‹ Recherches sur les langues tartares ou memoires sur differens points de la grammaire et de la litterature des Mandschous, des Mongols, des Ouigours et des Tibetains. Paris, Impr. royale 1820Chapitre 3 sur 20 · DISCOURS PRÉLIMINAIRE · texte numérisé non relu

DISCOURS PRÉLIMINAIRE

^es grandes nations nomades de la haute Asie ont joué un rôle important! dans les révolutions du monde : leurs émigrations successives ont inondé de vastes contrées, et renouvelé la population qui les habitoit ; elles ont plus d'une fois retardé les progrès des lumières, et interrompu la marche de la civilisation. De si grands événemens méritent sans doute d'être examinés en détail. L'histoire des Tartares est intimement liée à celle des autres peuples de l'ancien continent. On sait à présent qui! faut chercher dans la Tartarie les premières causas de ces invasions qui ont ébranlé I' empire Romain et renversé celui des Khalifes. On sait que les peuples qui en sont sortis, ont fondé dans la Chine, dans 1 Inde, dans la Perse, en Syrie, en Egypte, en Europe même, des dominations dont plusieurs subsistent encore aujourd'hui. On a des raisons de penser qu'il en a été de même à des époques plus anciennes, et qu'il faut attribuer à des émigrations antérieures , dont le souvenir s'est presque entièrement perdu , ces analogies de langages et de religions , qui frappent un observateur attentif, depuis les monts Oural jusqu'au détroit de Gibraltar, depuis Hrlande jusqu'au cap Comorin , et qui forment un des problèmes les plus intéressans dont l'histoire générale ait à s'occuper.

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Mais des ténèbres profondes ont long-temps couvert et couvrent encore en partie l'origine de ces nations. On est loin de pouvoir fixer précisément le nombre des races auxquelles elles se rapportent : on n'est point en état d'assigner à chacune d'elles sa patrie primitive, ni de déterminer avec certitude les circonstances qui ont amené ses déplacemens. Au milieu d'une obscurité que peut-être on a crue plus grande qu'elle ne l'est en effet, dans une disette de monumens qui vient principalement de ce qu'on ne s'est pas soucié de recueillir et de déchiffrer ceux qui existent , il n'est pas étonnant qu'on ait hasardé , sur les antiquités de la Tartarie, les opinions Jes plus contradictoires , et que ces opinions soient encore chaque jour admises sans preuve, ou rejetées sans examen.

Un grand écrivain qui, dans sa manière de traiter l'histoire, montra toujours beaucoup d'éloignement pour les recherches arides et laborieuses, tenta de jeter du ridicule sur les travaux du docte Deguignes. L'histoire des Huns, suivant lui, ne méritoit guère plus d'être étudiée que celle des tigres et des ours de leur pays : paradoxe étrange de la part d'un philosophe qui a pris l'histoire des hommes pour sujet de ses méditations. A peine le justifieroit - on , ert prouvant ce que Voltaire avança si légèrement, « que les » Huns et les ours ne savoient pas plus écrire les uns que » les autres. » ,

Peu d'années s'étoient écoulées , quand un autre philosophe, dont les infortunes font, pour ainsi dire, respecter lès erreurs , trouva dans le vague même et dans l'incertitude dont sont enveloppés les commencemens de l'histoire de la Tartarie, un motif de préférence, avec une facilité

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plus grande pour les accommoder à ses systèmes. Trop de recherches ont éclaire les premiers siècJes de la Grèce , de l'Égypte , de la Chaldée ; malgré ce qui reste encore à faire pour achever de mettre dans tout leur jour les antiquités de ces pays célèbres , on est généralement assez instruit sur les questions principales , on possède assez de renseignemens sur l'état des arts, des sciences, de la civilisation, pour qu'une hypothèse qui s'écarteroit par trop des idées reçues , ne pût s'y soutenir au milieu des notions positives, et même des preuves négatives qu'on ne manqueroitpas d'y opposer. Les annales Chinoises, trop constantes dans leur simplicité, ont trompé l'attente qu'on en avoit conçue ; l'Hindoustan n'offre que des traditions confuses, et qui, dans ce qu'elles ont de raisonnable, s'accordent trop bien avec ceJles des peuples Chrétiens, pour satisfaire ces esprits avides de nouveautés, mécontens de tout ce qui est ordinaire et commun , et en faveur desquels il faut à tout prix agrandir le champ de l'histoire, reculer l'antiquité de notre planète, et bouleverser tout ce que nous croyons savoir de l'origine et des premiers progrès de notre espèce.

Il reste la Tartarie, sur laquelle on ne sait rien du tout, et qui, en y comprenant le Tibet, paroît réunir toutes les conditions et offrir toutes les facilités qu'on peut souhaiter pour un système. Dans le silence de l'histoire , il semble qu'on n'ait qu'à choisir entre les suppositions, et que chacun soit en droit de préférer celle qui est à ses yeux plus agréable. La Tartarie entière n'est , pour ainsi dire , qu'un vaste désert ; mais elle a pu être anciennement trèspeuplée. Les tribus qu'on y rencontre, mènent une vie errante à la suite de leurs troupeaux, habitent sous des

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tentes, et vivent cfu lait et de la chair de leurs chevaux ; mais ce ne sont peut-être que les débris de grandes nations civilisées ,• qui ont été détruites à des époques anciennes. Les Tartares d'aujourd'hui sont les plus grossiers et les plus ignorans des hommes; ceux d'autrefois ont pu être éclairés et policés. On trouve dans quelques-unes de leurs solitudes, des inscriptions en caractères inconnus, des débris d'édifices qui paroissent avoir été considérables, des vestiges de longs et pénibles travaux exécutés dans les mines que la terre y recèle. Il y a aussi dans le peu qu'on connoît de la structure des langues, dans le sujet le plus ordinaire des livres , dans les dogmes religieux et même dans quelques notions scientifiques, qui, toutes tronquées et imparfaites qu'elles sont , semblent indiquer des connoissances d'astronomie et de géométrie, des traits plus caractéristiques, et qu'on ne sauroit concilier avec l'état actuel de la civilisation chez les nations de la haute Asie.

On peut sans doute expliquer ces connoissances, et ces travaux , et ces monumens, en rapportant leur origine àdes nations étrangères qui auroient eu des établissemens dans la Tartarie. Mais ne peut-on pas aussi supposer que les anciens indigènes de la Tartarie ont eux-mêmes formé un peuple savant et civilisé, qui, loin d'avoir rien reçu de ses voisins, leur a, au contraire, communiqué ces notions éparses chez les habitans de la Perse, de l'Inde et de la Chine, et qui semblent annoncer assez évidemment une origine commune ! Dans cette hypothèse , les inscriptions , les monumens , les travaux métallurgiques, les dogmes abstraits et les institutions theocratiques , seroient autant de vestiges attesta un état ancien de civilisation perfectionnée , qui devroit remonter à bien des siècles. Les Tartares,

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en un mot, auroient été le peuple primitif inventeur des arts, des sciences, et de l'astronomie en particulier. Le plateau de la grande Tartaric seroit le berceau du genre humain , ou du moins de la civilisation. On éxpliqueroit par-là, sans recourir aux traditions mosaïques, les rapports observés entre les idées religieuses et les notions scientifiques des nations des deux extrémités de l'Asie; et si un tel système n'étoit soutenu d'aucune preuve; à cause du défaut absolu de monumens historiques chez les Tartares r la même raison le rendroit difficile à renverser ; il n y auroit rien de positif à dire ni pour ni contre : c'est ce qu'on peut désirer de plus favorable pour une hypothèse dans les matières historiques.

Je ne puis m'empécher de croire que ce motif de sécurité a exercé quelque influence sur l'esprit de Bailly, ou du moins de ses imitateurs, et leur a inspiré cette confiance avec laquelle ils ont parlé, comme de choses sur lequelles on ne pouvoit élever des doutes , les uns, des Atlantes de la grande Tartarie, les autres, de l'origine de la race humaine dans les hautes plaines de la Sibirie ; ceux-ci, des fouilles habilement dirigées, et de la patience des Tchoudes ; ceuxlà, des progrès des Ouigours dans les sciences, et de l'invention de leur alphabet, qui a donné naissance au stranghelo, et à tous les caractères qui en sont dérivés, comme le pousdito ou syriaque moderne, le koufique ou ancien arabe, le neskhy ou arabe moderne, et ses variations.

Voila les Tartares devenus , sous différens noms , les précepteurs des nations et les bienfaiteurs de l'humanité ; ces vastes contrées couvertes de forêts, ou rendues désertes par les sables, que parcourent des tribus de nomades gros-

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siers, les voilà présentées sous un jour nouveau, qui les rend dignes d'être étudiées avec attention : car il ne faut pas croire que ce soit une chose indifférente , ou une question de pure curiosité, de savoir s'il y a eu jadis en Tartarie une nation puissante et éclairée, adonnée à la culture des sciences et des arts : en effet , outre qu'il est utile de rechercher, autant que possible, l'origine des lumières et même des erreurs qui sont répandues parmi les hommes, le système qui en placeroit la source en Tartarie, auroit de grandes conséquences , comme il est aisé de le faire voir,

Beaucoup de nations Tartares ont fait et font encore usage d'une écriture verticale, dont les élémens ont tant d'analogie avec ceux des écritures Syriennes , et par conséquent avec les autres écritures de l'Asie occidentale, qu'il faudroh fermer les yeux à la lumière pour ne pas voir qu'elles n'avoient toutes qu'une même origine ; aussi n'a-t-on guère varié que sur la manière d'expliquer cette analogie. Les premiers qui l'ont reconnue, n,'ont pas balancé à l'attribuer aux excursions que les Nestoriens-syriens ont faites dans l'Asie orientale : effectivement , ces derniers ont pu porter aux Tartares les lettres de leur alphabet, aussi bien que les dogmes de leur religion. Mais , dans l'hypothèse du peuple primitif, l'alphabet Tartare seroit au contraire le prototype sur lequel on auroit formé les alphabets Syriens , et nécessairement aussi quelques autres alphabets beaucoup plus anciens, mais dont les élémens offrent la même analogie. Et comme un alphabet ne voyage pas seul , il faut que celuici ait été apporté dans l'Occident, à une époque inconnue, par une colonie Tartare, qui sans doute aura fait aux habitans de la Syrie d'autres présens ^4us considérables.

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Par exemple , il n'est personne qui n'ait été frappé de la ressemblance surprenante qui existe entre les institutions, les pratiques et les cérémonies qui constituent la forme extérieure du culte du grand lama, et celles de l'église Romaine. Chez lesTartares,en effet, on retrouve un pontife souverain, des patriarches chargés du gouvernement spirituel des provinces, un conseil de lamas supérieurs, qui se réunissent en conclave pour élire le pontife , et dont les insignes même ressemblent à ceux de nos cardinaux, des couvens de moines et de religieuses, des prières pour les morts, la confession auriculaire, l'intercession des saints, le jeûne, le baisement des pieds, les litanies, les processions, l'eau lustrale. Tous ces rapports embarrassent peu ceux qui sont persuadés que le christianisme a été autrefois fort répandu dans la Tartarie ; il leur semble évident que les institutions des lamas, qui ne remontent pas au-delà du xm. e siècle de notre ère, ont été calquées sur les nôtres. L'explication est un peu plus difficile dans le système contraire , parce qu'il faudroit avant tout prouver la haute antiquité du pontificat et des pratiques lamaïques. C'est pour cette raison sans doute , et peut-être aussi pour d'autres motifs qu'on doit respecter, que les partisans du peuple primitif se sont bornés à des insinuations vagues , quand il s'est agi d'expliquer ces rapports si singuliers , si dignes d'attention : mais prendre parti sur l'origine des alphabets Syrien et Tartare, c'eût été se décider également sur la religion des lamas ; car il ne faut pas se dissimuler que ces deux questions sont liées, et que la solution de l'une n'est pas moins intéressante que celle de l'autre.

Mais sont ce véritablement là des questions ï et peut on raisonnablement penser que les arts, et le premier de tous,

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lecriture, et ces opinions dont nous sommes accoutumés à placer le berceau dans la partie occidentale de l'Asie, soient venus du fond de JaSibirie, du plateau de la Tartarie , ou des hauteurs du Tibet, éclairer les heureuses contrées bu les traditions jes plus anciennes reportent le 6éjour primitif de l'homme , et le point d'où les nations se son* dispersées dans l'univers. Le système de Bailly sur les Atlantes n'a presque pas trouvé de partisans. Le savant Pallas n'a nulle part exposé celui qu'il s'étoit fait sur les Tchoudes. Ces hypothèses sont maintenant presque oubliées ; il est donc Inutile d'en faire voir la futilité : on auroit l'air de créer des chimères pour les combattre , si l'on vouloit démontrer sérieusement que lesTartares n'ont inventé aucune science, aucun art, et sont redevables du peu qu'ils en ont cultivé, aux leçons des nations voisines.

Ce n'est pas là non plus l'objet principal que je me suis proposé dans ces Recherches. Toutefois, les questions relatives à l'antiquité Tartare se présentant comme d'ellesmêmes à chaque page de cet ouvrage, je n'ai pas cru qu'il fut inutile de les approfondir une fois pour toutes. S'il est des personnes qui s'imaginent qu'on possède à fond l'histoire de la Tartarie, et qu'on sait dès-à-présent avec précision à quel degré de civilisation étoient parvenues , il y a deux mille ans, les nations de la haute Asie, ces personnes pourront trouver que j'ai pris une peine superflue. Il m'a semblé pourtant qu'un système en opposition avec les idées reçues , méritoit d'être examiné, quand il n'étoit pas d'une absurdité évidente et palpable. Il n'est pas bon de laisser en arrière de ces espaces non explorés , où des esprits amis du paradoxe peuvent chercher des armes, et trouver matière à de nouvelles divagations. Peu de gens sont en étatd'apprécier l'hypo-

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thèse du peuple primitif, et l'on est en général disposé à s'en rapporter à ceux qui semblent avoir approfondi ces matières, puisqu'ils en parlent avec assurance, pour ne rien dire de plus. D'ailleurs , il ne faut pas croire que les idées de Bailly soient entrées dans la tombe avec lui : il y a plusieurs personnes actuellement vivantes qui ont tenté de les reproduire sous des formes variées , et qui se trouveroient peut-être offensées, si l'on^décidoit que leurs opinions ne valent pas la peine d être réfutées. En pareil cas , ceux qui se trompent ont bien le droit d'exiger qu'au moins on leur fasse connoître leurs erreurs. Je leur ai rendu cet hommage dans le cours de ces Recherches , chaque fois que l'occasion s'en est présentée. Mais, pour éviter que ces discussions sur des matières délicates ne donnassent à ce livre un caractère étranger à mon objet, je m'en suis toujours pris aux morts de préférence, et j'ai mis les noms dè Bailly et de Pallas à la place d'autres noms qui eussent peutêtre rendu mes observations plus piquantes. Par-là , sans doute , j'ai affoibli l'intérêt de mon ouvrage ; je me suis donné l'air d'un acharnement futile contre des hommes et <fcs^ opinions qui ne sont plus : mais je ne me repens point enedre de cette réserve, dont peut-être on devra me savoir quelque gré.

Le plan que je me suis tracé dans mes travaux sur les Tartares, est simple, et commandé par la nature du sujet. H m'a paru qu'en aucun cas, nous ne pouvions juger une nation, critiquer ses traditions, rechercher son histoire, si nous ne savions sa langue , ou si d'autres ne favoient sue avant nous. Ici, cette dernière condition n'ayant point encore été remplie, j'ai dû me résoudre au soin que m'imposoit la première. Nous ne possédons malheureusement

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qu'un bien petit nombre de monumens sur l'histoire des Mongols, des Turks et des autres peuples de la Tartarie; mais encore faut-il être capable d'entendre ce peu que nous en avons : c'est le seul moyen de les apprécier à leur juste valeur. Les Chinois, contemporains de toutes les puissances qui se sont élevées en Tartarie depuis deux mille ans, nous fournissent d'excellens moyens de critique, avec beaucoup de matériaux pour l'histoire littéraire. Voilà déjà d'utiles secours dont il est bon de se munir, avant de s'enfoncer dans les déserts arides et dans les routes épineuses que l'on a dessein de parcourir.

Il est, en effet , indispensable de savoir d'avance, par le témoignage d'écrivains bien instruits, les principales circonstances de l'histoire civile d'une nation dont on veut étudier Ja langue; de connoitre le lieu et l'époque de son origine; d'être informé, d'une manière générale, des progrès qu'elle a faits dans la , culture des arts r des rapports qu'elle a pu avoir avec d'autres nations, et des emprunts qui sont résumés de ces, rapports; en religion , en législation ou en jipérature, JLes écrits des (étrangers peuvent mettre sur la voie, pour' tous ces objets ; mais on doit se hâter d'en chercher la confirmation dans la littérature des nationaux. Les notions qu'on y puise sont toujours bien plus précises, et sur tout .plus authentiques. . ... . • , „..»., O

• i i .....i :\ • : tj, . J-i') " v : î\, ,« : * ♦» f i • \ Mais n'est-ce pas rapprocher des choses bien disparates, et des idées qui n'ont ensemble aucun rapport, que de parier de littérature quand il est question desTartares ; leur nom seul éveille des idées d'ignorance, 'et de barbarie. Les Osmànlis sont incontestablement ceux de tous les peuples sortis de, Tartarie qui Ont fait les plu* grands progrès dans

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la civilisation : cependant combien de lois leur achat* nemeni à détruire les monumens de la Grèce, leur négligence à les recueillir et à les conserver , et leur mépris pour des chefsd'œuvre qui excitent notre enthousiasme , n'ont-ils pas servi de texte à de faciles déclamations ! Nous autres descendans des Gaulois et des Francs, qui voyons si tr^ruruiMemcnt disparôître, les uns après les autres, les monumens même* de notre histoire, lesantiques manoirs de nos guerriers, les tours et les temples de nos ancêtres, nous faisons un sujét de reproche aux Turks de leur indifférence pour les vestiges de peuples qui ne leur sont rien , dont ils ont subjugué les descendans dégénérés- ; nous trouvons mauvais qu'ils» ne s'intéressent pas à ce qui nous intéresse. Cette inconséquence et cette injustice sont une nouvelle marque de la légèreté avec laquelle nous jugeons les nations des autres parties du monde d'après nos préjugés, saps nous embarrasser des leurs , sans penser que cette -préoccupation , quî les rend ridicules à nos yeux , produit chez nous les mêmes effets, et qu'un observateur désintéressé qui' verrort les différens peuples rire ainsi les uns des autres, pourroit , à plus d'un titre, rire également et des uns et des autres (i).

Sans entrer dans les détails des raisons qui doivent préserver un homme sage de cette manie de prononcer magistralement sur les mœurs , les usages et le degré de civilisation de certaines nations qui nous sont à peine connues,

(i) A tout prendre, il n'y a pas tant de Barbares qu'on le croit , même dans les forérs de la Tartarie. Ce reproche banal de barbarie que les nations s'adressent si légèrement entre elles , n'est ordinairement qu'une injustice réciproque. Trop souvent on s'arrête à l'écorce : on prend des nuancés extérieures pour des différences fondamen-

tales , ou bien on juge d'après quelques individus privilégiés, au lieu de considérer la masse des peuples, qui- est prèsque au même de^ré par-tout et en mut temps. "Dans tous les cas , il minque un juge désintéressé, pour prononcer sur des prétentions opposée?, 11 en est de la civilisation comme d« la beau* .

Ce sont des rapports du

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n'y a-t il pas, dans le reproche même qi»'on fait aux Turks, une légèreté et une manière superficielle de voir et de juger, peu digne de l'esprit philosophique dont on se pique en Occident ï

Depuis quand prétend-on que les monumens des arts aient droit à intéresser les hommes indépendamment de leurs mœurs, de leurs habitudes, de leurs croyances ou de leurs souvenirs ! Et sous tous ces rapports, quels titres les antiquités d'Athènes ou d'Argos peuvent-elles avoir à l'admiration des pasteurs du Turkestan, devenus souverains de i'Hellespont et du Péloponnèse ! Comment les fragmens d'un marbre représentant une divinité inconnue, et qui, depuis si long-temps , a vu périr le dernier de ses adorateurs, s'attireroient-ils l'attention d'un Turk iconoclaste, auquel le prophète a défendu d'avilir , par d'impuissantes imitations, les merveilles que Dieu a créées! Quelle idée les ruines d'un temple périptère , les vestiges d'un hippodrome ou d'un amphithéâtre, peuvent- ils réveiller dans l'imagination d'un Musulman , quelque instruit qu'on le suppose , qui n'adore et ne connoît d'autre Dieu que le Dieu d'Ibrahim et de Mohammed , qui n'a aucune idée des chefs-d'œuvre d'Eschyle et de Sophocle , et qui n'a jamais entendu parler

qui n'ont sans doute rien d'arbitraire , mais qui n'ont rien non plus d'universel.

Chaque peuple a raison en se défendant , et tort en attaquant les autres.

Les peuples d'Europe sont choqués de la physionomie des Chinois, de la saillie de leurs joues, de la direction oblique de leurs yeux ; mais il faut voir comment, à leur tour, les Chinois raillent la forme ovale des visages Européens , et leurs joues plates, et leur nez proé- . minent. En cela ils ne raisonnent pas autrement que nous. Ils n'estiment

beaux que les hommes qni leur ressemblent. Faut - il qu'on suive si souvent la même méthode en morale et en politique! et n'est-ii pas du devoir et de l'intérêt du philosophe de se placer dans un point de vue plus élevé, de ne pas appliquer à des objets graves les préjugés du vulgaire, et de considérer les institutions humaines dans leur rapport avec le» localités , par lesquelles on pourrait souvent le» justifier, et toujours les expliquer, si l'onavoit les connoissance* nécessaires !

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des jeux Olympiques ï Lui reprochera-t-on son ignorance î La nôtre est- elle moins grande à legard de la captivité desTatars dans l'Ergone-koum, de l'origine céleste de Boudandjar, et de cet usage antique par lequel , chaque année, en célebrok la délivrance des Mongols, en forgeant solennellement une masse de fer l Les souvenirs d'un Turk , s'ils ■ etoient modifiés par la religion que ses ancêtres ont adoptée, pourroient remonter aux Ogous, aux H-khan, aux Assena ; son cœur pourroit s'émouvoir aux noms de Toghrulbek,de Salaheddin, de Bayazidet deSouleïman. Mais que lui sont Achille, Hector, Ajax, Idoménée î On ne l'a point accoutumé dès l'enfance à chercher dans une histoire étrangère et fabuieuse les objets de son respect et de son admiration , des motifs d'attendrissement et d'enthousiasme ; à fouiller dans les productions des anciens Grecs, que les nouveaux lui représentent sous de si tristes couleurs, pour y trouver les sources du beau et d'éternels modèles offerts à son imitation. Nous-mêmes, dont toute la littérature est fondée sur celle de la Grèce et du Latium, comme sur une double base que nous nous sommes appropriée , que le temps a consolidée , que la religion même a consacrée , que sont pour nous les Arioviste, les Vercingétorix, les Eporédorix ï En vain on feroit résonner à nos oreilles ces noms qui ne parlent pas à nos cceurs. L'intérêt factice qu'on a voulu, dans ces derniers temps, attacher au nom de Hermann n'a jamais eu d'existence que dans l'imagination froidement exaltée de quelques romanciers allemands. Nous avons totalement oublié nos sauvages ancêtres : nous avons changé notre héritage contre un domaine assurément bien plus précieux; nous nous sommes faits Grecs et Romains; et je suis bien éloigné de prétendre que nous n'y ayons pas infiniment gagné : mais sommes -nous en droit, pour

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cela, de blâmer les Turks d'être devenus Arabes par les mœurs, par la religion, par la littérature, plutôt que Grecs! Leur choix n'a pas été aussi heureux, je le crois; mais il a été aussi peu éclairé et aussi involontaire. Maintenant que ce choix est fait sans retour, sont-ils barbares par cela seul qu'ils voient autrement que nous, ou parce qu'ils ne prennent pas pour modèles, dans leurs compositions, les auteurs que nous avons choisis pour nos maîtres î Doit-on en conclure qu'ils sont dépourvus de goût et de génie , qu'ils crou pissent dans l'ignorance et dans la grossièreté, et que rien n'est digne de notre attention dans leurs productions littéraires, quelque empreintes qu'elles soient de cet esprit original que produisent des habitudes presque nomades, une civilisation moins raffinée, et l'absence même de tout modèle à imiter!

Me pardonnera- 1- on d'aller plus loin encore! Cette branche de la grande famille des Tartares, dont le musulmanisme a changé les mœurs et modifié le génie, ne me paroît pas celle dont la littérature mériteroit le plus d'être étudiée. J'aimerois bien autant, quant à moi, ces romances dont Pallas nous a donné quelques exemples, et que les jeunes filles Mongoles chantent au milieu de leurs villages mobiles, dans leurs maisons à roues , sur les bords de l'Orgon , ou dans les vastes solitudes de la mer de Sable. Je ne parcourrois pas avec moins de curiosité ces longues légendes et ces romans mythologiques qui ont cours dans toute l'Asie septentrionale, et dont les héros sont des personnages nés au-delà du tropique, dans file de Ccylan, ou sur les rives du Gange. Ces fables ingénieuses qui forment la doctrine populaire des Bouddhistes, riantes productions du ciel de l'Hindoustan , semblent acquérir un nouvel intérêt, quand

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on les rétrouve au fond des forêts de l'Irtîsch , sur les bords du lac Baïkai, ou dans les neiges de la Sibirie ; ces nombreuses tribus de bergers qui vivent cachées dans les profondes vallées de l'Himalaya et des monts Kouen-lun ; ces nations de cavaliers qui parcourent depuis trois mille ans les vallées de l'Altaï, les hautes plaines de iaTartarie; ces hommes que lâpreté du climat réduit souvent à chercher dans la chasse le soutien d'une vie turbulente et laborieuse, ont pourtant une littérature. Elle est d'emprunt , à la vérité ; elle semble même peu appropriée au climat , aux habitudes , aux localités : il n'en est que plus curieux pour le philosophe de rechercher comment elle a pu être introduite , s'établir , et se perpétuer loin des régions qui i avoient vue naître , et hors de l'influence des causes qui l'avoient produite. Pour ne plus parler des poèmes et des histoires , la métaphysique des nihilistes et des partisans de la doctrine de l'émanation, cause quelque surprise quand on la trouve établie chez les Tartares ; et c'est un phénomène bien digne d'attention, que des hommes qui savent à peine tisser le poil de leurs troupeaux et presser le lait de leurs jumens, au milieu desquels fleurit, depuis des siècles, une 'religion respectable par sa morale, admirable dans ses allégories, étonnante jusque dans les aberrations de sa métaphysique ; une religion où véritablement l'imagination s'égare souvent dans de vaines spéculations sur l!infini , mais qui exerce l'esprit aux abstractions les plus difficiles , quoique l'intelligence humaine y soit à chaque instant ramenée , par ses efforts mêmes pour s'élever , au sentiment de sa foiblesse et de son insuffisance.

Les idiomes de la Tartarie peuvent offrir encore un genre d'intérêt tout différent ; c'est celui qui s'attache à

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l'étude philosophique des langues, laquelle n'est autre chose, en réalité, que l'étude des conventions des hommes , en ce qui touche de plus près à l'esprit et au caractère intellectuel des différens peuples,

La grammaire , cet art qui , selon fctymologie du nom et suivant la pensée de Quintilien, est d'abord resserré dans des bornes étroites, mais qui s'agrandit par les travaux des poètes et des historiens, et finit par embrasser, non-seulement l'art de bien parler, mais la théorie de presque tous les autres arts (i) ; la grammaire contribue plus qu'aucun d'eux à faire eonnoître l'esprit d'une nation , qui y est empreint , pour ainsi dire, et s'y montre à découvert. Je ne parle pas seu- ^ lement de ces formes destinées à marquer les rapports des mots , et dont le mécanisme simple ou compliqué , ingénieux ou embrouillé, atteste les efforts plus ou moins heureux des écrivains qui ont les premiers donné des lois au langage ; j'entends parler aussi de ces altérations euphoniques, qui si souvent l'emportent sur la règle et 6ur l'analogie (2), et qui dénaturent les langues qu'elles devroient adoucir ; des dérivations étymologiques , qui , si l'on en avoit une connoissance exacte, feroient pénétrer si profondément dans la nature des langues , et qui offriroie^t de véritables définitions des choses , si l'on savoit expliquer la formation des noms qui leur ont été imposés ; de ces règles de construction, de ces tours et de ces inversions qui donnent aux langues du nombre et de l'harmonie , et multiplient les ressources des grands écrivains ; des tropes enfin ,

(t) Nam unuis à fonte, astwnpta artium teientiam amplexa. Quintil.//, /.

jKt arum historicoru mque viribus pleno ( a ) Afeminerimut interdum euphoniam

jam sari* alveo ftuit , cùm prêter ra- p[ us m dictionibus valere , quàm anal»-

tionem recti loquendi non parum alioqui g , am el régulant prarceptorum. eopiosam , prvpe omnium maximarum

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et des figures de toute espèce qui, dans des mains habiles, changent les acceptions des mots , en les déplaçant pour ainsi dire, et en les amplifiant, et font succéder la richesse et l'élégance à la pauvreté, à la sécheresse, à Ja rudesse des idiomes qui sortent de l'enfance.

Le vocabulaire même d'une nation, ou la liste des mots dont elle fait usage, peut être étudié avec profit par ceux qui veulent connoître le génie des langues, ou les comparer entre elles, pour rechercher les rapports et les différences des peuples qui les parlent (i). Il semble que les divers idiomes soient, pour chaque nation, l'effet de variétés d'organisation renforcées par des habitudes locales (2). En les étudiant avec attention, on est tenté de croire qu'ils sont aussi constans dans leur marche , que la constitution physique qui leur a donné naissance , ou du moins que les variations qu'ils éprouvent sont renfermées dans des limites assez étroites. Peut-être règne-t-il dans les langues moins d'arbitraire qu'on n'a coutume de le supposer ; et si l'on y portoit le scrupule nécessaire, peut-être trouveroit-on à y prendre des signes aussi sûrs, aussi prononcés, aussi caractéristiques, que ceux qu'on peut tirer de la physionomie, de la couleur de la peau, ou de celle des cheveux, ou de toute autre particularité physique et extérieure.

A Dieu ne plaise que je veuille renouveler ici les chimères qui ont égaré tant d'étymologistes , ni soutenir, avec Court de Gébelin , que tout mot a sa raison, et qu'il ne s'agit que de la trouver , ou plutôt de l'imaginer. Je pense bien plutôt, comme le prince des grammairiens latins, qu'en

(1) Ldbnitz / Op. omn. t. IV, part. I (2) . . . . Prout erant animi , organa- 2 , p. 140 , 2io , 22j , 22$; t. VI , fa£ que ipsa bquendi , quorum non omnibus j2p , &c I nationibus aqui facilis mus.

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fait d'étymologie, on peut vanter le bonheur de ceux qui rencontrent juste , mais non reprendre ceux qui avouent leur impuissance , et qu'il est impossible de rendre raison de tous les mots ( i). Il en est des mots de toutes les langues, comme de ceux de la langue Latine ; leur première origine est inconnue : c'est souvent prendre une peine inutile de la rechercher, et c'est quelquefois même un très-médiocre avantage de la trouver, quand elle ne conduit, pour toute découverte, qu'à l'imitation d'un son ou à la représentation d'un bruit quelconque, qu'on suppose avoir été la source du mot qui les représente , comme dans la classe des onomatopées, que les systématiques ont tant enrichie, et dont ils ont si souvent abusé.

Ce que j'entends , et sur quoi je crois qu'il ne sera pas inutile d'expliquer ma pensée , c'est qu'une fois les mots inventés, et les idiomes d'origine diverse fixés, chacun de leur côté, les langues se mêlent, s'allient, se perdent même quelquefois ; mais que , dans leurs plus grandes révolutions, les changemens qui les modifient sont soumis à des lois qu'il n'est pas toujours impossible d'assigner. L'observation de ces lois formeroit, à mon avis , la partie la plus curieuse de la doctrine étymologique : mais c'est encore une scieqee nouvelle; c'est, dans beaucoup de ses parties, une science à faire, ou même à réformer. Car ici, comme ailleurs, àh a commencé par bâtir des systèmes, au lieu de se borner à l'observation des faits. Ce seroit en ce sens que l'étude des étymologies, sagement dirigée, dégagée des vaines hypothèses qui ne font qu'entraver sa marche ou

(t) Igitur de originilus verbornm qui | reprthendendam ; pnrsentirn cùm d'tcat mvlta arxemt comnwdè , potitu boni can- trjwclcgni, non omnium verborum possr suLndum, quùm qui aliud ntquiyerit , j /ici causas. V

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l'exposer au ridicule, deviendroit le meilleur supplément aux documens historiques ; elle rempliroit les lacunes des annales , et feroit remonter plus haut, et quelquefois plus sûrement que les traditions les plus anciennes, dans l'investigation des différentes branches d'une même famille de nations (i). Qu'il me soit permis d'exposer , non les règles qu'il faudroit suivre dans cette étude, irrais les principes que je me suis faits, et qui m'ont guidé dans l'examen et dans la comparaison des différens idiomes de la Tartarie.

Supposons qu'une île au milieu de l'Océan , ou une contrée environnée de toutes parts de montagnes inaccessibles, soit habitée par une nation peu nombreuse, et qui n'ait aucune communication avec les autres peuples du reste de l'univers. La langue que cette nation parlera, quelle qu'en soit l'origine , sera nécessairement en rapport avec les variétés d'organisation qui pourront exister chez les individus de ce peuple isolé, et avec l'état plus ou moins avancé de civilisation où on voudra le supposer parvenu. L'influence des variétés d'organisation se montrera par le retour plus ou moins fréquent de certains sons , par le groupement de certaines articulations, par la facilité ou l'impossibilité de prononcer certaines consonnes, par l'usage plus ou moins habituel des lettres dures, ou des gutturales, ou des voyelles pures, ou des nasales. Ces dispositions sont héréditaires, comme les physionomies, qui résultent de l'ensemble des traits du visage; et l'habitude, qui les fortifie sans cesse , suffiroit pour les perpétuer.

Quant à l'état de la civilisation d'un peuple, il influe

(i) Cùtn rtmotet genùum origines historiam transcendant, lin&uae noNs prxstant viterum monumtntorvm vitetn.

Dl

DISCOURS

sur la richesse du vocabulaire, sur la multiplicité des synonymes, sur le nombre et la nature plus ou moins ingénieuse des combinaisons grammaticales , sur la variété des tours, des inversions, des formes de phraséologie, purs sur le choix des métonymies , sur le goût et la hardiesse des métaphores , en un mot sur tout ce qui constitue ce qu'on appelle le génie de la langue, et qui seroît aussi bien nommé le génie de la nation.

Les choses restant dans cet état, c'est-à-dire les hommes demeurant stationnaires, au même degré de culture morale, et continuant d'être sans communication avec les autres peuples de l'univers, la langue s'altérera sans doute, parce que tout ce qui est humain s'altère, et particulièrement un tout aussi complexe que la masse d'une langue , composée d'élémens si divers, et abandonnée à l'usage qu'en font des individus de tout sexe , de tout âge et de toute condition ; mais peut-être le hasard et le caprice n'auroientils pas une aussi grande part à ces changemens qu'on seroit d'abord tenté de le croire. La force de l'habitude balançant, pour ainsi dire, la disposition que l'homme a naturellement pour la variété , les modifications qu eprouveroit cette Jan- ' gue , toujours supposée exempte d'une influence étrangère quelconque, seroient rares, lentes, presque insensibles; elles rentreroient presque toutes dans la classe des altérations euphoniques : ce seroient des suppressions ou des intercalations de consonnes, des douces substituées aux fortes et aux aspirées, des crases, des contractions, des abréviations. En général , les mots tendent à se raccourcir et à se simplifier dans leurs radicaux ; mais en même temps ils se groupent et se réunissent pour former des mots composés , qui s'abrègent ensuite à leur tour

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L'écriture est encore une chose à considérer : elle fixe les langues en un certain sens , et contribue , sous d'autres rapports, à Jes dénaturer; elle les soustrait aux caprices du vulgaire, pour les soumetre aux fantaisies des hommes éclaires. C'est le triomphe de l'euphonie. Une langue écrite devient plus difficilement barbare; mais elle se polit, et c'est toujours s'altérer. Un autre genre d'altération plus remarquable peut être aussi l'effet de l'introduction de l'art d'écrire chez un peuple , et du choix que les hommes peuvent faire entre les différens moyens d'exprimer leurs pensées.

Il est assez naturel de supposer que les afîîxes qui marquent les rapports des noms, le nombre, le temps, le mode et la personne dans les verbes, ont primitivement été autant de particules, d'adverbes, de pronoms , qui ont fini par se lier et se fondre avec le thème ; que amavimus, par exemple, est un mot composé du radical am, exprimant l'idée d'amour, avec les signes réunis du passé , de la première personne , et du pluriel , comme si l'on disoh,am-ccssare-ego-plures. Si cela est, l'espèce de crase qui, en rapprochant ces divers élémens, a donné naissance aux formes grammaticales , a dû avoir lieu plus facilement dans les langues où rien ne s'opposoit à la tendance naturelle que les mots ont à se réunir et à s'abréger, c'est-à-dire, dans les langues sans écriture. Rien n'empêche que, dans des idiomes grossiers, cette opération n'ait lieu plusieurs fois, c'est-à-dire qu'à un mot où se trouvent déjà exprimées les particularités de temps ou de personnes, on n'ajoute encore, par ignorance, de nouveaux adverbes ou de nouveaux pronoms. C'est ainsi, et peut-être seulement ainsi , qu'on pourroit expliquer le prodigieux alongement des mots dans certains, dialectes de peuplades sauvages, en Asie ou en Amérique, et la multi-

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plicité des formes grammaticales dans des langues qui n'ont pas de littérature , et qui paroissent n'avoir jamais été cultivées, comme celles des Basques, des Lapons et des Gioëniandais. L'écriture alphabétique , qui n'est qu'une peinture de la parole , n'oppose que peu d'obstacles à cette marche. En écrivant les unes après les autres les portions de mots qui concouroient à un sens unique, on a été conduit naturellement à les réunir et à les confondre ; mais l'écriture hiéroglyphique, ou pour mieux dire symbolique, n'offroit pas autant de facilité. Le thème des noms et des verbes doit y conserver des formes plus tranchées : les signes de convention qu'on peut écrire après ] pour exprimer les particularités de l'action , ne pourroient s'y joindre sans, le défigurer. On est contraint de s'en tenir à les écrire séparément, et on n'en est que plus disposé à les supprimer, quand ils ne sont pas rigoureusement nécessaires. Voilà pourquoi le chinois a pu passer, en un certain sens, pour monosyllabique, et voilà aussi une des raisons qui ont empêché les premiers auteurs qui ont écrit dans cette langue, de multiplier, autant qu'on l'a fait dans les autres langues, les signes des relations grammaticales. On dit qu'on trouve encore à présent dans le copte des vestiges de l'emploi des hiéroglyphes, qui s'est si long -temps conservé dans la langue Egyptienne (i). C'est -là une sorte de note originelle qui demeure empreinte dans la partie intime d'un idiome, comme pour attester le génie des premiers philosophes qui ont entrepris de le polir.

(i) Cette curieuse obiervation, et la première indication de ia théorie sur laquelle elle repose , se trouvent dans une notice des Recherches de M. Et. Quatremère, faite par M. de Sacy ( Mag.

encycl. ann. 1 808 fi une idée si lumi-

neuse mériteroit d'être développée par le profond philologue qui l'a conçue, et auquel la grammaire spéciale a fourni tant de vues nouvelles sur la philosophie ' du langage.

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Voila à-peu-près les seuls changemens qui pourroient affecter un idiome livré à lui-même; de sorte que, prise à deux époques de son existence, la langue moderne ne devra différer de l'ancienne que par un adoucissement proportionné à l'intervalle des deux époques, sauf l'intervention des causes que nous avons écartées par notre hypothèse. Mais si le peuple, jusque-là séparé du reste du monde, vient tout -à-coup à communiquer avec une rtation d'une autre race, et dont il faut supposer le langage entièrement différent, alors pourront avoir lieu ces changemens qui dénaturent les idiomes, qui les attaquent même souvent dans ce qu'ils ont d'essentiel , mais qui sont néanmoins assujettis à certaines lois , comme je l'ai déjà dit, parce qu'ils sont l'effet de causes nombreuses et variées à la vérité , mais dans lesquelles il en est plusieurs qu'on peut assigner avec certitude. Qu'il me soit permis d'indiquer les principales , en continuant l'exposition de mon hypothèse. On sent bien , sans que j'aie besoin de le dire , qu'en présentant mes idées sous cette forme, je n'ai pas la prétention ridicule de donner mes suppositions pour des faits dont on puisse trouver des exemples dans l'histoire. Les affaires humaines ne peuvent , en aucun cas, être soumises à un calcul rigoureux, parce qu'il s'y mêle toujours, sans qu'on s'en aperçoive , des causes inconnues et des particularités inappréciables ; ce qui n'empêche pas qu'on n'en prenne une idée plus exacte en essayant de les ramener par l'analyse à ce qu'elles ont d'essentiel. Ce n'est-là qu'un moyen de les considérer successivement sous leurs principales faces, et l'on est plus sûr d'approcher de la vérité, en ne négligeant, dans un fait qu'on examine t que les circonstances dont on n'a pu se rendre compte.

Si la communication dont nous parlons se bornoit à de*

xxiv DISCOURS

rapports commerciaux ou politiques ; si quelques individus, en petit nombre, voyageoient dans des contrées lointaines , ou si des étrangers venoient au contraire se fixer au milieu de la nation , ou même si celle-ci n'avoit qua soutenir une de ces guerres de frontières qui ne changent rien à la destinée des peuples ni aux limites des empires, il est à croire qu'aucun changement essentiel n'en résulteroit , et que tout au plus l'introduction de quelques mots isolés seroit l'effet de ces événemens sans conséquence. Mais supposons ce qui est, à notre avis, nécessaire pour qu'il y ait un mélange de langues, c'est-à-dire, admettons un mélange de peuples. La première circonstance qui influe sur la formation de l'idiome mixte, c'est le nombre relatif des individus de race distincte dont l'union constitue la nation nouvelle. Toutes choses étant égales, si cinq cents personnes parlant une langue particulière., se joignent à cinq cents autres personnes parlant une langue entièrement différente , on ne voit aucune raison pour que le nombre des sacrifices et des acquisitions ne soit pas semblable de part et d'autre, et pour que le résultat de la fusion n'offre pas, dans une proportion pareille, les élémens d'origine diverse que le hasard a rapprochés. En réfléchissant même aux causes de ces concessions mutuelles que les hommes se font les uns aux autres pour parvenir à s'entendre, il est permis d'avancer, et l'examen attentif du vocabulaire dans les idiomes mélangés prouveroit sans doute que, malgré les circonstances étrangères qui viennent se mêler , le nombre des mots de chaque origine est presque toujours au total des mots de la langue, comme le nombre des individus de chaque race au moment du mélange, est au nombre des individus de la nation prise en masse. C'est là une règle de statistique dont on pourroit faire l'application au français, à l'anglais, et aux- autres

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idiomes formés par la réunion de plusieurs langues primitivement différentes , et sur l'origine desquels l'histoire nous fournit des notions positives et des rcnseignemens circonstanciés.

Toutefois la condition, ou, si j'ose m'exprimer ainsi, ia qualité dzs individus étrangers qui viennent se mélanger à une nation, est encore plus digne de remarque. Il n'est point indifférent qu'une colonie qui se fixe dans un pays soit composée d'hommes et de femmes , ou d'hommes seulement ; qu'elle s'y établisse militairement, ou qu'elle y soit conduite par des motifs religieux : ce sont même là les circonstances qui agissent le plus fortement sur la constitution des langues mixtes. Qu'une armée exclusivement composée de soldats prenne possession d'un pays bien peuplé ; que ces soldats y forcent des établissemens , qu'ils s'y marient , qu'ils y deviennent les chefs d'autant de familles nouvelles ; ils n'apporteront pas pour cela de grands changemens à la langue dominante. Les mots de la leur périront successivement avec eux. En épousant des femmes du pays, ils seront euxmêmes disposés à adopter leur idiome ; et d'ailleurs ce sont les femmes qui apprennent à parler aux enfans. L'introduction de quelques termes de peu de valeur sera donc l'effet de tout événement de ce genre. Il ne faut pas chercher en ce cas la raison directe du nombre des individus,

Mais si, comme dans les émigrations du v. e siècle, des nations entières se déplacent avec les femmes et les enfans, et viennent se fixer au milieu d'autres nations qu'elles subjuguent, et avec lesquelles elles se confondent, alors le nombre est presque le seul élément qui influe sur k formation des langues, toutes choses étant d'ailleurs supposées

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égales. En général, dans toute invasion, dans toute occupation, dans toute conquête, la partie du vocabulaire du peuple soumis, qui doit éprouver le plus d'altération, est celle qui se compose des noms et des titres de dignités, d'offices, de tout ce qui désigne le rang, le grade, de tout ce qui marque l'autorité , la domination , l'administration, &c.

Les rapports commerciaux qui peuvent exister entre deux peuples, les colonies que les besoins du négoce peuvent attirer du sein de l'un sur le terrain de l'autre, doivent apporter à la langue de celui-ci des modifications d'un autre genre. Les noms des productions naturelles ou industrielles, les termes relatifs aux échanges et à ce qui y sert, au calcul, aux transactions , &c. , peuvent être portés même à de grandes distances, et s'introduire de cette manière dtts des idiomes auxquels ils sont tout-à-fait étrangers.

- L'imitation des productions littéraires, l'adoption d'un code de lois, de certaines institutions politiques, mais pardessus tout celle d'une écriture appartenant à un autre peuple , sont pour celui qui y est conduit une source abondante d'emprunts de mots, qu'elles rendent faciles et même inévitables. Comment, en effet , se conformer au goût d'une nation , en fait de poésie et d'éloquence , sans adopter quelque chose des tours qui lui sont familiers et des expressions qu'elle affectionne! Comment prendre pour modèles les principes qui président à son gouvernement, sans imiter le langage dans lequel ils sont énoncés, et sans en adopter le style, naturellement et nécessairement peu sujet à la variété î Enfin, quand on en est arrivé à convenir avec un autre peuple d'exprimer à l'avenir les mêmes sons par

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des signes identiques, qui peut empêcher les citations, les maximes, les mots isolés et les formes grammaticales mêmes de se glisser dans un idiome où ils cessent, jusqu'à un certain point, d erre étrangers! L'adoption de l'alphabet d'une nation, de préférence à celui d'une autre nation, n'est-elle pas d'ailleurs le premier signe d'une tendance à l'imitation , qu'elle ne peut ensuite que fortifier et favoriser î

Mais de toutes les causes qui peuvent introduire des mots nouveaux dans une langue déjà formée, la plus remarquable est sans contredit l'influence religieuse , qui agit plus puissamment qu'aucune autre et sur un plus grand nombre d'individus. Il n'importe qu'une colonie religieuse soit composée d'un plus ou moins grand nombre d'individus. Il y a des circonstances où vingt Missionnaires peuvent changer toutes les opinions d'une nation ; comment ne pourroient - ils pas modifier sa langue ! Ce n'est pas la théologie seule, mais la morale, la métaphysique, et, si l'on remonte aux premiers âges des peuples, la philosophie et le cercle entier des sciences, dont la forme, le langage et le génie sont imposés aux nouveaux convertis, par celui qui sait prendre sur eux cette prépondérance morale si importante. Une foule d'idées nouvelles, de notions ignorées, d'opinions, d'usages, de pratiques, d'objets de toute espèce auparavant inconnus, réclament des noms qu'il est naturel de prendre de ceux qui les ont imaginés. La partie d'une langue qui est le plus immédiatement soumise à l'influence religieuse , est celle qui comprend les termes abstraits , les expressions relatives aux opérations de l'esprit, aux senti inens, aux passions, aux vices, aux vertus , en un mot, tout ce qui sert aux hommes à s'entendre sur la partie la plus noble et la plus grave de leur destinée.

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Enfin, si toutes les circonstances réunies, je veux dire les causes politiques , littéraires et religieuses , venoient à agir ensemble sur un idiome primitif, s'il étoit soumis à une triple conquête , je ne doute guère qu'alors il ne fût considérablement modifié , qu'il n'en éprouvât de graves et profondes altérations, qu'il n'en devînt même presque entièrement méconnoissable dans la plus grande partie des mots qui le forment. Mais je ne saurois croire que le fond en pût être totalement détruit; à moins qu'il ne restât pas un seul individu de la nation subjuguée , que la race n'en fût entièrement anéantie, qu'un peuple, enfin, n'eût pris la place d'un autre peuple. Ma raison se refuse à croire qu'une langue puisse périr seule, qu'une nation puisse adopter celle d'une autre nation , sans qu'il reste de traces de la sienne. Tant qu'il subsiste un homme de l'ancienne langue, il exerce sa portion d'influence, il contribue pour sa part à la formation du nouvel idiome. Et cependant, quoi de plus commun dans les annales que ces expressions : L'idiome de te/ peuple fut détruit par la conquête ; Telle tribu adopta la langue de ses vainqueurs. J'ose dire qu'une telle révolution est impossible. Il faudroit, pour l'accomplir, plus de siècles que l'histoire ne nous en fournit. Je ne puis concevoir la cause qui seroit capable de faire disparaître les mots de père , de mère , de soleil, de lune, et les noms des nombres un, deux, trois, &c., pour leur en substituer de radicalement différens. Je dis radicalement; car, pour les altérations euphoniques apportées par le temps , le plus grand des novateurs , ce seroit se refuser à l'évidence que de les nier, ou d'en vouloir contester les effets.

Je ne sais si les considérations précédentes trouveront grâce aux yeux des lecteurs ; et si le simple énoncé de prin-

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cipes généraux dépourvus des preuves et des explications qui seroient si nécessaires , ne les fera pas trouver outres et insoutenables. Je n'ignore pas qu'en les appliquant , on trouveroit mille restrictions à apporter, mille exceptions à faire ; je sais , et je l'ai dit en commençant, que rien, dans les sociétés humaines, ne peut être soumis à des calculs rigoureux. J'espère qu'on voudra bien prendre les miens pour ce qu'ils sont , n'y voir que des approximations , ou plutôt qu'une manière plus générale , plus précise et plus abrégée d'exprimer une théorie qui exigeroit de grands développemens. La meilleure manière de la juger seroit d'en faire l'application aux idiomes mixtes les plus répandus. J'ose croire que l'essai n'en seroit pas défavorable à mes idées ( i ) ; mais ce seroit la matière d'un ouvrage considérable, qui demanderoit des connoissances historiques aussi profondes que variées. Aussi, des théorèmes de ce genre une fois appuyés sur l'histoire de deux ou trois peuples bien connus, justifiés par les événemens de cette histoire, vérifiés , si j'ose ainsi parler , dans leurs annales , on pourroit s'en servir avec sécurité pour les autres peuples qui n'ont point eu d'annales, ou qui les ont perdues. C'est alors que , comme je l'ai déjà dit , on rempliroh des lacunes , on suppléeroit au défaut des traditions ; en un mot, on pourroit dire avec précision, d'après la langue d'un peuple , quelle est son origine , quels sont les peuples avec lesquels il a eu des rapports et quelle sorte de rapports, à quelle souche il appartient, au moins

( i ) J'ai tenté de faire l'essai de ces

Eincipes sur deux langues dont on peut cîlement approfondir l'histoire, le français et l'anglais. Loin que cet essai m'ait {ait renoncer à la théorie que je viens d'exposer , il m'a fourni des motifs de m'y attacher davantage. Les développemens que cette manière d'envisagtr

l'étude des langues exigeroit dans ses applications, seroient déplacés dans un.

ouvrage comme celui-ci ; mais ils pourront être la matière d'un traité particulier, si l'approbation des savans,ou même leurs critiques, me permettent de penser que ces idées , pour être nouvelles , ne sont pas absolument déraisonnables.

xxx DISCOURS

jusqu'à cette époque où les histoires profanes s'arrêtent, et où l'on trouveront dans les langues la confusion qui leur a donné naissance à toutes, et qu'on a sî vainement tenté d'expliquer (i).

Par exemple , si l'on vouloit reconstruire l'histoire d'un peuple dont on posséderoit le vocabulaire et la grammaire, voici comment il me semble qu'on devroit procéder. Il faudrait prendre d'abord ces termes en petit nombre, mais véritablement essentiels, ces mots qui expriment les idées les plus simples, dont l'existence est inséparable de celle de l'homme en société, et que les enfans inVenteroient si on ne les leur apprenoit pas : père, mère, homme , femme , tête, fnam, soleil, étoile , pierre , iirbre , un, deux, dix, &c. Si la liste de ces mots étoit recueillie par un esprit judicieux et sévère , on seroit peut-être surpris du petit nombre de ceux qui pourroient mériter d'y être admis. On ne le seroit sans doute guère moins du nombre également petit des races auxquelles se rapporteroient les langues de l'ancien continent, jugées d'après ces mots fondamentaux. Enfin l'on ne pourrons guère observer sans étonnement que des langues qui ont pour base le même fonds d'expressions radicales , et qu'on est en droit de considérer comme des dialectes du même idiome, se ressemblent le plus par les mots qui expriment des idées plus nécessaires , et différent un peu dar vantage dans ceux qui le sont un peu moins. Les noms de nombres au-dessus de dix, les degrés de parenté au-delà du frère ou du cousin , sont les premiers à différer. Les mots de deux et de trois ont parcouru l'Europe et l'Asie, et ceux

(i) In Mis ( linguis se.) ctrti magnum momtntum pos'uum ad noscendas gentium, imo rerum et religionum origines,

PRÉLIMINAIRE. xxxj

4e père et de mère offrent une frappante analogie d'un bout à l'autre de l'ancien continent.

C'est donc d'après ce choix de mots qu'on jugeroît la langue du peuple qu'il s'agiroit d'étudier. S'ils différent des mots qui, dans les autres langues, expriment les idées correspondantes, le peuple forme une race distincte. S'ils sont les mêmes, il tire son origine de la nation qui nomme les mêmes choses de la même manière, ou lui-même lui a donné naissance : il n'y a pas à balancer; l'éloigriement n'y fait rien ; le hasard peut produire la coïncidence de trois ou quatre expressions , jamais de trois ou quatre cents. C'est à l'historien à s'arranger pour l'expliquer : le philologue pose le fait et le constate. Il n'y a point de tradition qui puisse faire révoquer en doute une communauté d'origine établie de cette manière.

Il ne suffit pas d'avoir porté son attention sur cette partie d'une langue , toute essentielle qu'elle est. Les mots qui expriment des idées secondaires, les noms des animaux domestiques , <Ies métaux , des fruits , des plantes économiques, des instrume nt aratoires, des armes, sont encore intéressans à examiner. La différence qu'ils offrent, et les rapprochemens dont ils peuvent être l'objet, doivent jeter ><iu jour sur la manière dont un peuple s'est policé , et sur l'origine de ses connoissances. Le nom du fir est commun à deux idiomes de la Tartane, qui diffèrent beaucoup dans d'autres points essentiels ; ceux du cheval et du bœuf sont aussi communs à des peuples de race diverse : mais ces analogies ne sont que secondaires ; elles prouvent bien des rapports, des communications d'idées, mais non pas une origine commune , quand les mots essentiels n'y participent

xxxij DISCOURS

pas. Si l'on en rencontre dans ces derniers , ii est superflu de s'appesantir sur Jes autres.

Les titres de dignités, les termes qui ont rapport au gouvernement, ou à la guerre, ou à la législation, forment une troisième classe de mots qui peuvent offrir des ressemblances dans des langues qui différent sous le rapport des deux classes précédentes. Ils attestent la conquête , la soumission forcée du peuple qui les a reçus, à celui qui les a donnés. Ainsi, à mesure que nous avançons, nos caractères deviennent progressivement moins importans : ceux-ci n'indiquent plus que des rapports de société à société, quand elles étoient déjà isolément établies , à une époque de leur existence qui ne sauroit être très-rapprochée de leur origine.

Les expressions théologiques , les noms de divinités , ou de sacrifices, ou de fêtes, les mots abstraits désignant des idées morales ou métaphysiques, doivent encore être mis dans une classe distincte, et les ressemblances qu'on y peut trouver, prouveront, non une communauté d'origine, ou des rapports de voisinage, mais, selon l'occurrence, une communication qui peut n'avoir pas eu lieu immédiatement. On sait les voyages pénibles que fait entreprendre le zèle religieux à ceux qui sont animés de l'esprit de prosélytisme. Ni l'ambition , ni l'activité commerciale , n'ont jamais conduit les hommes aussi loin que ce désir, si louable après tout , quand il n'est souillé d'aucun intérêt étanger, de ramener les hommes à des opinions qui doivent faire leur bonheur dans le temps et dans l'éternité. C'est là la source de beaucoup d'analogies qui existent entre des langues qui d'ailleurs n'en offrent aucune. Ces ressemblances, quelque nombreuses qu'elles soient, ne prouvent

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qu'une soumission morale qui peut ne pas remonter à une époque ancienne. Des mots de ce genre viennent tous àla-fois, et ils ne sont pas de ceux qu'il faut compter pour apprécier les mélanges de races. »

Enfin, si I on trouve dans la langue qu'on examine, des! mots appartenant à une autre langue, mais qui puissent se rapporter à des notions.de littérature, de grammaire, de rhétorique, ou à des sciences plus relevées ; et si , du reste, les deux langues n'offrent aucune marque de consanguinité, on pourra assurer que l'un des deux peuples a reçu de l'autre des leçons qui ne prouvent nullement la communauté d'origine. Il arrive ordinairement, dans ce dernier cas, que la forme de l'écriture atteste ce que la ressemblance des mots indique. C'est aussi dans le cas de cette analogie particulière qu'il faut faire une plus grande attention aux formes grammaticales, aux désinences, aux particules, à la conjugaison , aux verbes auxiliaires , à la construction ou phraséologie : toutes choses qui sont de nature à s'introduire dans une langue par l'effet de l'influence que des

écrivains imitateurs exercent sur leur idiome maternel.

Voilà, ce me semble, les points principaux auxquels on doit s'attacher dans l'examen étymologique des langues. Je les résume en peu de mots. Les ressemblances de la première classe ou des mots primitifs prouvent la descendance d'une même souche ; las différences prouvent, au contraire , la diversité d'origine. Celles de la seconde classe indiquent les rapports politiques; les troisièmes, la conr version religieuse ; les dernières , les communications littéraires ou scientifiques. Des mots isolés ne prouvent rien du toux; s'ils sont en grand nombre, ils indiquent la fusion

xxKiv- DISCOURS

de quelques familles dans le sein d'une nation, l'établissement de quelques colonies ; mais, dans tous les cas, il faut apprécier les analogies d'après le genre de mots qui les présentent, et peser avant que de compter. Du reste , les radicaux d'origine diverse sont, dans chaque langue mixte, dans la proportion des individus de chaque race dont la postérité a formé la nation qui la parle , sauf la variété causée par la difîcrence de civilisation qui a pu exister entre ces races, et eu égard à l'avantage qui en est résulté pour une langue ou pour l'autre, et à la nature plus ou moins altérable de chaque idiome. En ne négligeant aucune de ces précautions , en faisant attention à d'autres particularités qu'il seroit trop long d'indiquer, on peut sans doute tirer de grandes lumières du vocabulaire d'une nation pour retrouver son origine, et déterminer le nombre des races qui se sont réunies pour la former.

Je sais qu'il y auroit lieu de faire des observations plus délicates, et des rapprochemens encore plus conciuans, en examinant ces idiotismes, ou ces façons de parler irrégulières , qui ne peuvent coïncider chez deux peuples différens, que parce que l'un des deux les a communiqués à l'autre ; ces acceptions variées et plus ou moins étendues d'un même mot, qui font qu'un seul signe répond à plusieurs idées , sortes de groupes de pensées renfermées dans une même expression, et où. des hommes qui n'auroient aucun rapport ensemble, pourroient difficilement se rencontrer; ces dérivations métaphoriques, au moyen desquelles des tennes désignant des êtres matériels, ou exprimant des actions physiques, sont affectés à des objets abstraits, ou aux opérations intellectuelles ; enfin ces conventions qui déterminent certaines particules , certaines désinences , cer-

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taines constructions, à n'être que les marques des rapports qui existent entre les parties d'une phrase. Les analogies en pareil cas prouvent beaucoup , parce qu'on peut difficile ment les attribuer au hasard. Les différences prouvent moins, parce qu'il est aisé de se convaincre, en examinant des langues partagées en plusieurs dialectes, que ceux-ci différent quelquefois sur ces points moins essentiels, tout en conservant dans les mots mêmes la trace de leur commune origine. Aussi, indépendamment des difficultés inséparables d'un examen de cette espèce où la connoissance approfondie d'un idiome est absolument indispensable, il est moins utile de s'y livrer, lorsqu'on se borne à étudier historiquement le vocabulaire d'une nation pour assigner la race ou les races d'où elle est issue, que quand on veut puiser dans ses productions littéraires des notions exactes sur son goût, son génie et son caractère.

Ce mot de race <jue je me vois forcé d'employer, faute d'en trouver un autre qui rende aussi brièvement la même idée, pourroit prêter à quelque équivoque, si l'objet que je me suis proposé étoit moins évident, et si je n'avois souvent eu occasion de l'exposer. J'ai rapporté l'acception de ce mot à la matière que j'avois à traiter. Les naturalistes s'en sont quelquefois servis pour désigner la succession des individus qui offrent les mêmes particularités d'organisation ; ils ont dit la râce Caucasique , la race Mongole , la race nègre; et comme cela n'entroit pas dans leur sujet , ils ont souvent négligé d'expliquer s'ils entendoient que ces races fussent sorties d'une souche commune , ou qu'elles formassent autant de troncs isolés, ayant chacun une origine séparée. Il m'est arrivé de même de dire que des tribus appartenoient à des races différentes, ou que leur origine

xxxvj DISCOURS'

n'avoit rien de commun. J'ai voulu dire par-ià que depuis qu'elles avoient commence d'exister , elles avoient parlé des idiomes radicalement difTérens , sans s'être mêlées, et qu'elles descendoient de deux familles qui, au temps de la formation de leurs langues , n'avoient rien pris l'une de l'autre. On sent bien qu'en m'exprimant ainsi, je n'ai pas prétendu contredire des traditions respectables, contre lesquelles je ne crois pas que les annales d'aucun peuple actuellement existant puissent fournir d'objection solide, au jugement d'un esprit impartial et judicieux. .

! . En m attachant exclusivement aux langues , pour déterminer le nombre des races qui ont peuplé la Tartane , il n'est pas Surprenant que je ne me sois pas entièrement rencontré avec ceux qui ont pris pour base de- leurs divisions, des considérations tout-à-fait (opposées. Deux races seulement, suivant les naturalistes, se trouvent actuellement dans l'Asie septentrionale. L'une est celle qu'ils ont nommée Caucasujue , parce qu'ils ont supposé qu'elle pourroit tirer son origine du mont Caucase : l'autre a été appelée nue Mongole ou race jaune, et ne me paroît convenablement désignée ni par l'une ni par l'autre de ces dénominations. La race Cancaùque , qu'on regarde en Europe comme le type de la beauté de' notre espèce, parce que tous les peuples de cette partie du monde en sont issus, renferme en Tartarie les Turks, que les écrivains Russes nomment trèsimjïroprement Tatars. Dans la race Mongole , sont comprises des nations très diverses , sous tout autre rapport tjue celui des traits de la face, et peut- être différentes sous ce rapport même, telles que les Chinois, les Mongols ou Tatars proprement dits, les Tongous et les Mandchous, et vraisemblablement aussi les Tibétains'. Comme, dans cet

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ouvrage, j'avois à considérer les Tartares sous un tout autre point de vue, il m'a été impossible de me conformer à cette division , et j'ai dû en établir une à ma manière , mais sans prétendre qu'elle soit préférable à la classification des naturalistes. Ce qu'il pourroit être intéressant de constater, c'est si les résultats de l'une et de l'autre se trouvent d'accord, ou du moins s'ils ne se contredisent pas; si quelques tribus qu'on juge, d'après leur physionomie, sorties de la race Caucasique, ne se rapporteroient pas, à en juger par leur langue , à la famille des nations de race jaune. Cette vérification, qui tient à des questions fort importantes, ne pourra être faite d'une manière péremptoire, que quand on possédera, sur toutes les tribus de la Tartaric, des observations anatomiques et physiologiques aussi positives que le sont les notions philologiques que j'ai tâché de réunir clans ma classification des nations Tartares.

Cette classification, à laquelle j'ai mis tous mes soins, doit être considérée comme le résultat historique des recherches que j'ai entreprises sur les langues de la Tartarie, et pourroit serv ir de base à un autre ouvrage qui est encore à faire , l'histoire généalogique des tribus qui ont peuplé le nord de l'Asie. Four la rendre aussi complète et aussi rigoureuse que cela étoit possible, j'aurois bien désiré appliquer aux idiomes Tartares les principes d'étymologie et les procédés analytiques dont j'ai fait plus haut l'exposition ; mais il y avoit bien des travaux préparatoires à exécuter avant que cela fût possible, même partiellement. On possédoit à peine quelques vocabulaires où l'on ne pouvoit puiser que des connoissances imparfaites et peu sûres; on étoit encore plus complètement privé de notions grammaticales ; on n avoit non plus aucun texte pour y sup-

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plcer; et enfin les témoignages auxquels on ctoit forcé de s'en tenir, à défaut de monumens authentiques, étoient aussi rares qu'incertains. Il falloit donc avant, tout se procurer les moyens de connoître les langues d'après lesquelles on auroit ensuite à ranger les nations , et rassembler des matériaux assez nombreux pour asseoir son jugement sur une base solide. Dire ce que j'ai fait dans ce but , ce sera tracer le plan de cet ouvrage ; et faire connoître la marche que j'ai suivie par rapport à l'une des langues de la Tartarie, ce sera exposer le travail que j'ai exécuté sur chacune d'elles; car leur étude étoit à -peu -près également avancée , et il y avoit autant à faire pour les unes que pour les autres.

J'ai d'abord considéré l'état des nations qui habitent actuellement la Tartarie; j'ai marqué les grandes divisions qu'on peut établir entre elles, à l'aide du plus léger examen, et malgré les noms génériques sous lesquels on les a trèsimproprement confondues. C'est dans la littérature moderne des Tartares qu'il faut chercher les premiers matériaux pour l'histoire de leur littérature ancienne : j'observe parmi eux quatre langues principales , dont les différences caractérisent quatre races distinctes ; j'en tire les élémens d'un vocabulaire comparatif, qui prouve, pour le temps présent , la solidité de cette division. A ces quatre langues, qu'il devient indispensable d'étudier à fond , se joignent quelques dialectes ; de sorte que les idiomes qui vont être le sujet direct de nos recherches, sont au nombre de cinq; savoir, le mandchou, le mongol oriental, l'olct ou kalmouk, l'ouigour ou turk oriental , et le tibétain. Aucune autre langue actuellement existante en Tartarie ne nous offre de monumens écrits ; ce sont donc là les seules qu'il soit

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possible d'examiner dans un ouvrage qui, en dernier résultat, a pour objet de remonter aux antiquités historiques et littéraires de la Tartarie.

De ces langues, quatre s'écrivent actuellement avec un alphabet qui peut passer pour être le même, malgré la différence de quelques lettres , et du goût calligraphique propre à chaque peuple. Ce nœud qui les unit doit d'abord fixer notre attention. Il faut chercher l'origine de cette écriture, fixer l'époque de son introduction chez les différentes tribus Tartares , faire attention aux rapports qu'elle peut avoir avec d'autres écritures connues. Dans ce qui en fait la base, l'alphabet Tartare offre, ainsi que je l'ai déjà indiqué, une ressemblance frappante avec celui des Nestoriens ; mais il n'est pas en même temps sans quelque analogie avec les écritures Indiennes : il faut expliquer ces particularités, qui mettent sur la voie pour apercevoir d'autres rapports; l'adoption d'un alphabet ne devant jamais être considérée comme un fait isolé et sans conséquence, d'après les considérations présentées précédemment.

Mais il est prouvé par des témoignages dignes de foi, et même par des monumens encore plus irrécusables , que des écritures entièrement différentes de celle-là ont été autrefois en usage en Tartarie. Strahlemberg , Messerschmidt, Cuper, Bayer, ont fait connoître plusieurs inscriptions en caractères inconnus ; je m'en suis procuré quelques autres. De leur côté , les historiens Chinois font mention de systèmes d'écritures employés par différens peuples Tartares. Il faut rapprocher leurs passages des monumens encore subsistans , et faire voir que l'art d'écrire n'a pas été jadis aussi complètement inconnu dans ces contrées qu'on l'a

xl DISCOURS

pensé en Europe. On a parlé de. runes en usage chez les Tartares. Y avoit il en effet quelque alphabet analogue aux runes des peuples du nord ! Celles ci même n'y auroientelles pas été portées par quelque excursion des nations Gothiques! L'alphabet auroit-il été. inventé. encore une fois dans cette partie du monde, indépendamment de toute influence étrangère î VoiJà des questions qu'on ne pouvoit se dispenser d'examiner, et sur lesquelles on a cru devoir revenir à plusieurs reprises, parce qu'elles sembloient se résoudre d'une manière qu'on auroit pu trouver paradoxale (i).

Apres ces généralités, il a fallu aborder successivement l'examen de chaque langue Tartare ; et la première chose à faire , a été de prendre une idée juste des travaux dont elles ont déjà été l'objet. Cette revue critique étoit nécessaire pour dissiper des préjugés et rectifier des erreurs. Le nombre des écrivains qui ont fait une étude approfondie des dialectes Tartares est jusqu'à présent peu considérable ; mais leur autorité n'en est que plus grande, et il n'en est que plus utile de faire voir en quoi ils ont failli. La sévérité de quelques jugemens ne choquera sans doute personne : on n'a pas de ménagemens à garder, quand , par bonheur, on ne trouve à critiquer que des auteurs qui , depuis longtemps , ont cessé de vivre.

L'écriture adaptée à l'usage de chaque langue, les altérations qu'on lui a fait subir pour l'y accommoder, les principes orthographiques qui lui sont particuliers, sont ensuite le premier objet à examiner. Il faut dire aussi quelques

(0 yoyei le chapitre 111 de ce volume , et les additions qui s'y rapportent dam les notes sur les inscriptions Sibiriennes , t. II.

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mots du mode de transcription qu'on a adopte, et qui, dans cet ouvrage, est constant, et rigoureusement soumis aux règles de l'analogie. On complète tout ce qui a rapport à cet objet , en offrant comme modèles d'écriture des textes étendus , dans lesquels on s'est soigneusement attache à rendre le genre de calligraphie qui est propre à chacune des nations Tartares. 1

La grammaire occupe plus d'espace , et réclame une attention plus grande. Parmi les langues de la Tartarie , une seule nous est connue sous ce point de vue important. On a publié une ou deux grammaires Mandchoues, à l'aide desquelles on peut apprendre assez de mandchou pour voir qu'elles ne valent rien. La méthode suivie par les naturels dans l'enseignement de leur lanerue nous en peut encore mieux convaincre, et l'on y apprend sur -tout à connoître le génie de la langue des conquérans de la Chine. C'est pour cela qu'il a paru utile d'en donner une analyse. Quant aux autres idiomes Tartares , non - seulement il n'existe aucun livre en Europe où l'on puisse trouver l'exposition des règles auxquelles ils sont assujettis, mais il n'a pas été possible non plus de se procurer des grammaires faites dans le pays. Il a fallu, pour y suppléer, lire avec attention le peu de textes qu'on a pu réunir, les décomposer, en extraire ce qui a paru régulier et analogique ; c'est ainsi qu'ont été compof es les grammaires Mongole, Olet, Ouigoure et Tibétaine. Les difficultés d'un tel travail seront sans doute un motif pour en excuser l'imperfection. On a cru convenable d'y joindre des textes aussi étendus que possible, afin qu'on pût juger par soi-même le génie grammatical des divers idiomes Tartares. On ne s'est pas borné à les traduire littéralement, à faire des remarquas et une

xfij DISCOURS

sorte d'analyse grammaticale qui pussent suppléer à ce qui manquoit dans le texte même des Recherches ; on a tâché aussi d'éclaircir, par des notes historiques et littéraires, tout ce qui pouvoit embarrasser dans ces textes , où la langue et les matières traitées sont également neuves pour les lecteurs. Enfin, pour que cette espèce de chrestomathie ne fut pas en elle-même dépourvue d'utilité, on a eu soin, quand on a pu choisir, de donner la préférence à des morceaux dont le contenu pût avoir quelque intérêt pour l'histoire, la philosophie ou la littérature.

Les règles particulières detymologie, celles qui président à la formation des composés, celles qu'on peut déduire du genre d'altération le plus ordinaire de chaque idiome, les différences qu'on observe dans chaque dialecte, ont un rapport trt>p immédiat âvec l'objet de ces recherches , pour ne pas y occuper une place considérable. On tâche de séparer les mots d'origine diverse dont la réunion constitue chaque langue ; on fait voir quelques exemples des emprunts les mieux constatés, afin de mettre sur la voie pour retrouver les autres.

L'histoire littéraire et fa bibliographie sont encore des objets dignes de considération ; mais comme on ne possède en France aucun ouvrage où l'on puisse en puiser les éiémens, c'est aux auteurs Chinois gu'il a fallu avoir recours. On a dû lire avec attention les historiens de ce pays , principalement ceux qui ont le moins négligé les peuples étrangers , et tirer de leurs écrits tout ce qui a rapport à la littérature des Tartares, c'est-à-dire, à leurs écritures, à leur manière de compter et de diviser le temps, aux ouvrages qu'ils ont composés sur la religion, la morale,

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l'histoire ou la philosophie. On a pris, comme on voit, le mot de littérature dans ce sens étendu qu'il a long-temps conservé dans notre langue. On sent combien cette partie de notre travail auroit pu jeter de jour sur l'objet qui attiroit principalement notre attention, si les Chinois n etoient pas en général aussi indiffcrens sur ce qui concerne leurs voisins, qu'ils sont soigneux de recueillir les moindres faits de leur propre histoire.

Le sort littéraire de chacune des quatre grandes nations qui habitent la Tartane étant ainsi fixé d'une manière générale, on s'attache à déterminer l'espace occupé par chacune d'elles. On entoure par des lignes imaginaires les parties de l'Asie où l'on parle aujourd'hui turk, ou mongol, ou tibétain, et on fait i'énumération des principales branches de ces families actuellement existantes : puis , remontant successivement à des temps plus anciens, on cherche l'origine de chacune de ces tribus; on montre leur filiation, et le rapport de langues qui les lient aux nations qui les ont précédées. Dans cette espèce de généalogie rétrograde , on tire encore beaucoup d'utilité des notions fournies par les écrivains Chinois : elles ont , sur les traditions des Tartares eux-mêmes , l'avantage d'avoir été écrites par des contemporains, et de s'accorder parfaitement, toutes les fois que la vérification se trouve possible , avec les documens qu'on peut tirer des langues. Quand on est parvenu, en remontant ainsi, au temps <rui a précédé le règne de la o^ynasrie Chinoise des Han, on s'arrête , parce que les matériaux fournis par les écrivains antérieurs sont bien moins parfaits, et exigent une élaboration préalable pour se concilier, et se renouer avec les traditions subséquentes. Au reste, on n'a point de regrets à avoir pour ce qui a rapport

xjîv DISCOURS

aux quatre principales nations de la Tartarie moderne. Il n'est aucune de leurs branches dont l'histoire toute entière ne soit comprise dans cette limite, au moins en ce qui concerne la littérature.

Mais le tableau plus détaillé qui, sous le titre de classification , comprend les noms de toutes les tribus , et même des simples familles qui ont habité en Tartarie , démontre que la division en quatre races, parfaitement justifiée par l'état actuel des principales nations Tartares , conviendrons mal à l'antiquité, et même à des temps qui ne sont pas très - éloignés. En cherchant dans les histoires de tous les pays , les matériaux dont j'avois besoin pour rédiger une liste complète des peuplades Tartares, pour assigner le lieu et l'époque de leur naissance, le temps et les circonstancesde leur destruction , avec les indications propres à faire connoître la race dont chacune d'elles étoit issue, je me suis aperçu qu'à m'en tenir même à ce que m'apprenott l'histoire Chinoise , un grand nombre de tribus, même des nations considérables, n'av oient dû leur origine à aucune des quatre races dont les langues dominent à présent en Tar~ tarie. J'ai donc formé dans mon tableau une cinquième section , cù j'ai réuni les nations maintenant détruites ou émigrées qui habitoient jadis dans le nord de l'Asie, et qui ne partaient ni mongol, ni mandchou, ni turk, ni tibétain. Il en est beaucoup dont l'origine est et demeurera toujours inconnue ; il en est quelques-unes qui doivent incontestablement avoir fait partie de ces émigrations qui ont eu lieu dans l'occident. Les faits que j'ai rassemblés sur ces dernières sont assez nombreux, et assez positivement énoncés dans les écrivains Chinois, pour qu'il ne reste aucun doute à cet égard ; et quelque paradoxale que paroisse cette asser-

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don, je crois qu'il demeurera prouvé que la famille des nations Gothiques a jadis occupe de grands espaces en Tartarie ; que plusieurs de ses branches ont habité dans la Transoxane, et jusque dans les montagnes d'Altaï, et qu'elles y ont été bien connues des peuples de l'Asie orientale , lesquels ne pouvoient manquer d'être frappés de la singularité de leurs langues, de leurs chevelures blondes, de leurs yeux bleus, de la blancheur de leur teint, signes si remarquables au milieu des hommes basanés, aux yeux bruns et aux cheveux noirs, qui les ont définitivement remplacés. On jugera si ce que j'avance est trop hasardé, quand on aura lu les preuves que j'ai recueillies (i). Mais quoi qu'on puisse en penser, on se rappellera, j'espère, que j'ai seulement voulu dire que des nations Gothiques ont eu des établissemens dans le centre de la Tartarie , et nullement que Us Goths en fussent originaires. Une critique malveillante ou peu éclairée pourroit seule me prêter une opinion qui, si je l'émettois sans la soutenir de preuves nombreuses, seroit à bon droit qualifiée d'absurdité.

Si l'on éprouve encore aujourd'hui quelque surprise, en trouvant dans les histoires de la Chine des faits et 'des détails relatifs aux nations de l'Asie occidentale , c'est qu'on n'est pas complètement désabusé d'une opinion qui a régné long-temps en Europe. On s'est persuadé que les Chinois étoient le plus ignorant de tous les peuples en géographie , et l'on a répété , dans ces derniers temps , qu'ils avoient à peine , sous la précédente dynastie , franchi pour la première fois la barrière que les mers de sable leur opposent du côté de l'ouest. C'est-là sans doute une étrange assertion. Quand Deguignes a donné , dans son Histoire

(i) Voyez t. II , 5/ classe des nations de la Tartarie.

xlvj DISCOURS

des Huns, un récit ciétaiJJé des excursions que les Chinois ont faites depuis deux mille ans dans la Tartarie , et des indications , vagues à la vérité, et peu circonstanciées, mais dont il résulte toujours que leurs ambassadeurs sont venus, dans le siècle qui a précédé la naissance de J. G , prendre part aux négociations des peuples qui habitoient les bords de J'Oxus et les rivages de la mer Caspienne, ii est triste que des renseignemens aussi précis soient comptés pour rien , que les travaux du savant académicien soient , pour ainsi dire , comme non avenus , et qu'on voie encore reproduire des opinions qu'il avoit si victorieusement réfutées.

Deguignes, à la vérité, s'est trompé dans les synonymies qu'il a assignées à quelques-uns des peuples et des pays dont parlent les historiens de la Chine, et plusieurs des rapprochemens qu'il a considérés comme certains , peuvent encore à présent donner lieu à des doutes bien fondés. Je ne balancerais pas à citer en exemple celui qui sert de base à son ouvrage, ou qui du moins en a déterminé le titre. L'identité des Huns et des Hioung-nou , qu'il n'a pas même cru nécessaire de démontrer, suppose résolues une foule de questions historiques dont il n'a pas même fait mention. En géographie , une première méprise , commise au sujet d'un point fondamental, l'a conduit, d'erreur en erreur, à déplacer tous les pays occidentaux dont les Chinois ont eu connoissance II est résulté de là un vague et une incohérence qu'il étoit plus naturel d'attribuer aux auteurs originaux qu'à leur interprète ; cependant si Deguignes n'avoit pas cru que le nom de Kang-khiu désignoit le Kaptchak, et s'il n'eût pas , en conséquence , déplacé et reporté au nord ouest de leur véritable position, tous les pays dont la

PRÉLIMINAIRE. xîvîj

situation est indiquée par rapport à la Sogcliane , on eût vu, non sans quelque étonnement, qu'il étoit impossible de trouver un tableau plus exact et plus complet des contrées à l'orient de la mer Caspienne, des différens peuples qui y ont habité, des révolutions qui ont amené le déplacement de ces peuples, de leurs mœurs, de leurs religions, des événemens de leur histoire politique, que celui qui fait partie des annales Chinoises sous toutes les dynasties, à partir du second siècle avant 1 ère chrétienne.

Les connoissances géographiques des Chinois sont certainement plus étendues et plus précises que n'ont jamais été celles des Grecs, même depuis Alexandre. Sans cesse en guerre avec les Tartares , attirés chez ces turbulens voisins par la nécessité de repousser ou de prévenir leurs invasions , ils ont formé des établîssemens à de grandes distances de leurs frontières ; ils ont poussé plus loin encore des relations d'amitié ou d'hostilité, de commerce ou de politique, dont l'objet étoit de maintenir ou de consolider leur puissance, et dont le résultat a été de leur procurer des connoissances positives sur les contrées les plus éloignées. La Sibirie jusqu'aux bouches de l'Obi, le pays des Asi jusqu'à la mer Caspienne, le Tibet, le nord de l'Hindoustan , ont été visités par les Chinois, et sont soigneusement décrits par leurs géographes ; et de ces points où ils prétendent avoir porté les limites de leur empire, ils n'ont pu manquer d'entretenir des rapports avec les pays situés au-delà ; de sorte que la grande question , si les anciens ont connu la Chine, sur laquelle on semble être à présent d'accord, ne pourroit, si on l'examinoit de nouveau, être résolue, qu'autant qu'on auroit traité en même temps cette autre question : Les Chinois ont-ils connu les Grecs et les Romains f

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Mais, à dire vrai, cette question n'en est pas une, quand on a lu la géographie du temps des dynasties des Han et des Tsin. Cest-là qu'il faut chercher ce qu'on doit penser de la Sérique, du commerce de la materia sériai, et des autres objets de négoce qui ont pu rapprocher , dès l'antiquité , les nations des deux extrémités de notre continent.

En général, il seroit téméraire de rien avancer sur l'histoire ancienne de la Tartarie , sans avoir puisé aux seules sources où soient contenus des documens certains et positifs. Ces sources sont les annales de la Chine; si elles n'ont pas le mérite et l'authenticité d'une chronique nationale, elles ont l'avantage d'avoir été rédigées par des contemporains intéressés à s'instruire des faits qu'ils rapportent. Plus on les étudiera, plus on sera convaincu qu'elles laissent peu de chose à désirer, peu de lacunes à remplir, peu de doutes sur les points essentiels de la géographie et de l'histoire des nations Tartares. Il y a par conséquent peu de liberté pour les conjectures ; car la plus ingénieuse hypothèse peut se trouver en contradiction avec un fait clairement énoncé par les écrivains Chinois. Il faut donc se résoudre à s'instruire de ce qui a été , avant de se donner le plaisir d'imaginer ce qui a pu être ; car il pourroit arriver qu'on placeroit dans telle ou telle partie de la haute Asie une nation civilisée , ou un peuple adonné à la culture des arts, ou l'un des centres du commerce de l'Orient , à une époque où les Chinois n'y auroient vu que des sables inhabités , ou des pâturages pour les troupeaux de quelque tribu nomade , ou un corps-de-garde établi pour arrêter les courses des voleurs de chevaux, et des autres brigands qui, de tout temps, doivent avoir formé la plus grande partie de la population dans ces contrées..

Préliminaire. x i&

La plupart des idées fausses qu'on s'est formées sur l'état ancien de la Tartarie, viennent de ce qu'on a accordé aux rapports des étrangers plus de confiance que ces rapports n'en méritoient. Excepté les Chinois , chez quels peuples peut -on chercher une connoissance exacte des révolutions de la haute Asie î Les Hindous, qui semblent, dans les temps anciens , avoir eu beaucoup de part à ce qui se passoit au nord-ouest des monts Himala, n'ont pas conservé de livres historiques , ou du moins les recherches des Européens sont jusqu'à ce moment restées infructueuses. Les Persans, qui doivent avoir autrefois entretenu avec les habitans du Touran des relations politiques et religieuses assez étendues, en ont presque entièrement perdu le souvenir depuis le renouvellement de leur littérature et l'introduction du musulmanisme dans l'Iran. Les anciens Grecs ne nous ont transmis presque aucun détail sur les rapports que le royaume de la Bactriane dut avoir avec les nations Scythiques, qui finirent par en causer la destruction. Les Grecs de Byzance , dont les récits ne commencent qu'après l'époque des grandes révolutions de la Tar tarie, ctoient d'ailleurs dans un trop grand éioignement pour pouvoir en connoître les premières causes. On peut dire la même chose des Russes, venus trop tard et restés trop loin pour nous instruire de ce qu'il nous importe le plus d'apprendre. Depuis Ja conquête de la Sibirie par les Cosaques, il ne s'est plus trouvé en Tartarie que les débris des nations primitives, des vestiges des anciennes émigrations , des traces presque effacées des événemens passés; et pour comble de malheur, des savans sont venus avec des systèmes tout faits pour reconstruire un édifice ruiné. Ils ont commenté Aboulghazi, discouru sur le prêtre Jean, le schamanisme, le lamisme, l'origine de l'alphabet, des sciences, des arts , des religions,

I DISCOURS

sans se douter qu'ils prodiguoient leurs spéculations mgér nieuses sur un sujet qui pouvoit être traité avec des données positives, et que la lecture des annales Chinoises les eût dispensés d'entasser péniblement des autorités insuffisantes, en mettant à leur disposition la seule autorité qui ait quelque poids dans cette matière.

C'est aussi la seule chose qui m'ait encouragé dans les recherches que j'avois entreprises sur les Tartares. Avec mille connoissances qui me manquent, des savans respectables ont embrouillé, loin de l'éclaircir, l'histoire de cette intéressante partie de la race humaine. J'ai dû croire qu'en puisant à des sources aussi sûres que peu connues, je pourrois résoudre plusieurs des questions qui ont paru insolubles. Tel est le motif de la confiance que j'ai accordée aux écrivains Chinois, et qui s'est beaucoup fortifiée, quand j'ai été convaincu, par un grand nombre d'exemples, que leur témoignage s'accordoit toujours, soit avec les traditions les plus respectables des Tartares eux-mêmes, soit avec les inductions les plus incontestables qu'on peut former en étudiant les langues de ces derniers , leur grammaire et leur littérature.

DÉJÀ Visdelou et Deguignes ont tiré beaucoup de fruit de l'étude des annales Chinoises, pour suppléer à celles qui manquent chez les Tartares ; mais leur objet étoit trop diflérent du mien , pour que je pusse les prendre pour modèles : ils se sont, l'un et l'autre, occupés de l'histoire politique et militaire , plutôt que de l'histoire philosophique et religieuse ; ils ont recherché la succession des princes plus encore que celle des nations. Leurs travaux auroient peut-être inspiré plus d'intérêt, s'ils eussent pris plus de soin

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pour recueillir les particularités propres à faire connoître l'esprit des différens peuples, et s'ils avoient moins insisté sur des détails de combats , d'invasions , de révoltes , qui nous intéressent à peine dans notre propre histoire, où les noms des hommes et ceux des lieux , les causes des événemens et leurs effets, nous sont connus et familiers, et quelquefois même nous touchent de si près. Sous quelque rapport qu'on l'envisage , l'homme moral a les premiers titres à notre attention. Quelque arides que soient des règles grammaticales et des considérations étymologiques , elles ne sauroicnt l'être autant que ces fatigantes descriptions de sièges et de batailles dont les chroniques sont si souvent remplies. L'histoire des guerres qui ont ravagé la terre est stérile et sans résultats ; celle des changemens qui se sont opérés dans les idées , les opinions et les croyances , est étroitement liée à celle des mœurs et des institutions , et l'une et l'autre ouvrent un champ vaste aux méditations du philosophe.

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