EXAMEN DE LA QUESTION SUIVANTE
Y a-t-il, dans la prononciation actuelle des Anglais, quelques éléments que Ton puisse attribuer à l'influence des Bretons-Anglais, leurs ancêtres?
La langue des Gallois représente plus ou moins exactement la langue parlée jadis dans une grande partie, ou la totalité de Y Angleterre proprement dite, avant l'invasion des Saxons. Remarquons d'abord un phénomène singulier, et qui certes n'est pas indépendant de l'influence que nous examinons. Les deux dentales aspirées, le B et le l, étaient en usage fréquent et ordinaire, chez les deux peuples réunis sur le même sol, les Saxons conquérants et les Bretons conquis. Voyons ce qui s'est passé chez les deux peuples dans leur pays natal, pendant le long intervalle qui s'est écoulé depuis la conquête de la Grande-Bretagne par les Saxons, jusqu'à nos jours. En
Allemagne , les Saxons prononcent-ils les deux dentales aspirées ?Jls les ont perdues lune et l'autre. Cette prononciation est éteinte, et il n'en reste point de traces, au moins dans la langue parlée, non-seulement dans toute la Saxe, quelles qu'en soient les limites , ni même dans toute l'étendue de l'Allemagne. Tandis que les Gallois, possesseurs constants d'une portion de leur ancien territoire, ont conservé intacte, ou à peu près, et leur ancienne langue et leur ancienne prononciation.
Voyons ce qui est résulté du mélange des deux peuples sur le territoire occupé par les Saxons , c'est-à-dire presque toute l'Angleterre proprement dite. Eh bien , les deux dentales aspirées s'y sont conservées dans toute leur pureté et toute leur fréquence. En faveur de qui penche la balance ? Pourquoi les Saxons, qui, en Allemagne, ont perdu, ainsi que tous les autres Allemands, l'un et l'autre son, les auraient-ils conservés , après avoir été transplantés sur le sol de la Grande- Bretagne ?
Que si l'on veut, malgré cette disposition de tous leurs compatriotes, attribuer à l'influence saxonne la persistance des deux dentales aspirées en anglais, il faut aussi admettre que , si d'une part les Saxons , en Angleterre , ont conservé des sons perdus par leurs compatriotes en Allemagne, les descendants des Bretons en Angleterre ont perdu la prononciation de leurs pères, que leurs voisins et leurs frères les Gallois ont conservée.
Et ce n'est pas tout, quant aux consonnes. Les Saxons avaient les deux gutturales aspirées, à en juger du moins par l'allemand, chez qui ces sons existent partout. Ils avaient donc le c aspiré ou le xi et le gh ou le g aspiré des Allemands, et surtout des Flamands ; tandis que les Bretons d'Angleterre , à en juger par les Gallois, nVvaient que le c aspiré et non pas
le </. Qu'est-il encore résulté de l'influence réciproque des deux peuples? D'abord je remarquerai que ces deux gutturales aspirées persistent toujours, et en Saxe, et dans toute V Allemagne, et dans toute leur fréquence. Les deux sons subsistentils en anglais, où, sans aucun doute, ils étaient anciennement ? La langue écrite est pleine du gh aspiré, qui a disparu de la langue parlée ; cependant il subsiste en anglais une de ces gutturales, qui est précisément celle qui existait dans l'ancienne langue bretonne , et la seule qui s'y trouvât. Et dans quels mots cette gutturale aspirée a-t-elle été conservée ? D'abord, comme on le verra plus tard, dans les mots correspondants au gallois, ce qui en rend la trace plus évidente; et en second lieu , dans des mots tirés de l'allemand , où ce son n'existait pas, ce qui rend plus manifeste l'influence des Bretons , puisqu'ils ont imprimé leur prononciation à des mots qui leur étaient étrangers, prononciation qui a été ensuite adoptée par les descendants de ceux qui les avaient apportés.
Quant aux voyelles simples, il n'y en a pas une, se trouvant dans l'allemand ( que nous regarderons comme représentant le saxoiij) , qui se soit continuée en anglais sans se trouver aussi dans le gallois. Mais, d'autre part, il y a un son particulier au gallois qui s'est continué dans l'anglais , quoiqu'il ne soit qu'une nuance de Yi, comme nous l'avons déjà remarqué, son que les Gallois représentent par un u. Et, par cela même que ce n'est qu'une nuance, qui par conséquent devrait facilement disparaître, sa persistance, malgré le mélange des Saxons et des Normands, est une des traces les plus évidentes de la prononciation du gallois. Ce son n'a pu persister sans que les descendants des Saxons et des Normands l'apprissent, et c'est une nuance si délicate et si fugitive, que les étrangers ont bien de la peine à la saisir et à la rendre.
Y a-t-il , clans la prononciation du français, des sons que Ion puisse attribuer à l'influence de la langue gauloise parlée dans le nord de la France avant l'invasion des Romains ?
Pour traiter cette question, il faut admettre, avec les savants qui ont établi cette opinion, que les Gaulois du nord de la France parlaient le breton, ou un idiome de cette langue. On peut au moins l'admettre momentanément, parce que l'examen que nous allons faire de la question que nous nous sommes proposée est un moyen de vérifier cette opinion. 11 est évident que si les ancêtres des Français du nord ne parlaient pas un idiome breton , nous ne saurions trouver de traces de leur prononciation dans la langue française. Au contraire, s'il y en a de nombreuses et d'évidentes, cette preuve seule doit suffire pour reconnaître la langue de nos ancêtres. Or, ce que nous avons déjà dit de la prononciation bretonne , sans en faire d'ailleurs aucune application , suffirait pour dissiper nos doutes. Telle est la conformité des deux prononciations, que tous les sons simples de la langue française se trouvent dans le breton , et de plus tous les sons de la langue bretonne sont dans le français, à l'exception d'un seul, celui de la gutturale aspirée, que les Bretons représentent par un ch, et qui correspond au X- Une pareille conformité n'est- elle pas des plus remarquables ? Quelles sont les deux langues de l'Europe occidentale qui fourniraient un pareil exemple, même parmi les langues néo-latines? Ni la prononciation espagnole ni l'italienne ne présenteraient cette similitude , ni entre elles , ni avec le français , ni avec aucune de ces langues; voilà pour la conformité générale.
Si nous entrons dans les détails, les rapports deviendront encore plus frappants. D'abord, quant aux consonnes,
le j pur, c'est-à-dire sans combinaison avec une autre consonne, ne se trouve que dans le français et le breton. Où les Français l'auraient-ils trouvé, à moins de lavoir inventé? Ce n'est certainement pas aux Francs qu'ils l'auraient emprunté, à en juger par l'allemand, ou mieux encore par le flamand, qui est la langue germanique qui représente le mieux la langue franque; ni sans doute aux Latins, à en juger par tous les dialectes des Italiens , c'est-à-dire de ceux qui ne sont pas de la Gaule cisalpine. Aussi toutes les fois que des étrangers, qui ne sont pas parfaitement versés dans la prononciation de la langue française, veulent prononcer un mot où se trouve un j , ils y substituent la linguale correspondante, c'est-à-dire un z. Un autre son, parmi les consonnes, qui distingue la nation française parmi tous les peuples de l'Europe, excepté les Espagnols, est 17 mouillé, qui se trouve aussi dans le breton. Or, certes , ils ne paraissent pas l'avoir pris ni aux Latins ni aux Francs. Ce n'est pas tout, quant aux consonnes. Toutes les modifications si nombreuses et si variées de Yn, soit comme muette pure, soit comme voyelle nasale, ainsi que les grammairiens français l'ont appelée, caractérisent également les Français et les Bretons. Ce n'est pas qu'on ne trouve dans diverses langues de l'occident de l'Europe plusieurs sons de cette classe; mais ils y sont comme dispersés, et dans aucune ils ne se trouvent dans leur ensemble avec toute leur valeur.
11 y a parmi les voyelles deux sons qui distinguent le français de presque toutes les langues occidentales de l'Europe , l'a et Yea. Ils ne sont prononcés nulle part hors de la France, dans cette moitié de l'Europe, excepté dans une portion de l'Allemagne ( la Saxe), et dans les Pays-Bas. Ces voyelles, dans le breton, se rencontrent à chaque instant. Elles y constituent des sons fondamentaux. Je ne doute point que les
Francs ne les aient eues , puisqu'elles se trouvent dans le flamand. Mais, puisqu'elles existaient dans la langue des Gaulois du nord de la France, et distinguaient peut-être alors cette langue comme elles la distinguent aujourd'hui de toutes les langues celtiques, même les plus semblables, il est évident que ces Gaulois , ni leurs descendants , ne les ont empruntées aux Francs. D'ailleurs , les Francs ont adopté , dans la suite , la langue telle quelle était alors , et avec ses modifications successives. Et si, comme je n'en doute pas, ils prononçaient déjà ces deux sons, la seule conséquence qui en résultât était qu'ils devaient apprendre à prononcer plus facilement la langue du pays.