CHAPITRE I
Des Tartares en général, et de l'Origine de leurs differens
Noms.
Les peuples qui habitent ces vastes contrées de la haute Asie, bornées au midi par l'Inde, la Chine et la Perse, à l'orient par la mer du Japon, à l'occident par les fleuves qui se jettent dans la mer Caspienne et le Pont-Euxin , au nord enfin par la mer Glaciale , sont connus sous le nom vulgaire et collectif de Tartares. Cette dénomination, entièrement inconnue à plusieurs des nations auxquelles les Européens l'appliquent, paroît éire une altération de Tatar, nom particulier d'une tribu qui, par sa puissance et sa célébrité, a mérité qu'on l'étendît aux autres. C'est au xn. e siècle, lorsque tous les peuples de la Tartarie, réunis sous une seule domination , menacèrent l'Europe et l'Asie d'un envahissement universel, que le nom des Tatars commença d'être connu par les auteurs Occidentaux. Le seul résultat
constant qu'on puisse tirer des documens imparfaits qu'ils nous ont transmis à ce sujet , c'est que les Tatars formoient une portion considérable des forces soumises aux Tehinggiskhanides, et que, pour cette raison, les Chrétiens , et même, dans certaines circonstances, les Musulmans s'accoutumèrent à désigner par leur nom les autres nations Turques et Mongoles qui leur étoient moins connues.
Quant à l'origine du nom de cette tribu , ell» a donné lieu à des conjectures variées et presque aussi peu satisfaisantes les unes que les autres. Bergeron (1) propose , d'après Matt. Paris, le nom d'une rivière Tartar ou Tatar , sur les bords de laquelle habitoit la tribu en question ; mais des notions plus exactes acquises sur la géographie de ces contrées, permettent de regarder la rivière Tartar comme entièrement imaginaire. Le même Bergeron (2) en donne une autre étymologie plus insoutenable encore, en voulant le faire venir du syrien Totar ou Tatar , qui signifie délaissés ou abandonnés , et en cherchant à rattacher l'origine du peuple lui-même aux dix tribus Israélites emmenées en captivité. Fischer (3) le tire du nom de Ta-ta ou de Ta-die , que , suivant lui , les Chinois ont coutume de donner à tous leurs voisins sans distinction. Mais, outre que rien n'est plus faux que ce prétendu usage des Chinois, qui ne se sont jamais servis du mot Ta-ta , et qui appliquent celui de Ta-die ou Tha tseu d'une manière différente, comme nous le verrons bientôt, l'hypothèse de Fischer contrediroit l'opinion générale des auteurs qui admettent comme prouvée l'existence de la tribu des Tatars. Enfin Mirkhond (4), Aboul-gha?) (5), et beaucoup d'Occidentaux après eux, font venir le nom des Tatars d'un prince nommé Tatdr, frère de Mongol, qui fut, suivant eux, leur père et leur fondateur. Mais on ne peut avoir une grande confiance
(1) Traité des Tartares, v. II.
(2) Ibid. Voy. aussi Millier, Comment, alphab. p. 56.
(3) Hist. de la Sibirie; et dans Tana- Kse quVn a donnée Stollcnwerck, sous
le titre de Rechtrchts hist. sur les prinê cipales nations établies en Sibérie, p. 218.
(4) D'Hcrbelot, Bibl. Or. au mot Tatar.
(5) Hist- généal. des Tatars, p. 27.
aux étymologies de ce genre qu'AbouI-ghazi a semées avec profusion dans son ouvrage. C'est un usage que les écrivains Musulmans semblent avoir adopté, à l'imitation dés généalogies qui se trouvent dans les livres historiques de l'ancien Testament, de tirer les noms de toutes les nations de ceux de fondateurs réels ou imaginaires dont ils rattachent la descendance aux fils de Noé. Le sultan de Kharism, en particulier, a supposé l'existence d'autant de patriarches et de descendans de Japhet, qu'il reconnoissoit de tribus dans sa nation ; et cela suffit pour lui ôter toute créance sur ces matières.
Quoi qu'il en soit de l'origine de ce nom de Tatars, les Européens, qui l'ont légèrement altéré, s'en servent indifféremment pour désigner une foule de nations à demi civilisées qui diffèrent beaucoup entre elles, ainsi que la suite de cet ouvrage le fera voir. Dans ce sens , je crois qu'il est bon de conserver à ces nations le nom collectif de Tartares , quoique corrompu , préférablement à celui deTatârs, parce que ce dernier, qui paroît plus correct , mais qui appartient à une seule tribu , ne doit pas servir à désigner les autres tribus en général. C'est donc improprement, à mon avis, que quelques auteurs modernes ont appliqué ce surnom aux Mandchous, aux Tibétains et à d'autres qui ne sont nullement Tatars, mais qu'on peut, sans inconvénient, appeler Tartares , s'il est bien convenu que par- là on n'entend pas parler d'une nation particulière ainsi nommée , mais seulement réunir sous une déi»omination commune et abrégée tous les peuples qui habitent la Tartarie , quels que soient d'ailleurs leur origine, leur langue ou leurs usages.
Ces expressions collectives employées pour désigner à-la-fois un grand nombre de nations différentes , tirent ordinairement leur origine de ce qu'on ignore leurs véritables noms , et de ce qu'on a des notions imparfaites sur ce qui les distingue les unes des autres. II est donc assez remarquable que les Chinois qui connoissent les Tartares beaucoup mieux que nous , et qui ont toujours eu avec eux des relations très-fréquentes, se servent aussi , en parlant d'eux en général , d'une dénomma-
tion commune ; mais il est encore plus singulier que le terme dont ils se servent ait. une véritable analogie avec celui dont les Européens font usage. Chez eux , les nations de la Tar* tarie septentrionale sont appelées Tha-tseu (i) ou Tha-tche (2). C'est par erreur que quelques Missionnaires ont voulu lire Th(Hhatt{fj le nom de ces peuples écrit de la dernière manière, et leur erreur provient de ce que la syllabe tche est écrite avec un caractère qui se liroit tan, s'il n'avoit pas la clef ke (4). Pour écrire Tha-tha , comme l'ont voulu faire quelques-uns , il faut nécessairement répéter le premier caractère Tha avec ou sans la clef ke; et c'est une faute qu'a commise le P. Verbiest (5), en voulant rendre en caractères Chinois le nom Européen Tartans , de s'être servi de trois caractères (6) qui ne peuvent se lire que Tha-l-tche , et non Tha-l-tlia. Quant à l'orthographe Tha-tha-eul ou Thathar , que le P. Visdelou rapporte (7) d'après le Fang-iu tching-lio , elle ne se trouve que dans des livres postérieurs à l'invasion des Mongols , comme l'est la grande géographie /thoung-tchi, qui place les Tha-tha-eul parmi les tribus qui parurent à cette époque (8 ).
L'analogie entre notre nom de Tartares et celui de Tha-tche
(3) Le i\ Amiot, dans ses additions au Vocabulaire Chinois - Ouigour , ms.
delà Bibl. du Roi.
(j) Dans son grand Planisphère Chinois , intitulé lu ti thsiouan thou.
(7) Visdelou, Hist. de la Tartane, p. 291.
(8) Tat-ming i-thoung-tchi , k. 90, p. 2j, Il est bon pourtant de remarquer que le caractère Tha se prononce Tar dans le dialecte Tchin-uheou et peuttire dans quelque autre, ce qui, en doublant le caractère , donne exactement le raot Tar-tar.
SUR LES LANGUES TARTARES. j
est complète, puisque celui-ci, comme le premier, est à-la-fois le nom particulier d'une nation Tartare , et le terme générique qui désigne toutes les autres ensemble. 11 n'est pas de mon sujet d'examiner si les documens relatifs à la nation des Tha-tche peuvent convenir à la tribu Tatar des auteurs Arabes et Persans , et je me contenterai de renvoyer les personnes curieuses de faire cette comparaison à ce qu'en a dit le P. Visdelou (i). Le plus souvent, dans les livres Chinois, Tha-tche a presque la même acception qu'avoit chez les anciens le nom de Scythe, et qu'a chez nous celui de Tartare. « Tha-tche, dit 'Ou-jin-tchhin (2), » est le nom générique des Pe-thi ou Barbares septentrionaux. » Suivant l'auteur de la géographie Kouang-iu ki (3) , «le pays » des Tha-tche confine, du côté de l'orient, au pays de Wo- » Uang-ha (4) ; à l'occident, il est voisin du pays de Sa-ma-'l-han » [Samarkand] ; au nord , il va jusqu'à l'extrémité des déserts de » sable. » Ma-touan-lin , le plus érudit des compilateurs Chinois, fait des Tha-tche , sous le nom de Pe-ti , une description que je transcrirai, parce qu'elle représente au naturel les mœurs générales des Tartares : «Les Pe-ti, dit-il (5), ou Ti septentrionaux, » font leur unique occupation de leurs troupeaux et de leurs » bestiaux. Ils suivent les lieux où il y a de l'eau et de l'herbe, » changeant continuellement de demeures. Us n'ont point de » villes ni de murailles. Ceux qui s'arrêtent et se fixent momen- » tanément dans un endroit pour y labourer la terre, ont cha-r » cun une portion de champ en particulier. Us n'ont ni lettres » ni livres, et ils font toutes leurs conventions de vive voix. » Dès leur enfance , ils s'exercent à monter des moutons , et à
(1) Lieu cité, p. 2y2. Voy. aussi l'Hist.
gcnér. de la Chine, t. VI, p. $+6, et t.
VII, p. J40.
(2) Tstu-*wei, au mot Tha , cl.
CLXXVII , tr. 13. Voy. l'Append.a.'part.
(3) Kiouan XXIV, p. tj. Voy. l'Appendice , 2.' partie.
(4) En mandchou , V^- ^"^^ , Ouriyan^khàt. Ce nom désigne, dans les
géographies de la dernière dynastie, la partie la plus septentrionale de la Tartarie orientale, a l'occident du pays des Niu-tchi, jusqu'à la mer du Japon et à celle du nord. C'est un mot qui paroit signifier chasseurs de rennes. Voy. le Tableau des nations Tartares.
(5) Wen-hian thoung khao , kiouan CCCXL,/». /. Append. 2. e partie.
»> tirer des flèches aux oiseaux et aux rats. Devenus hommes, »• ils tirent les renards et les lièvres dont ils mangent la chair. » Les gens habiles, chez eux, sont ceux qui ont le plus de » vigueur, qui savent le mieux tirer de l'arc, et qui excellent >> dans l'art de monter à cheval. Leur genre de vie consiste à » mener paître leurs troupeaux, et à chasser aux oiseaux et aux >» bêtes sauvages ; c'est à quoi ils passent toute leur vie , et » par -là ils s'accoutument à être courageux, voleurs et guer- » riers; c'est -là un effet du climat et du ciel sous lequel ils » vivent. Les armes dont ils se servent pour frapper de loin , » sont l'arc et les flèches ; celles qu'ils emploient pour com- »» battre de près , sont le sabre et l'épée. Ils vont en avant tant » qu'il y a quelque chose à gagner ; ils reculent quand ils ne » voient aucun profit à faire. Ils n'attachent aucune honte à » fuir, pourvu qu'ils y trouvent leur intérêt. Us ne savent ce » que c'est que les cérémonies et la justice. Depuis les princes » et les rois, jusqu'aux derniers du peuple, tous mangent de «• la chair des animaux , se couvrent de leurs peaux ou de leurs >• cuirs, et se revêtent de fourrures. Les plus forts choisissent » (dans les repas) ce qu'il y a de plus gras et de meilleur : les » vieillards mangent et boivent ce que les premiers ont laissé. » Il n'y a de nobles et de gens honorés parmi eux que ceux qui » ont plus de force et de courage que les autres , et il n'y a de »» méprisés que les vieillards et les hommes foibies. Quand un » père vient à mourir, son fils épouse sa belle-mère. A la mort » de leurs frères, ils épousent de même les femmes que ceux-ci » laissent. Leur usage est de n'avoir qu'un petit nom , et point de » nom de famille ni de titres honorifiques. Les bestiaux dont ils » ont la plus grande abondance sont les chevaux , les boeufs et » les moutons. Les animaux rares qu'ils ont chez eux, sont les » chameaux à sacs, l'âne et différentes sortes de mulets, et de » chevaux (i). »
Ajoutons à ce tableau ce que dit des mœurs des Tha-tche
(i) Ma-touan-lm entre ici dans le détail de ces espèces. Je supprime ce qu'il eji dit , comme peu intéressant.
l'auteur de la géographie Kouangiu ki{\): «Les Tha-tche suivent » les rivières et les lieux fertiles en pâturages , en y conduisant » leurs troupeaux. Ils s'habillent de peaux et de poil. Ils font » leurs tentes avec de grosses étoffes de laine. Ils sont sujets » à la colère jusqu'à tuer leurs pères et leurs frères aînés. Us » ont commerce avec leurs femmes avant le mariage. Lorsqu'ils » sont malades, ils font chauffer une pierre, et se brûlent eux- » mêmes (la partie malade). Aux funérailles, ils accompagnent » le mort en chantant et en dansant. Quelques-uns placent le » cadavre sur un arbre, et, trois ans après , ils recueillent les os » et les brûlent. »
Voilà les peintures que les Chinois font des Tartares , et il faut avouer qu'elles ne manquent pas de justesse et de fidélité; mais si les historiens peuvent confondre, sous le rapport des mœurs , des nations que la conformité du genre de vie doit rendre assez semblables entre elles, il n'en est pas de même lorsqu'il s'agit de l'origine de ces nations, de leur descendance et de leurs rapports mutuels. Les Chinois alors sont très-exacts à marquer les faits qui peuvent éclairer sur ces diffcrens objets, et le traité de Ma-touan-lïn , par exemple, qui contient l'histoire des Tartares et des autres peuples étrangers, est un modèle en ce genre. II me semble même, malgré sa brièveté, propre à jeter plus de jour sur ce qui concerne ces nations peu connues, que tout ce que les Occidentaux ont écrit sur les mêmes matières; et H est à regretter que de Guignes et Visdelou , qui en ont tiré presque tout ce qu'il y a de curieux et d'important dans leurs ouvrages (2), ne se soient pas bornés à le traduire purement et simplement, sans y joindre des idées systématiques qui leur étoient particulières , ou des traditions et des détails empruntés d'autres auteurs, et capables d'embrouiller plutôt que d'éclaircir le texte du savant Chinois.
(t)-Kiouan xxiv, p. 14. Voy. l'Appendice, i. c partie.
(2) Histoire générale des Huns, des Turks, des Mongols et des autres Tar-
tares occidentaux , par de Guignes. — Histoire de la grande Tartaric , par CL Visdelou.
A la vérité, plusieurs auteurs semblent avoir confondu ensemble les différens peuples Tartares pour n'en faire qu'une seule nation ; c'est du moins l'idée qu'on peut se former en lisant les passages suivans : « Les Tha-tche n'ont pas été connus » sous les mêmes noms, dit Lo-ing-yang (i), parles différentes » dynasties (Chinoises). Sous les Hia, on les nommoit Hiun-yo ; » sous les Tcheou , Hian-yun; sous les T/isin et les Han , on les »> nomma Hioung-nou ; sous les Thang, Thou-kiouei , et sous les >> Soung, Khi -tan. Depuis le temps des Han, les Hioung-nou » allèrent en s'affoiblissant , et les 'Ou-hoan s'élevèrent. Depuis » que les Si an -fi eurent détruit les 'Ou-hoan , les 'Wëi et les » Jouan-jouan furent seuls maîtres du pays. Après la destruc- »» tion des Jouan-jouan , les Thou-kiouei commencèrent à paroître. » Sous les Thang, Li-tsing ayant subjugué les Thou-kiouei , les » Khi-tan devinrent très-puissans ; mais les Meng-kou réunirent » sous une seule domination tous les peuples (Tartares), et » succédèrent à la dynastie Soung, sous le nom de Youan. »
'Ou-jin-tchhin est encore plus formel : « Hiun-yo, dit-il (2), » est un des titres des Hioung nou ; on les appeloit ainsi sous les » Hia. Sous les Chang, on les nomma Kouëi-fang. » II rapporte ensuite Jes différens noms des Tha-tche, de la même manière que Lo-ing-yang, et il ajoute : « Tous ces titres désignent » un seul et même royaume , et n'en sont que les différens » noms. » Ce n'est point ici le lieu de relever ce qu'il peut y avoir d'inexact dans ces passages : je n'ai point entrepris une histoire de la Tartarie, et je me bornerai, pour le moment, à quelques observations sur les noms des nations Tartares , rapportés par les auteurs que je viens de citer.
Presque tous ces noms donnés par les Chinois à différens peuples ou à différentes dynasties Tartares, sont significatifs et s'écrivent avec des caractères injurieux, dérivés pour la plupart de la clef des Chiens. Celui de Ti , dont se sert Ma-touan-lin dans le passage que j'ai cité plus haut, est de ce nombre, et
(1) Kouang tu là, kiouan XXIV, p. I (2) Tseu-'wei , ai) mot Hiun , cl. /j. Voy. l'Appendice, xs partie. | cxiv , tr. 14.
Hiu-chin
Hiu-chin (1) en donne pour raison que les peuples auxquels on l'applique, sont une race de chiens. Hiun-yo peut signifier esclaves vendus; Kouéi-fang, diaboliques; Hiattyw * canaille; Hioungnou , mauvais esclaves; Thou-kiouei , chiens insolens, &c. Ce sont-là autant de monumens de la haine et du me'pris que les Chinois ont toujours eus pour les Tartares , à cause de jeur ignorance, de leurs brigandages, et des courses qu'ils n'ont jamais cessé de faire sur les terres de l'Empire.
Il ne faut pas croire néanmoins que les Chinois aient arbitrairement fabriqué ces expressions , sans avoir égard aux noms que les nations Tartares se donnoient à elles-mêmes. Plusieurs d'entre elles ne sont, au contraire, évidemment que des noms Tartares transcrits en caractères Chinois , avec les altérations nécessitées par l'emploi de ce"s derniers et la nature de la langue Chinoise : mais* au lieu de choisir, comme on auroit facilement pu le faire , pour rendre ces sons 'étrangers , des caractères insignifians , on s'est plu , par une sorte d'annomination ou de jeu de mots, à prendre des caractères dont la réunion formoit un sens satirique et méprisant. Thou-kiouei, par exemple, "est bien certainement une transcription aussi fidèle que la puissent faire les Chinois, de Turk , nom commun à plusieurs nations Tartares, sur lequel je reviendrai dans la suite de ces Recherches ; mais les Chinois ont à dessein choisi, pour l'exprimer, deux caractères qui peuvent se traduire par Chiens insolcns. Il ne peut nous rester aucun doute sur ce nom, parce qu'il nous a été apporté dans l'Occidentpar les Turks eux-mêmes, et que d'ailleurs les écrivains Chinois nous apprennent à quelle occasion cette nation l'adopta, et ce qu'il signifioit dans sa propre langue; mais s'il s'agissoit de peuples qui, comme les Hioung-nou , les Jouanjouanow les Khi-tan, ne nous eussent pas été connus directement, on sent que le nom sous lequel ils auroient été mentionnés par les Chinois, pourroit être regardé dans notre Occident comme un simple sobriquet, sans fondement chez les nations qu'il désigne. .
(1) Choue-wcn , au mot Tu
Une observation vient à l'appui de'ce qui procède : souvent, dans les auteurs Chinois , des nations ou tribus unies par les liens d'une commune origine, portent des noms qui ne différent que par la terminaison ou par quelque légère altération dans l'une de leurs syllabes, mais qui, si l'on ne fait attention qu'à l'olographe Chinoise, n'ont pas entre eux beaucoup d'analogie. Tels sont, par exemple , les Thou-kiouéi , les Thou-khi-chi et les. Tlto-kiouéi-chi. Quelquefois le nom d'une même nation a changé à certaines époques , au moins dans la transcription qu'en faisoient les Chinois contemporains. C'est ainsi que les Hoéi-he, nation célèbre de la Tartarie , qui descendoit des Hioung-nou, sont appelés suivant les temps Youan-ki, 'Ou-hou, 'Ou-ki , 'Wëi-ke, Hoéi-he, et enfin Hoéi-hou (i). C'est encore ainsi qu'à une époque très-reculée, les Chinois désignoient par les noms de Hiun-yo ou de Hian-yun , le mêrrïe peuple qu'ils connurent depuis sous celui de* Hioung-nou. Ce dernier fut même sujet à quelques révolutions; car Wang-meng, célèbre usurpateur sous les Han , en envoyant au Tchhen-iu des Hioung-nou un sceau d'or et des patentes, voulut qu'on changeât le nom de son peuple en Koung-nou, esclaves respectueux, et le titre du prince en Chan-iu. Mais ces barbares ayant commis de nouveaux brigandages, Wang-meng ordonna qu'ils seroient appelés Kiang-nou ou Hiang-nou , ce -qui peut signifier esclaves déchus (2). La même observation peut s'étendre aux Jouan-jouan , dont le nom signifie insectes qui fourmillent , si on l'écrit avec un caractère de la clef cxlii répété deux fois, mais perd cette signification quand on l'écrit Jeou-yan ou Jouan-jou. Elle peut s'appliquer aussi aux ancêtres des Mandchous , appelés d'abord Aiu-tchin, puis Niu-tchi , pour un motif assez léger (3). A travers toutes ces variations, on aperçoit manifestement l'intention de
(•) Wtn-h'tan-thoung khao , K. 347, p- $, 6 et 14.
t (2) W. h. th. kh. K. 341 , p. 12. Voy.
l'Appendice , 2.' partie. De Guignes a malentendu cet endroit dans YHist. des Huns,
(3) 11 s'agissoit d'éviter la syllabe tchin ut faisoit partie du ming ou petit nom e l'empereur des s\hi-tan alors régnant.
On sait <jue les lois Chinoises défendent de prononcer et d'écrire le petit nom des empereurs pendant leur vie.
SUR LES LANGUES TARTARES. If
rendre un son étranger, et ion peut espérer d'approcher de ce dernier en extrayant de tous les mots qui le représentent, ce qu'ils ont de commun.
On doit donc faire abstraction du sens des caractères Chinois, quand on veut rechercher l'origine des noms étrangers qu'ils expriment: mais on ne peut être sûr d'avoir trouvé cette origine que bien rarement, et seulement quand les peuples dont on s'occupe existent, et parlent encore la langue d'où leur nom a pu être emprunté. II seroit, par exemple, fort difficile, pour ne pas dire impossible, de rechercher avec quelque espoir de succès l'étymologie, la signification, ou même la prononciation primitive des mots Hian-yun , Hioung-nou, &c./ et l'on ne peut faire k ce sujet que des conjectures vagues et des hypothèses hasardées, quoiqu'il ne soit guère permis de douter que le peuple Tartare , ainsi appelé par les Chinois , n'ait porté luimême un nom fort analogue. Bayer, Gaubil (i), Visdelou (2) et de Guignes (3), ont vu dans les Hioung-nou des Chinois, les Huns des Occidentaux. Le dernier même a regardé comme si bien démontré un rapprochement, qui pourtant n'est fondé que sur une légère analogie de sons, qu'il n'a pas craint de présenter Attija comme un descendant de Pounou-tanjou , et de combiner ce que nous ont dit de l'origine des Huns, Jornandès, Ammien- Marceilin et Isidore de Séville, avec ce que nous lisons sur les Hioung-nou dans le I-thoung-tchi , le Wen-hian thoung-khao ou le Thoung-kian kang mou. Il est vrai de dire pourtant qu'il n'a pas suffisamment prouvé cette identité, qui offre bien quelques probabilités en sa faveur, mais qui ne laisse pas aussi d'être sujette à d'assez grandes difficultés.
Le hasard a voulu que nous fussions mieux informés de l'origine du nom des Turks ; Ma-touan-hn la raconte de la manière suivante : «Lorsque Taï-wou des 'Wéi postérieurs, dit- il, eut » détruit la maison de Thsiu-kiu , 'A-sse-na se retira avec cinq
(1) Traiié de la Chronologie Chinoise , p. $8.
(2) Histoire de la Tartarie, p. 44.
(3) Me'moire sur l'origine des Turks et des Huns, passim.
» cents familles chez les Jouan-jouan , et se cacha dans une ville, » au milieu des monts d'or. Comme sa forme ressembloit à celle » d'un casque , et que dans leur langue un casque s'appelle >• Thou-kiouci , ils tirèrent leur nom de cette circonstance (i). » Effectivement Â.JiS Tttkieh , dans le turk de Constantinople , signifie encore un casque, et cette analogie rend l'étymologie proposée par Ma-tOUtin-l'tU fort vraisemblable. M. de Klaproth a déjà tiré parti de ce rapprochement (2); niais ce qu'il y a de plus remarquable, c'est qu'un mot presque semblable a la même signification en arabe : or, comme il n'est pas possible que les Turks l'aient emprunté de cette dernière langue, s'il se trouvoit dans quelque auteur arabe d'une époque antérieure aux émigrations connues des Turks vers l'Occident, ce seul mot présenteroit un problème difficile à résoudre, et pourroit donner naissance à bien des conjectures.
Il y a dans la Sibirie une nation considérable par l'étendue des pays qu'elle habite, sinon par le nombre des individus qui la composent. Plusieurs des tribus de celte nation sont connues sous le nom de Tongous , et il paroît. que c'est aussi le nom qu'elles se donnent elles-mêmes. Presque tous les auteurs qui ont parlé des Tongous, ont fait dériver leur nom du mot Tongous , qui, dans la langue des Turks leurs voisins (et non dans la leur), signifie cochon; et ils ont pensé que ce surnom leur avoit été donné à cause de leur excessive malpropreté. Mais outre que dans la Tartarie cette qualité ne peut guère servir de caractère distinctif, il faudroit, dans cette hypothèse, que les Tongous ne fussent ainsi nommés que par leurs voisins ; car il seroit absurde de supposer qu'ils eussent adopté eux-mêmes un semblable sobriquet. M. de Klaproth donne de ce nom une étymologie beaucoup plus probable, en le faisant dériver de Dcnki , qui, dans la langue même de ces peuples, signifie hommes (3). Quoi qu'il en soit , les Chinois ayant à exprimer le nom de ces
(1) Veit-fùan-thcung-hAao , K. 342, p. t. Voy. l'Appendice, 2. c partie.
(2) Abhandlung uber die Sprache der
Uigurcn. p. p, note.
(3) Abhandlung , &c. p. 7;.
peuples, l'ont rendu par les deux caractères Toung-hou (1) , qui signifient Barbares orientaux , et expriment la situation des Tongoits par rapport à l'empire Chinois. Autre exemple de ces allusions ou annominations que les Chinois recherchent en rendant les sons étrangers.
II n'est pas toujours possible de donner des étymologies satisfaisantes du nom des nations les plus modernes; et mieux vaut alors y renoncer, que de se perdre dans des conjectures hasardées. On ignore entièrement l'origine du nom des Mongols; et puisque les écrivains Chinois ont négligé de s'en instruire ou de nous en informer, ce seroit perdre son temps que de la rechercher dans l'éloignement où nous sommes des temps et des lieux où ces peuples ont commencé à paroître. Aboul-ghay (2) et ceux qui l'ont suivi, ne font aucune difficulté de la rapporter au nom du prince Moungol- khan , fils à'Alentse-Ma/i , et frère de Tatàr. Mais ce que nous avons dit plus haut sur une étymologie de ce genre, attribuée au nom des Tatars, peut s'appliquer à celui des Mongols, avec d'autant plus de raison qu'il est certain, par l'histoire Chinoise, que ces peuples avoient vécu dans une profonde obscurité, et n'avoient eu aucun chef de quelque renom avant l'apparition de Tclùnggis-k/ian. Aboul-ghaii dit à ce sujet quelque chose de plus digne d'attention , lorsqu'il assure que c'est par corruption qu'on en est venu à écrire et à prononcer Moghoul , le nom qui devoit être lu Moungol, suivant son orthogaphe primitive (3). Mais je ne sais si ce qu'il ajoute , en faisant dériver Moungol du mot Moung, qui signifie, d'après lui , triste, mérite quelque créance : ce mot ne se trouve pas dans les vocabulaires, à la vérité très- imparfaits , que j'ai consultés pour la langue Mongole. Les différentes nations qui ont parlé des Mongols , nous ont transmis leur nom diversement altéré. Les Chinois
{2) Hijt. génial, des Tatars, p. 27.
(3) Ibid. p. 29.
l4 RECHERCHES
l'écrivent Meng-kou (i), les Mandchous ^Hh^ Afonggo ou Afo/igou; les écrivains Arabes ou Persans Jj^*-* Moghoul , et les Occidentaux Afogol , Moalle , Mungal , Mounghal. Toutes ces prononciations paroissent corrompues, et il semble qu'on peut, avec certitude, adopter le témoignage du sultan de Kharisme, témoignage. qui est fortifié de celui d'un voyageur Européen, distingué par son exactitude et son érudition. «Ce peuple, dit » Pallas (2), se nomme lui-même Mongol; ainsi les écrivains » Allemands emploient à tort ia prononciation Russe , Mungale, *» et c'est encore plus incorrectement qu'ils sont nommés Mogols » chez les historiens François. » D'après cette autorité, M. Langlès a essayé de remettre ce mot en caractères Tartares , et il l'écrit E^*j±*+f (3). Mais ce ne peut être là l'orthographe native , puisque les Mongols n'ont pas dans leur alphabet le +>■ gti ponctué qui est particulier aux Mandchous. Sans avoir jamais vu çe mot dans les ouvrages originaux, je crois qu'on peut l'écrire avec correction ou simplement C'est de cette
manière qu'il est écrit dans le vocabulaire Chinois -ouigour de la bibliothèque du Roi (4) ; et cette circonstance, rapprochée du témoignage d'Aùoul-g/iûii et de Pallas, me paroît décider sans réplique la question relative à l'orthographe primitive du nom de cette nation célèbre.
II est bien singulier que nous ne soyons pas beaucoup mieux instruits du sens original et de l'étymologie du nom des Mandchous, qui ne remonte pas au-delà du commencement du xvi. e siècle, et sur lequel les Mandchous eux-mêmes auroient pu
(2) « Daj Volk nennt sich selbst Mongol , also gebrauchcn deutsche Schriftsteller mit Unrecht dicruszische Aussprache Mungalen, und noch iiblerwerden sie bey den Traïuœsischen Geschkhtschrei-
bern Alogoîs gcnannt. « Sammlungen historischer JVachrichten uber die Mongol'ischen Vatlktrschuften.» Pétersbourg, 1776, in-4. 0 , 1. 1, p. 1.
(3) Alphabet Mantchou , 3/ édit.
(4) Collection de vocabulaires et de pièces écrites en chini w et en différentes langues des pays voisins ; fonds d'Amiou
nous conserver quelques lumières.. Bentink ( i ) le fait dériver du nom d'un empereur Mansutu-chan , qui n'a jamais existé ; Martini (2), de la ville de Muonçheu , qu'il croyoit située en Tartarie; mais, par son récit même, on voit que son opinion n'est fondée que sur un mal entendu assez bizarre, et qu'il a pris le nom du peuple pour celui d'une ville. M.Langlès, qui, dans son Alphabet Mantchou (3), rejette ces deux étymologies et quelques autres encore plus insoutenables , finit par proposer pour racines les mots Mahâ tchoud [grands Tchoud]. « 11 ne nous reste malheu- » reusement, dit- il, aucun monument historique des Tchoud; »> mais l'existence et la demeure de cet ancien peuple sont assez » connues ; il habitoit la Sibérie et le nord-est de l'Asie, c'est- » à-dire le pays d'où les Mantchoux sont originaires. Les nom- » breux outils de cuivre que l'on trouve chaque jour dans les >» mines de ces contrées , attestent encore aujourd'hui les im- » menses travaux métallurgiques des Tchoud, si soigneusement » observés et décrits par le savant et illustre M. Pallas. Le nom » de Djoudjoudi, que Strahlemberg donne encore à nos Tatars » orientaux , semble ajouter un nouveau degré de vraisemblance » à ma conjecture, contre laquelle je ne connois qu'une objec- *> tion assez spécieuse ; je veux parler ici de la lettre r que les » Ouigours , et d'après eux sans doute plusieurs nations de i'Eu- » rope, ajoutent à la fin du nom dont il s'agit, et qu'ils écrivent » ainsi Tchourtchor. »
Je dirai franchement toutes les raisons qui m'empêchent de pouvoir admettre cette étymologie. En premier lieu, le nom de Tchôrtchog qu'on lit dans le vocabulaire Ouigour(et non pas Tchourtchor), cité par M. Langlès , est traduit en chinois par celui de Niutchi, auquel il répond exactement. C'est le même nom que celui de <s*>jy* donné aux Tartafe» de la dynastie des Kin, par l'auteur Persan de l'ouvrage attribué à Abdallah Beidawi (4); et ce nom se
(1) Hist. généal. des Tatars , p. 458, note.
(2) Atl Sin. pré£ p. jy, et de la traduction Françoise, p. 26.
(4j Tar'iUh K hâtai , vertente Andr.
Mullero. Ce mot se trouve mal écrit dans cette édition, isfjf* à la p.it, et dans la transcription, Hur%e, aux pp. j; et 6j de la traduction.
l6 RECHERCHES
retrouve aussi dans un vocabulaire Persan-Chinoîs , de la bibliothèque du Roi (i) ; d'où l'on peut conclure que c'est effectivement là le nom sous lequel ces Tartares ont été connus des nations qui habitoient à leur occident ; mais il n'a certainement rien de commun avec celui des Mandchous , ni pour le son, ni pour l'origine. A la vérité, le P. Visdelou semble avoir démontre, par la comparaison des langues (2), que les Mandchous sont sortis de la même famille Tartare à laquelle avoient appartenu iesNiutchi; mais il n'a point prouvé qu'ils descendissent directement de ceux-ci , moins encore que deux noms si différens dussent être dérivés l'un de l'autre; et c'est une assertion au moins tres-hasardée que celle du P. Amiot, qui, dans l'interprétation Latine qu'il a ajoutée au vocabulaire Ouigour-Chinois dont il est question , a rendu le mot Ouigour Tchôrtchog et le Chinois Niu-tchi par ceux - ci : Locus in Tartaria , seu nomen antiquum Tartarorum Mantchou (3). Ainsi l'objection tirée de la lettre r du mot Tchôrtchour n'aurait aucune force, quand elle n'y auroit pas été mise par erreur, et si l'étymologie proposée de Maha tchoud n ctoit pas d'ailleurs absolument inadmissible.
Je ne m'arrêterai pas à faire remarquer le peu d'analogie matérielle qui existe entre le nom de Mandchou et les mots Maha tchoud , parce que ce n'est pas là, ce me semble, la manière la plus judicieuse d'examiner une étymologie ; souvent les documens historiques démontrent que des mots en apparence trèsdifTérens, sont pourtant réellement descendus les uns des autres; et la plus grande analogie des sons ne prouve au contraire qu'un effet du hasard, quand il faudroit , pour y voir autre chose, renoncer aux règles générales de la critique, ou faire violence à l'histoire et à la géographie. Ce n'est donc point parce qu'il manqueroit un d final au mot Mamdthou , ou parce qu'il s'y trouverait une syllabe nasale , qu'il ne peut dériver des mots
(») J" jj* Djourdji, voc. et suppliques traduits et envoyés par Amiot.
(2) Hist. de la Tartarie,/». 2p.
\l) Vocab. Chinois-Ouigour, traduit
en latin par Amiot, classe des hommes.
On lit en ouigour » n v- i r , L a ressemblance du g final au r est ce qui a induit ici M. Langlès en erreur.
Mahd
SUR LES LANGUES TARTARES. 17 Moka tchoud; mais c'est que les trois mots Maha , Tchoud et Mandchou, appartenant à trois nations que sépare l'étendue entière de l'ancien continent, n'ont jamais pu être rapprochés ou combinés par aucune circonstance historique connue ou même vraisemblable.
Il est démontré par des témoignages dont on n'a aucun motif raisonnable de suspecter la fidélité (1) , que ce fut Aïsin-giyoro , fondateur de la nation des Mandchous, qui lui donna le nom qu'elle porte encore, et cela cinq générations avant le règne de Taï-tsou (a) , et dans la ville à'Odoli (3), du gouvernement de Sakhalïyan-oula , à cent lieues environ des frontières septentrionales de la Corée. On ne peut risquer de s'éloigner beaucoup de la vérité, en plaçant cet événement vers l'année 1520 : or, à cette époque, et dans l'état d'enfance où se trouvoit encore la nation Mandchou, comment imaginer que son chef ait pu aller chercher une épithète dans la langue Samskrite ; car maha [grand] est un adjectif de cette langue, qui n'a pas un seul analogue en mandchou. Ce seroit certainement là le seul exemple d'un semblable emprunt fait par ces Tartares aux Hindous, dont ils n'ont adopté qu'un très-petit nombre d'expressions, et à une époque bien connue , ainsi qu'on le verra plus bas ; mais cette invraisemblance n'est rien, comparée à celle de l'emploi du mot Tchoud , inconnu à toute l'Asie orientale , et presque ignoré même à l'autre extrémité de ce continent où il a pris naissance.-
Nestor (4), Lomonosow (5), et, d'après eux, tous ceux qui
( 1 ) Dchakôn gosaï toung dchi soutchounga wéilekhe pilUie; Livre de l'origine des huit Bannières, en mandchou, cité par M. de Klaproth , dans son Abhandlung &c. p. 7/.
Je crois qu* c'est une traduction de cet ouvrage, qui a été publiée à Pétersbourg en 1784, sous le titre de 06cmoinne.ibHoe
Axypcsaro napo.ta ■ ocmb 3h.imciuxi> cocmoHinnrci. 16 vol. in-8.*
(2) Taï-uou monta sur le trône en 158J.
(3) Notes sur l'éloge de Moukden , p- S 2 ?' Abhandlung iiber die sprache, &c. der Uiguren , p. 68. Mandchou gisoun - ni puulrkou p'tikht , classe de l'homme, i,ord. I, art. 1.
(4) Lietopis Nestorova , dam la Biblioteha Rostiyskaya , t. I , p. 4"S-
(5) Nouvelle Histoire de la Russie, p. jj et suiv. C'est par une erreur du traducteur allemand (d'Holbach), ou du traducteur francois ( Eidous), que, dans le chapitre, consacré aux Tchoud , on lit toujours Eludes.
d'où les Mandchous sont originaires (1). Si l'on considère à présent qu'à l'époque où la petite tribu des Mandchous auroit pris le titre Hindo-Finnois de Maha-tchoud , depuis cinq cents ans au moins il n'étoit plus question des Tchoud , même à Revel leur ancienne patrie ; que vingt nations avoient balayé l'Asie , de l'orient à l'occident, sans que, ni les historiens Chinois, d'une part, ni, de l'autre, les Arabes et les Persans, qui n'ont pas laissé de rassembler et dé conserver un grand nombre de documens historiques sur la haute Asie, eussent une seule fois mentionné ces Tchoud , ce peuple dont on voudroit exagérer la puissance et l'antiquité : op voit que les Tchoud, séparés des Mandchous par plus de cinq siècles , de cent degrés de longitude et de dix Empires, n'ont jamais pu rien avoir de commun avec eux, et qu'il faut chercher ailleurs l'étymologie du nom des Mandchous.
M. de Klaproth ne va pas si loin pour la trouver ; il la voit dans le sens des caractères Chinois Man tcheou, qui servent à en exprimer la prononciation.
« Il fixa son séjour dans la ville d'Odo/i, dit-il en parlant » $ Aïsin-giyoro , ville située dans la plaine d'Omokhoï , à l'orient •» de la longue montagne Blanche. Il donna au territoire de cette » ville le glorieux titre Chinois de Mandschou, Man-dcheou (2), » qui signifie un pays très-peuple' (3). » C'est effectivement là le sens des mots Chinois Man-tcheou, qu'on rendroit pourtant encore plus exactement par Insula plena. Comme M. de Klaproth s'appuie, en cette occasion, de l'autorité du Traité des huit Bannières (4), je ne doute pas que l'étymologie qu'il propose ne soit celle que l'auteur Mandchou de cet ouvrage, homme apparemment bien instruit des antiquités de sa nation , regarde comme
(i) Aîph. Mantch. v. p. Voy. aussi (3) AbdhandI. ckc. p. 68. les notes »ur le* Rech. Asiaû t. II,/?. 6t, (4) Voy. le titre Mandchou de cet no»e b - ouvrage, ci-dessus, p. 17.
étant ia véritable. Je vois pourtant quelques difficultés qui ma font balancer à l'admettre. En premier lieu, je ne comprends pas comment Aisin-giyoro , qui n'avoit encore eu aucune relation avec les Chinois, auroit emprunté de la langue de ces derniers le nom qu'il vouloit faire porter à ses sujets. D'un autre côté, des deux caractères Man, Tcheou, le premier, qui signifie littéralement rempli , me paroît singulièrement choisi pour désigner un pays fertile , et le second , Tcheou , qui signifie proprement une terre élevée sortant du milieu des eaux , ou une île (i), est une expression encore plus extraordinaire pour une contrée située en terre ferme. Joignez à cela que Mandchou est le nom du peuple et non celui du pays, et qu'enfin les Mandchous l'écrivent J, r ' v t s Mandchou , et non pas Mandcheou , sans qu'on ait connoissance qu'ils aient été portés par aucun motif à faire cette légère altération. D'après ces raisons réunies, je crois que l'interprétation donnée par l'auteur Mandchou que cite M. de Klaproth, n'a été inventée que par des Mandchous établis à la Chine , qui ont voulu trouver un sens aux caractères dont on s'étoit servi pour rendre le son du nom original , et que le véritable sens de ce dernier est et demeurera inconnu.
Quel qu'ait été l'état ancien et le nombre, réel des nations de la Tartarie , il n'est pas difficile de se convaincre , avec le secours des écrivains Chinois , et les notions que les Occidentaux ont acquises sur leur compte, que, dans l'état actuel, les Tartares peuvent être rangés sous quatre divisions principales , qui sont comme quatre grandes familles auxquelles ils appartiennent, et qui diffèrent beaucoup entre elles, soit sous le rapport des langues et par conséquent de leur origine , soit sous celui des usages, des caractères oa des religions. Dans ces quatre familles, on ne fait point entrer les Semoyades , les Kamtchadales , et d'autres tribus barbares qui habitent les rivages de la mer Glaciale , et qui ne méritent aucune espèce d'observations. Il faut en ôter
SUR LES LANGUES TARTARES. 21 aussi les nations des races Permienne ou Sibirienne, telles que les Vogoules, les Tcheremis , les Ouchtiaks, et quelques adtres qui, dépassant un peu les limites que j'ai assignées aux Tartares, n'ont avec eux que très-peu de rapports historiques.
La première des quatre familles qu'on rencontre en allant d'orient en occident, est la nation dont j'ai parlé plus- haut sous le nom de Tongous. La plus grande partie de cette nation , presque entièrement sauvage encore , n'a jamais aperçu la civilisation que dans l'horizon lointain de la Chine : le total des individus qui la composent ne s'élève pas à un million. Ils habitent, sans les occuper, les vastes plaines qui se trouvent entre le fleuve Éniseï et la mer d'Okhotsk, c'est-à-dire un espace de plus de cent mille lieues carrées. C'est du sein de ce peuple que sont sortis, selon toute apparence, les Jouan-jouan , les Khi-tan ou Liao , et quelques autres nations qui sont venues s'établir dans les provinces septentrionales et à l'occident de la Chine. C'est encore à lui qu'il faut rapporter l'origine des Niu-tchi ou Kin détruits par Tchingfps - khan , et celle des Mandchous, actuellement maîtres de la Chine. L'identité des langues de ces derniers avec celle des Tongous , démontrée par la comparaison de leurs vocabulaires, est une preuve suffisante de leur communauté d'origine. Tous les Tongous sont attachés au culte des Esprits; un petit nombre de ceux qui sont établis à la Chine sont devenus Bouddhistes. Leur pays est partagé en deux par la ligne qui fixe les frontières des Empires Russe et Chinois.
La seconde famille est celle des Mongols , si connue depuis les immenses conquêtes de Tchinggis-khan. Cette race paroît originaire des pays qui séparent le lac Baïkal des sources de l'Onon. Les peuples Mongols qui subsistent encore aujourd'hui, sont, pour la plupart, soumis à la domination Chinoise : tels sont les Kaïka, les Olet ou Kalmouks, les Ortos, les Tourgôt et les Dchoun-gar, les Mongols du Tangôt et du Tibet, et quelques autres tribus qui mènent une vie nomade "au nord de la grande muraille. Tous les Mongols su/vent le culte de Bouddha.
La troisième famille Tartare, encore plus nombreuse que les précédentes, est la race Turke , dont un démembrement, exilé sur les bords de la mer Glaciale , vit dans les déserts qui sont à l'orient de la Lena , pendant qu'une autre de ses tribus occupe encore le trône de Constantin. Il semble que les Turks aient une origine plus occidentale que les Tongous et les Mongols. Le point central d'où sont parties leurs émigrations paroît être situé aux environs du lac Saïsan et du haut Irtich ; c'est là , ou non loin de là, qu'il faut placer la résidence des Ouigours, les premiers de tous les Turks qui se soient élevés à la connoissance de l'alphabet. C'est de là probablement, ou des pays voisins, que sont partis les Turks, qui se sont, à différentes reprises, avancés vers l'occident , qui ont occupé les trônes de la Perse, ébranlé l'Empire des Khalifes ,. et fondé dans plusieurs parties de l'Asie des dynasties puissantes. Le pays de Touroufan (i), de Kamoul, de Kotcho ou Ho-tcheou, une partie du Chen-si , ont été peuplés par des Turks. Ils composoient la plus grande masse des armées de Tchinggis-khan , puisqu'ils ont laissé de leurs traces partout où ce conquérant ou ses généraux ont porté leurs armes. Enfin Demour ou Timour (Tamerlan) et ses sujets, improprement appelés Mongols, doivent encore être rangés parmi les Turks, ce prince ne se rattachant que par alliance à la famille impériale des Mongols. Tous les Turks actuellement existans , à l'exception des seuls Yakouts, professent le musulmanisme ; mais ceux qui sont le plus à l'orient y mêlent beaucoup de superstitions Indiennes. Les Chinois, auxquels les Turks de Touroufan , de Khamoul et de Kasigar sont soumis , les désignent sous le nom de Hoëi-tseu.
Enfin, la quatrième branche des peuplés Tartares diffère encore plus des trois autres que celles-ci ne diffèrent entre elles; ce sontjes Tibétains, Si -fan ou Thou-fan des Chinois, partagés, suivant ceux-ci,- en plus de cent trhbus distinctes. Les
(i) En ouigour moderne, f ^n^n^ . La lettre / ne se trouve presque dans, aucun autre mot de ia langue de ce peuple.
Tibétains n'ont jamais pris une part très-active aux révolutions de l'Asie : mais la religion de Bouddha, dont leur pays est devenu le centre , leur a donné sur les autres Tartares une influence dont les effets sont assez remarquables ; d'ailleurs, la situation du Tibet entre la Chine et la Perse , l'Inde et la Tartarie , ajoute un grand intérêt aux remarques dont il peut devenir l'objet. Tous lès Tibetai ns sont Bouddhistes ; la moitié même est particulièrement livrée au culte des divinités Bouddhiques, et vouée au célibat. Le chef de cette religion siège dans le Tibet , et a toujours été choisi parmi ses naturels. Les Mongols ont long- temps gouverné cette contrée; mais l'influence que le gouvernement Chinois y exerce à présent, peut passer pour une véritable domination.
Les historiens et géographes Chinois négligent rarement, quand ils parlent d'une nation Tarfare , d'indiquer la souche à laquelle elle appartient, si c'est aux Hïoung-nou , par exemple, c'est-à-dire aux Turks , ou aux Toung-kou, c'est-à-dire aux barbares orientaux, ôn peut donc, avec leur secours, classer d'une manière assez plausible les différentes tribus dont ils ont eu connoissance. D'un autre côté, les recherches des Européens sur les langues des nations Tartares qui font partie de l'Empire Russe, ont donné beaucoup de lumières sur leur origine , leurs rapports et leurs différences. En combinant ces deux sortes de moyens , et faisant usage aussi de quelques documens qui m'ont été fournis par les" écrivains Arabes et Persans, ou, pour mieux dire, par les savans qui les ont lus et traduits, j'ai essayé de rédiger un tableau des différentes tribus qui ont habité la Tartarie , en rapportant chacune d'elles à la famille dont elle paraît avoir tiré son origine (1). Ce tableau n'aurait offert qu'une nomenclature aride et fastidieuse , si je m'étois borné à y rassembler les noms de ces tribus, la plupart presque inconnues ; j'ai donc cru devoir indiquer, le plus succinctement qu'il m'a été possible, l'époque et le lieu de leur première apparition , le nom du peuple auquel
(1) Voyez l'Appendice, 1." partie, n.° 1.
elles ont été soumises et incorporées , et l'état actuel de celles qui subsistent encore aujourd'hui. Comme c'est sur-tout aux résultats tirés de l'examen des langues que je me suis attaché dans cet ouvrage, la classification dont il s'agit peut en être considérée comme le résumé, en même temps qu'elle doit servir de base à un autre traité plus important sur l'histoire de ces mêmes nations Tartares. Les sources où j'ai puisé pour chaque article, et que j'ai eu soin de citer, ne m'ont laissé que peu de chose à désirer. J'ai regretté seulement, pour la race Mongole, de ne pouvoir faire usage, sinon par moi-même, au moins avec le secours de mes amis, du précieux ouvrage de Fadlallah Raschideddin. J'ai tâché d'y suppléer avec Aboul-ghazi, Petis de la Croix, Pallas et quelques autres.
Les preuves matérielles des rapprochemens contenus dans le tableau se trouveroient dans les vocabulaires des peuples qui y sont mentionnés ; mais ce genre de démonstration est désormais impossible pour un grand nombre de tribus qui se sont éteintes ou dispersées , ou qui ont été fondues avec d'autres nations plus modernes. Quant aux tribus encore existantes , et sur - tout à celles qui vivent sous la domination des Russes, il eût été aussi déplacé que superflu d'accumuler ici leurs vocabulaires , qui se trouvent déjà dans d'autres ouvrages fort répandus et aisés à consulter (i). Seulement, la grande division des Tartares en quatre familles m'a paru devoir être soutenue de preuves irréfragables, spécialement pour ce qui concerne les Turks et les Mongols, souvent confondus et réunis ensemble, même par des auteurs originaux, comme Aboul-ghazi. J'ai donc choisi, pour chacune des quatre races , une nation principale dont la langue, fixée par l'écriture, pût offrir l'exemple des langues des autres nations de la même race» et servir ainsi d'appui à ma division. C'est de cette manière que j'ai formé un vocabulaire comparatif
Pallas, Linguarum totius orbis vocabur Iaria comparativa, &c.
de
(i) Voy. Witsen , Noort en oost Tartarye. — Strahlemberg, Nord und œst- Iichcr Theil von Europa und Asia. —
de deux cent cinq mots, sans y comprendre les noms de nombre, qui se trouvent dans l'appendice de ces Recherches (1)..
En le rédigeant , je n'ai pas cru devoir m'attacher exclusivement aux mots qui désignent des objets physiques ou de première nécessité, et j'en ai admis quelques-uns qui expriment des idées morales ou des choses d'une utilité secondaire , pour faire voir que les différences entre les quatre langues rouloient le plus souvent sur les premiers, et que, quand il y avoit de l'analogie, elle avoit principalement lieu pour les derniers. Ces. sortes de tableaux, d'ailleurs, ne sauroient être trop étendus, quand il s'agit d'en tirer des conséquences sur les peuples dont on examine les langues. J'ai extrait le mandchou du dictionnaire d'Amiot , ou plutôt du grand dictionnaire original , intitulé Miroir de la langue Mandchou, en mandchou et en chinois. Le mongol est tiré , partie d'un vocabulaire que j'ai fait connoître ailleurs '2) , partie d'un traité d'astronomie en langue Mongole, qui est le seul ouvrage de cette langue que nous possédions en France (3). C'est la colonne la plus neuve et la plus importante du vocabulaire comparatif ; car cet idiome célèbre n'étoit encore connu que par de mauvaises* listes de mots données par Witsen, Strahlemberg et Pailas, où les mots sont dépourvus de caractères originaux, et défigurés par des prononciations provinciales ou par des transcriptions fautives. J'aurai par la suite occasion de reparler de ces vocabulaires, en traitant de l'orthographe Mongole ; je remarquerai seulement ici que les mots marqués d'un * sont ceux que j'ai extraits de l'ouvrage astronomique indiqué ci-dessus , et que par conséquent l'écriture en est sûre \ au lieu que les autres , tirés du vocabulaire pentaglotte, y sont écrits en caractères Mandchous, ce qui donne lieu à quelques variantes d'orthographe. Quelques mots qui me manquoient pour compléter cette colonne , m'ont été fournis
(1) Voy. l'Append. I." partie, n.° 2.
(2) Voy. les Mines de l'Orient, où j'ai inséré les premières portes de ce vocabulaire , qui est par ordre de matières.
(3) Cet ouvrage est à la Bibliothèque du Roi: on en trouvera plusieurs extraits dans la suite de ces Recherches.
par M. de Klaproth, qui a bien voulu les extraire pour moi des dictionnaires qu'il possède. J'ai eu soin de les distinguer par une note particulière.
La colonne Ouigoure auroit offert le premier exemple de cette langue, si M. de Klaproth n'en eût donné un vocabulaire dans sa Notice sur l'écriture Ouigoure (i); mais les quatre-vingt-sept mots qu'il en rapporte ont été recueillis par ce savant de la bouche d'un natif de Touroufan , qu'il eut occasion de voir dans le fort de Oust-Kamenogorsk, pendant son voyage en Sibirie, Ceux qui composent ici la partie Ouigoure du vocabulaire, sont extraits d'un ouvrage qui les présente écrits dans les caractères qui leur sont propres, et qui contient, outre une liste de neuf cent quatorze mots , quinze lettres ou suppliques avec une traduction Chinoise très-exacte (2). Malgré ce secours, il m'a été impossible de compléter le nombre de mots que j avois fixé, même en recourant au turk de Constantinopie et au tatar de Kazan , le but que je me proposois ne me permettant pas d'admettre un seul des termes Arabes et Persans qui , dans ces deux dernières langues, ont remplacé beaucoup d'expressions originales.
La partie Tibétaine est assez complète : les mots de cette langue sont pris du vocabulaire Si-fan et Chinois, qui se trouve parmi ceux de la collection d'Amiot(3), du vocabulaire pentaglotte cité ci -dessus, et du dictionnaire du P. Dominique de Fano (4). Ce sont là, comme on voit, des sources authentiques qui donnent un certain prix au vocabulaire comparatif, en ne le considérant que comme un échantillon de langues célèbres, mais peu connues. Les règles de transcription que j'ai suivies pour chaque langue se trouveront dans le chapitre qui lui sera consacré dans la suite de ces Recherches, avec quelques remarques additionnelles, que je dois exclure de ces généralités.
Ce n'est pas ici le lieu de réfuter l'opinion de ceux qui ne
(1) Abhandlung &c. f, tSet suiv.
(2) Voyez plus bas, des détails sur ces pièces écrites en ouigour.
(3) Cette collection est à la Biblio-
thèque du Roi.
(4) Il est aussi à la Bibliothèque du Roi ; il en sera reparlé dans le chapitre consacré à la langue Tibétaine.
voient dans la nation Chinoise qu'une tribu Mongole avancée vers le midi, et élevée dans l'échelle de la civilisation de quelques degrés au-dessus du peuple auquel elle doit son origine. Une telle opinion , étayée de l'autorité du plus audacieux et du plus superficiel de tous les dissertateurs, n'a jamais pu être embrassée que par ceux qui n'avoient pas plus d'idée de la langue et de l'histoire des Chinois que de celles des Mongols, et qui, par conséquent, n'étoient pas en état de soutenir un pareil système par des faits historiques ou des rapprochemens d'un certain poids. La seule chose qui soit ici de mon sujet, c'est de faire observer que la différence qui se trouve entre la langue Chinoise et celle des Mongols, est infiniment plus grande encore que celle qui existe entre cette dernière , le turk et le mandchou. Le vocabulaire comparatif offre encore la preuve de ceci ; et il démontrera à qui voudra l'examiner avec quelque attention , que le chinois ne ressemble pas plus au mongol qu'au françois. Ce que je dis ici des mots , doit s'entendre aussi du génie de la langue et de ses formes grammaticales , ainsi que je le ferai voir par la suite.
J'ai cru devoir placer ici cet exposé pour servir d'introduction et de base aux remarques qui suivront. Il m'a paru indispensable de fixer, au moins d'une manière générale, les rapports et les différences des peuples dont les langues font l'objet de ces Recherches, avant d'entrer dans le détail des particularités que ces mêmes langues m'ont présentées. Je le terminerai par une observation que je crois nécessaire. Presque toutes les tribus modernes qui appartiennent à la troisième race, le reconnoissent ellesmêmes, et prennent le nom de Turks. Il n'en est pas de même des peuples de race Mongole et Tongouse : le nom sous lequel nous les désignons ne s'applique pas chez eux à la totalité des tribus de la même famille. Mongol est le nom particulier de la plus célèbre des petites nations de commune origine qui se réunirent les premières sous les ordres de Tchinggis - khan ; mais je crois que ce n'est que par extension , et à raison de l'influence que cette petite nation sut prendre sur les tribus voisines , que
son nom est devenu commun aux Olet, aux Ortos, aux Naïman et aux autres nations qui parient la langue Mongole d'une manière plus ou moins pure. Quant au nom des Tongoùs , la plus illustre des nations à qui nous le donnons, la nation Mandchou le méconnoît entièrement, ou ne l'applique qu'à quelques-unes de ses plus foibles tribus. Ce n'est donc que pour abréger, et par les mêmes motifs qui m'ont fait adopter le nom générique de Tartans , que j'ai toujours désigné les deux premières branches de ces peuples par la dénomination de nation Tongouse, nation Mongole; et il ne faudroit pas m'accuser de commettre un anachronisme irréfléchi, si je venois à faire usage de la dernière pour des époques antérieures à Tchinggis-khan , et pour des nations collatérales de la tribu Mongole proprement dite. C'est ce qui m'est aussi arrivé dans ce chapitre même, en parlant de la race Turke, que j'ai nommée ainsi, non que je croie que les Turks soient la tige de cette race, ou la plus ancienne de ses tribus ; mais parce qu'elle est devenue la plus célèbre , et que c'étoit le moyen d'être à-la-fois plus court et plus intelligible.