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CHAPITRE VI

SOMMAIRE

Monseigneur de Vanrèal, èvêqne de Rennes, président de la Tenue de 1736.

— Détails biographiques. — Fausse appréciation de Saint-Simon sur ce prélat. — Débuts de Monseigneur de Vauréal dans la carrière diplomatique; son ambassade en Espagne; sa position à la Cour ; propos calomnieux sur ce prélat, consignés dans le journal de Barbier et dans celui de d'Argenson; son entrée à l'Académie française; sa vie; ses doctrines; ses rapports avec les Etats. — i7 organise la Commission intermédiaire en Bretagne. — i7 se démet de son évêché en 1759. — Son éloge, par La Condamine et par Buffon. — Les gouverneurs de Bretagne. — Le comte de Toulouse. — Le duc de Penthièvre. — Maréchal d'Estrées, commandant en chef. — Les intendants. — M. de Pontcarré de Viarmes, sa famille, ses antécédents, ses fonctions. — Difficultés entre lui et la Commission intermédiaire, en 1736. — Les prêtres régents du collège de Vitré. — Budget de cette communauté, en 1736. — Subdèlégiiés de l'intendant. — M. Bâillon, conseiller au Parlement de Paris et maître des requêtes, devient sénéchal et maire de Rennes. — Ses occupations comme président du Tiers. — II est nommé intendant à La Rochelle, en 17 3 4.

— Difficultés qu'il éprouve à se défaire de ses charges de maire et de sénéchal; il cède la première à M. Hèvin, la seconde à M. de Coniac.

— M. Orry, comte de Vignoti, contrôleur général des finances.

Parmi les hommes politiques dont les noms figurent dans le procès-verbal de la tenue de 1736, il en est quatre, M^r de Vauréal, M. le maréchal d'Estrées, M. de Viarmes et M. Bâillon, dont les rôles furent

assez marquants pour que nous les croyions dignes de faire l'objet d'une brève étude biographique.

La physionomie la plus originale et la plus intéressante de la tenue est celle de Msr Louis-Guy Guérapin de Vauréal, évêque de Rennes et président de Tordre de l'Eglise. Ses lettres au contrôleur-général, Philibert Orry, sont empreintes d'une verve et d'une facilité de style qui font regretter que ses dépêches diplomatiques et sa volumineuse correspondance, comme président des Etats et de la Commission intermédiaire, n'aient pas été l'objet d'une publication spéciale, qui éclairerait plus d'un point de l'histoire de Bretagne, et même de l'histoire de France au XVIIIe siècle.

Sous des dehors enjoués, Ton devine un homme profondément instruit, parlementaire habile, en même temps qu'administrateur sagace, et qui connaît à merveille le tempérament de l'Assemblée qu'il est appelé à présider. Devant sa personnalité, toutes les autres, même celle du maréchal d'Estrées, s'effacent, et semblent ne servir qu'à mettre la sienne en relief.

Nous le trouverons, tour à tour, dévoué à la Cour et aux intérêts de la province. Tacticien consommé, il indique, à l'avance, au contrôleur-général, les voies à suivre pour triompher de la résistance d'un ordre ou de l'opposition d'un député; parfois, pour atteindre un but poursuivi, il en arrive à organiser des incidents, on pourrait presque dire des comédies, dans lesquels les rôles sont distribués à l'avance, et qui doivent produire des résultats déterminés. C'est ainsi qu'au cours de la tenue de iy36 il écrit, le 19 novembre, à propos du retour des membres des Etats et du Parlement, exilés par ordre du Roi, et dont l'Assemblée demandait le rappel : « Nous avons parlé à M. le maréchal, qui est monté sur ses grands chevaux; enfin, nous

sommes convenus avec lui que nous ferions en sorte que cela se réduisît à le prier d'accorder ses bons offices aux membres des Etats, et que, dans l'instant, il nous interromprait en disant : Pour vos membres, passe, mais ne me parlez pas d'autre chose, sans cela, par la mort ! » Dans d'autres circonstances , ce sont les droits et les franchises de la province qu'il défend avec une rare énergie : à un moment, le contrôleurgénéral prétend faire payer à la Bretagne une somme de 42,647 1., pour frais faits pour l'établissement du dixième ; or, les Etats n'ayant pas été appelés à voter cette dépense, la considèrent comme illégale et refusent de la prendre à leur charge; IVkr de Vauréai est de cet avis, et, à une lettre du contrôleur-général, insistant sur ce point, il n'hésite pas à répondre : « Nous ne pouvons nous imposer un sol de plus que les sommes prescrites, et croyez que j'en suis assez fâché, et que je serais très-aise qu'il m'en restât un lopin pour ma peine. Oh! la vilaine chose que de se mêler de finances sans en tâter; vous ne connaissez pas cela, vous autres, » et il continue, après ce trait assez vif décoché au ministre, en déclarant que les Etats ont raison de se refuser à inscrire cette somme à leur budget.

Mer de Vauréai, dont la tournure d'esprit était assez caustique, devait avoir eu occasion de répondre assez vertement à quelqu'incartade du duc de Saint- Simon, l'annaliste souvent suspect de la cour de Louis XIV-, on ne saurait trouver ailleurs l'explication de ces étranges lignes insérées par le noble duc dans ses Mémoires : « L'abbé de Vauréai eut la permission d'acheter la charge de maître de l'Oratoire qui n'a point de fonctions, mais les entrées de la Chambre et cinq ou six mille livres d'appointements. Je ne ferais

pas mention de cette dernière bagatelle, sans la singulière fortune que ce Vauréal a faite depuis. C'est un grand drôle d'esprit et d'intrigue d'effronterie sans pareil, grand et fort bien fait et qui en sait user avec peu de contrainte, riche et de la lie du peuple, qui, à la faveur du petit collet, voulut s'accrocher à la Cour; son nom est Guérapin et son état premier, franc-galopin. »

La vérité est que Louis-Guy Guérapin de Vauréal, d'une famille originaire de la Brie, était petitfils de Michel -Antoine Guérapin, maître des Comptes à Paris, dont le fils Antoine, père de l'évêque de Rennes, avait été créé baron de Vauréal en 1 656 et comte de Belleval en 1679, peu de temps après son mariage avec demoiselle Françoise Fretel de Bazoche.

Le futur président des Etats de Bretagne naquit en 1688 et reçut, à l'âge de vingt-quatre ans, le titre de docteur en Sorbonne. Attaché, peu de temps après, à la personne du cardinal de Bissy, évêque de Meaux , il l'accompagna à trois conclaves, à Rome, en qualité de grand-vicaire. Par l'influence du cardinal, il fut , en 17 18, nommé maître de l'Oratoire du Roi, fonction qui le faisait entrer dans la maison civile du jeune Louis XV et lui donnait la direction de la seconde division du clergé, comprenant le service des chapelains. Une fois à la Cour, il est, en peu de temps, comblé des faveurs royales, et successivement pourvu des abbayes de Solesmes, de Jouy, de Saint-Aubin d'Angers, placé à la tête de la chapelle du Roi, et nommé à l'évêché de Rennes.

Envoyé en Espagne, comme ambassadeur, en 1740, il y retourne de nouveau, en 1745, pour y négocier le mariage du Dauphin, fils de Louis XV et père de

Louis XVI, avec Marie-Thérèse, infante d'Espagne, petite-fille de Philippe V (i).

Il resta ambassadeur jusqu'en 1749, et sut se concilier les bonnes grâces du roi d'Espagne, qui le créa grand de première classe. Il paraît, néanmoins, que le bruit courut que les relations de l'ambassadeur avec le Roi avaient cessé d'être empreintes de la même cordialité, car Barbier, au tome IV de ses mémoires, avril 1749, dit : « Ce n'est pas tout : M. l'abbé de Vauréal, évêque de Rennes, qui, pendant la guerre, a été notre ambassadeur en Espagne , qui est rappelé pour être remplacé par M. le marquis de Vaulgrenant, a eu ordre, dit-on, de rendre compte de sa mission. On se doute que c'est, apparemment, quelque plainte de la part de l'Espagne, c'est ce qu'on ne sait pas; M. l'abbé de Vauréal est venu à la Cour. »

Depuis longtemps déjà les talents diplomatiques de M^r de Vauréal étaient connus, et, à un moment, il manqua, en 1738, devenir secrétaire d'Etat aux affaires étrangères. C'est encore Barbier qui nous donne ce détail, tout en se faisant l'écho d'une de ces odieuses calomnies qui atteignent si souvent les hommes occupant de hautes positions ; « On dit que le sujet de la brouillerie de M. le cardinal vient de ce que Alademoiselle tout court (qui est donc Mlle de Charolais), avait tant pressé et tourmenté le Roi, pour renvoyer M. Amelot de Chaillou et pour donner la place de secrétaire d'Etat des affaires étrangères à M^r de Vauréal, évêque de Rennes, que le Roi lui en avait donné sa parole. Il faut observer que le public critique donne ce Monseigneur pour amant à cette princesse, et que

(1) Cette princesse mourut l'année suivante, le 22 juillet, des suites de couches, laissant une fille, Marie-Thérèse de France, appelée Madame.

c'était bien là le plus court chemin pour obtenir un chapeau de la cour de Rome et pour prétendre à la place de premier ministre. M. le c.ardinal de Fleury ayant été instruit de ce fait, qui n'était pas dans ses arrangements, alla trouver le Roi, se déchaîna contre la princesse, lui remontra que cela était non-seulement contraire à ses intérêts, mais scandaleux. Le Roi lui répondit qu'il avait donné sa parole et qu'il le voulait. Sur cela, le cardinal prit congé du Roi et donna, sur-le-champ, ordre à toute sa maison de partir pour Issy. M. le duc d'Orléans a pris parti dans cette affaire, et, avec l'autorité de la religion, a fait entendre au Roi que de pareilles paroles ne l'engageaient en rien. 11 l'a déterminé à n'en rien faire, et il a engagé, d'un autre côté, le cardinal à revenir prendre place à Versailles. » (Barbier, t. m, octobre 1738.) (*)

(1) Le marquis d'Arger.son, ministre des affaires étrangères de Louis XV, qui, dans ses mémoires, relate beaucoup de ces cancans de cour peu faits pour inspirer confiance, s'est, à son tour, fait l'écho de plusieurs de ces calomnies, par lesquelles les ennemis de Mgr de Vauréal essayaient de combattre sa grande influence.

6 décembre 1738. — ... Son Eminence (le cardinal Fleury) a fait au Roi plusieurs propositions pour ces deux ministères (les affaires étrangères et les finances), entre autres, M. Amelot, pour les finances, disant qu'elle ne serait point embarrassée pour les affaires étrangères. On dit que ce grand choix in petto est celui de l'archevêque d'Embrun (Tencin), d'autres disent l'évêque de Rennes (Vauréal); Mademoiselle se le persuade, ayant fait son amant de ce prélat. Ces | ropositions n'ont point paru convenir au Roi, qui a tourné le dos à Son Eminence, et l'affaire en est restée là.

... Le cardinal ne rappelle pas encore l'évêque de Rennes de Bretagne, quoique les Etats soient finis. Mademoiselle se console, comme elle peut, de l'absence de son amant mitre, avec le petit Coigny. Mais l'évêque de Rennes est, dit-on, grand payeur d'arrérages. C'est un homme à devenir cardinal (t. n, p. 55).

30 mars 1749. — Le bruit est grand que l'évêque de Rennes a ordre de ne point se rendre à la Cour, et d'aller à son évêché, en revenant de son ambassade d'Espagne. Il passe pour constant que ce

Quoi qu'il en soit de cette prétendue plainte du roi d'Espagne, Tannée de son retour, en 1749, il remplaça à l'Académie française le cardinal Gaston de Rohan, évêque de Strasbourg, et ce fut le célèbre Buffon, alors directeur, qui présida sa séance de réception.

C'est, sans doute, par allusion à ces années passées en Espagne et aux séjours que ses fonctions de maître de la chapelle du Roi l'entraînaient à faire à la Cour, que la Gallia chrisliana dit, en parlant de lui, qu'il fut souvent absent de la Bretagne, sœpe infrequens fuit; malgré ces absences, M&r de Vauréal, doué d'une activité d'esprit peu commune, trouva le temps de publier un catéchisme et un nouveau propre des saints pour son diocèse, et la tradition a conservé le souvenir de ses visites pastorales, dans lesquelles, pour être

prélat a voulu conter fleurette à Mmo l'infante, et cela pourrait être vrai, vu l'étourderie que je lui connais (t. ni, p. 252-253).

(Dans un curieux article sur les filles de Louis XV, de M. Jules Soury, Revue des Deux Mondes, 15 juin 1874, l'auteur ajoute, après avoir cité d'Argenson : ce Si l'on en croyait une chanson du temps, le roi d'Espagne aurait même fait expier bien plus cruellement encore, à l'évêque de Rennes, son renom de galant, mais cette disgrâce arriva fort tard, à une époque où l'infante avait quitté Madrid et pouvait se passer des bons offices de l'ambassadeur de France. » Fait qui indique la bonne foi apportée par le marquis dans ses appréciations).

12 mai 1749. — L'évêque de Rennes vient d'arriver à Paris et n'est point exilé à Rennes, comme on l'avait dit; il va intriguer et plaire à laCour, et se rendra le meilleur ami de la marquise (de Pompadour) (t. m, p. 2G7).

18 mai 1749. — J'ai vu l'évêque de Rennes qui n'a plus l'air que d'un vieux curé. 11 est jauni, vieilli et maigre ; il ne se soutient plus qu'avec une canne. On dit qu'il affecte de n'être plus propre à la galanterie. Le Roi la beaucoup accueilli, contre ce qu'on avait dit , puisqu'on pensait qu'il serait exilé à son arrivée en France (t. m, p. 271).

24 août 1749. — J'ai eu, hier, une longue conversation avec lé-

moins à charge aux curés de son diocèse, il se faisait toujours suivre par un fourgon rempli de vivres. Disciple du cardinal de Bissy, un des adversaires les plus fougueux du jansénisme, M§"r de Vauréal combattit activement cette doctrine qui comptait de nombreux partisans en Bretagne ; il ne recula même pas devant des mesures sévères , frappa d'interdit les Carmes déchaussés de Rennes qui avaient confessé un avocat appelant, fît refuser les derniers sacrements au recteur de Saint-Etienne , janséniste fanatique, et réussit à éloigner de son diocèse ceux des membres de son clergé qui y entretenaient le trouble, en propageant cette doctrine.

vêquede Rennes, qui arrive d'Espagne. (Le marquis analyse cette conversation qui roule sur la nomination de M. de Vaulgrenant, son successeur à l'ambassade d'Espagne ; les dispositions de la Cour d'Espagne sur les affaires du temps; les ressources de ce pays, etc. (t. m, p. 282).

Enfin, le 20 septembre 1749, d'Argenson écrit : L'évêque de Rennes est nommé de l'Académie, par le crédit du duc de Richelieu ; c'est pour faire pièce à la marquise qui protégeait l'abbé Le Blanc (t. ni, p. 287).

Ces mémoires contiennent encore quelques passages relatifs, non plus à l'évêque de Rennes personnellement, mais aux diverses affaires qu'il eut à traiter dans son ambassade et aux renseignements qu'il donnait, soit sur le caractère de la reine d'Espagne, soit sur l'impression de cette Cour à la nouvelle du traité d'Aix-la-Chapelle. D'Argenson ajoute que, après la mort de la première femme du Dauphin, fils de Louis XV, infante d'Espagne, on avait conçu le dessein de lui faire épouser l'infante Antonia, sœur de la dauphine, malgré les difficultés d'obtenir les dispenses ecclésiastiques et l'obstacle des mœurs françaises peu familiarisées avec ces unions. D'Argenson affirme que Mgr de Vauréal poussait beaucoup à ce mariage et qu'on lui avait promis le chapeau de cardinal (t. ni, p. 60, 121, 130). D'Argenson, au contraire, y était opposé et décida le Roi à conclure l'alliance de la princesse de Saxe, qui fut mère de Louis XVI. (Mémoires et journal inédit du marquis d'Argenson, publiés et annotés par M. le marquis d'Argenson. Paris, 1857. P. Janet, libraire ; bibliothèque Elzévirienne.)

A Rennes, sa charité était connue de tous, et, lorsqu'il mourut , les pauvres le pleurèrent comme un père. C'est ce qui explique comment , malgré les riches revenus que lui donnaient les abbayes dont il était commandataire, il se trouva souvent dans une situation assez précaire pour pouvoir écrire au contrôleur-général, comme il le faisait le 14 janvier 1737, à propos d'une demande de fonds, faite par le ministre pour l'entretien des hôpitaux : « Croyez-vous que la Commission ait la pierre philosophais, pour moi, je vous assure que je ne l'ai pas, car je suis aussi mal dans mes affaires qu'honnête homme que je connaisse. »

La Bretagne lui fut redevable de l'organisation de la Commission intermédiaire, dont l'administration, aussi sage que paternelle, ne peut que gagner à être plus connue.

Monseigneur de Rennes avait une parole éminemment persuasive, que rehaussait une élégance de langage au service d'une érudition des plus variées. Dans la conversation familière, il montrait une bonhomie qui n'excluait pas ces mots piquants, ces reparties vives qui en faisaient un des causeurs les plus recherchés de cette époque, si fertile en hommes d'esprit.

Aussi versé dans les questions religieuses et diplomatiques que dans les questions administratives et les habiletés parlementaires, il eut l'honneur de présider, à dix reprises différentes, et toujours avec éclat, les Etats de la province (l); l'influence qu'il exerça au sein de ces Assemblées, comme sur les membres de la Commission intermédiaire, fut toujours prépondérante, et contribua, dans une large mesure, à im-

(1) Il présida les tenues de 1732, 1734, 1736, 1738, 1740, 1749, 1750, 1752, 17M, 1756.

primer aux délibérations une sagesse et une hauteur de vues, qui eurent une grande part dans le calme et la prospérité qui furent le lot de la Bretagne à cette époque.

En. 1759, il quitta volontairement son siège épiscopal sur lequel lui succéda M. l'abbé de Beaumont des J unies, vicaire général et archidiacre de Tours, mourut Tannée suivante, à l'âge de 72 ans, entouré de nombreuses amitiés et vivement regretté des Bretons au service desquels il mit souvent le crédit dont il jouissait à la Cour. Il fut remplacé à l'Académie française par l'illustre La Gondamine, qui, à la séance du lundi, 12 février 1761, lui consacra les lignes suivantes qui peignent bien mieux que nous n'avons pu le faire, le célèbre président des Etats de Bretagne :

« Feu M. de Vauréal, attaché dans sa jeunesse à M. le cardinal de Bissy, dont il adopta les sentiments, et son grand-vicaire dans l'évêché de Meaux, le suivit à Rome dans trois conclaves, et ce fut dans la première des écoles de politique qu'il étudia le grand art des négociations.

» Ses services furent récompensés par l'évêché de Rennes et la charge de maître de la chapelle du Roi; il était, depuis quatorze ans, maître de l'Oratoire.

» Nommé à l'ambassade d'Espagne, et bientôt après décoré du titre d'ambassadeur extraordinaire, pour faire la demande de l'Infante, il soutint ce titre avec splendeur. Philippe V vivait encore, mais quarante ans de règne d'un prince né Français et chéri des Espagnols n'avaient pas étouffé, dans une Cour longtemps ennemie, le germe d'une antipathie nationale, d'autant plus étonnante qu'elle n'a jamais été réciproque. Mffr l'évêque de Rennes triompha de cet obstacle , et, dans des circonstances encore délicates, il ménagea si

bien les intérêts des deux couronnes, qu'il reçut de nouvelles grâces de son souverain et revint de son ambassade avec le titre de grand d'Espagne de première classe.

» Il lui manquait encore celui de votre confrère, Messieurs ; ses désirs furent comblés à son retour de Madrid.

» Il présida vingt-six ans , en qualité d'évêque diocésain, aux Etats de Bretagne qui, pendant tout le temps de son épiscopat, se sont tenus à Rennes : distinction flatteuse pour lui, mais bien méritée. La Bretagne lui doit la forme actuelle de l'administration de ses revenus, conforme au vœu de la province et non moins avantageuse au souverain qu'aux sujets.

» L'amour de la patrie avait dicté ce projet à M. de Vauréal, dès 1734. Il le fit agréer par M. Orry, contrôleur-général, son ami, et, depuis ce moment, il a joui de la satisfaction de le voir exécuter.

» Il ne fut pas exempt de disgrâces; mais, comme le principe de son zèle était louable et que la source en était connue, ces orages ne furent que passagers et ne lui firent pas perdre les bontés de son maître.

» Bientôt rappelé à la Cour, il y reprit l'exercice de ses charges avec les marques de faveur dont il avait joui précédemment.

» Sa santé commençait à s'altérer en 1758, les larmes de ses diocésains n'ébranlèrent point la résolution qu'il avait prise de se démettre d'une dignité dont il ne se sentait plus en état de remplir les fonctions.

» Le i5 juin dernier, en revenant de Vichy, dont les eaux ne l'avaient pas soulagé, il sentit de vives douleurs et perdit connaissance. Il revint à lui, averti que la fin était prochaine, et rassembla toutes les forces

de son âme pour recevoir les derniers secours de l'Eglise. Il mourut le même jour, dans sa y3e année.

» M. l'évêque de Rennes avait un extérieur imposant, il s'exprimait avec grâce et dignité. Ses dépêches pourraient servir de modèle. Son esprit et son enjouement donnaient à son commerce ce charme qui, seul, tient quelquefois lieu de mérite, et qui le relève avec tant d'éclat quand il s'y trouve réuni.

» Mais, pourquoi m'arrêter aux qualités brillantes qui frappaient à première vue M. de Vauréal, et qui n'ont que détourné l'attention du public de celles qui méritent mieux nos hommages?

» L'humanité, la bienfaisance, la générosité formaient son caractère. Affable à tout le monde, il semblait n'avoir d'autre plaisir que celui d'obliger. Un très-grand nombre de familles, en Bretagne, ont senti l'influence d'un crédit dont il n'était jaloux que dans la vue de se rendre utile. A ces vertus humaines, il en joignait de plus rares, de vraiment dignes d'un grand prélat et qui ne sont pas assez connues.

» Absent comme présent, il ne cessa de veiller sur le troupeau confié à ses soins. De Madrid , de Versailles, où ses différents emplois l'ont appelé, il gouvernait son diocèse par lui-même; ses ordres et ses conseils pourvoyaient à tout. Quoique ferme dans ses sentiments sur les disputes présentes qui divisaient son clergé, M. de Vauréal sut, par sa prudence, maintenir son diocèse en paix dans les temps les plus critiques.

» Il portait jusqu'au scrupule le choix des sujets qui se destinaient au sacerdoce. Il avait rappelé l'émulation par des établissements utiles et pieux , auxquels il n'a pu mettre la dernière main. Mais la vertu chrétienne qui le distinguait le plus était une charité

dont il y a peu d'exemples. La voix de la renommée, rarement récusable quand elle loue, publie que, pendant près de trente ans, il ne s'est jamais approprié les revenus de son évêché. Le patrimoine des pauvres semblait avoir repris, entre ses mains, sa première destination. Je ne crains point, Messieurs, de lasser votre attention par des détails qui parleront à votre cœur. En 1740, la disette, et la cherté qui la suit, lurent extrêmes en Bretagne; M. l'évêque de Rennes fit distribuer du riz dans les paroisses les plus affligées de son diocèse, et, dans toutes, il fournit des blés de semence à ceux qui manquaient de moyens pour mettre leur terre en valeur.

» Les malheureuses victimes des incendies et des débordements trouvaient toujours une ressource assurée dans le cœur paternel de leur pasteur. En 1751, la basse ville de Rennes, peuplée de familles pauvres et de gens de travail , en peu d'heures se trouve inondée, les eaux croissent et déjà s'élèvent de plusieurs pieds; les habitants cherchent un asile dans l'étage supérieur de leur maison, qu'ils n'osent abandonner. Là, dénués de provisions et de secours, ils attendent la mort*, mais l'ingénieuse charité de leur évêque veille sur eux. Tous les fours de la ville haute travaillent pour leur subsistance ; des chariots chargés de pain traversent les eaux et s'arrêtent devant chaque maison. Des prêtres, préposés par le prélat, distribuent avec ordre cette nourriture aux bras avides qui s'élancent de toutes parts pour la recevoir : douze mille citoyens doivent leur conservation à M. de Vauréàl.

» Il cachait ses aumônes particulières avec tant de soins, qu'un homme qui, d'ailleurs, avait toute sa confiance, en ignorait la plus grande partie. Ses grands

vicaires n'en ont été, le plus souvent, informés que par la reconnaissance ou les nouveaux besoins de ceux qui les avaient reçues , et qui , pendant son absence , en sollicitaient la continuation, grâce qu'il n'a jamais refusée.

» Il ne pouvait, sans impatience, entendre parler de ses bonnes œuvres. Un ecclésiastique, son parent et son ami , s'est vu plus d'une fois menacé de son indignation , d'interdiction même, pour avoir osé le louer, sévérité rare et peut-être excessive, mais dont l'exemple ne sera jamais contagieux. Je m'arrête : je crains d'être soupçonné d'exagération.

» On ignore si M§T l'évêque de Rennes a laissé des mémoires; on ne connaît de lui que des mandements qui ne portent pas tous son nom, quelques discours prononcés au pied du trône, à la cour de Madrid, et sa harangue de réception à l'Académie, où l'on retrouve le caractère de cette éloquence noble et simple qui lui était naturelle. Avec quelle grâce ne peint-il pas les talents et les vertus de son prédécesseur, feu M. le cardinal de Rohan; quelle force de pinceau dans les nouveaux traits qu'il ajoute à l'éloge toujours renaissant de votre illustre fondateur! »

Dans sa réponse, le savant directeur de l'Académie, Buffon, vint à son tour payer son tribut d'admiration sympathique à la mémoire de l'éminent évêque :

« Louons de concert le prélat auquel vous succédez. Sa mémoire est digne de nos éloges -, sa personne , digne de grands regrets. Avec de grands talents pour les négociations, il avait la volonté de bien servir l'Etat : volonté dominante dans M. de Vauréal, et qui, dans d'autres, n'est que subordonnée à l'intérêt personnel. Il joignait à une grande connaissance du

monde, le dédain de l'intrigue; au désir de la gloire, l'amour de la paix qu'il a maintenue dans son diocèse, même dans les temps les plus orageux. Nous lui connaissions cette éloquence naturelle, cette force de discours, cette heureuse confiance qui, souvent, sont nécessaires pour ébranler, pour émouvoir, et, en même temps, cette facilité à revenir sur soi-même, cette espèce de bonne foi si séante qui persuade encore mieux, et qui, seule, achève de convaincre. Il laissait paraître ses talents et cachait ses vertus. Son zèle charitable s'étendait en secret à tous les indigents. Riche par son patrimoine et, plus encore, par les grâces du Roi, dont nous ne pouvons trop admirer les bontés bienfaisantes, M. de Vauréal sans cesse faisait du bien et le faisait en grand, il donnait sans mesure, il donnait en silence. Il servait ardemment, il servait sans retour personnel, et jamais ni les besoins du faste si pressants à la Cour, ni la crainte si fondée de faire des ingrats, n'ont balancé, dans cette âme généreuse, le sentiment plus noble d'aider aux malheureux. »

Dans ses éloges des académiciens, d'Alembert, à son tour, lui consacre quelques pages qui ne sont que la reproduction des appréciations de La Condamine et de Buffon et qui vengent la mémoire du prélat breton des calomnies haineuses de Saint-Simon , et réduisent à néant les bruits absurdes rapportés par Barbier et par d'Argenson.

Nous ne dirons que peu de mots du duc d'Estrées, dont la vie, beaucoup plus connue au point de vue militaire, mérite cependant d'être étudiée au point de vue administratif.

Depuis l'annexion volontaire de la Bretagne à la France, ses gouverneurs avaient toujours été de hauts

personnages, souvent même des membres de la famille royale (*).

Richelieu, par excès de précaution, ne leur avait pas permis de résider dans leur gouvernement, et, pour sy rendre, il leur fallait une permission spéciale ou des lettres particulières de commandement.

Depuis 1695, le titre de gouverneur de Bretagne était porté par le comte de Toulouse C2). Surtout honorifiques et destinées à rapporter de gros revenus à

(1) Gouverneurs de Bretagne :

1526 Guy de Laval. 1598 César de Vendôme.

1531 Jean de Lavai. 1626 Maréchal de Thémines.

1542 Jean de Brosse, comte de 1631 Cardinal de Richelieu.

Penthièvre. 1643 Maréchal de la Meilleraye.

1562 Sébastien de Luxembourg, 1647 Anne d'Autriche.

vicomte de Martigues. 1695 De Bourbon , comte de 1569 Louis de Bourbon, duc de Toulouse.

Montpensier. 1737 De Bourbon, duc de Pen- 1582 Emmanuel de Lorraine . thièvre.

duc de Mercœur.

(2) Le comte de Toulouse était le fils de M°" de Montespan et de Louis XIV, le frère de Mlle de Blois, mariée au régent, et du duc du Maine, époux d'Anne-Louise de Bourbon-Condé. Le gouverneur de la Bretagne « était, dit Saint-Simon, l'honneur, la vertu, la droiture, la vérité, l'équité même. Il avait un accueil gracieux, quoique froid, beaucoup d'application à l'étude et l'entente parfaite de la marine de guerre et du commerce. » Tout le monde connaît les détails émouvants de la bataille de Malaga, livrée en 1704, dans laquelle il eut quatre de ses pages tués à ses côtés. Appelé, avec son frère, à la succession de la couronne, en 1714, il mourut le 1" décembre 1737 laissant de son mariage, avec M"a de Noailles, veuve du marquis de Gondrin, un fils, qui lui succéda dans sa charge de grand-amiral et de gouverneur de la Bretagne, avec le titre de duc de Penthièvre. Ce dernier, dont le souvenir a vécu longtemps dans la province, avait, a dit avec raison un historien : « les qualités d'un grand homme de bien, qui, né sur les marches du trône, eut toutes les vertus bourgeoises et privées d'un simple citoyen. »

La vie du duc de Penthièvre a déjà été l'objet de plusieurs tra-

ceux qui en étaient investis, ces charges de gouverneur ne donnaient à leurs titulaires que peu d'autorité sur l'administration du pays. La direction des affaires appartenait aux représentants qu'ils nommaient avec l'approbation du Roi, et qui prenaient le titre de commandant en chef. C'est en cette qualité que M. le duc d'Estrées, pair, maréchal et vice-amiral, présidait aux affaires de la Bretagne, en joignant à toutes ces fonctions, pendant la durée des sessions, celle de premier commissaire du Roi.

vaux historiques. Tout ce qui a trait à son enfance, à sa carrière militaire, à la part brillante qu'il prit à la bataille de Fontenoy, a été dit. On connaît son mariage avec la fille du duc de Modène, ses joies et ses chagrins domestiques. La mort frappant successivement ses cinq enfants : le duc de Rambouillet, le duc de Châteauvillain, le comte de Guingamp, M"a de Penthièvre, mère du roi Louis-Philippe ; le prince de Lamballe, indigne fils de son père et marié à cette infortunée princesse de Savoie, dont la révolution de 1793, a dit M. de Lescure, porte encore, comme lady Macbeth, les traces de sang sur la main. Les biographes ont longuement parlé de son immense fortune accrue, en 1775, par la mort de son cousin, le comte d'Eu, qui lui laissa le duché d'Aumale, la terre de Sceaux, etc.; ils ont enfin fait l'éloge de ses charités inépuisables ; aussi, nous bornerons-nous à rappeler que lorsqu'il vint présider les Etats de Bretagne, en 1746, en qualité de premier commissaire du Roi, les Etats, à la séance du 5 décembre, lui firent présent d'une somme de cent mille livres :

« La députation, chargée de le prier d'accepter ce présent, rapporte, dit le procès-verbal, que S. A. S., Mgr le duc de Penthièvre, lui avait répondu qu'il était très-sensible à la politesse des Etats, mais qu'il ne voulait point être à la charge à la province et qu'il s'en tenait à la reconnaissance. Sur la représentation de M. le duc de Rohan, les Etats font alors présent, à Mmo la duchesse de Penthièvre, d'un diamant du prix de 100,000 1., et ils députent, vers Madame la duchesse, pour la prier d'accepter ce diamant.

Le 7 décembre, les députés rapportent que Mmo la duchesse de Penthièvre leur avaitrépondu qu'elle était très-sensible aux marques d'amitié des Etats, qu'elle chercherait toutes les occasions de le reconnaître, et que, si elle imitait le duc de Penthièvre, en n'acceptant pas le présent que les Etats lui offraient, elle ne l'imiterait pas moins dans sa reconnaissance. »

Il était à la tête de la province depuis 1720, après l'avoir été déjà en 1689, et en 1736, il était âgé de plus de 76 ans t1). La Bretagne n'eut qu'à se louer de son administration ? en général douce et conciliante. C'était un de ces hommes complets, comme on en trouvait parfois alors, comme on en trouverait encore aujourd'hui, si la multiplicité des fonctionnaires ne les confinait chacun dans une spécialité, qui ne suffit pas

(1) Lors de sa nomination en Bretagne, en 1639, M318 de Sévigné était aux Rochers, et eut même l'honneur de le recevoir à son passage :

« M. le comte d'Estrées a soupe et couché ici ; il est parti ce matin pour Paris. Je l'ai trouvé fort joli, fort vif : son esprit est si noble et si fort tourné sur les sciences et sur ce qui s'appelle les belles-lettres, que s'il n'avait une forte réputation et sur mer et sur terre, je le croirais du nombre de ceux que le bel esprit empêche de faire leur fortune ; mais il sait fort bien ajuster l'un et l'autre aux dépens de ses nuits ; car il les passe à lire : c'est trop : je voudrais que notre marquis eût seulement la moitié de cette inclination, ce serait assez. C'était un plaisir d'entendre ce comte causer avec mon fils, etsur les poètes anciens et modernes, et sur l'histoire, la philosophie, la morale ; il sait tout, il n'est neuf sur rien, cela est joli.» (Lettre du 20 novembre 1689).

A Rennes, le maréchal menait grand train pendant la durée des Etats :

« Je n'ose vous parler des magnificences de Rennes, de peur de vous donner une indigestion ; car ce sont des festins : le même jour, dîner chez M. de La Trémoille, souper chez le premier président, dîner chez M. de Pommereuil, souper chez Mgr de Rennes, dîner chez M. de Coëtlogon, souper chez Mgr de Saint-Malo ; ainsi tous les jours, comment vous en portez-vous ? Il y a vingt tables de cette force. » (Lettre du 9 novembre J689 à Mme de Grignan.)

« La dépense du maréchal (d'Estrées) a été tout auprès d'être ridicule, à force d'être excessive ; il y avait tous les jours soixante personnes à dîner et à souper chez lui et un air de magnificence en toute chose dont M. de Chaulnes n'approchait pas, il en aurait été bien fâché. » (Lettre du 13 novembre.)

La sémillante marquise oubliait ce qu'elle écrivait de son ami M. de Chaulnes, lors de la réception de la princesse de Tarente, en 1680, au mois d'août.

Après avoir raconté que M. le duc de Chaulnes envoya quarante

souvent à absorber leur activité et leur intelligence. Tour à tour soldat et marin, après avoir eu une des plus brillantes carrières militaires de l'époque, il consacrait ses dernières années au service du Roi, en administrant, avec autant de zèle que d'intelligence, une des grandes provinces du royaume. Sa correspondance sur la Bretagne, digne d'être mise au jour, témoigne de sa merveilleuse aptitude aux affaires et de sa progardes à la rencontre de la princesse, Mme de Marbœuf, deux présidents et les principaux personnages de la ville, la marquise continue : « On arrête, on baise, on sue, on ne sait ce qu'on dit : on avance, on entend des trompettes, des tambours : un peuple qui mourait d'envie de crier quelque chose. Je conseillai d'aller descendre un moment chez Mme de Chaulnes. Nous la trouvâmes accompagnée, pour le moins, de quarante femmes ou filles de qualité, pas une qui n'eût un bon nom; la plupart étaient les femelles de ceux qui étaient venus au-devant de nous. J'oubliais de vous dire qu'il y avait six carrosses à six chevaux, et plus de dix à quatre. Je reviens aux dames.

»... Nous retournâmes chez Mmo de Chaulnes, après qu'elle fut venue ici avec toute sa Cour, et nous y retrouvâmes le même arrangement, avec une grande quantité de lumières, et deux grandes tables servies également, de seize couverts chacune, où tout le monde se mit : c'est tous les soirs la même chose. L'après-souper se passa en jeu, en conversation... Je suis assurée que je vous manderais le plus grand dîner, le plus grand souper, et toujours la même chose, du bruit, des trompettes, des violons, un air de royauté, et enfin vous en conclurez que c'est un fort beau gouvernement que celui de Bretagne. »

La lettre est du 6 août; le lendemain, 7, elle écrit de nouveau : « dîner, souper en festin chez M. et Mme de Chaulnes...

» Adieu, ma chère enfant, il faut que je dîne chez Mgr de Rennes : ce sont des festins continuels. Ah! mon Dieu, quand pourrai-je mourir de faim et me taire. » (Correspondance de Mme de Sévigné.)

A la fin du XVIIIe siècle, les Etats étaient toujours aussi brillants, car Chateaubriand, dans ses Mémoires, écrit : ce Le temps de la tenue des Etats de Bretagne était un temps de galas et de bals : on mangeait chez M. le commandant, on mangeait chez M. le président de la Noblesse, on mangeait chez M. le président du Clergé, on mangeait chez M. le trésorier des Etats, on mangeait chez M. le président du Parlement, on mangeait partout et l'on buvait. »

fonde connaissance des hommes. Pendant la tenue de 1736, la dernière à laquelle il assista avant sa mort, il écrit, presque tous les jours, de fort longues lettres au contrôleur-général , et , d'après les extraits que nous en donnons, à la suite des séances, il est facile d'apprécier et le rôle important qu'il y jouait et la modération avec laquelle il s'acquittait de ses fonctions.

Toute différente était l'attitude de l'autre représentant du pouvoir royal, M. Le Camus de Pontcarré de Viarmes, qui ajoutait à son titre d'intendant de justice, police et finances de Bretagne, ceux de conseiller du Roi en ses conseils et de maître des requêtes ordinaires en son hôtel.

La famille des Camus de Pontcarré était une de ces vieilles familles parlementaires de Paris, fertiles en savants magistrats et en habiles administrateurs. Un de ses chefs était ce Camus Pontcarré, conseiller au Parlement de Paris, dont on disait dans un rapport fourni à Colbert sur les Parlements de France : « Ne manque pas de suffisance et de capacité, cherchant les nouveautés, opposé à M. Magdeleine, premier conseiller des enquêtes, de belle humeur et de grande liberté de parler, est homme de parole et aimé dans sa Chambre, a une très-grande exactitude dans ses affaires, aime la dignité du Parlement, a son frère, l'abbé de Pontcarré, qui est homme du monde. »

C'était le grand-père de l'intendant de Bretagne. Le père de ce dernier, après avoir été conseiller au Parlement de Paris, en 1688, maître des requêtes en 1691, était devenu premier président du Parlement de Rouen en août 1703 W.

(1) I e premier président avait un frère qui devint maître des requêtes en 1696. Pendant qu'il était lui-même maître des requêtes, il

Avant d'être intendant de Bretagne, M. de Viarmes avait été conseiller au Parlement de Paris et maître des requêtes. C'était, au surplus, l'usage, et Ton peut remarquer que presque tous ces puissants magistrats administratifs commençaient par occuper des places de conseillers au Parlement ou au Ghâtelet, et prenaient part, ensuite, en qualité de maîtres des requêtes, aux travaux du Conseil, avant d'arriver intendants. C'est ainsi que, parmi les prédécesseurs de M. de Viarmes, nous trouvons François Ferrand, conseiller au Ghâtelet en 1677, et Esprit Feydeau, sieur de Brou, conseiller au Parlement en 1705. Puis, souvent après avoir rempli ces fonctions d'intendant qui achevaient de les mettre au courant des affaires, ils rentraient dans les plus hautes places de la magistrature , telles que celles de président \ ainsi , Arnaud de la Briffe d'Amilly, père du premier présieent du Parlement de Bretagne en 1736, était devenu président au grand Conseil, après avoir été intendant de Rouen. M. de la Briffe d'Amilly, qui figure aux Etats en qualité de commissaire du Roi, avait été intendant de Bourgogne avant d'être mis à la tête de la magistrature bretonne!1). Enfin, le père de M. Le Bret, autre intendant

avait épousé, en avril 1695, Marie-Anne-Claude-Auguste Le Boulanger, morte en couches le 27 mars 1702, et fille unique d'Auguste Macé Le Boulanger, seigneur de Viarmes, maître des requêtes et président au grand Conseil. De ce mariage étaient nés deux enfants : Geoffroy-Macé Camus, seigneur de Pontcarré, reçu conseiller au Parlement de Paris, en août 1718, et maître des requêtes en 1722, et Jean-Baptiste-Elie Camus de Pontcarré, seigneur de Viarmes, reçu conseiller au Parlement de Paris, en février 1721, nommé ensuite maître des requêtes, et appelé à l'intendance de Bretagne en 1734. {Bihlioth. nat., MSS. 14018.)

(1) Cette famille de la Briffe avait plusieurs de ses membres occupant ou ayant occupé de hautes positions :

de Bretagne, avait été appelé à la première présidence du Parlement d'Aix, après avoir été intendant, en Béarn en 1701 et en Provence en 1704.

Les fonctions de l'intendant étaient multiples, délicates, difficiles, spécialement dans les pays d'Etats, et, avant tout, dans la province de Bretagne, où, depuis rétablissement de la Commission intermédiaire, une délimitation mal faite, des pouvoirs du président de cette commission et de ceux de l'intendant, était une cause permanente de conflits.

C'était, après le commandant en chef, le premier des représentants du pouvoir royal, et son autorité, bien qu'affaiblie en Bretagne , depuis que le Roi avait accordé aux Etats l'administration de leurs impôts, ne laissait pas que d'être très-étendue (*).

A lui, appartenait le soin de contrôler l'adminis-

« Il y a du changement parmi les intendants de province : on a .rappelé de Caen le fils de M. Foucault, et on n'y renvoie M. de la Briffe. « (Mardi, 13 août 1709, à Versailles.) (Journal de Dangeau.)

Dans un journal d'un bourgeois de Caen, on lit :

ce Ledit jour, 12 septembre 1709, M. Armand de la Briffe, marquis de Ferrières, est arrivé en cette ville de Caen, en la place dudit sieur Foucault, pour être intendant de cette généralité ; il était fils de M. de la Briffe, ci-devant procureur-général au Parlement de Paris. » (Documents sur l'histoire de France ; Mémoires de Foucault, par Baudry.)

(1) La compétence des intendants était, dans les autres provinces, illimitée. Ils la puisaient dans leur titre de maître des requêtes du Conseil d'Etat, qui, déjà, leur donnait droit d'entrer partout et de toucher presqu'à tout, et dans les commissions, plus ou moins générales et particulières, que le Conseil et les ministres leur envoyaient à chaque instant, et pour les affaires de toute nature.

Les intendants ont été l'objet de travaux considérables, voir, notamment : Chéruel, Histoire de l'administration monarchique; Rodolphe Dareste, Etude sur les origines du contentieux administratif en France ; Caillet, de l'Administration de la France sous le cardinal de Richelieu; les Correspondances de Colbert, par Depping ; de Foucault, par Baudry, etc.

tration des municipalités, l'emploi de leurs revenus, la direction de leurs travaux publics, et, il faut bien le dire, ces questions amenaient, à chaque instant, des difficultés avec la Commission intermédiaire. En voici un exemple 9 pris dans le cours de l'année 1736. La Commission siégeant à Rennes, ayant réglé ce que les communautés de la province devaient payer aux Etats, pour le dixième de leurs deniers d'octrois et patrimoniaux, M. de Viarmes crut que c'était à lui de connaître les arrangements intérieurs pris par les communautés , pour les retenues qu'elles devaient faire de ce dixième sur leurs créanciers et gagistes.

Il manda donc à chaque communauté de lui envoyer un état général de ceux à qui elles payaient des gages; l'intendant devait viser cet état et l'approuver, afin de prévenir toute contestation entre les miseurs des communautés et les parties prenantes.

La communauté de Vitré ayant envoyé son état, dans lequel étaient compris les gages des deux régents du collège, se montant, pour chacun, à i5o 1. par an, M. de Viarmes jugea que ces gages devaient le dixième et les y assujettit, suivant ce qui s'était passé lors du premier dixième, et en conséquence des décisions de M. Desmarets, contrôleur-général. Ce jugement n'est pas accepté par les deux régents , Jean Pihourd et Jacques Frein, qui prennent la qualité de prêtres régents du collège de Vitré, et ils se pourvoient devant la commission de Rennes, pour obtenir décharge de ce dixième, prétendant qu'ils le payaient avec le clergé , comme ecclésiastiques. Les commissaires des Etats font droit à leur requête et enjoignent au miseur de la ville et communauté de Vitré de leur payer, en entier et sans aucune retenue , ce qui leur est dû, en qualité de régent du collège. M. de Viarmes

en appelle immédiatement au Conseil de cette décision, il observe : « Sur le fond, que les précédents sont en sa faveur ; sur la forme, qu'il s'agit de décider si la commission de Rennes a le droit de rendre de pareilles ordonnances. »

Le Conseil donna raison à M. de Viarmes, mais le ministère craignant de blesser le président de la commission, M. de Vauréal, renvoya le dossier avec cette note conciliante : « Le Roi désapprouve l'ordonnance delà commission de Rennes; l'affaire sur laquelle elle a prononcé n'est pas de sa compétence ; mais, cela ne vaut pas la peine d'un arrêt, il suffira, qu'à l'avenir, elle n'en rende plus de pareils ; » et les régents touchèrent intégralement leurs i5o M1). (Arch. nat.,l. H. 584.)

(1) Dans ce dossier se trouve le budget de la communauté de Vitré en 1736, ainsi établi :

Pour les juges des présidiaux de Rennes. 103 1. 13 s. 4 d.

Pour le greffier de la communauté 45

Pour le sergent 18

Pour le tambour 6

Pour les deux chasse-gueux 72

Pour trois portiers 54

Pour entretien de l'horloge 70

Pour le sonneur de cloches 6

Pour les régents du collège 300

Pour le prédicateur 300

Pour entretien de la tour où sontles cloches 80

Entretien des pavés 1,000

Entretien des fontaines 20

Sol, pour' livre, montant des octrois au

miseur 136

Voyage du député aux Ktats 200

Au courrier qui porte le paquet des Etats. 5

Pour les feux de joye, par estime, par an . . 120

Pour les députations par estime 120

Pour moitié des gages du maire 600

Gages du procureur du Roi 200

Gages du substitut 40

L'intendant était encore chargé de surveiller la construction des auditoires, des prisons et de tous les bâtiments dépendant des domaines. Il exerçait une véritable juridiction relativement aux droits de contrôle, de franc-fief et autres. Les postes, les mines, les messageries relevaient de lui, sans parler des établissements industriels, de la police générale, des milices, des gardes-côtes, des soldats de passage et des ponts-etchaussées, dont il s'occupait concurremment avec la Commission intermédiaire.

Il veillait à l'envoi des lettres de convocation aux membres des Etats et au logement du commandant en chef(i).

Pendant les sessions, il portait le titre de premier commissaire du Conseil et se joignait au commandant en chef et au premier président du Parlement, pour former un véritable conseil des ministres au petit pied, appelé souvent à rendre des ordonnances, et à prendre des décisions sur l'heure.

Après la session, pendant laquelle il entretenait une correspondance active avec le contrôleur-général, l'intendant devait envoyer à la Cour un rapport des plus détaillés sur tout ce qui s'était passé pendant la tenue, adresser aux ministres tous les documents nécessaires pour les mettre à même de répondre aux articles du cahier des remontrances, et de traiter toutes les questions et toutes les affaires dont les Etats chargeaient

(1) L'intendant habitait et avait ses bureaux dans la maison abbatiale de l'abbaye de Saint-Melaine, occupée par des bénédictins, qui avaient, pour jardin particulier, la belle promenade du Thabor. Ce fut M. Barreau de Girac, évêque de Rennes, et, en même temps, abbé de Saint-Melaine, qui, en 1775, remplaça l'intendant dans la maison abbatiale, où se trouve aujourd'hui le palais épiscopal, autrefois au nord de la cathédrale.

leurs députés en Cour, et leur procureur-généralsyndic.

On est surpris de voir le soin avec lequel sont examinées toutes les questions, même les plus infimes, et on se*prend à penser que les affaires ont dû augmenter dans une proportion bien considérable, pour qu'il ait fallu charger cinq hauts fonctionnaires du travail que faisait à lui tout seul l'intendant. Il est vrai que, sous l'ancien régime, on croyait moins aux administrateurs improvisés. C'était presque toujours d'anciens magistrats qui, après avoir appris à connaître les affaires privées, étaient appelés ensuite, en qualité de maîtres des requêtes, à prendre séance au conseil du Roi et à s'occuper des affaires publiques; enfin, après un assez long stage dans ces fonctions, on leur confiait l'administration d'une province. De plus, l'on était convaincu alors qu'un homme, quelqu'intelligent qu'il soit, n'arrive pas à connaître, du jour au lendemain, les besoins, les ressources, les mœurs d'un pays, et, en général, les intendants passaient un grand nombre d'années dans la même province, comme M.deViarmes, qui administra pendant près de vingt ans l'intendance de Bretagne.

L'intendant avait sous ses ordres un subdélégué général, habitant à Rennes, et près de soixante subdélégués dispersés dans toute la province. Ces subdélégués avaient surtout pour mission de prévenir l'intendant de ce qui se passait dans l'étendue de leur subdélégation, et de transmettre ses ordres ou ses avis aux maires et syndics. C'était presque toujours des magistrats qui occupaient ces fonctions. C'est ainsi que nous voyons M. de La Tour, intendant de Bretagne, envoyer au contrôleur-général, le 3 août 1734, une copie, signée de lui, d'un procès-verbal d'in-

cendie, qui a été dressé par le sénéchal de la ville de Fougères, M. Sébastien Frain de la Villegontier, qui est aussi son subdélégué. Il est dit, dans une autre pièce relative à un procès qui doit avoir lieu entre les fermiers-généraux et leurs cautions : « Qu'une enquête doit se faire par-devant le sieur de la Gourbe-le-Moine, conseiller au présidiai de Rennes, subdélégué de l'intendant. » Enfin, pour ne pas abuser des citations, dans une lettre du 25 mars i685, l'intendant écrit, à propos d'une plainte portée contre les commis des devoirs, par l'abbesse de la Joye,à Hennebont (*) : « Mon subdélégué d'Hennebon, qui en est le sénéchal, me

(1) Cette abbaye, située près Hennebont, et relevant de l'ordre de Cîteaux, avait été fondée, eu 1252, par Blanche de Navarre et de Champagne, femme de Jean Ier, qui, à la même époque, établissait l'abbaye de Prières. En 1735, l'abbesse était Marie-Guillemette de Langle, morte en 1738, et à laquelle succéda, en 1739, Thérèse du Bouëtiez de Kerorguen.

Dans l'aveu rendu, en 1683, par l'abbesse Madeleine Le Cogneux, il est question d'une statue qui est actuellement au Louvre : « Est située l'église principale de l'abbaye, dédiée sous le titre de Notre- Dame-de-la-Joye, au milieu de laquelle se voit le tombeau de ladite Blanche de Navarre, en habits religieux, ayant choisi sa sépulture pour l'affectation qu'elle y avait. » L'énumération des terres et biens de Tabbaye est très-longue et témoigne de son importance. Les droits de l'abbesse étaient nombreux ; citons seulement le suivant : « Comme aussi dépend de ladite abbaye, l'église et chapelle de Notre-Dame-du-Paradis, située en la grande place d'Hennebon, avec son cimetière et issue et toutes les prééminences et droits, tels que d'établir tels économes et administrateurs qu'elle avisera. Et, pour marque et intersigne de son droit en ladite église, est en possession d'y faire faire le service divin quand bon lui semble, et, notamment, les plus proches dimanches de la fête de Saint-Jean- Baptiste, jour de la dédicace, et, dès le jeudi auparavant, de faire conduire un bœuf, appelé vulgairement le bœuf vil, par la ville dudit Hennebon, et de faire bannir la fête assemblée de ladite chapelle, par les sergents de sa juridiction, et de permettre ou interdire, le jour de ladite assemblée, les danses ou luttes qui ont accoutumé de s'y faire. » (Arch. nat.} Terrier de Bretagne, t. II, p. 1616.)

marque que les parties se sont accommodées, sur sa sentence. » Ces subdélégués ne devaient pas être des fonctionnaires à gros appointements*, nous voyons, en effet, relaté dans un rapport de l'intendant du mois de juin 1789 : « Que Votre Majesté a ci-devant accordé, sur les témoignages de MM. les intendants de Bretagne, une gratification annuelle de 2,000 1. aux subdélégués de Rennes et de Nantes, tant en considération du travail pénible que ces subdélégations leur occasionnent, que de ce qu'ils n'ont, d'ailleurs, aucune rétribution. » L'intendant ajoute : « Il est vrai que, s'ils n'obtenaient pas la continuation de ces grâces, je ne verrais aucun moyen de les attacher à leurs places, surtout dans un temps où la qualité de subdélégué devient un titre d'exclusion de l'Assemblée des Etats de Bretagne et de celle de la nation. » (Arch, nat., I. H. 554.)

Quelquefois, le subdélégué était un avocat, et il arrivait que la charge ne fût pas exempte de tribulations, comme il résulte d'une lettre du 3 mai 1735. Dans cette correspondance, Henri Quellen,dit Belaê'r, avocat à la Cour, et subdélégué de M. l'intendant à Plouer, près la ville de Dinan, se plaint de ce que l'abbé de La Bretonnière, qui est à la tête de la commission diocésaine, par suite de la caducité de Msr l'évêque de Saint-Malo, lui a ôté la commission pour faire les rôles de la capitation, dans les sept paroisses de la campagne, ce qui lui avait été accordé comme une espèce de récompense, par les intendants de la province, pour la donner aux sénéchaux et aux procureurs fiscaux des juridictions des seigneurs ses parents et amis, qui ne connaissent, dit-il, ni le fort ni le faible des paroisses. Il ajoute qu'il a été surchargé, pour la capitation et le dixième, par vengeance de ce

qu'il a été obligé d'agir contre ces sénéchaux et procureurs fiscaux, en conséquence de différentes commissions de la part du Roi. (Arch. nat., I. H, 547.)

En quittant l'intendance de Bretagne en 1753, M. de Pontcarré de Viarmes fut nommé conseiller d'Etat, et en 1 758 , pourvu de la charge de prévôt des marchands de Paris (J).

Parmi les hommes qui jouèrent un rôle important à la tenue de 1736, citons encore M. Bâillon, sénéchal de Rennes et président du Tiers.

Avant d'être sénéchal de Rennes, M. Bâillon avait été conseiller au Parlement de Paris, et maître des requêtes; son père, François Bâillon, marié à demoiselle Blette Périgny, était un riche négociant de Saint- Malo, annobli, en 1703, par l'achat d'une charge de secrétaire du Roi; des deux sœurs du sénéchal, l'une, Jeanne-Gillette Bâillon, avait épousé, le Ier juillet 1723, Gaston-Jean-Baptiste de Lévis, marquis de Sérant; l'autre s'était mariée, le ier juillet 1728, à un conseiller au Parlement de Paris, François de LaTournelle. Nous n'avons pu recueillir que fort peu de documents sur le sénéchal de Rennes. Sa correspondance avec le contrôleur-général nous révêle un homme habile, ayant une grande facilité de travail et menant de front les travaux de sa charge de sénéchal et ceux de la mairie de Rennes, à laquelle il avait été nommé

(1) Intendants de Bretagne :

1689 De Pommereu. 17(55 De Flesselles.

1692 Béchameil de Nointel. 1707 D'Agay.

1705 Ferrand. 1771 Du Pleix de Bacquaumont.

1716 Feydeau de Brou. 1775 Caze de la Bove.

1729 De Gallois de la Tour. 1783 Le Febvre de Caumartin.

1734 Pontcarré de Viarmes. 1785 De Bertrand de Molleville.

1723 Le Bret. 1788 Dufaure de Kochefort.

en 1743. En 1754, il fut appelé, en qualité d'intendant, à administrer le pays d'Aunis et la province de Saintonge.

Pendant les sessions des Etats, il est probable qu'il ne paraissait guère au présidial ni à la maison de ville, ses fonctions de président du Tiers étant loin d'être une sinécure, si nous en croyons une de ses lettres dans laquelle il sollicite du Roi un supplément de gratification, eu égard à l'étendue de ses dépenses. « A huit heures du matin, écrit-il, je suis obligé d'être à un déjeûner, que je donne à ceux qui viennent, à neuf heures, aux Etats, lesquels finissent, ordinairement, à deux heures. Delà, je passe au dîner que je donne à qui se présente des trois ordres. Communément, la table est de quarante ou de soixante couverts; après quoi, je les engage, autant qu'ils en veulent, à des jeux de société. A sept heures, je quitte le monde pour aller conférer avec les autres présidents, et, à huit heures, nous allons, tous les trois ensemble, chez le gouverneur, rejoindre le premier président et l'intendant, pour conférer de la besogne du lendemain ; j'en sors à dix heures, j'ai encore des lettres à écrire, etc. »

Après sa nomination d'intendant, en 1 754, M . Bâillon éprouva de grandes difficultés à se défaire de ses deux charges de sénéchal et de maire. Lorsqu'il avait fait l'acquisition de cette dernière, en 1743, il avait sollicité et obtenu du Conseil du Roi, à la date du 5 mars, un arrêt ainsi conçu :

« Vu la requête présentée au Roi, en son Conseil, par Jean Bâillon sénéchal de la ville de Rennes , contenant que Sa Majesté , ayant par son édit du mois de novembre 1733 , créé et rétabli les offices municipaux des villes et communautés de son royaume , le suppliant aurait offert de lever les deux charges de maire ancien mi-triennal , et alternatif mi-triennal de la ville et communauté de Rennes, auxquelles

se trouvent attribuées des fonctions anciennement désunies de son office de sénéchal ; que ces offres ayant été acceptées , il aurait payé au revenu casuel de Sa Majesté , le onze février dernier, une somme de cinquante-quatre mille trois cents livres et les six deniers pour livre d'icelle , pour la finance desdits offices , que le principal objet du suppliant, en faisant cette acquisition, a été de réunir les fonctions de ces deux offices de maire à celui de sénéchal de la ville de Rennes , dont il est pourvu ; pourquoi , il suppliait Sa Majesté de vouloir bien ordonner cette réunion, et expliquer ses intentions au sujet de l'exercice desdits offices , et des honneurs , prérogatives , prééminences , privilèges , exemptions, gages et droits y attribués , dont il demandait la jouissance , tant pour lui que pour ceux qui lui succéderont ,

» Vu les quittances et autres pièces y jointes , ouï le rapport du sieur Orry, conseiller d'Etat ordinaire, contrôleur-général des finances ,

» Le Roi en son Conseil a ordonné et ordonne , qu'au moyen du payement de la somme de cinquante-quatre mille trois cents livres, et des six deniers pour livre d'icelle , fait par le sieur Bâillon aux revenus casuels de Sa Majesté, pour les deux offices de maire ancien mi-triennal et alternatif mi-triennal de la ville et communauté de Rennes, créés par édit de novembre 1763 , les deux offices seront et demeureront réunis à l'office du sénéchal de ladite ville , dont le suppliant est actuellement pourvu , pour, par lui jouir des dits deux offices , aux droits, fonctions et privilèges en dépendant, ensemble de 1,629 1. de gages par an , et dont sera fait fonds annuellement sur les revenus d'octrois et deniers patrimoniaux de ladite ville et communauté de Rennes, à compter du jour de l'enregistrement des lettres qui lui seront expédiées.

» Ordonne, en outre, Sa Majesté, que, conformément aux édits de création des offices de maire , le suppliant présidera à toutes les délibérations et affaires de ladite communauté , et jouira des rétributions dues au maire comme député-né aux Etats de la province.

» Entend Sa Majesté, qu'il fera les fonctions de lieutenant-général de police de ladite ville de Rennes , créées par les édits des mois d'octobre et de novembre 1699, et réunies aux offices de maire par la déclaration du mois de mai 1706; qu'il en tiendra les audiences, auxquelles assisteront le lieutenant de maire et les échevins , et jouira de tous les revenus, émoluments, droits honorifiques et utiles dont les maires et, depuis, les syndics ont joui ou dû jouir, sans être, ledit suppliant , tenu de se faire recevoir auxdits offices de maire , et de

prêter pour ce un nouvean serment , attendu celui prêté lors de sa réception en l'office de sénéchal de la ville de Rennes.

» Permet Sa Majesté audit suppliant de s'abstenir d'aller à la tête des députations de ladite communauté lorsqu'il sera obligé de vaquer aux fonctions de son office de. sénéchal, le tout à la charge de payer le droit annuel desdits deux offices de maire, conformément à l'édit de novembre 1733. (Arch. itat., ï. H. 554.)

Cette jonction, qu'il avait sollicitée, empêcha M. Bâillon de trouver à se défaire facilement de ces deux charges réunies. Nommé intendant en 1754, on voit par une lettre écrite par lui, en 1768, le 8 janvier, au contrôleur-général, que bien qu'ayant demandé et obtenu un arrêt de disjonction, il n'en éprouve pas moins de graves difficultés pour trouver des successeurs qui soient agréés par le Roi. De toutes ces difficultés et de toutes les plaintes qui en sont le conséquence, et qui sont mentionnées longuement dans cette lettre, on tire cette conclusion que si, sous l'ancien régime, les offices de judicature s'achetaient à prix d'argent, ce prix lui-même était loin de suffire et ne formait, pour ainsi dire, qu'une des conditions exigées pour remplir ces fonctions. Dans ces charges, on voulait tout d'abord, il est vrai, des hommes ayant, par leur fortune personnelle, une indépendance assurée; mais on exigeait, en plus, des conditions d'honorabilité et d'intelligence, que le ministère ne trouvait probablement pas dans les successeurs présentés par l'intendant.

Enfin, M. Bâillon finit par traiter de sa place de sénéchal,pour 200,000 1., avec M. de Goniac, conseiller au Parlement de Bretagne et petit-fils de l'ancien premier président de Brilhac. Quant à sa charge de maire, il la céda, moyennant 70,000 1., à M. Hévin, ancien conseiller au présidial, devenu depuis peu greffier en chef

des enquêtes au Parlement (*). Là s'arrêtent les renseignements que nous avons pu recueillir sur le président du Tiers, aux Etats de 1736, et, malgré nos recherches, la date de sa mort nous est inconnue (2).

Toutes les correspondances du commandant en chef, de l'intendant, des présidents des ordres et autres personnages importants s'adressaient à Philibert Orry, comte de Vignori, contrôleur-général des affaires des finances , au cabinet duquel ressortaient toutes les affaires des pays d'Etats. Après avoir été cornette dans un régiment de cavalerie, conseiller au Parlement de Paris, maître des requêtes, intendant à Soissons, à Perpignan, à Lille, Orry avait remplacé Le Pelletier des Forts au contrôle général des finances. Habile à manier les chiffres, économe, hostile à toutes les dépenses de luxe, peu d'administrations pourraient rivaliser avec la sienne, pour la persévérance avec laquelle il poursuivit la réforme des dépenses inutiles. Son activité prodigieuse se révèle par sa correspondance. Pour être à même de mieux voir, de mieux apprécier par lui-même, il évite toujours de convoquer en même temps les Assemblées de deux pays d'Etats. C'est ainsi qu'en 1736, ayant appris que le Parlement de Bretagne se refusait à enregistrer une ordonnance , refus

(1) Les charges de judicature avaient pris une valeur considérable ; cent ans auparavant, le 28 février 1677, l'intendant Foucault écrivait : oc Mon père m'a proposé de traiter avec M. d'Argouges, de la charge de premier président de Bretagne, moyennant 100,000 1.; elle a 6,000 1. d'appointements du Roi, et 12,000 1. de la province, lorsque les Etats se tiennent. » (Documents sur l'Histoire de France , Mémoires de Foucault.)

(2) En 1868, une savante étude sur lord Walpole à la Cour de France, 1723-1730 (Didier et O, éditeurs), a été publiée par M. le comte de Bâillon, qui pourrait bien être un des descendants du sénéchal de Rennes.

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