S I. PRONOMS PERSONNELS
Les formes du pronom personnel n'ont jamais été nombreuses en français ; la langue , en se fixant , n'en a eu à rejeter qu'un petit nombre, et tout ce qu'elle a gagné , à très-peu près , c'est qu'elle a mieux déterminé l'emploi trop vague de ces formes ; qu'elle a fixé et restreint chacune d'elles à certains cas déterminés, et qu'elle a distingué et séparé les formes trop longtemps communes des pronoms personnels et des pronoms possessifs. Il n'y a donc ici guère eu, dans l'épuration de la langue, qu'un travail de classement des formes, et la fixation, par la loi de l'usage, de leur emploi à des cas restreints et bien déterminés.
En langage de Bourgogne, au commencement du xme siècle, les formes du pronom personnel étaient :
o. Pour la première personne :
sing. Suj. ju,jue.
Rég. me,mit moi.
plur. Suj. nos.
Rég. nos.
b. Pour la seconde personne :
sing. Suj. tu.
Rég. te,'ti, toi.
plur. Suj. vos
Rég. vos.
c. Pour la troisième personne :
sing. Suj. masc. il
fém. aie, ele.
sing. Rég. masc. direct, h, le.
indirect, li, lui.
fém. direct, la, lei, lie.
indirect, li.
plur. Suj. masc. il fém. eles.
plur. Rég. masc. direct, les.
indirect, for, ois, eu fém. direct, les.
indirect, lor.
d. Forme du pronom personnel réfléchi de la troisième personne pour les deux genres :
se, soi, si.
Voilà, dans leurs thèmes principaux, toutes les formes que la langue française a possédées, dès ses plus
anciens temps, pour le pronom personnel. On peut voir, d'un coup d'œil, que les seules qui aient péri sont, dans les trois personnes, ces formes de régime direct en i pur, mi, ti, li, si, qui ont été prédominantes pendant la première moitié du xin* siècle , et dont il ny a plus aujourd'hui de traces que dans notre pronom lai de la troisième personne. Je pense qu'il faut attribuer à une raison d'harmonie ou d'oreille l'élimination de ces formes : leur son net, aigu et un peu sec s'accordait mal avec toutes ces syllabes à sons moyens et fondus dont notre langue est composée , et les rendait presque partout discordantes; elles ont été remplacées, on peut le remarquer, par d'autres à sons ternes ou moyens.
Je reprends maintenant ces pronoms pour indiquer les variétés de dialectes et pour faire quelques remarques particulières sur la chronologie de leurs formes et sur leur emploi.
a. Pour le sujet singulier de la première personne, les formes les plus anciennes et les mieux autorisées, dans les trois dialectes, ont été : en Bourgogne jo, en Picardie jou, en Normandie jo, jeo. Il n'y a peut-être point de texte qui n'emploie qu'une seule de ces formes à l'exclusion de toute autre; mais j'ai remarqué que moins elles sont mélangées , plus les textes où elles se rencontrent sont en générai anciens et purs.
Ces formes primitives ju et jou ont de bonne heure produit je, qui en est dérivé. Cette forme en e muet commence à se montrer déjà dans les S. de S. Bernard; mais clic y est rare encore et ne s'y voit que de loin à
loin, ja y étant presque exclusivement employé. On rencontre aussi je dans les chartes de Picardie et de Lorraine dès la fin du xn* siècle et les premières années du xiii*; mais son introduction dans la langue, à ces époques reculées , était récente encore; elle y est peu commune alors , et ne le devient que quelques années après. On peut dire qjie je, introduit dans la langue pendant la seconde moitié du xn6 siècle, en Picardie et en Bourgogne , na commencé à y prévaloir que dans les premières années du xirf. Cest surtout dans le langage de Bourgogne que cette forme je a commencé à dominer, puisqu'avant ia5o elle y avait complètement remplacera. Dans la Picardie, au contraire, la forme jou s'est maintenue pendant fort longtemps, et on l'y trouve employée, avec ou sansjmélange de je, jusque dans le xiv* siècle.
Ju, qui a péri de bonne heure, et qui, exclusif ou dominant dans les textes de Bourgogne , y est une marque d'antiquité; je et jou, qui ont eu cours depuis, le premier dans toutes les provinces de langue d'oil, et le second en Picardie, étaient tout à fait équivalents dans leur emploi; ils étaient des deux genres et invariables; seulement il parait que, pour l'euphonie, on ajoutait un 5 à jou lorsqu'il était suivi d'une voyelle. Ainsi je trouve écrit : « Jous et mi hoir» (ia38. Th. N. An. tome I, 1007); «item jou R. (Renaut) et jous E. « (Eve), » — ttioa R. et nient mi jous E. » (le Carp. Hist. de Cambray, Pr. p. 18). Les rares exemples qui contredisent cette règle m jous sui» (C. d'A. p. 171), n'ont
nullement le droit d'être rapportés à la règle de distinction des sujets et des régimes dans les substantifs; je ne les regarde que comme des fautes.
En Picardie, les deux formes joa et je se trouvent pendant fort longtemps employées comme équivalentes dans la même pièce, et quelquefois dans la même ligne d'une pièce. Je citerai cet exemple ; «joa Hues. . . cuens «et je Marie sa femme contesse... » (Thés. N. An. ann. 12 38, t. I, p. 1008), pour avoir occasion de remarquer qu'il faut bien se garder d'en conclure que l'auteur de l'écrit ait voulu faire entre ces deux mots aucune distinction de genre. On trouve peu après, dans un acte d'une comtesse de Flandre : «joa Margherite » ( Th. N. An. ann. ia48, 1. 1, p. io3i ); ailleurs : «je Huon. . . . « et je Phelipe , femme au devant dit Huon » ( an. î a 66 ; Hist. du dioc. de Laon, par Lelong, in-4°, Pr. p. 609); et partout, en général, ces , deux, formes, joa et je, sont employées si indistinctement pour les deux genres , qu'il n'est pas permis de supposer qu'il y ait eu jamais entre elles aucune distinction précise à cet égard.
A la forme je s'est mêlée, quelque temps après, dans les provinces bourguignonnes, la variante d'orthographe ge. Cette orthographe paraît née en Champagne; je crois qu'elle ne se montre guère, en aucun texte, avant 1 a3o, et que les premiers exemples en peuvent être à peu près de cette époque. On ne la voit, ni dans les Sermons de S. Bernard , ni dans la Chronique de Villehardouin , ni dans aucun texte dont la composition soit bien avérée avant 1 2 3o. La traduction des Opuscules du pape S. Grégoire
(H.Lde Fr. XIII, 1 o) , en langage de Bourgogne, le Roman du Voy. de Gharlemagne à Constantinople, v. 33, en langage normand, sont les premiers textes où cette orthographe commence à se trouver; et tous deux , ainsi que je l'ai établi ailleurs par d'autres inductions, sont d'entre ia3oet ia5o.
Les chartes ne fournissent que quelques rares exemples de ge avant 1 aAo ; celui qui se' lit (Pr. de YHist. de Metz, III, i65) avec la date de 1 197, est d'autour de 1 a5o, puisque la pièce qui le contient est la traduction, faite à peu près cinquante ans après l'original, d'une pièce latine de 1197. ^ers J *5o, la forme ge commence à devenir très-commune dans les chartes et à dominer en celles de certaines provinces , du Poitou et des alentours; trente ans plus tard, elle dominait en Champagne, et, vers les premières années du xiv* siècle, on la trouve quasi exclusive dans les textes de cette province. On y pourra suivre son progrès depuis Partonopeus de Blois ( \l\*ki éd. Crapelet), où elle commence à se montrer , en remontant par les textes de divers fabliaux et autres pièces, où elle devient peu à peu plus commune, jusqu'aux textes du Roman de Renart et du Roman de la Rose, éd. Méon, où elle est dominante. Cf. g'oi (j'ouïs ) , dans le Roman de la Rose , I , p. 1 07, où l'élision montre que ce g se prononçait comme un j.
Ge n'a presque pas pénétré dans la Picardie ;joa, je, jea (R. de flou, 5543 , éd. Pluquet), ce dernier normand aussi, d'après l'exemple que je cite, sont à peu près les seules formes de cette province.
A ge doit se rapporter gie, qui a été une orthographe de Poitou entre 1 a ko et 1 260, et qui se rencontre aussi en quelques provinces de langage bourguignon mélangé, en Lorraine et en Champagne : « gie Ferris dus de Lor- «ranne et marchis... que gie sui. » (H. de Metz, Pr. III, p. 1 65. ) Cet exemple est un des plus anciens; tous ceux que j'ai vus dans ces provinces, sont de la seconde moitié du xni6 siècle. Cf. le Roman de la Rose, p. 76, éd. Méon.
Enfin, de ce que j'ai assigné ci-dessus la forme jo à la Normandie , il ne s'ensuit pas , à beaucoup près , qu'on ne la rencontre que là. De bons textes picards et champenois, du milieu du xme siècle, l'emploient très-fréquemment. Voy. le C. $A. p. 1 69, le R. de Partonopeas, où cette forme domine.
Quant aux régimes du singulier, les deux formes primitives , en Bourgogne , sont celles-ci : me , régime direct ou régime des verbes; mi, régime indirect ou régime des prépositions. Cela est observé ainsi, dans les Serm. de S. Bernard, avec la plus grande régularité; d'une part : «glorefie me; — saine me et si serai saneiz; — fai me usalf et si serai salveiz (fol. 20 r.); tu m'onorras (fol. « 1 2 6 r. ) ;— c un me mat davant (ibid. ) ; » et d'autre part : « por mi; — à mi; — dedenz mi ( ibid. fol. a o r. ) ; — en- « droit de mi; — aies mercit de mi (fol. 70 v.). » Ces deux formes ne se rencontrent seules et sans mélange que dans les plus anciens textes du langage de Bourgogne ; la règle que je viens d'indiquer s'y voit employée même dans des chartes : « s'il ayenoit que li sire Robers m'espregnat en « ceste paix; — de mi. » (H. de Metz, Pr. III, 207. ) Mais
je ne crois pas que cette règle ait jamais été observée ni en Picardie , ni en Normandie.
La forme me, comme pronom personnel, n'est même point du langage picard, et si elle y a jamais existé , ce n a pu être que fort tard et d'emprunt. La raison en est fort claire à donner : l'e muet picard valait notre a primitif bourguignon et nullement notre e muet; partout où celui-ci est primitif en Bourgogne , il est remplacé , dans le picard , par des syllabes primitives en oi ou en i; ainsi le me primitif de Bourgogne n'a pu être en Picardie que moi ou mi.
H y a lieu de penser, en effet , que le langage de Picardie n'a eu primitivement, pour le pronom personnel régime, qu'une seule forme : mi, employé dans tous les cas. C'est ce que l'on voit par ses plus anciens textes. Régime direct : «Et jou mi Eve oredene. » (1 133; le Garpentier, ff. de Cambray, Pr. p. 1 8.) « Et ot o chou chil «i ei hanket mi sieail iou R. et nient mi jous E. por « chou ke n'en ouveot mi adonck. » (Ibid.) « Oublige-jou ami et mes oirs. » (C. A. ai3, 3o3.) «Se douaire mi « escaoit. » (Ib. p. a 1 4. ) — Régime de préposition : « A mi « eskut. »(H.de Cambray, Pr. pag. 1 8. ) 0 A mi pu à men «ballieu; — toute le tenanche ki (qu'il) tint de mi; — «envers mi et envers men oir; — après mi. » (C. A. aao, 1 62, 1 68.) On observera, sur quelques-uns de ces exemples, que le vieux auteur, peu habile en syntaxe, a quelquefois considéré comme régimes directs des pronoms qui ne l'étaient pas; je n'ai point à me soucier de ces fautes , et il me suffit, pour ce que je veux prouver ici ,
qu'il ait traité ces pronoms d'après ses idées erronées, comme je m'en sers.
C'est aussi des provinces picardes que nous est venue cette forme, moi, qui n'y est née qu'après mi, et qui semble y avoir été restreinte d'abord à l'usage de régime direct, c'est-à-dire qu'elle y remplaçait d'abord exactement le me bourguignon. Je ne crois pas que cette forme picarde se produise beaucoup avant ia3o;vers ia5o, elle était usitée dans le langage de Bourgogne, comme en celui de Picardie, et elle commençait à s'y confondre pour l'emploi avec les deux autres , mi et me; elle tendait à y remplacer surtout le premier. Mi, au contraire , a continué pendant longtemps à prévaloir en Picardie; il s'y est maintenu surtout dans les chartes, et il faut redescendre jusque bien après la fin du xme siècle pour fen voir tout à fait aboli. Voici divers exemples de l'emploi de ces pronoms :
Il dit : Ma dame od moi venes Et si grant duel me démenés.
R. de M. p. 817, 818, éd. Michel.
Bairon, fait-il, envers moi entandeiz.
Je m'en allai chascier, bien le saveii. Ou bois estoie moi septimes antreiz.
Mais vers moi fuit si plains d'umelité K'al pié me vint li frans dus onorez.
G. de Fioiw, 3869-3876, éd. Bekker.
On voit, dans cet exemple, moi remplacer mi, et me conserver son emploi auprès du verbe. On y voit aussi
moi, au troisième vers, se montrer, au lieu de je, comme sujet, à la manière dont nous l'employons aujourd'hui. Cela n'est point commun au xin* siècle.
Au surplus , on trouve encore mi dans Gerars de Viane, et moi ne l'y a point complètement remplacé.
Si t'an moinrai an sa prixoo o mi.
Et vos moiemes an vanreiz avoc mi.
uLes moy ester,» laisse-moi tranquille (Fab. inéd.U, 455, éd. Robert); a et me vausist, » et me valût (ibid. 463); «de moy» (1282; Dunod, Hist. du comté de Boarg. H, 6060); a moi grever, » me blesser (Rom. de la Rose,
v. 1 77 1 , éd. Méon) ; a je ai doné moi et mes hoirs »
(1375-, Perreciot, de lÉtat civil despers. II, 325); «pur a moy et mes heyrs » ( 1 2 92 ; pièce anglo-normande , Lois de Howel le Bon, p. 76 , éd. Crapelet) ; « de mi aiez pitié » (R. de Renart, 388o ); «de mi, » de moi ( Hist. de Metz, Pr. El, 2 07 ) ; «je oblige mi et les miens , mes oirs et mes «successeurs » (1266; Lelong, Hist. du dioc. de Laon, p. 610]).
Par celé foi ke moi deres Moles mon ble, si me hastes Que je m'en puisse repairier.
U Memnier (TArieux, a3-i6 , éd. Michel.
En résumé, moi avait, dans les deux dialectes de Pteardie et de Bourgogne, vers le milieu du xtti6 siècle, un usage opposa : dans le premier, il tenait lieu de me, et s'employait par conséquent comme régime des ver-
Les; dans le second, il tendait à remplacer mi et à servir de régime aux prépositions. Mi, ainsi supplanté, commença dès lors à devenir rare en Bourgogne; et d'autre part me s'introduisait en Picardie , pour accompagner les verbes : « Ne me douls, » doleo (Fabl. inéd. II, 48o); a pas ne me faing» [Partonop. 1209); «je ne me « puis concorder » (R.de M. v. 528). De sorte que l'usage de ces pronoms commençait à se régler et à se fixer comme il l'est resté jusqu'à présent.
La Normandie n'a guère connu mi; on y en voit à peine quelques exemples. Elle avait me et l'autre forme, que, d'après les analogies déjà connues, elle écrivait constamment mei. Leur usage était le même que dans les autres provinces : aE si de co me viescez» (? L. de GuiU. 38 ); « teiz tei, » tais-toi (R. de Roa, *jo55 ).
Tu me faîz lort Ke me tout l'aime ke jeu port.
R. de Roa, 55/ia , 5563.
«testmoin mei meismes» ( 1269; A. R. I, 38) ); amei «festuet, » il me le faut ( Marie de Fr. Lai d'Équit. 70); me (ibid. 170 ).
Les pluriels sont peu variés : nos en Bourgogne ; sujet, no, noi, noujrèg.nos, nous, en Picardie et en Champagne; cette dernière forme introduite, mais tard, dans le langage de Bourgogne; nos, constant en Normandie. Voilà tout, et il n'y a sur ces mots qu'une seule règle importante à remarquer : c'est que les mêmes formes existant en même temps comme celles du pronom possessif,
on avait pris l'habitude , pour les distinguer, d'écrire par un s final nos, pronom personnel, et par un z, noz, pronom possessif. Cet usage a été observé fort anciennement avec beaucoup de régularité, et tous les bons textes anciens, de Bourgogne et de Normandie, en fournissent des preuves : « Nos fesimes » (Serm. de S. B.f. 119F.); « nos «faisons» (ii. f. lx-j r.); a nos puissiens» (it. fol. 1 15 r.); «noz ténèbres, noz travalz, noz perilz» (ibid. fol. 19 r.); « des noz y » des nôtres (ibid. fol. 126 r. ) ; « endreit nuz « e de noz suzgez » ( 1 2 bg ; A. R. 38 1 ) ; « de nus u de noz, » de nous ou des nôtres (1259; A. R. I, 38 1 ) ; « vos et voz « conpaignons » (R.de Renart, 20077, éd. Méon).
Quant à la Picardie, la forme du pronom nos y était anciennement sans s final et invariable dans tous les cas. Cet usage s'introduisit en Champagne, puis en Bourgogne, après ia3o, et y troubla la règle dont je viens de parler; on la voit disparaître, ou n'être plus usitée qu'avec beaucoup de confusion dans les textes d'autour de ia5o; et depuis cette époque, on trouve nos, noz, écrits presque arbitrairement dans la plupart des textes. La forme no resta plus exclusivement en Picardie, et nous prévalant alors pour pronom personnel, 710 sembla s'y restreindre à l'usage de pronom possessif. Je prendrai quelques exemples au hasard entre des milliers d'autres :
«No poieons, no avjemes no kors, de no senh [de
a notre sang], de no arme, no beiens e tieres» (le Carpentier, H. de Cambray, Pr. p. 1 8) ; « nous nous mesimes » (C. £A- p. 169); «de no warandissement » (ibid. 3 2 1); a nos avons» (ibid. a55); «nos hom,» notre homme;
«no kier signeur Guion...» (ib. p. 3o3, 3o4); «toute le « terre qui nos vient de par no père et de par no mère » (i258; Th.N.An.l, 1007).
Seignor, dist Naymes , mal nos est avenu ,
Ceu est Gerars et avoc lui seu dru Ke sor nos vienent a force et a vertu. De Karlemaine se sont aperceu Ke nos avons par tel pechié perdu.
Gerars de Viane, 38a2-38a7.
La merci Deu bien nos est avenu.
/Wtf. 385i.
V cen s'escrient : veeiz mts apresteiz Et de nos armes garnis et conreeiz.
Ibid. îâio, îâu.
« Nos levons nos matin; nos sacrefices » (Trad. de S. Grég. H. I. de Fr. XHI , 9 ) ; « nos vos en semonons » ( Villehardouin, 457 c, m); «as nos,» aux nôtres (ïb. 458); nnos «avons» ( iî5o; H. de Metz, TU, 198); «de noz voi- «sins » (vers 1220; ibid. 177). On voit qu'il y avait alors en Lorraine des traces de l'observation de la règle de Bourgogne.
Il faut observer enfin, pour la chronologie de ces formes, que le texte français des Serm. de S. Bernard et Villehardouin n ont guère connu que les formes en c pur, nos; les formes en oa sy voient fort rarement (cf. Serm. de S. Bern. mst. fol. 47 v. ), et du fait peut-être des copistes des âges suivants. Les auteurs de Gerars de Vaine et de Partonopeus de Blois , qui paraissent avoir
écrit à peu près un quart de siècle après Vîilehardouin , commencent à entremêler nos et nous; et Partonopeus, qui est en langage de l'Ile-de-France, conserve plus de préférence pour nos, et le mélange moins que Gerars de Viane, qui est en langage de Bourgogne propre.
b. La forme du nominatif singulier de la seconde personne, ta, n'a jamais varié. *'*■
Quant aux formes des régimes, ti, te, toi, et du pluriel, vos, vous, voz, en Normandie, te, tei et vus, les remarques que j'ai faites sur la première personne s'y appliquent de tout point; l'identité est si complète, que j'ai déjà pu, à propos de la première personne, citer quelques exemples de la seconde. Je me contenterai d'en rassembler ici quelques autres pour faire voir l'emploi de ces pronoms : a Tu l'ajunsis. » [Sermons de S. Bern. fol. 3i r. ) «Ju te deliverrai. n (Ilid. fol. ia6 r. ) «Or « eswarde diliantrement quels biens te vient de part la >c présence de cest oste. » ( Ibid. fol. 17 r. ) « Esloce te, o « ta Betleem , et ui soit chantez par totes tes rues li festi- « vais alleluya. » (Ibid. fol. 21 r. ) «En ayers ti. » (Ibid. fol. 17 r. ) « En ti sunt. . . » (Fol. 5 1 v. ) « Il n'en est mies •« venuiz por ti à ocire , mais por ti à salveir. » (Fol. 68 r.)
Del chevalier ki apoignoit vers ti?. . . Je te donrai xv livres d'ormier ....
Par verte le te di.*
Gtrars d* Viane, 166S, 78, 23a<).
Ensi par toi grant perle aroie Et m'onnour amcnuiseroie.
Car la gens mesdiroit de moi Se jou me marioie à toi.
R. de M. 53i, 53a.
Si je te prennoie à signour. . • .
Ibid. 5^9.
«Qui! te soviegne. » (Roman de la Rose, a3o().) «Ge te «doing. » (Ibid. 2776.) « Si t'en is, » sors, va-t'en. (R. de Renart, 277 1 .) « Je te pardoins le tuen meflet. » ( Ibid. 4728.)
La voyelle du pronom ta se trouve quelquefois élidée devant une autre : « ^as volu, » tu as voulu. ( Fabl. inéd. I, p. 89.)
Vos, vous, en normand vus, n'ont rien qui les distingue de nos, nous, et je ne puis que leur appliquer les mêmes règles : « Cuydiez vos, chier freire, ke poc me deust gre- « veir, si je savoie ke ceste parole ke ju or parole à vos, « duist périr en voz cuers? » ( S. de S. Bern. fol.. )
Cette règle est déjà tout à fait oblitérée et tombée en confusion dans le texte de Gerars de Viane :
Faire vers voz secors et guarison.
De la bataile suix vers vos à bancjon . . . Gardeiz voz bien, désormais vos défi.
Devant le cop vos en ai bien garni.
Respond Roi] an : Je vos ai bien oi." Je voz cornant au roi de paradiz. . .
Non ferait il , biau nies ; jel vos plevis . . . Vos en arois m oit ricbe gueredon Et les vos airmes en aront mantion . . . Ici vos ran je qui tes vos beriteiz.
3389-3390, a3&a-a3/iA, aai6, aaa/i, 3oâ9-3o5n, 389$.
Dans le Roman de Mahomet, c'est-à-dire en langage de Picardie de 1 2 58 , on voit déjà vous, pronom personnel, et vos, pronom possessif, très-nettement distingués :
Vous n'aves homme ne serghant. . .
Ja de vous fers bien ne diront.
Vos biens, vos honore croisteront.
Du reste , ainsi que les divers passages rassemblés cidessus font assez fait voir, nos, vos, en normand nos, vus, étaient les formes uniques du pronom personnel pluriel, et servaient à la fois de sujets et de régimes : a Nus tenadrons endreit nus » (1259; A. R. I, 38 1 ) ; a vus vus a curucez, » vous vous courroucez ( R. de Ch. 26 ) ; « jo tdurrai ru*,» je vous donnerai (ïbid. 169); a vos mat- «teiz» (Serm. de S. Bern* fol. 76 t\); «convertiz vos, » convertissez-vous (ibid. 1 1 5 r. ).
L'orthographe noz, voz, étant donc sans objet, et ne pouvant que se confondre arbitrairement avec l'autre , sans aucune distinction pour l'emploi, doit être regardée comme abusive dans ces pronoms; nos, vos, nus, vus, pronoms personnels, sont seuls autorisés par les bons textes ; l'introduction du z pour le s n'a eu lieu que quand est arrivée la confusion des règles, après le milieu du xiii* siècle, et son usage, dans les textes, est une marque de peu d'antiquité.
c. Pour le sujet masculin de la troisième personne, singulier et pluriel, on disait ii, invariable. Quelques formes irrégulières de ce mot , qu'il est possible de re-
cueillir çà et là, ne sont que des fautes d'orthographe; c'est ce qu'il faut penser de î, employé pour le pluriel il ( 1^65; poëme anglo-normand, dans YArchaeoL XXII, 3 1 7 ); y avec le même sens , dans YHist. de Metz , Pr. HT, p. a 07 ; ki pour qu'ils, dans le C. à' A. p. 3 2 1 . Les exemples n'en sont pas nombreux, mais on en pourrait réunir quelques autres. Es sont presque tous du pluriel; ce qui semble prouver qu'alors la consonne de il ne se prononçait point en beaucoup de cas, surtout au pluriel.
Jai cherché à savoir, en feuilletant le recueil des Ordonn. des Rois de France, à quelle époque précise s'est introduit l'usage de donner à il un s au pluriel, et quelle a été l'époque où cet usage a prévalu. Or, le premier exemple que j'y aie trouvé de l'orthographe du pluriel î& est de i3o5; il y en a même déjà plusieurs de cette année. Mais l'usage du pluriel il continue d'y dominer, non sans des exceptions toujours plus nombreuses, jusque vers 1 34o; ce n'est qu'entre 1 345 et 1 3 5o qu'on le voit tomber rapidement, et enfin, en 1 354, se présentent des exemples de i7 pluriel : «qui/ auront, qu'i7 ap- « porteront , » qui sont à peu près les derniers : ils alors avait complètement prévalu.
La forme primitive de ek, en bourguignon, a été aie: « Reconnisseiz chier freire cum granz soit H sollempniteiz « qui ui est. Aie est alargie et de leu et de tens. r>(S.deS. Bern. fol. 57 v.) aEn aies, » en elles. (Ibid. fol. 126 v.) Ele, du reste, s'est fixé de fort bonne heure dans tous les dialectes et n'y a plus changé. On l'écrivait au pluriel avec un s; l'usage de l'écrire par deux II, du moins avec
quelque fréquence et quelque autorité , est postérieur au xitf siècle.
H était permis dans tous les dialectes de supprimer le second et et d'écrire el, eh, pour ele, eles: c'est une licence dont les poètes usaient souvent : « El nel ot, » elle ne l'entend pas. (Partonop. 1 1 34. )
Gaudins fremisl , Persewis tramble , D por H et el por autrui.
Ibid. 10166, 10167.
Cf. ibid. 1870; R. delà Rose, 3oo, 1207 et i454; et le R. de Renart, 4 53 o. On en trouve aussi divers exemples dans les prosateurs : «Desci que endroit eh, «jusque visà-vis d'elles. ( Villehardouin , p. 45 1 b, 84, éd. Brial.)
Mais el pour ele était de plus une forme dialectale régulière et constante dans le langage de l'De-de-France , autour de ia%o. On doit la considérer dans les textes qui l'emploient uniformément , et non point çà et là par caprice, comme une marque certaine et de ces régions et de cet âge.
La forme primitive de Picardie, pour elet peut avoir été ile; mais elle n'a pas eu beaucoup de durée, et il ne s'en présente plus que peu d'exemples :
Et Aude fuit desus le mur antif : . . . Vassalz, fait ile, mal nos aveiz baili. ...
Gtrars de Viorne, 877-879.
Dans quelques provinces de langage de Bourgogne mélangé, en Lorraine et dans la Franche-Comté, où Ton était dans l'usage de mouiller abusivement beaucoup de
syllabes , on a souvent écrit eile pour ele; je n'en donnerai qu'un exemple : « De la noble dame Mahault sa famé; «la quelc.l'a fiancié, a promis. . .que eile n'ira encontre « ces convenances, per li ne per autrui. » ( 1 2 65; Perreciot, de ÏÉtat civ. des personnes, H, 307.)
Quant aux régimes , on avait au masculin :
Pour le régime direct des verbes, les mêmes formes que celles de l'article : h, lou, le, la.
Pour le régime indirect des verbes, qui , les accompagnait immédiatement, implique en lui-même une préposilion sous-entendue : IL
Et pour le régime des préposition® exprimées : lai.
Au féminin : /
Pour le régime direct des verbes : la, lai, comme l'article; et de plus, en Bourgogne : leî; dans les autres provinces : lie. •
Pour le régime indirect des verbes, impliquant en lui une préposition qui n'est pas exprimée : U, qui était des deux genres.
Pour le régime des prépositions exprimées : lei, lie.
Toutes ces formes sont fort anciennes, et leur distinction, telle que je la présente ici, se trouve observée dans tous les textes.
Je ferai remarquer, pour aider à l'intelligence de cette distinction, que le régime direct des verbes et le régime des prépositions ont entre eux une grande analogie et une grande affinité : ils sont tous deux le pronom régime simple; et si Ton ne les a pas exprimés dans notre langue par une forme unique , cela n'a tenu qu'à un besoin
de clarté; le régime indirect des verbes, au contraire, n'est point un pronom régime simple, mais il a toujours la valeur d'une préposition sous-entendue; notre lui de «je lai dis , » vaut les deux mots, à lai. Aussi, dans l'ancien langage, les régimes directs des verbes et les régimes des prépositions ont été, en bien des cas, confondus ensemble et exprimés l'un pour l'autre; le régime indirect des verbes est au contraire resté toujours fort distinct des deux autres.
Je vais donner quelques preuves de l'emploi de ces pronoms; je suivrai l'ordre chronologique des textes et celui des formes, tel que je l'ai donné ci-dessus.
Ainsi : a Tu lo gittas. » ( Serm. de S. Ber. 46 v. ) a Mais « à celui cuy nos veons esteir davant la porte et hareteir « sovent et sovent pdwardeir contremont vers les fenes- « très n'en est mie^de merveille s'om U dist : k'atens-tu. » (Serm. de S. Beat. fol. 88 r. ) « K'il envers lay se contie- «nent. » (ïbid. fol. 121 v.) « Qui est nuls de vos, chier «freire , ke bien ne voiet cum grant aivye li airme facet « al cors? Ne serait donc li cors senz airme essi cum uns « trons senz sentement? De l'airme li vient li beateiz; de « l'airme li vient li creissance; de Tairnme li vient li clar- « teiz de la veue et li suens de la voix ; de l'airnme li vient « toz li sens. » (Ibid.fol. 5i v.) «Reconoix, hom, ta di- «gneteit : reconoix la glore de l'umaine création. Tu as «cors si cum li mundes at; car celuy (régime, pour à ce- « lui) k'estauliz est sor tote la création de cest corporiien « munde convenivet qu'il en ancune partie fust semblanz « à luy. » ( Ibii. fol. 5 1 v. }
Pour les féminins : « Ensevez lai, » suivez-la. (Ibid. fol. A7 r.) « Lai où li divine maiesteiz humiliât feîmeis- « mes , » humiliavit se ipsam. [Ibid. fol. kq r. ) « Mais nule « chose n'est plus legiere à la volenteit k'umeliier lei mis- « mes. » ( Fol. 1 1 5 r. ) « En fei, » en elle. ( Ibid. fol. 69 r. ) « Soffre ke li airnme laborst or por lei, et tu mismes lace bore assi ensemble lei, » avec elle. ( Ibid. f. 1 9 r. ) « Fai « pénitence , car par lei aprochet om al règne. » ( Ibid. )
Je glane encore en d'autres textes. Masculin : « Vers a lui. » (Villehardouin, 453 d, 93.) «Qu'il faisoit porter «devant /ai.» (Ibid. h5g a, 1 19.) «Et il li rendroit toz «ses prisons qui avoient esté pris.» (Ibid. 489 e, 2 5o.) « Se vos li mandiez. » (Ibid. 438 c, 20.) « Et por reprover « lou servise que il li avoient fait. » (Ibid. 45 7 a, 1 1 o.) « Et « se il {e voloit faire , prinsent le. » ( Ibid. )
On li amoine son auferrant destrier. . . . Au col li pandent un escu de quartier Et li randirent un roit tranchant espie. . . .
Gerars de Viane, 1061-1066.
« Avoc lai, o lai, à lai, por lai. » (Ib. 36, 47, 954, 1 553.) « Dunkes lut cure d'envoier dones à lai. » ( Trad. de S. Grégoire; H. I. de Fr. XIII, 12.) «Ce li promet je, » je lui promets cela. (1 269; Perreciot, de VÉtatciv. despers. II , 3 1 2 .) « Nous lou maintenrons. r>(H.de Metz, Pr. III, 1 95.) « Sei parent ocirunt lui. » (Vers 1 2 20; ib. p. 1 77.) «Et si acuns estoit rateiz d'omicide et tesmoigniez «n'estoit, {aï vintunisme se descoperoit, ou il seroit « colp aules. » (Ibid. p. 177.) « Per lui. » ( Ibid. 177,1 83.)
«11 li loir oit, » il lui serait loisible. (Ib. III, 1 78.) « Je li «itoreroie. » ( 1 ao4; Berger de Xivrey, Lettre à M. Hase, p. 209. ) « Je ly outroy. » ( Ibid. p. 2 1 o. )
Dist la dame : il soit bien venus ; Or en r aies à lui la sus Et si li faites compaignie.
1À Roamans don, C. de Couci, i33-i35, éd. Crapelct.
Apres lui viennent, sel quereient. . . . Que de sa keuwe li prestast Se li pleust, ou Ten donast.
Marie de France, II, Fable uni, 11; ixivi, 3, k.
aNe il, ni aultres pour la/.» (iii-j;!!. de M. III, 187.) « Jou le voel et le gré et t otrie et le conferme. » (C. d'A. 220.)«Que il, à un jour, U seussent à dire. » (Ibid. \ 1 3.) «De lui. » (Ibid. 169.) «Que vos li doies estre bénignes « et favorables en ces besoignes , et que vos de ces be- « soignes le doies délivrer prochienement. » ( Vers 1 a38; Th.N.An. I, ioi4.)
Li et foi se confondirent et s employèrent l'un pour l'autre vers les dernières années du xni* siècle, et alors c'est Zi qu'on employait de préférence en Champagne, en Picardie, et même en divers textes de Bourgogne. Ainsi : « Pour li, à U, et li distrent. » ( Join ville , Hist . de S. Loais, p. 7!! , éd. Capperonier. ) « Leur respondi le roy . . . . que «il pouoient fere de li leur volenté. » (Ibid. p. 7a.) Cf. li, lai, confondus, pour l'usage, dans Marie de France (L. d'Éqaitan, 73, 1 17), quoique ailleurs elle les distingue
encore : u A lui vindrent si li (et lui ) cunteient. . . » (Lai de Lanval, 58o.)
Féminins : « Cilz qui lai panroit. ... s'il ne b prenoit. » [Hist. de Metz, III, Pr. p. *36.)
Sor une coûte deleiz lei ( à côté (Telle ) Tait assis.
Gerars de Vian», 90a.
A lie fu Engleterre encline
R. de Roa, 66/19.
uDe lie, cuntre lie.n(Ibid. b*]hi, 5741.) H faut remarquer que M. Pluquet, dans son édition, a jugé à propos d'écrire constamment lié au lieu de lie. Je ne sais, d après cela, quel compte il avait pu se rendre , ni quelle idée il se faisait de la métrique de Wace; mais il est évident qu'en tous ces vers, IV fermé ajoute une syllabe surabondante et rompt la quantité. Il faut donc corriger et écrire partout lie, qui est la seule bonne leçon. (Conférez 5y5a , 6991, etc.)
Lorsque cette forme de régime lie eut prévalu en Bourgogne sur la forme primitive de cette province , lei, et qu'elle fut généralement employée en France, il arriva que les écrivains et les copistes ne distinguèrent plus lie, régime des prépositions exprimées, de ti, des deux genres , régime indirect des verbes , et qu'ils écrivirent indistinctement li au lieu de lie. C'est une faute, mais quj, à la fin du xm* siècle, était si générale, qu'elle y fait autorité et devient marque distinctive de l'orthographe du temps. Ainsi :
Si je n'ai li% il sont famés asseiz ,
dit un personnage de Gerars de Viane (gi 1) , pour dire : a Si je ne f ai pour femme, il y a assez d'autres femmes. » Il est clair que fi est ici régime direct, et mis conséquent ment au lieu de Ue. Cf. « il à fi, » lui à elle (ibid. 1 8^7 ) ; a pur fi, » pour elle (Marie de France, Lai d'Équitan, 11 4); «asez poeit a li (à elle) parler» [ibid. /19); «or afi estut (il lui fallut, en parlant dune femme) del tut « entendre» (ibid. 61 ), où la confusion est bien marquée. Le Rom. de la Rose use des mêmes formes : « De li » (2/198); «porfi, » pour elle (2 546); «àfi, » à elle (10/12). Cf. ibid. 846, etc. «En fi (elletm la) regardant, coulour « mue. » (Li Roumans dou G. de Couci, 1 7 9 , éd. Crapelet. )
Ainsi, dans la seconde moitié du xni6 siècle, le pron. féminin régime des prépositions et régime direct fie, avait été généralement remplacé par la forme fi, en langage de Picardie , de Champagne et même de Bourgogne; et les formes de ce pronom, au féminin, se trouvaient réduites à deux pour les régimes singuliers; régime direct : la; régime indirect et régime des prépositions : li.
Cétait la tendance du langage picard de réduire ainsi en î pur toutes les syllabes où la voyelle i se trouvait entourée de quelques autres.
Au surplus, il nous reste encore aujourd'hui une preuve que ce pronom féminin K, employé comme régime des prépositions, n'était point proprement K régime indirect des verbes, passé à un usage plus étendu, mais simplement une forme picarde abusive ou dérivative de lei et de lie. C'est que quand, au xive siècle, la
forme li disparut de la langue, elle ne fut point, comme régime féminin des prépositions , remplacée par lai, qui lui succéda partout ailleurs; elle fut remplacée par elle; nous ne disons pas, au féminin : vers lui, mais bien vers elle. — En effet , c est elle qui pour nous correspond exactement à lie, pronom féminin régime, du xme siècle.
La forme de régime indirect lui n'a jamais été employée, avant la seconde moitié du xme siècle, que comme masculin; les chartes mêmes, qui fournissent tant d'exemples hâtifs de tous les genres d'anomalies , ne s'en servent qu'au masculin à cette époque; mais plus tard et vers la fin du même siècle, on la voit commencer à servir quelquefois pour les deux genres. M. Orell (Alt Fr. Gr.p. 45) et M. Raynouard (Gr. comp. des L. de t Europe latine, p. 1 54) en rapportent une ou deux preuves qui sont de cette époque.
Jarrive aux pluriels. Les sujets : il, eles, dont j'ai parlé; le régime direct des verbes : les, pour les deux genres, n'ont jamais changé dans la langue, qu'en certaines coutumes d'orthographe et de position; ils n'exigent aucune explication.
Les régimes indirects des verbes, impliquant en eux une préposition qui se sous-entend , sont, pour les deux genres, en Bourgogne : lor; en Champagne et en Picardie : lour, leur; en Normandie : lur, invariable. — Ainsi : « Lors lor [c'est-à-dire à eux] vint une novelle que à une « vallée à trois lieues de l'ost estaient li chaitif et les «chaitives. » (Villehardouin, p. 485 b, s33, éd. Brial.)
«Se lour doiens wairantir, » nous leur devons garantir. (Hist. de Metz, Pr. III, 189.) «Et se four aivons «donneit, » et aussi nous leur avons donné. (Ibid. 190.) « D'entour demi journel de terre ke mes pères leur vente di. » (G. d'A. p. 196.)
Li reis ne pout Normanz amer :
Mielx se volt , co dit , perjurer, K'il ne /or face comperer La bataille de Mortemer.
R. de Rou, 10267*10270.
Tûtes les bestes assambla E tut sun oirre lur mustra.
, Marie de France, t. II, i85, éd. Roquefort.
Cest là l'usage primitif de ces pronoms ; ils ne sont depuis devenus pronoms possessifs que par extension.
Pour régime des prépositions , la troisième personne avait au pluriel masculin ois, eas, depuis eux; au pluriel féminin eles.
Le masculin, dont je rassemble ici les deux formes extrêmes , celle qu'on rencontre des premières en Bourgogne et celle qui a fini par prévaloir dans la langue fixée, est un de ces thèmes dont les variations ont été innombrables. Je ne chercherai point à rassembler ici toutes les orthographes que ce pronom a pu avoir entre 1 a 00 et 1 3oo; mais je ne puis me dispenser d'en énumérer quelques-unes, que je classerai dans Tordre des provinces et d'après leurs dérivations :
En ob , c'est-à-dire en eux; Bourgogne (S. de S. B. fol. 46 v. ).
Avec eh, avec eux; Champagne ( Villehardouin, p. 44$ e , 76; Normandie, R. de Rou, i3658).
Avec ah, encontre ah (ibid. 448 d, '71; 449 c, 74; 45 1 b, 85; Partonop. io488).
Dérivés de ois :
0us(i22i\H. de Metz. 1U, i83).
Oulx ( îaai ; ibid.). Oulz ( ia4i ; ibid. 195 ).
Dérivés de ets :
Elx.
Eus ( 1248; C. &A. 168, aao; L. de G. 39).
Euh (ia56; O. desR. de Fr. I, 78).
Eulz ( Fabl. inèd. I, 1 10 , éd. Robert ).
Eux ( ia64; Perreciot, II, 3o6).
Ex.
lex (Rutebuef, Complainte d'Outremer, p. i5, éd. Jubinal).
Dérivés de als :
Ans; « d'ans meismes » (Villehardouin, 44a c, 4o ).
Auz (Gerars de Viane, a 346, a 36a, 345a, 3455, 3457).
lah.
laus (ia48; Th. N. An. I, p. io3i; R. de M. 1745).
Iaux.
Iauh ( ia56; Th. N. An. I, io83).
Iaz(N. R.deF.etC.\l,io3).
Iax ( Des xxm. mon. de Vilains , p. 1 5 , éd. Michel ).
Ax(N.R.deF.etC.l,5,ibb).
Ealz ( 1396; H. de M. a45; Gerars de Viane, 3g, i485).
Eau* ( ia5o, Charte de Poitou mste. ; 1 292 , H. de M. 237).
Eauh (1197; H. de M. i65).
Eax (ia44; H. de M. 196).
Et les formes de Normandie :
Oes (Jj-deG. 3. GC Henri de Valenciennes , a 66 , p. ). Oens, dont voici des exemples :
« Jekesa oens ,w jusques à eux (ia56, A. R. I, 339). f Un de oens » (ibid. j.
On y voit aussi soens employé comme nous mettrions aujourd'hui eux; ainsi : « Kaunt il nous oirent aprocher ndesoens. » (iî56; A. R. I, 339.) ^f. ^5 soens> ïes siens, dans Rutebuef, Complainte d'Oatremer, pag. 16; Orell, AU. Fr. Gr. pag. 45.
Quant au féminin eles, il n'y a lieu à aucune observation.
A une à* eles s'en ala Asses Tacola et baisa.
Lai (Tlgnaurès, a 35, a 36, éd. Pr. Michel.
Ces pronoms, dont la fonction ordinaire était de servir de régimes aux prépositions, s'employaient fort bien aussi pour régimes directs des verbes; j'en ai expliqué ci-dessus la raison. Quant aux exemples , ils sont très-nombreux.
« Apries il nos envoyera.... son ballin qui fu et Biernet son sier- « jant por ians punir a nostre volenté. » ( 1391 ; Th. N. An. I, col.
Dans la comté de Bourgogne, on n'employait presque pas les formes de eux; pour régime des prépositions, comme pour régimes indirects des verbes, on se servait de loor, leur; de sorte que ces pronoms person-
nels ny avaient proprement que deux formes; celle de régime direct : les, et celle de régime indirect et de régime des prépositions, pour les deux genres : lour. Ainsi:
« Entre lour, » entre eux ( 12 63 ; Perreciot, de l'État des fers. II f Pr. 3o4 ).
« Encontre lours, » contre eux ( 1264 ; ibid. p. 3o6').
« Lours et lours maignies et toutes lours choses, » eux, etc. (1 269 ; ibid. p. 3n).
t Pour lour et pour les lour, • pour eux et les leurs ( 1 278 ; Dunod, Hist. du C. de Bourg. Pr. p. 617 ).
« Li trois, li doue et H un de lour* [ibid. p. 623).
« A la vie de chacun de lour tant seulement! [ibid. p. 62 1 ).
Get ancien usage de leur est fort remarquable; on en pourrait aussi recueillir quelques restes dans les chartes de Lorraine, et il y a tout lieu de penser que c'était un archaïsme conservé dans ces deux provinces, mais qui auparavant avait eu cours dans tout le langage de Bourgogne , peut-être même par toutes les provinces de langue d'oil.
À. Enfin, les pronoms réfléchis de la troisième pers. se, si, soi, des deux genres et des deux nombres, étaient réglés dans leur emploi comme ceux des deux premières personnes :
En Bourgogne : se, accompagnant les verbes comme régime direct; soi, régime direct et régime des prépositions; si t régime indirect.
En Picardie: si, régime direct; soi, régime indirect et régime des prépositions.
En Normandie: se et sei, avec les mêmes usages qu'en Bourgogne.
Exemples :
« Bienaureil ceos ki ensi se wardent del munde k'il envers lu y • te contienent si cum palerin et estrainge. • (S. de S. Bern. fol.
« Se baisarent. • (Ibid. fol. iàà r.)
• Loel lu altruy boche et si se taise li teye. • (Ibid. )
où Ton voit, pour le dire en passant, la forme de sujet ta prise au sens de régime direct, au lieu de te.
• Use raemboit. » ( 1 10 1\ ; Bourbonne-les-Bains. )
« Cil ki orgailhou sèment soi ellievent encontre les comanz de la t veriteit. » ( Trad. de S. Grégoire; H. I. de Fr. XIII, 12.)
« Soi meisme. » ( Ibid. p. i3. )
« Ke la pieteiz voist fors mesure kant ele plus ke droit soi abais- « set. • ( Ibid. p. 9. )
« Ke li conseil ne soit confus cant il soi multeplice. • { Ib. p. 9.)
« D soi eulchat ; » — « toi leveir. • ( Ibid. p. 11.)
« Dunkes soi tornat celé crueile pensé à grande révérence del « veske. » ( Ibid. p. 1 a . )
« Por si (se) trair à Dius no seigneurs. » ( 1 1 33 ; le Carpentier , H. de Cambray, II , Pr. p. 18.)
Quant Aymery si santit abatu , Il saut en piez
Gnon dt Via** t 307, 3o8.
tOt sei, » avec soi. (R. de Charlem. 61. )
En Bretagne, on a écrit soe pour soi, au féminin. (Cf. une pièce de 1262, écrite en Bretagne, publiée par M. Crapelet, Lois de Hoivel le Bon, p. 66.)
On pourra remarquer qu'au xui* siècle la distinction précise de ces pronoms se , soi , dans leur usage réfléchi , n'était pas encore bien établie avec leurs corrélatifs lui, li, et qu'on disait quelquefois l'un pour l'autre; ainsi :
Dist li châtelains trop m a noie
Dist la dame :
Et si li faites compaignie Et tant que g'iere appareillie Dites li qu'il ne li anuit.
Li R. don C. de Couci, 61 36, i33-i37.
où Ton voit le verbe réfléchi s'ennuyer, construit k la troisième personne du singulier avec // au lieu de se; car ces derniers mots signifient : « et jusqu'à ce que «je sois prête, dites-lui qu'il ne s'ennuie pas. »
Il n'y a d'exceptions notables aux règles que je viens d'indiquer pour les pronoms possessifs, que peut-être en quelques locutions consacrées , qu'il faut considérer comme de véritables idiotismes. Ainsi, par exemple, on disait :fors-il (excepté lui, fl. de M. p. 5i), où le sujet i7 se trouve employé comme régime d'une préposition-. J'ai rapporté aussi, il n'y a qu'un instant, un exemple de tu employé comme régime; mais les fautes ou les exceptions de ce genre sont très-rares, et je ne sais s'il serait possible d'en découvrir un second exemple.