‹ Recherches sur les formes grammaticales de la langue franc̜aise et de ses dialectes au XIIIe siècleChapitre 20 sur 113 · S II. PRONOMS POSSESSIFS · texte numérisé non relu

S II. PRONOMS POSSESSIFS

Dans ses temps primitifs la langue française n'a pas eu de pronoms possessifs : les pronoms personnels en tenaient lieu. A côté du substantif dont il s'agissait de marquer la possession, on mettait un pronom personnel dans sa forme de régime; il n'y avait pas même besoin que ce pronom fût accompagné de ta préposition de, puisque sa forme même accusait qu'il était ré-

gime. On a déjà vu que cette préposition ne s'exprimait ordinairement point en ces sortes de phrases. Ainsi Ton disait : « as mi niepvaus » (le Carpentier, H. de Cambray, II, Pr. p. 18), mot à mot : aux de moi neveux; — a os ami bieles sereurs» (ibid. p. 18), mot à mot: aux de moi belles-sœurs; — «de chil no tintaument» (ïb. p. 18), mot à mot : de ce de nous testament; — «dei no ant » (ib. p. 18), mot à mot : du de nous oncle.

On voit assez que dans cet ancien état de la langue , tous ces pronoms personnels , accompagnant des substantifs pour marquer la possession , étaient de leur nature invariables.

Le premier pas que Ton fit vers les formes des pronoms possessifs proprement dits , ce fut la suppression de l'article, dont on prit peu à peu l'habitude de se passer, lorsqu'on joignait le pronom personnel à un substantif. Au lieu de dire, comme on l'aurait fait d'abord : « en le de nous moulins , » on s'habitua à dire : «en no [pour de nous] molin» (C A. p. ^56), où le pronom, tout en restant indéclinable et proprement personnel, commençait cependant à prendre déjà quelque chose d'adjectif, puisqu'il suppléait l'article à côté du substantif.

On se rapprocha encore un peu des pronoms possessifs quand, à la troisième personne, on cessa d'employer le personnel propre régime lui, comme dans cette phrase : «e de estre lai [de lui, ses] amy » (i263; pièce dans : Lois de Hoivel le Bon, p. 69, éd. Crapelet), pour lui substituer le personnel réfléchi régime si:

«chîl Jehans et si anchiseur» (C. A. p. 1 88); — a si « home et si tenant » ( ib. p. 1 1 3 ).

Enfin , l'habitude d'écrire ainsi ces pronoms personnels à côté des subst. conduisit peu à peu à l'usage de les faire accorder avec ces substantifs auxquels ils se rapportaient; de leur donner des terminaisons adj écrives pour marquer, d'accord avec leurs substantifs, le nominatif, le féminin, le pluriel. On en vint donc à dire : « mis sire » ( Marie de France , Lai del Freisne, 76); «sis sires» (ibid. 12); — «od la 501e gent» (Partonop. A62); — «les soies [cuisses]» (ibid. 1299); faisant ainsi perdre à ces thèmes de pronoms personnels primitifs, roi, 51, soi, leurs formes indéclinables, pour les mettre d'accord avec les substantifs qu'ils accompagnaient et leur faire marquer le nominatif, le féminin, le pluriel, etc. Ce ne fut plus dès lors le pronom personnel; ce fut un pronom adjectif nouveau qui naissait dans la langue, et ce pronom adjectif était notre pronom possessif.

On le compléta, vers le même temps, en reprenant du latin ses formes : nostre, vostre, dont on se servit pour le pronom possessif, avec les anciens pronoms personnels qu'on avait ployés aux flexions adjectives; ces nouveaux pronoms: nostre, vostre, quoique introduits de bonne heure , ne sont certainement pas des premiers temps de la langue. Mais bientôt ils tarent universellement adoptés ; ils se mélangèrent avec les premiers , complétant leurs cadres de flexions les uns par les autres; et c'est de cette ancienne fusion que sont venus les

pronoms possessifs que nous employons aujourd'hui. Quelques-uns d'entre eux : nos, vos, leur, qui ont été primitivement personnels, et dont Fun, leur, Test encore en beaucoup de cas , restent pour témoigner de l'origine que je leur assigne.

D reste encore, dans le recueil de pièces anciennes qu'a publié le Carpentier (Hist. de Gambray, t. II, Pr.), dans les actes qui servent de preuves à l'Hist. de Metz de dom J. François et dom N. Tabouillot, et ailleurs, un certain nombre de chartes , antérieures à 1220, où les formes du pronom possessif n'existent pas encore et où le pronom personnel en tient lieu; je n'en ai cité que quelques exemples propres à me faire comprendre, mais j'aurais pu en rassembler beaucoup d'autres.

Dans diverses autres pièces, on voit le pronom possessif commencer à se détacher du pronom personnel, et s'en distinguer peu à peu , d'abord en perdant fréquemment l'article, puis en prenant quelques-unes de ces flexions adjcctives qui sont devenues son caractère distinct. Cependant, sa nature primitive de pronom personnel avait si bien établi l'usage de le considérer comme indéclinable , que beaucoup de ses formes sont restées jusqu'à la fin du xme siècle : ainsi nous verrons no, pour notre, mi pour mon, ma, mes, s'écrire constamment ainsi, et prévaloir en beaucoup de cas, sans aucune variation , jusque dans les meilleurs textes de Picardie, après le milieu du xnie siècle. Il est résulté de là, pendant longtemps, une certaine confusion dans les formes de ces pronoms, qu'on rencontre tantôt

indéclinables et tantôt déclinés : c est ainsi qu'A en arrive toujours entre un ancien usage qui s'efface peu à peu et un autre qui lui succède ; et ces anomalies , une fois expliquées par l'origine personnelle des pronoms possessifs, ne nous arrêteront plus.

Toutes les formes du pronom personnel , hors celles du sujet, pouvaient servir à marquer la possession. Toutes ces formes perdant peu à peu, lorsqu'elles s'employaient à marquer la possession, leur caractère de personnelles, ont pris des formes de flexion pour le genre , le nombre , etc. D suit de là qu'il y a eu d'abord autant de thèmes du pronom possessif, qu'il y avait de thèmes du pronom personnel régime; puis s'y sont ajoutés les thèmes de pronoms possessifs proprement dits et primitifs en cette valeur, qu'on tirait du latin ou qu'on formait d'ailleurs. Cela nous a fait , de bon compte , pour chacune des trois personnes , cinq ou six thèmes de pronoms possessifs, dont les flexions étaient assez nombreuses ; et ces flexions se ressemblant souvent , on les confondait entre elles, on les entremêlait, on les complétait l'une par l'autre. Enfin de ce mélange sortirent nos pronoms possessifs d'à présent, qui ne procèdent plus exclusivement d'aucun des thèmes primitifs , mais du grand mélange de toutes les formes de ces thèmes.

Cependant, pour jeter quelque lumière dans le chaos des pronoms possessifs du xiii' siècle , il est nécessaire de chercher à rétablir leurs thèmes primitifs et de leur rapporter, en les démêlant , toutes les formes qui

en sont dérivées. Cest ainsi que je vais procéder pour le classement des pronoms possessifs des trois per-

sonnes.

à. Première personne.

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