‹ Recherches sur les habitants primitifs de l'Espagne a l'aide de la langue basqueChapitre 10 sur 61 · EXAMEN DE CES PRINCIPES · texte numérisé non relu

EXAMEN DE CES PRINCIPES

Il est certain cependant que les mots qui expriment les objets, l’application des idées générales aux cas particuliers, la désignation des choses par leurs propriétés, et qui ont paru simples , étaient pour la plupart composés à l’origine. On a aussi remarqué judicieusement que la trace de la composition est beaucoup plus visible dans les langues primitives qui ont subi peu de changements, et que la signification propre de leurs éléments en constitue le principal caractère. Toute langue a pour base un certain nombre de mots simples qui, par addition extérieure, ou par changements opérés à l’intérieur de ces mots, forment la foule des dérivés. On nomme ces mots primitifs racines; ils conservent une double liaison avec les dérivés tant par les lettres qui les composent que parla signification. Cette dernière est de sa nature indéterminée, et veut être associée à la première, sans quoi rien n’en garantit l’exactitude. 11 est naturel en effet , que le sens des racines,

sua LES HABITANTS PRIMITIFS l)K L'ESPAGNE 13 comme telles, soit tout à fait général et par conséquent indéterminé, puisqu’elles résument tous les dérivés. Toutes les langues présentent ce caractère; mais toutes ne laissent point découvrir la plus grande partie de leurs racines,, ni la manière d’y ramener les autres mots, retour qui inspirera peu de confiance, car il paraîtra souvent l’œuvre arbitraire de philologues étrangère au pays dont ils analysent l’idiome. Cependant d’autres langues que le celtique présentent un pareil système encore visible et mieux établi par leur construction. C’est le cas du sanscrit, qui de toutes les langues orientales se rapproche le plus de la nature du celtique, car ses racines offrent aussi une signification si générale, que la plupart ne sont d’aucun emploi dans le langage avant d’avoir subi certaines modifications ( Vilson's Dictionnary Pref., xliv). Ne sont-elles donc que des éléments idéels aperçus par l’analyse, ou faut-il les considérer comme de véritables mots qui ont été vivants autrefois dans la bouche du peuple et qui prouvent un état antérieur des langues? Ce sera là l’objet d’un autre travail 1 . Le sens des racines du sanscrit est, comme je viens de le remarquer, tout à fait indéterminé ( Wilkins ’ Radicals Inlrod., VII), et l’on se tromperait fort en cherchant, dans le tableau qu’on en a dressé, quelque chose d’analogue au jardin des racines grecques. Aussi , quelque achevé que

4 . La théorie de Humbolt sur les racines, ces premiers éléments phonétiques, antérieurs à la distinction des parties du discours et rendant la sensation dans toute sa généralité, est devenue un véritable axiome en philologie.

Il ne se trompait pas sans doute en pressentant dans l'histoire de chaque langue un état primitif d’extrême simplicité et d’absence de flexions, sorte de règne minéral du langage, dont les idiomes monosyllabiques offrent encore le type.

Sur les questions si controversées du monosyllabisme absolu des racines et de leur classement, voir Max Müller (Science du langage); Renan ( Langues sémitiques). (Trait.)

soit le sanscrit, il ne permet pas de ramener avec sécurité tous les mots à leurs racines; il y a môme toute une classe de mots, celle formée par les affixes unàdi, dont le retour à des radicaux déterminés est à peu près impossible 1 . Il faut en conclure que cette explication des mots par des racines n’est le plus souvent que l’œuvre des grammairiens. Quelquefois aussi elle résulte avec certitude de l’examen de la langue (liopp’s Analytical comparison of the sanscrit, greek cet. languages in the Annals of oriental littérature, vol. I, art. 1, p. 8). Il en est probablement de même en celtique. On voit par là combien la méthode d’Astarloa est incomplète et peu sûre. La comparaison des mots basques fournissant une série de radicaux dont chacun forme une grande quantité de mots, il est facile d’apercevoir l’analogie des mots provenant de divers primitifs (voir mes additions à Mithridate). Mais il n’est pas démontré que le basque permette d’établir autant de racines, et d’y ramener ses mots d’une manière aussi régulière que le sanscrit et le celtique. Astarloa, dans ses analyses, a parfaitement distingué les lettres radicales de celles ajoutées par euphonie ou par suite d’une différence de dialectes, mais il ne donne nulle part un système complet de retour des mots à leurs radicaux. Pour la formation des lettres, le basque diffère totalement du sanscrit et du celtique, de même que pour les permutations des voyelles. Des deux manières de revenir du mot à la racine, Astarloa a donc adopté la moins sûre de beaucoup, car il se préoccupe- surtout du sens qu’il croit le même pour tous les mots qui se ressemblent. Il est inutile de montrer combien ce procédé est illusoire, surtout dès que l’on entre dans le

4 . V. le mémoire de Botblingk : Dië unâdi-afGxe. ln-4°. Saint-Pétersbourg, 4844. ( Trad .)

cercle des idées métaphoriques. Le vrai linguiste fera tout le contraire, et s’inquiétera peu du sens, dès qu’une analyse exacte l’aura conduit à une racine déterminée. Car, par l’e/J'et du temps, des mots entièrement semblables peuvent présenter un sens tout à fait différent 1 . Plus loin, Astarloa attache beaucoup trop de valeur à la prétendue signification des lettres isolées, au lieu de s’arrêter à leurs liaisons en racines. Enfin, loin de ne demander le sens des mots qu’à une froide analyse du langage, il le fait trop souvent résulter d’idées générales ou d’observations tout à fait singulières. Ainsi, il expliquera gravement l’a do aarra (homme), et Ye de emea (femme) (Apol., 35), en disant qu’à son premier cri, l’enfant mâle fait entendre un a, et l’enfant du sexe féminin, un e. Il est évident que les efforts d’Astarloa et de son continuateur Erro, pour découvrir dans le basque la langue mère de la race humaine, sont tout à fait sans portée. Tant que les linguistes basques n’auront pas renoncé à cette tentative universellement reconnue chimérique, pour se borner à fournir leur part d’observations sur leur idiome, leurs travaux ne seront jamais d’une pleine utilité pour leurs compatriotes ni pour les étrangers. Cette critique de leur méthode ne doit pas nous porter à méconnaître le mérite de ces auteurs, en ce qui concerne leur langue. Astarloa, le premier, l’a étudiée dans un esprit vraiment scientifique, et en a entrepris l’analyse, non sans résultats, surtout pour la partie grammaticale; il a mis un zèle infatigable à en recueillir les débris ; et il faut reconnaître que ses erreurs sont souvent rachetées par une foule d’observatious aussi justes qu’intéressantes.

4. Le Dictionnaire de M. Littré en offre, pour la langue française, de curieux exemples. (Trad.)

Page 1