LES NOMS DE LIEUX NE NOUS SONT ARRIVÉS QU’ALTÉRÉS ET DÉFIGURÉS
Comme les noms propres dérivent habituellement des appellatifs et ont une signification originelle, la question qui nous occupe serait facilement résolue si les anciens géographes et historiens nous avaient transmis sans altération ceux qu’ils ont tirés de l’Espagne; malheureusement ils ne s’y sont jamais appliqués, et n’ont pas cherché à retenir exactement des mots barbares pour eux. Pline (Ed. Hard., I, 136; XIV, 144; XI, 12) avoue formellement que dans son énumération des cités ibériques, il s’est préoccupé de savoir si leurs noms pouvaient être facilement exprimés en langue latine*. Pomponius Mêla (III, 1, 10) dit que plusieurs noms de fleuves et de peuplades cantabres ne peuvent être articulés par nous, et Strabon (III, 3, p. 155) redoute de citer des noms pareils , et quand il le fait, en donne de tels que ceux-ci : Pieu taures, Bardyetes, Allotriges, et autres encore plus insignifiants et plus durs, car ces trois derniers offrent quelques syllabes grecques. On voit par la que les auteurs anciens ne nous ont légué qu’un choix de noms, et ont laissé de côté les plus caractéristiques: se
4. Ex his digna memoralu, aut latiali sermon? dictu facilia. (Plin.)
SI’ R LES HABITANTS PRIMITIF? DE L'ESPAGNE 9 plaignant sans cesse de la longueur et de l’insignifiance des noms barbares, ils les ont sans doute abrégés souvent, ou accommodés à la prononciation grecque et romaine, remplacés même par des mots de leur propre langue.
Nous en avons un exemple dans la très-vraisemblable conjecture de Mannert : que le nom du peuple des Contiens, ou Cuniens, a été transformé par les anciens Grecs en Cynésiens, et par les Romains en Cannois (habitants du coin) (altération qui a causé les erreurs des cartes.)
Mais les noms écrits sur les monnaies en caractères étrangers ne sont probablement point altérés, et on peut en adopter plusieurs avec confiance. De ce nombre est Iligor 1 (tille haute ou ville de montagne ). Nous savons par les auteurs que bien des noms ont changé avec le temps. Ainsi, d’après Strabon, Artabres est devenu Arotrebes, et Hardy etes est devenu Bardyalcs (Strabon, III, n, p. 154, 162). Par suite des fréquentes invasions, beaucoup de localités reçurent un nom étranger, qu’elles portaient en môme témps que leur nom indigène. Le Bœtis était appelé dans la langue du pays Perces (Étienne de Byzance). Tite- Live le nomme Certis , ce qui so rapporte à la ville celtibérienne Certima (Tite Live, XXVIII, 22) ; les anciens Grecs le nommaient Tartessus. — De même pour bien d’autres fleuves et villes. Qu’on songe encore aux mutilations et altérations dues aux copistes et aux écrivains euxmêmes, et l’on verra combien il faut peu s’attendre à posséder d’anciens noms ibériques parfaitement exacts. Du reste, ces difficultés inévitables ne rendent que plus significatif le témoignage des noms si nombreux qui présentent les traces certaines d’une origine basque.