‹ Recherches sur les langues tartares ou memoires sur differens points de la grammaire et de la litterature des Mandschous, des Mongols, des Ouigours et des Tibetains. Paris, Impr. royale 1820Chapitre 2 sur 20 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Je puis enfin mettre au jour le résultat de Recherches entreprises il y a plusieurs années , et dont l'impression est commencée depuis long -temps. Diverses circonstances, la plupart indépendantes de ma volonté, ont mis obstacle à la publication ; le lecteur me dispensera sans, doute d'en faire ici rénumération : mais if y a une cause de retard que je ne puis m'empêcher d'indiquer, parce qu'elle auroit dû tourner au profit de cet ouvrage, et qu'en même temps elle peut en faire excuser les imperfections. J'ai trop d'intérêt à ne pas le voir juger à la rigueur, pour négliger les précautions qui peuvent le faire accueillir avec quelque indulgence.

En 1 8 i i , quand je commençai à prendre les idiomes de la Tartarie pour l'objet d'un travail spécial , c'est un fait notoire qu'il n'existoit en France aucun secours pour l'étude de plusieurs de ces idiomes. En Russie , les collections de livres originaux, les cartes, les mémoires manuscrits, fruits du travail des interprètes, ne m'auroient pas manqué : ici, pour le mandchou seul, on avoit quelques facilités, mais on ne possédoit rien ou presque

h AVANT-PROPOS, rien sur le mongol, i'olet, l'ouigour ou turk orientai, et le tibétain. Il falloit ou se passer des documens les plus indispensables, ou se résoudre à les attendre plusieurs années. Ainsi privé des renseignemens les plus importans, je crus que je pouvois y suppléer par ceux que j'avois trouvés dans les livres Chinois, et que, tout insuffisans ou peu nombreux que fussent les faits nouveaux que j'avois recueillis de cette manière, il étoit utile de les faire connoître. Je commençai donc l'impression ; et cette publication prématurée n'est pas assurément ce que je voudrois aujourd'hui tenter de justifier.

Cependant il m etoit resté bien des doutes ; j'avois hasardé bien des conjectures , et laissé contre mon gré dans mon travail bien des lacunes importantes. Moins satisfait de mon ouvrage à mesure que japprochois du terme où il devoit voir le jour, je redoublai d'efforts pour me procurer ce qui m'avoit manqué, et mes tentatives ne furent pas toutes infructueuses. Mais enroulant faire usage des nouvelles lumières qui me parvenoient ainsi , j'avois à modifier , à réformer , quelquefois à refondre tout-à-fait de longs morceaux et même des chapitres entiers. Plus d'une partie de mon travail ont été refaites ainsi sur des matériaux venus après coup ; d'autres sont restées imparfaites , parce que le secours est arrivé trop. tard. II est résulté de là bien des incohérences et des irrégularités. Celles qui n'intéressent que la typographie ne sont sans doute pas les plus choquantes. Je dois cependant prévenir le lecteur au sujet de celle qui a rapport à la division de l'ouvrage : il ne devoit, d'après mon premier plan , former qu'un volume in-4.*

AVANT-PROPOS. v d'environ 600 pages, et composé de deux parties. La première, divisée en sept chapitres, consi>toit en dissertations sur les points généraux relatifs à la grammaire, à letymologie, à i'histoire littéraire; la seconde devoit offrir, sous forme d'appendice, les vocabulaires et autres pièces justificatives, les preuves, les textes originaux avec les traductions, et généralement tous les accessoires nécessaires, et les éclaircissemens exigés pour l'intelligence de la première partie. Je n'ai rien changé à cette disposition ; seulement, le nombre des matériaux sur lesquels j'avois d'abord compté , s'étant presque doublé, et les deux parties s'en trouvant augmentées dans une proportion à-peu-près semblable, il n'a plus été possible de les renfermer dans un seul volume. Le premier est tout entier rempli par les dissertations; le second contiendra tous les objets qui dévoient former l'appendice, avec un grand nombre de morceaux ajoutés depuis. Les reqvois qu'on rencontrera dans les premiers chapitres doivent donc être modifiés dans ce sens, et les objets qui y sont indiqués, cherchés au commencement du second volume. On trouvera aussi dans ce dernier beaucoup de corrections et des développemens ultérieurs relatifs à des points qui n'avoient pas été suffisamment éclaircis.

Sans entrer ici dans le détail des secours nouveaux qui m'ont obligé de modifier certaines parties de ces Recherches , ou qui m'ont permis de leur donner plus d'étendue, je ne puis m'empêcher de faire mention des travaux que la Société biblique de Russie a fait entreprendre, et dont les premiers échantillons ont été publiés

vj AVANT-PROPOS, quand I impression de mon ouvrage etoit déjà commencée. De ce nombre est V Evangile de S. Mathieu , en langue Oiet, que j'ai lu avec empressement aussitôt qu'il m'est parvenu , et qui ne m'a pas été de peu d'utilité pour justifier et compléter ce que j'avois dit de la grammaire Kalmouke. Je suis aussi redevable à M.Ouvaroff de la communication d'un vocabulaire de la même langue, qui m'a donné de grandes lumières sur ce dialecte , un de ceux sur lesquels j'avois eu d'abord le moins de documens authentiques. J'avois beaucoup regretté de ne pouvoir consulter , 'pOur le dialecte des Kalkas ou Mongols orientaux, le Miroir delà langue Mongole : cet ouvrage m'a été obligeamment communiqué par M. Klaproth ; mais je n'ai pu faire usage des renseignemens qu'il m'a permis d'en tirer, que pour le second volume, où Ton en trouvera quelques extraits. Enfin, un ouvrage des plus importais m'avoit manqué jusqu'à présent: j'avois été réduit pour le tibétain à des fragmens de vocabulaires tout-à-fâit instiffisans. L'acquisition que vient de faire la Bibliothèque du Roi , d'un Dictionnaire Tibétain très-complet, expliqué en mongol, me fournira, j'espère, les moyens de donner sur cet idiome célèbre des détails plus exacts et plus approfondis.

Si l'on veut bien avoir égard à ces circonstances , on excusera plus facilement des erreurs que je n'ai pas toujours pu éviter , des contradictions dans lesquelles il m'étoit difficile de ne pas tomber , des omissions que je n'ai pas eu les moyens de remplir. Sur la simple annonce de cet ouvrage , faite il y a cinq ans, des savans d'un

AVANT -PROPOS. vij ordre distingué ont bien voulu témoigner le désir de le voir paroître promptement. L'impatience que j'avois de mon côté de le livrer à leur jugement, n'a pu qu'en être augmentée ; mais j'ai lieu de craindre qu'une attente si flatteuse ne produise une sévérité contre laquelle je me présente bien mal prémuni. H y a dans ces Recherches beaucoup de questions qui attendent de nouveaux éclaircissemens. C'est assez pour moi, si l'on, juge qu'il y en ait quelques - unes qui se présentent sous un nouveau jour, et si un ouvrage que je ne donne que comme un essai sur des matières encore enveloppées d'obscurité t est l'occasion de travaux plus étendus et plus profonds sur des langues dont 1 étude a été trop long- temps négligée , et clont la connoissance deviendra sur-tout indispensable, quand on voudra mettre des notions positives à la place des vains systèmes qu'on s'est formés jusqu'4 présent sur les antiquités de la haute Asie.

Septembre 1819.

P. S. Au moment de livrer cette feuille à l'impression, je reçois le 3.' cahier du tom. VI des Mines de l'Orient , dans lequel est inséré un Mémoire curieux de M. Schmidt , le même dont la traduction Kalmouke de YÉvangile de S. Mathieu est citée avec éloge dans le chapitre V de ces Recherches. Son mémoire , intitulé Einv urfe geçen die Hypothesen des Herrn Hofr. Klapmh, a pour objet de prouver que l'existence d'un peuple nommé Ouigour n'est pas un fait attesté par l'histoire ; que c'est une supposition , une hypothèse de M. Klaproth, ou , comme il le dit ailleurs, une création [schœpfung], Toyte singulière qu'est cette assertion, si contraire à ce qu'ont dit des Ouigours , d'Herbelot , Visdelou, Gaubil , Deguignes , et tant d'autres , d'après le témoignage unanime des hisioriens Persans, Arabes, Tartares et Chinois, j'ai cru devoir en faire mention ici, ne fût-ce

viïj AVANT-PROPOS, que pour avertir que ce mémoire ne change rien aux opinions que j'ai émises dans le chapitre VI, consacré à l'ouigour ou turk oriental. L'estimable auteur ne paroît pas encore avoir suffisamment approfondi les antiquités de la Tartarie. En en faisant une étude plus suivie , il sera sans doute conduit à modifier plusieurs de ses idées, et notamment celle qu'il a des annales de la Chine, qui sont, suivant lui, peu satisfaisantes en tout ce qui ne regarde pas la Chine elle-même. M. Schmidt annonce une histoire des Mongols , traduite du mongol , et dont il donne quelques échantillons. On ne peut que souhaiter de voir paroître cet important ouvrage , et engager l'auteur à y donner tous ses soins. En revoyant les passages qu'il en cite dans son mémoire, il sera sans doute frappé comme nous de l'erreur qui lui est échappée au sujet du nom des Mongols. Il croit que ce peuple célèbre s'est autrefois appelé Bida, et il cite une proclamation de Tchinggis - khakan : mais Bida est un nom inconnu dans l'histoire de la Tartarie ; ce mot signifie nous t notre ; et au lieu de traduire les premiers mots de la proclamation ene kou Bida Qulous, &c. ce peuple Bida , il faut nous peuple Mongol , illa gens nostra MongoRca , &c. Il est bon d'observer que le même mot a la même signification en kalmouk , et que M. Schmidt l'a employé lui-même en cent endroits de sa version de S. Mathieu , et notamment , c. II , JT. 2 ; c. III , X. y , 15; c. VI , Jf. 11, 12, 13, &c.

DISCOURS

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