Recherches sur les habitants primitifs de l'Espagne a l'aide de la langue basque
M. Michelet, qui a si heureusement mis à profit les travaux des savants allemands, a donné le premier une analyse assez étendue des Recherches sur les habitants primitifs de F Espagne, à l'aide de la langue basque, par M. Guillaume de Humbolt, en exprimant le regret que cet admirable petit livre 4 ne fût pas encore traduit.
J’ai tenté de reproduire lidèlement ce livre, l’un des chefs-d’œuvre de l’érudition allemande. On sait que, digne frère de l’auteur du Cosmos, dont la renommée n’a pas, môme en France, effacé la sienne, Guillaume de Humbolt, homme politique, linguiste , historien, philosophe et poëte, se voua surtout à l’étude du langage, et fut, avec Bopp et Schlegel, un des fondateurs delà méthode nouvelle. A leur exemple, les philologues abandonnant les conceptions à priori, et cessant de se préoccuper exclusivement de similitudes de mots trop souvent illusoires, entreprirent la comparaison
h , Histoire de France, t. I, p. 437447
vi AVEHTISSEMENT DI THADl'CTEUH
des formes grammaticales des langues, et reconnurent les lois qui en régissent les transformations, procédé appliqué avec tant de succès par l’école contemporaine.
Dans le vaste cercle des études qui ont rempli sa vie, G. de Humbolt a fait entrer successivement les langues orientales, le chinois dont il acheva de révéler le vrai caractère, le basque et les origines du peuple basque, les idiomes de l’Amérique, etc. Son dernier travail, et le plus important, fut l’Essaisur la différence de construction des langues, introduction au grand ouvrage sur le kawi, terminé et publié après sa mort par le docteur Buchsmann *. Il est aussi l’auteur d’œuvres politiques et littéraires, de récits de voyages, et des Lettres à une amie, recueil devenu populaire en Allemagne, qui montre sous un touchant aspect son âme généreuse.
L’exposé, même le plus rapide, de travaux aussi considérables, dont l’influence se révèle presque à chaque page des philologues français ou étrangers, qui saluent G. do Humbolt comme un de leurs maîtres, demanderait tout un volume et ne saurait être entrepris que par un homme profondément initié à la science du langage. Cette tâche difficile a été remplie en Allemagne d’une façon complète, surtout par M. Haym (Wilhelm von Humbolt; Lehensbild und Caracteristik , m - 8°. Berlin, I8oO).MM. Schaslçr et Slcinlhal ontpublié
<. On trouvera à l'appendice la liste complète des œuvres philologiques de G. de Humbolt.
AVERTISSEMENT DU TRADUCTEUR ?il
aussi de remarquables appréciations des théories de Humbolt surle langage, (Die Elemente der philosophischen Sprachwissenschaft TV. von Humbolt’ s , in- 8°, Berlin, 1847 : Schasler. — Die Sprachwissenschaft TV. von Humbolt’ s und die hegeV sche philosophie, m-8°, Berlin, 1848 : II. S teinthal.) Chez nous, beaucoup d’excellents jugements sur Humbolt, et d’analyses partielles de ses ouvrages, sont disséminés dans une foule de revues et de mémoires. Voir entre autres plusieurs articles de la Revue germanique, dont l’un a été publié par son auteur, M. Challemel-Laeour, dans la Bibliothèque de philosophie contemporaine (Paris, 1804).
Les études basques de G. de Humbolt sont les seules dont je puisse traiter ici. C’est à Paris, en 1799, qu’il commença à s’occuper de cette langue presque inconnue à cette époque, hors du pays où on la parle. Ses recherches à la Bibliothèque lui firent découvrir le dictionnaire manuscrit de Pouvreau et les proverbes d’Oïhenart, trésors oubliés sur lcsquels'il appela l’attention des érudits. En 1800, il voyagea en Espagne, visita le pays basque tout entier, explorant les sites, observant les coutumes et se passionnant de plus en plus pour un idiome qui lui parut à juste titre l’un des plus merveilleux modes d’expression de la pensée humaine. Il devint l’ami du curé de Durango, don Pedro de Astarloa, et d’autres savants espagnols connus par de patientes recherches trop souvent gâtées par l’esprit de système. Il nous parle lui-même (ch. vu) de ses longues promenades philologiques dans les campagnes de la Biscaye, en compagnie d’Àstarloa. — On
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no possédait alors qn’un très-petit noniltro do livras imprimés, en langue basque. Un des plus anciens, remontant à 1571, était la traduction du Nouveau Testament, dédiée à Jeanne d’Albrct.
A la prière de Humbolt, désireux de s’assurer par des expériences répétées de toutes les ressources de la langue, le curé de Marquina, don Antonio de Moguel y Urquisa, publia en basque la traduction de plusieurs discours et morceaux choisis des meilleurs auteurs latins (Tolosa, 1802). Le passage de la préface qui a trait à G. de Humbolt est curieux ; le voici dans toute sa naïveté :
« Un noble y sabio Prusiano, llamado varon do » Humbolt se dcdicù in Paris à la lcctura del arle y » diccionario vascongados. Logrô leer alli la version » vascongada del Nucvo Testamcnto, y algunas obras » de Oyenarto. lia venido desde esta capital sin mas » objeto que cl tratar en estos paises con los mas ver- » sados en este idioma; le lie tratado, y quedé ad- » miradode las luces que adquiriù, de las rellcxiones » que hacia, de la agudoza de sus proguntas, y como » estaba instruido en las Icnguas hebrea, griega, ale- » mana y otras del norte, se hacia luego cargo del arti- » ficio de la conjugacion, y de los primeros de las » inflexiones. Venia Comisionadodealguna sociedadde » sabios, que intentait descubrir las lenguas matrices ,
» prirniticas y originales. Va à publicar en brève, al- » guna obra sobre este idioma despreciado por muchos » sabios espanoles que debian confundirse en seme- » jante exemplo. El sabio Prusiano quere demontrar
AVERTISSEMENT DO TRADUCTEUR u
» que el idioma bascongado es éloquente, puro, y » fecondo.
» Por su suplica y influxo, he hecho las versiones » de varias arengas, y oraciones selectas de Q. Cur- » cio, Tito-Libio, Tacito, Salustio, y tambien las de » dos exordios de las dos oraciones de Cicéron contra » Catilina, todas piezas de la mayor elegancia, etc. »
Moguel se trompait : Ilumbolt n’avait pas reçu de mission et ne voyageait point à la recherche des langues mères, primitives et originales. Aux yeux du bon curé, son suffrage vengeait bien 1 ’euscara des dédains ridicules de certains auteurs espagnols qui, n’en comprenant point le mécanisme, le traitaient de jargon barbare et sans règles (V. Mariana).
Revenu en Allemagne, G. de Humbolt voulut entreprendre un tableau complet, vraie monographie de la race basque, comprenant la description du pays, son histoire et l’analyse de la langue, étudiée aussi au point de vue des recherches sur les habitants primitifs de l’Espagne. 11 fit part de ce projet dans un article inséré dans le Muséum allemand de Frédéric Schlegel, et qui n’a pas été publié dans ses œuvres complètes. Il porte ce titre : « Annonce d’un ouvrage sur la langue basque, et sur la nation basque étudiée d’après les données fournies par sa langue. » (Ankundigung etner Schrifl nber diebaskische Sprache und Nation, nebst angabe des Gesichtpunchles und Nr haltes dessclben.) Le docteur Mahn l’a reproduit en entier dans l’introduction do son livre : « Monuments de la langue basque » ( Denkmaler der haskisehen Sprache.
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Berlin, 1857). Après avoir exposé sa théorie des langués qu’il considérait déjà (avec son illustre compatriote Schlegel) comme des créations d’un seidjet, des êtres organisés qui ont leurs formes propres et dont les variations accidentelles peuvent être ramenées à des types constants, exprimant chacun une manière de voir et de sentir particulière à un peuple, Humbolt traçait en ces fermes le plan du livre qu’il méditait :
« Cet ouvrage aura trois parties :
» La première contiendra mes observations sur la » contrée et ses habitants durant mon séjour dans le » pays basque espagnol et français. J’y peindrai le sol, » les mœurs et le caractère de cette race vive et intel- » ligente, disséminée dans les vallées pyrénéennes, et » sur la côte de l’Océan, à la fois montagnarde et mari- » time , constituée depuis une haute antiquité en » groupes indépendants unis par un lien fédératif, » à la manière des petits peuples de la Grèce an- » tique.
» Je laisserai à ce tableau la forme d’une relation de » voyage.
» La seconde partie contiendra l’analyse de la langue s basque, accompagnée de morceaux écrits en cette » langue à diverses époques; on aura ainsi une idée » complète de la grammaire et du vocabulaire. Dans » cet examen, je ne perdrai pas de vue les autres lan- » gués, car, pour moi, la connaissance du basque n’est » qu’un des éléments de l’étude comparative qui péril mettra d’édifier un jour l 'Encyclopédie générale du » langage. Je comparerai le basque avec les autres
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» langues, et j’indiquerai (si cela est possible) à quelle « classe et à quelle famille il se rattache.
» La troisième partie sera la conclusion des deux » premières, sous forme de recherches historiques et s philosophiques sur le peuple basque et son idiome. » Elle fera connaître le rang auquel cette nation a droit » dans l’histoire de l’hunjanité. »
Si, distrait par tant d’autres travaux, G. de Humbolt n’a pas exécuté en entier ce plan si vaste, ses études basques ont valu à la science des fragments précieux et un livre qui est un chef-d’œuvre.
Les Esquisses de voyage en Biscaye, morceau assez étendu, offrent un vif sentiment dos beautés de la nature, et abondent en observations pleines d’intérêt, dont un grand nombre sont reproduites dans les autres écrits de Humbolt.
En 1817, parurent les rectifications et additions à la première partie du deuxième volume du Mithridale d’Adclung , sur la langue cantabrique ou basque. (Berlin, in-8°, 83 pages.)
Le Mithridate d’Adclung, dont le premier volume parut en 1806, était destiné a présenter un tableau de toutes les langues connues, fondé principalement sur la division géographique. Un procédé si peu scientifique ne laisse guère aujourd’hui à cetto immense compilation que la valeur d’une collection do mots. Les trente premières pages du second volume étaient consacrées à la langue basque. Adelung s’était beaucoup servi do Larramendi et d’Oïhénart, mais son travail renfermait de nombreuses erreurs. — Dans des