effectue plus de changements. Si nous voulons nous faire une image fidèle de ce qu'elle était au moyen-âge, nous nous adresserons en vain au français moderne. Mais franchissons la Manche, et, de l'autre côté, nous trouverons un miroir qui a recueilli les traits du vie.ux-français, et ^qui, à certains égards, a su les retenir mieux que la fille légitime de celuici. Lisez les auteurs vieux-français, et, quelque superficielle que soit votre connaissance de l'anglais, vous serez frappé de cette foule de mots qui, depuis longtemps rejetés du français, continuent de vivre dans l'anglais. C'est que cette langue, en fait d'esprit conservateur, égale la nation. Mais, à la vérité, l'anglais ne s'est pas borné à recevoir nombre de mots français. L'influence du français est, à mon avis, allé beaucoup plus loin. C'est elle qui l'a fait dévier du génie commun des dialectes germaniques plus qu'aucun autre idiome. C'est encore elle qui est dans le retranchement des gutturaux, si haïs du français, et dans le prolongement de Vi accentué en diphtongue ^), prolongement qui répugne au génie des dialectes bas-allemands, à preuve, en Grande- Bretagne, les idiomes du nord, particulièrement le bas-écossais. — Au fait, veut-on connaître les effets de l'accent dans toute leur force, il faut aller à l'anglais. — Nous n'entendons pas citer des exemples connus à tout le monde. Nous nousi adresserons, pour en trouver dans le français lui-même, au moyen-âge.

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