‹ Recherches sur les langues tartares ou memoires sur differens points de la grammaire et de la litterature des Mandschous, des Mongols, des Ouigours et des Tibetains. Paris, Impr. royale 1820Chapitre 6 sur 20 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

De l'Alphabet Syro - Tartare.

I l est naturel de commencer ces Recherches sur les langues des Tartares, par l'examen d'un objet qui est commun à presque toutes ; je veux parler de l'alphabet usité chez tous les Turks orientaux, chez tous les Mongols et chez les Mandchous. Cet alphabet, que ces derniers ont emprunté des Mongols, et que ceux-ci avoient reçu des Ouigours, est regardé généralement comme ayant été formé d'après l'alphabet Syriaque , et porté dans la Tartarie par les Missionnaires nestoriens. Rien ne paroît plus vraisemblable que cette origine, qui est établie sur l'autorité de tous ceux qui ont approfondi la matière (i); et l'opinion inverse, qui consiste à faire dériver le syriaque et tous les autres alphabets qui lui sont intimement liés, de l'alphabet Ouigour, me paroît n'avoir jamah été soutenue sérieusement, mais avancée comme paradoxe, et embrassée momentanément pour sa singularité, et à cause d'un certain éclat dans les idées extraordinaires qui les rend propres à séduire quelquefois les esprits les plus judicieux.

La ressemblance dans la forme et la disposition de quelques signes de l'alphabet Mandchou avec des signes correspondais des alphabets Devanagari et Bengali , a été l'objet de plusieurs rapprochemens spécieux dans la troisième édition de ['Alphabet Mantchou (2). Mais comme M. Langlès n'a positivement énoncé aucune des conséquences qu'il tire de cette conformité réelle ou prétendue, et qu'il se réserve de les exposer dans une dissertation

(1) Deshauterayo , Encyclop. élém. Dissertât, sur !e mandchou. — M. Langlès, Alphabet Mandchou, 2.' édition,

xviij et xix. — M. de Kiaproth , Abandlung &c. p. 8g.

(2) Pag. 14.1 et suiv.

dont il a depivis long -temps promis la publication (i) , il faut attendre cette dissertation , qui ne sauroit manquer d'être intéressante et curieuse, pour apprécier les résultats d'une telle* comparaison. En attendant, je ne saurois dissimuler que l'analogie remarquée par l'auteur de {'Alphabet Mante hou, entre les lettres Samskrites et celles des Ouigours, des Mongols et des Mandchous, ne me paroît pas de beaucoup assez caractérisée pour autoriser cette proposition , même comme hypothétique : Que des savans tirèrent , d'une manière plus ou moins directe, l'alphabet Oigour du dêwwagari (2). Le nombre des traits arrondis et des lignes droites dont se composent les lettres, est assez borné pour qu'il soit toujours facile de rapprocher , par de légères altérations de formes , celles de deux alphabets diffërens , sans qu'il soit permis d'en tirer aucune conséquence , si l'analogie n'est pas frappante et générale, telle, par exemple, que celle que M. de Klaproth a fait remarquer entre l'ouigour et le sabéen (3), En renversant et en retournant plusieurs lettres Tibétaines , et en modifiant leurs traita» Georgi est parvenu (4) à en rapprocher plusieurs des lettres Samaritaines et Estranghelo , quoiqu'il n'y ait peut-être pas de systèmes d'écriture qui présentent moins de ressemblance. Il faut convenir que ckst moins à des analogies de figures , qu'à une sor te de conformité dans la série des signes alphabétiques que s'est attache M. Langlès. Cette conformité est plus reswrquable , parce qu'il est plus difficile de l'attribuer entièrement au hasard. En l'admettant cotinme dé^ montrée, je ferai, bientôt voir , en parlant de l'alphabet Mongol , comment on peut l'expliquer, sans avoir recours à l'hypothèse que les Ouigours aient emprunté leur alphabet des Hindous.

Ce qui concerne l'écrtture Ouigoure a été si bien exposé dans le mémoire déjà cit4 de M. de Klaproth (5) , et tes. notions que

(1) Alphabet harmonique Sanscrit, Tangut, Mongol, Stranghelo et Montchou. M. Langlès annonçait cet ouvrage comme tait dès 1780. — Bayer a publié

mis Petropolitance.

(2) M. Langlès, ouvrage ciré, p. 14.5.

(3) Abhandlung 6cc. pl. I , à la p. jS.

quelque chose de semblable dans les (4) Aîphabetum Tibetanum,?. 584. tom. 111 et IV des Commentaria Acade- | (j) Abhandiuujg ùber die spradve und

SUR LES LANGUES TARTARES. 31 l'auteur de cet ouvrage a réunies sur cette matière, en extrayant les passages des écrivains Turks , Persans et Chinois qui ont parlé des Ouigours, sont si positives, si exactes et si bien présentées, qu'il seroit téméraire à moi de prétendre y rien ajouter. Le résultat des recherches de M. de Kiaproth est un Alphabet Ouigour- Mongol complet , à l'aide duquel il sera désormais assez facile de lire les differens morceaux qu'on pourra trouver en caractères Ouigours. Ce n'est pas un médiocre service rendu à la littérature Tartare ; car, quoique l'alphabet Ouigour soit au fond le même que celui des Mandchous, il présente' quelques difficultés de plus , par rapport aux formes variées des lettres ; ce qui s'observe également chez les autres peuples qui se servent de manuscrits, et qui, comme lesTartares, ne font que rarement usage de livres imprimés.

L'alphabet Mongol, qui a été formé d'après celui des Turks- Ouigours, et qui a donné naissance à celui des Mandchous, tient pour plusieurs points le milieu entre l'un et l'autre , et l'on n'auroit presque pas besoin du témoignage de 1 histoire pour être assuré qu'il a été imité du premier et qu'il a servi de base au second. L'adoption de cet alphabet sous Tcliinggis-khan étoit un fait connu depuis long-temps; mais M. de Kiaproth donne à ce sujet des détails très- curieux et très - circonstanciés , et je ne puis me refuser au plaisir de les lui emprunter, pour faire mieux entendre ce qui me restera à ajouter à ce < qu'il. en a dit.

«« Sous le règne de Tchinggis - khan, dit- il (i), et des trois » premiers de ses successeurs, Ogode- khan , Gouiyou-khan et » Monggou-khan , on n'écrivoit pas en langue Mongole , mais en •> ouigour, c'est-à-dire en tatare (2). Le désordre étoit encore ■ trop grand, et des guerres continuelles avoiem rendu la nation

Schrift der Uiguren , imprimée d'abord, dans ies Mines de l'Orient, t. II, p. /6?, puis à part, avec des additions considérables, Berlin, 181a, in-S.' , et dans le second vohime de son Reise in den Caucasusund nach Géorgien, dcc.

Halle et fierlw, 1814, iW.'

(1) Ouvrage cité, ^7. jS et su 'tv. Voyez aussi Pallas, Sairtml. histor. Nachricluen ueler die Alongolischen Valkerschaften , t. Il, y.jrf et suh.

(2) L'auteur se sert ordinairement du nom de Tatar , pour signifier Turh.

» trop sauvage pour qu'on pensât à y introduire l'écriture et les •> sciences. Ce ne fut que sous le fondateur de la dynastie Mon- » gole-Chinoise Youan , nommé Koubile-tsetsen-khan (le Koubldi » des Mahométans, et le Youan-chi-dsou des historiens Chinois , »>de 1250a I2p4). <I ue te* premières bases en furent posées. » Deux frères de cet empereur, nommés Goodan et Donda , qui » commandoient ses armées en Chine , se souvinrent du dessein » qu'avoit eu leur arrière- grand-père Tchinggis-khan , de rendre la >• religion de Boudda dominante parmi ses sujets. Ils résolurent >• donc de députer au Tibet, vers Saadja-Bandida (1), petit-fils >» de celui qui avoit été autrefois créé patriarche des Mongols , »» du grand-prêtre Sotnam-dsimon. Cette ambassade consistoit en »» un corps de troupes que le prince Donda commandoit luî- » même, et voici le résumé de la lettre courte, mais substan- » tielle, dont elle étoit chargée: Grand-prêtre Saadja-Bandida, » pense a ton âge avance' , et à ce que tu peux acquérir de gloire , en >• l'acquittant des devoirs du sacerdoce pour le bonheur des hommes ! »» Ton ame n'est-elle point ravie de te voir désire' et attendu par des » peuples innombrables , prêts , si tu te refuses à leurs vœux , a se livrer » aux plus grands désordres. Tout t'engage à prendre un parti , et à » venir près de nous. Décide - toi , d'après ce que les circonstances » exigent.

■s» Saadja-Bandida , enchanté de cette proposition , se souvint » .encore d'une prophétie de son aïeul Sotnam-dsimon (2), dont il » lui sembla que l'accomplissement se rapportoit au moment » actuel , et il se prépara à partir aussitôt pour le pays des Mon- » gols. II se mit en chemin avec une suite innombrable de » prêtres , et arriva heureusement au campement du prince » Goodan, dans le district Chinois de Liao-dson , où il fut reçu » de la manière la plus solennelle. Quelque temps après , il u combla les désirs ardens du prince , en le créant prêtre de sa

(1) Bandida est le titre d'une grande dignité sacerdotale. ( Note de l'auteur.)

(2) II avoit prédit qu'après sa mort, un étranger du nord , avec un bonnet

de plumes de faucon, et des bottes semblables à la hure d'un sanglier, appelleroit à lui Saadja-Bandida pour répandre la religion. ( Note de l'auteur. )

» religion,

» religion , ce qui ne contribua pas peu à fa répandre. Saadja- » Band'ida demeura jusqu'à sa mort, pendant sept années, pa- », triarche des Mongols -Lamîstes. L'une de ses institutions les » plus remarquables fut l'introduction de l'écriture Ouigoure pour » la langue Mongole ; mais il eut la foiblesse de ne pas vouloir » avouer qu'il eût emprunté sa nouvelle écriture aux Ouigours. » Il prétendit, au contraire, qu'il l'avoit inventée lui-môme, et » qu'il en avoit lié les lettres l'une au-dessous de l'autre , d'après » le modèle d'une taille (1) ; mais il mourut avant d'avoir achevé »» son entreprise, et il laissa sa nouvelle écriture incomplète, y

- ayant néanmoins conservé les quatorze consonnes Ouigoures. » Son successeur à la dignité de grand-prêtre, nommé Pakba ,

» qui s'étoit concilié la faveur de la première femme de Khou- >» bile ■- tsetsen - khan , et qui étoit parvenu à lui faire embrasser »» la religion Lamaïque, malgré la prévention que l'empereur » avoit d'abord témoignée à ce sujet, reçut bientôt après l'ordre

- de rédiger un alphabet particulier pour la langue Mongole. » Par vanité, il ne daigna faire aucun usage du travail com- » mencé par S aadj a- Band'ida , et il rejeta entièrement l'écriture » Ouigoure; mais il fit un choix parmi les caractères carrés Tibe- >» tains sob, et chercha à les accommoder à la langue Mongole : » mais, malgré les ordres de l'empereur, qui vouloit qu'on les » employât en toute occasion, on en fit peu d'usage, à cause » de leur difficulté. »

Ici , l'auteur rapporte le tableau de ces lettres carrées , et fait remarquer leur identité parfaite avec celles de l'alphabet Tibétain , et leur grande analogie avec le bali de Siam. L'existence de cet alphabet Tibetain-mongoi étoit un fait peu connu (2), et l'alphabet lui-même ne se trouvoit encore que dans l'ouvrage

( 1 ) Nach detn vorb'dde tines herb~ holies. Pallas et Bergman parlent d'un outil de tanneur , en fer. Peut-être veuton désigner ici les bois entaillés , kht mou, qui tenaient lieu de l'écriture chez plusieurs nations Tartarei. V. le ch. 111.

(2) Pallas en a, le preraiej, donné un

alphabet dans ses Sammlungen historischtr Nachrhhun , pl. 22. Voyez cependant Deshauterayes , ouvrage cité, p. ffo et tfi. On trouvera des détails circonstanciés sur cet alphabet , dans le chapitre de ces Recherches consacré « la langue Tibétaine.

de Palias. M. de Klaproth a négligé d'indiquer la source où il a puisé tous les détails précédens ; mais ii les aura vraisemblablement extraits en partie des mémoires de Pallas , et en partie aussi de quelqu'un des ouvrages traduits du mongoi ou du tibétain , dont il possède une collection avec laquelle nulle autre en Europe ne sauroit entrer en comparaison. 4

M. de Klaproth cite ensuite un passage du Thouna-kian hmgmou relatif a cette écriture inventée par Pluupha , et il ajoute que les caractères qui l a composoient étoient au nombre de plus de nulle; ce qui ne sauroit s'entendre que d'un syllabaire, et qu'ils servoient parfaitement bien à rendre les sons Mongols.

« L'histoire des You«n , écrite en mandchou, continueM.de ,> Klaproth, nomme le lama Phaspa (i), et contient les mêmes » choses en d autres termes. Elle ajoute que son écriture consis- » toit en quarante et un caractères primitifs, avec lesquels on » formoit des groupes de deux, trois, quatre et cinq lettres — » C'est une nouvelle preuve qu'il s'agit ici de l'écriture Tibétaine « carrée sob, introduite par Phakpa (2), et accommodée à la «langue Mongole, laquelle se composoit de vingt-deux con- » sonnes, de dix voyelles, de huit finales et d'un trait initial, en » tout quarante-un signes, qui, comme les caractères Tibétains » d au/ourd hui, se groupoient ensemble deux à deux, trois à trois >> quatre à quatre et cinq à cinq. »

« Les relations Mongoles (3) continuent ainsi : Le successeur de Khoubtle-isetsen-khan, nommé Ehete-khan, chargea Tsordjï-osir parent de Saadja-Bandida , de traduire en mongoi les livres religieux des Tibétains, et lui ordonna de se servir pour cet objet

v (1) C'est là le véritable nom de cet homme célèbre ; et Pakpa, chez Pallas (Sammlung. historisclt. th. M , p. et alibi) , et dans le passage cité précédemment , en est une corruption. Je trouve ce même nom transcrit ou traduit de différentes manières dans le Man han si -fin tsi yao ; savoir : en samskrit , Bâschpahi en tibétain, r'Langs-va; en mandchou, MelAttt; en mongol, Paya,

et en chinois, Pa-sse-pa. (Classe des personnages illustres de la sainte écriture.)

(a) Lisez Paspa, et voy. la remarque précédente.

„<3,] OU Mongclisehen nachrichten.

M. de Klaproth ne dit pas quelles sont ces relations ; mars dles ont bien certainement In même source que celle* que rapporte Palias (oavr. cité, p. J$7

de ï écriture carrée inventée par Phakpa. Tsordji-osïr essaya, mais sans succès, d'exécuter cet ordre : cette écriture n'avoit jamais été mise en usage, et tout le monde se servoit de fouigoure. Il rechercha donc l'écriture que Saadja- Bandida avoit arrangée pour les Mongols, et y fit autant d'additions qu'il fut nécessaire pour qu'elle pût servir à la traduction du grand ouvrage Tibétain Bangcha-Raktcha ; mais il se vit contraint d'exprimer un grand nombre de mots avec des caractères Tibétains. >»

« Le manque d'une écriture mongole complète se fit sentir jusqu'à Khaïsoun Killik (le Djenesek-khan des écrivains Mahométans , de 130781311), qui lui-même étoit un homme instruit , et sous la direction duquel Tsordji-osïr amena les caractères à leur perfection. Il ajouta les voyelles a, ou, e et i t qui manquoient encore alors, ainsi que les consonnes cha, sa, dsi et pou, et les syllabes finales n, p, k, m , l , r, t , i , ou et ng. De cette manière, il y eut un syllabaire étendu et complet, avec lequel on put rendre parfaitement tous les mots Mongols. II conserva aussi les chiffres Tibétains, qui sont tirés de ceux des Indiens. »

M. de Klaproth finit par quelques observations sur plusieurs lettres de l'alphabet Ouigour, et renvoie pour le reste au tableau qui contient toutes celles dont les Turks et les Mongols se servent pour écrire leurs langues. II n'entroit point dans son plan d'admettre au nombre des lettres Ouigoures celles qui sont destinées à exprimer des sons étrangers. Je suppléerai à son silence par quelques remarques sur ces signes additionnels.

On a vu que Saadja- Batididi , dans son Essai d'alphabet Ouigour appliqué à la langue des Mongols, avoit conservé les quatorze consonnes primitives que les Turks avoient reçues des Nestoriens, et dont Ahmed-ibn-Arabschah parle avec une exactitude peu commune (1). Bâschpah, son successeur, emprunta pour le sien les formes des lettres Tibétaines , et porta à quarante-un le nombre des signes qui, par leur groupement, formoient jusqu'à mille lettres ou syllabes. Tsordji-osïr, en étant revenu à l'alphabet

( i ) Voyez le t. V des Notice» et Extraits des Manuscrits, où M. Langlà a mis un fac-shnile de la table de l'alphabet Ouigour d'iba Atabschah.

Ouigour, diminua le nombre des lettres ; et le tableau que M. de Klaproth nous présente comme le résumé du travail de ce lama» n'en offre que vingt-neuf simples , susceptibles des trois formes, initiale, médiale et finale, et de différentes combinaisons entre elles et avec les voyelles.

Depuis cette époque, l'écriture Ouigoure et Mongole n'a pas éprouvé de changemcns considérables; seulement, il semble que le nombre de lettres fixé par Tsordji - osir n'a pas paru suffisant aux lamas qui, depuis lui, ont voulu faire passer en langue Mongole les livres Hindous et Tibétains qui traitent de leur religion , ou à ceux des écrivains Tartares qui ont cherché à faciliter à leurs compatriotes la lecture des formules Samskrites qui servent dans leurs cérémonies. Il a fallu, pour cet objet, enrichir l'alphabet Mongol d'un grand nombre de lettres ; car il ne s'agissoit de rien moins que de le rendre propre à exprimer les sons de la langue Samskrite, l'une de celles dont l'alphabet est le plus riche en signes et en nuances délicates. C'est ce qu'on a exécuté, soit en ajoutant aux lettres primitives Ouigoures, des appendices, des traits ou des points diacritiques , soit en empruntant des lettres Tibétaines ou môme Devanagari, et en les incorporant, suivant le système particulier à l'écriture Tartare, au milieu de groupes perpendiculaires. On nomme ces lettres additionnelles galik (1).

Ces additions que les lamas successeurs de Tsordji - osir , ou peut-être ce dernier lui-même, ont faites à l'alphabet Ouigour, ont porté le nombre de ses consonnes à trente-quatre, lesquelles, multipliées far quinze voyelles ou modifications de voyelles , donnent un syllabaire de cinq cent dix groupes simples , et de trois cent soixante-quinze groupes composés, également susceptibles d'être exprimés avec les lettres de l'alphabet Devanagari , du Tibétain ou de celui des Mongols, comme on peut le voir dans le syllabaire des trois langues que Bayer a fait graver dans les Mémoires de l'Académie de Pctersbourg (2), d'après un ori-

(1) Pallas , ouvrage cite, t. II, p. jd2.

(2) Sous le titre de EUmenta lilttraturm Brahmankae , Tangutana , Mungalic*,

gînal imprimé à la Chine, et rapporte de Sibirie par le docteur Messerschmidt. C'est de ce syllabaire que j'ai extrait les lettres contenues dans la seconde colonne de mon tableau synoptique (3), en rectifiant les formes et corrigeant la prononciation, souvent très-fautive , que Bayer avoit assignées à ces lettres. De leur ensemble résulte cet alphabet Tartare vraiment complet , qui n'est, à proprement parler, ni ouigour, ni mongol, mais qui , grâce aux additions des lamas , est également propre à écrire le turk oriental , le mongol , le tibétain et le samskrit , propriété dont on n'a pas manqué de faire usage , ainsi qu'on le verra par la suite.

Malgré la confiance qu'il seroit en général injuste de refuser aux travaux de Bayer, et quoiqu'il ne soit pas possible de douter de l'authenticité du syllabaire qu'il nous a fait connoître, je me serois bien gardé d'admettre comme étant exactement rendues, les formes des lettres qui le composent, à cause du peu d'habileté et de l'inexactitude connue des graveurs que ce savant employoit. D'un autre côté, les signes *de l'alphabet Tibétain , qui par-tout accompagnent les groupes Tartares , me démontraient que la lecture n'en étoit pas toujours correcte, et que, peu exercé à lire le tibétain, Bayer s'étoit, en cette circonstance, totalement mépris sur la valeur de certaines lettres, comme cela lui étoit arrivé, d'après Fourmont, dans la lecture du fameux volume gravé dans les Actes des Savans de Leipsick. Pour cet objet, le remède étoit à côté du mal ; et les lettres Tibétaines sur lesquelles il pouvoit y avoir matière à quelques erreurs du temps de Bayer, ont été pour moi un moyen assuré de les éviter, en faisant usage, non de l'alphabet aussi volumineux qu'inexact du P. Georgi, mais de l'excellente méthode de lecture du P. Dominique de Fano, placée à la tête du Vocabulaire Tibétain manuscrit de ce missionnaire, dont il existe une copie à la bibliothèque du Roi , et publiée par Deshauterayes dans sa Dissertation sur

1. 111, p.jSp etsuh., et t. IV, p. 290 et su'iv., avec 19 planche*. (1) Voyez la planche , colonne 2.

les langues (i). Un autre moyen de rectification plus sûr encore, et dont je n'ai pas manqué de profiter, étoit la concordance aisée à établir entre l'ordre du triple syllabaire de Bayer, et celui des alphabets Bengali et Devanagari qu'on trouve dans diffcrens ouvrages (2); avec leur secours et celui de M. le professeur Chezy, j'ai pu me former , pour les groupes Devanagari , des règles de transcription qui m'ont en même temps donné, d'une manière aussi certaine que rigoureuse, la lecture des groupes Tartares et Tibétains qui leur correspondent. Quant aux formes des lettres , plusieurs morceaux originaux, tant manuscrits qu'imprimés, que j'ai été à portée d'étudier , m'ont mis en état de les corriger : je Jes donne ici imitées de ces originaux le plus fidèlement qu'il m'a été possible.

Les signes additionnels dont je viens de parler n'ont point passé dans l'usage ordinaire , et le plus grand nombre n'a été employé que pour l'expression des sons Hindous. Quelques lettres même, inventées pour cet objet, se trouvent remplacées, dans les mots que la religion a répandus , par des lettres du même organe appartenant à l'alphabet Ouigour primitif. C'est ainsi que le h doux du mot samskrit Maha se trouve quelquefois changé en kh , comme dans le nom de c^ 'v ""J !y Makhasatou (en samskrit Mahusatoua , l'un des titres de Bodkisatoua ou Phou -sa) (3) , tandis que le même mot Samskrit a conservé son orthographe primitive dans y* ypk+iA+L Mahâ chouari - djin ottroun (en samskrit Mahâchouarivasannra , le grand Esprit qui subsiste par lui-même, nom d'une divinité Bouddhique) (4). Néanmoins, beaucoup de termes techniques ou métaphysiques que les Mongols ont empruntés aux Hindous et aux Tibétains, s'écrivent encore avec ces lettres supplémentaires. Les Olet même en ont retenu quelques-unes, et. sur- tout des voyelles,

(1) Bibliothèque des Artistes, t. I/, part. II, p. jfy et suiv.

(2) Entre autres, dans la préface du Code des lois des Gentoux,/». xviij, et pi f et 2. — Recherches asiatiques, t. 1,

p. xlvj et suiv. t &c.

(3) Alan, han, si-fan tsi yao, classe de Phou-sa.

(4) Idem, classe des neuf esprits de la quatrième extase.

pour écrire leur langue, qui est un dialecte de celle des Mongols. On s'en apercevra en examinant l'alphabet que j'ai extrait du syllabaire Kalmouk rapporté par B. Bergmann (1). Les lettres u, g et p (n.°* 7, 12 et 28) de l'alphabet Ouigour de M. de Klaproth, me semblent également du nombre de celles dont les Tartares se sont enrichis par leur commerce avec les Hindous.

Par tout ce que j'ai dit , on voit qu'il ne seroit pas étonnant que l'alphabet Mandchou , construit sur le modèle des alphabets Mongols, qui eux-mêmes avoient été calqués sur des syllabaires Devanagari , eût conservé quelque chose de ces derniers, et qu'en particulier l'ordre suivant lequel les lettres sont arrangées peut en avoir été pris. On peut ainsi expliquer cette ressemblance, sans avoir recours à la supposition que les Ouigours ont pris leurs lettres des Hindous (2) , ou à l'hypothèse encore plus insoutenable que ces mêmes Ouigours, ou toute autre nation Tartare, aient été le peuple primitif qui donna la connoissance des lettres et les élémens des sciences, non-seulement aux Hindous, mais encore aux Syriens, aux Persans, aux Arabes et à tous les peuples qui emploient un alphabet dérivé des leurs. Les lettres Ouigoures primitives, qui font la base des alphabets Mongol et Mantchou , ont une ressemblance incontestable avec i'estranghelo dont elles ont été tirées ; mais elles n'en ont aucune avec les lettres Devanagari, Bengali ou Tibétaines. Les signes ajoutés depuis à ces lettres primitives ressemblent, soit dans leur forme, soit dans leur disposition, aux lettres correspondantes des alphabets Indiens; mais ils ne présentent aucune analogie avec le syriaque, I'estranghelo, le coufique, &c. Cette distinction lève toutes les difficultés qu'on a voulu faire naître sur l'origine de ces dirférens systèmes d'écriture , et des peuples qui s'en servent , et ferme la porte aux conjectures hasardées dont elle a été l'objet. Cetoit pour en venir à ce résultat, qui me semble d'une assez grande importance^ que je me suis étendu sur ce sujet aride. Je compléterois ce que

(1) Nomadische streifereien antcr den Kalmiïken, r. l,pl.io et suiv.

(2) Alphabet mantehou , 3.* édit. p, i+j.

4o RECHERCHES

j'ai dit des lettres Mongoles , en donnant quelques détails sur plusieurs d'entre elles , si le tableau synoptique que j'en ai rédigé n'y suppléoit jusqu'à un certain point, et si les textes Mongols qu'on trouvera dans l'Appendice, et que j'expliquerai plus bas, ne me dispensoient d'entrer, pour le moment, dans des discussions orthographiques. J'aurai occasion de revenir sur les particularités que présente l'écriture Tartare appliquée à i'ouigour, au mongol et au mandchou.

En attendant, on trouvera dans mon tableau comparatif des différens alphabets Tartares, toutes les additions que les Lamas ont faites à l'ouigour pour rendre les sons Samskrits et Tibétains; et ce tableau, à la composition duquel j'ai mis tous mes soins, présentera, j'espère, l'entière confirmation de tout ce que je viens de dire. La première colonne, qui ne contient que seize lettres, offre l'alphabet Ouigour primitif, tel à-peu-près que les Ouigours ont dû l'emprunter des Nestoriens. C'est, à deux lettres de différence, celui que Ahmed- ibn - Arabschah dit avoir été en usage chez les Djaghatéens. J'y ai joint les lettres correspondantes de l'alphabet Syriaque , dont j'ai tâché de représenter exactement les formes. J'ai seulement eu soin, pour rendre la ressemblance plus frappante, de leur donner la direction perpendiculaire. J'ai pris aussi, de préférence, les lettres oîaph et schin dans un alphabet Nestorien donné par Deshauterayes, et les lettres wauet tsode d'après l'alphabet Stranghelo que le même savant a publié (i), et dont il avoit pris les modèles sur les belles inscriptions Syriaques du monument de Si-' an-fou. Il est assez probable que l'identité des formes entre les lettres Ouigoures et Syriaques seroit encore plus incontestable, si nous avions des livres Nestoriens très -anciennement écrits; mais, telle qu'elle est, elle ne peut, à mon avis, laisser aucun doute sur la descendance de ces deux alphabets , ni même sur le choix de celui des deux qui a servi de modèle à l'autre.

La seconde colonne, que j'ai simplement intitulée Alphabets (i) Ouvrage cité, p. j6o t planche.

Tartares,

SUR LES LANGUES TARTARES. 4r

Tartarts, comprend trente-cinq signes, ayant, pour la plupart, ies trois formes, initiale, médiate et finale. J'ai pris modèle pour ces lettres sur une feuille de la bibliothèque d'Ablaï-kit, dont je . ferai connoître le contenu par la suite. Les lettres marquées d'un * sont celles que les lamas ont adoptées pour rerjdre les sons Hindous. Quelques-unes ne sont que des modifications de lettres analogues de l'alphabet Syro-ouigour, distinguées par des traits diacritiques, comme lesn.°* 12, 15, 19, 28, 29, 30 et 3 1 : d'autres sont des variantes de formes de ces mômes lettres, déterminées, par convention, à rendre des nuances de sons; tels sont les n.°* 20, 21 et 22, qui, dans les manuscrits Tartares ordinaires, expriment presque indifféremment le son du t ou du d. Enfin, les n. 01 9, 1 3, 23, 24 et 3 5, sont des lettres Tibétaines ou Devanagari, légèrement altérées et accommodées à l'écriture Tartare.

La troisième colonne , moins remplie que la précédente , manque de plusieurs des signes que celle-ci contient, et ne présente que vingt-trois lettres, prises, quant à la forme, sur l'ouvrage Mongol imprimé que nous possédons à la bibliothèque du Roi.

La quatrième est l'alphabet Olet ou Kalmouk ; je l'ai extrait par l'analyse des syllabaires Kalmouks publiés par Witsen (1) et Benjamin Bergmann (2).

La cinquième offre l'alphabet Mandchou, qui étoit trop connu pour que je le donnasse en son entier. Je n'ai mis ici que les lettres qui peuvent se comparer avec celles des alphabets précédera , et je n'ai présenté que leurs formes isolées.

La sixième contient les signes des alphabets Syriaque et Devanagari, d'après lesquels ont été formés ceux de la seconde colonne. J'ai placé là ces signes pour rendre sensible et synoptique ce que j'ai dit plus haut sur l'origine mélangée des lettre* Tartares.

(1) Noort en oost Tartaryr, 1." édit. p. /jr, planche.

(2) NomadUche strçjfereien unter den Kalmiiken, t. I,pL to etsuiv.

La septième présente les lettres Tibétaines qui correspondent aux trente -sept signes de l'alphabet Tartare complet. Elles ne sont pas tout-à-fait semblables à celles de l'alphabet de Georgi, ni même à celles du P. Dominique de Fano, gravées par Deshauterayes. Le chapitre où j'examinerai le système d'écriture des Tibétains, fera connoître la raison de cette différence.

Enfin , j'ai rejeté dans la huitième la valeur de toutes ces lettres , déduite par comparaison du syllabaire de Messerschmidt, et d'un très -grand nombre de mots Samskrits, écrits, soit en lettres Tartares, dans la Feuille d'Ablaï-kit et ailleurs, soit en lettres tibétaines , dans le dictionnaire pentaglotte intitulé Man, han, si-fan tsi yao. Avec les précautions que j'ai prises pour avoir cette valeur d'une manière rigoureuse , je ne crains pas d'avancer que si je n'ai pas entièrement évité toutes les erreurs, je n'en ai pas du moins admis de pareilles à celles de Bayer, qui a pris la lettre n (n.° 9) pour un ts (1) , et qui a confondu ensemble et pris les uns pour les autres les quatre / , les quatre tch , &c. , ni à celles de Georgi, qui , comme je le ferai voir plus bas, n'entendoit rien à l'écriture Tibétaine, et a commis, en en parlant, un grand nombre de fautes inexcusables.

If pourroit y avoir sujet à discussion sur la valeur du que j'ai rendu par kh , et que Pallas et M. de Klaproth expriment par g, tandis que je donne au ■& ponctué le son de et que les mêmes savans en font un kh (ch). Cette distinction est trop minutieuse pour que je m'y arrête long -temps : qu'il me suffise de citer en preuve de la transcription que j'ai adoptée , les mots suivans extraits d'un livre Mongol dont l'orthographe est sûre : J-^-mc khakan, prince; khan, roi; j-^t khan, du chinois han(z), nom d'une dynastie; kho djoung, transcription

des mots Chinois ho tchoung(^), le milieu du fleuve. II me semble qu'il y auroit eu peu d'exactitude à transcrire ces mots, Kakhan , Kan , Ko-djoung.

(1) Comm. Acad. Petrop. t. III, p. 1$.

SUR LES LANGUES TARTARES. ^3 Avant de quitter cette matière, je ne dois pas passer sous silence une observation qui me paroît être de nature à jeter un nouveau jour sur les considérations précédentes. On sait que les lettres oîaph , he , wau, youd et ae , dans l'alphabet Syriaque, comme dans l'hébreu et le samaritain , sont moins des voyelles proprement dites, que des signes d'aspiration, d'anhélation ou d'articulation , qui tiennent une sorte de milieu entre les consonnes et les voyelles, et que les véritables marques de ces dernières, dans les alphabets en question et dans ceux qui en sont dérivés, consistent dans une ponctuation dont le mode varie , mais qui paroît avoir été adoptée postérieurement à l'invention de l'alphabet lui-même. On sait encore que les Syriens ont une double série de points - voyelles : l'une ancienne, attribuée à S. Éphnem , et remontant au iv. e siècle de l'ère chrétienne ; l'autre, plus récente, inventée par Théophile d'Édesse , vers le milieu du vm. c siècle (i). Ces deux séries ne diffèrent guère que par la forme des points ; elles sont également composées des cinq voyelles a, e, i, o , ou, rangées dans cet ordre même, qui démontreroit qu'elles ont été empruntées de l'alphabet Grec, quand bien même la forme de celles de la plus moderne ne représenteroit pas encore avec exactitude les voyelles grecques «t., e, n, o, v. Or, l'ordre des voyelies chez les Mongols et chez les Mandchous est encore précisément le même, c'est-à-dire que, dans les alphabets simples et dans les syllabaires, les voyelles se trouvent toujours disposées suivant l'usage Grec, disposition qui ne découle pas assez évidemment de la nature des choses, pour qu'on puisse l'attribuer à une autre cause qu'à la communication des peuples qui l'admettent. Cet ordre des cinq voyelles a, e, i, o, ou, est d'ailleurs entièrement différent de celui que suivent les Hindous (2) ; et comme les Syriens ne l'avoient point dans leur alphabet primitif, et qu'ils l'ont reçu des Grecs dans des temps postérieurs à l'invention de cet alphabet, et à une

( 1 ) Abrah. Ecchell. CataL Hebediesu , p. //p — ifo.

(2) Voy. Alph. Indic. du P. Paulin ;

Rom. 1791. —p- Code des lois des Gentoux, préf. p. xviij, pl. m, ckc.

époque historiquement connue, il en résulte évidemment, et l'on peut considérer comme démontré par cela seul, que les Ouigours ont emprunté d'eux leur alphabet, et cela postérieurement à l'introduction des réformes alphabétiques amenées dans l'écriture des Syriens par leur commerce avec les Grecs, c'està-dire au plutôt vers i'an 760, où l'on peut supposer que Théophile d'Édesse avoit fait sa traduction d'Homère, qui lui donna lieu d'adopter les voyelles Grecques-syriaques. Ce savant Syrien mourut l'an 784 (1).

Les Mendaïtes ou Chrétiens de Saint -Jean ont, suivant Bayer (2) , une écriture où les voyelles se placent comme les consonnes dans les mots mêmes , et non pas, comme dans le syriaque ordinaire, en forme de points, au-dessus ou au-dessous des lettres. De plus, M. de Klaproth a fait voir (3), par un tableau comparatif, une ressemblance frappante entre les consonnes groupées avec les voyelles / et 0 chez les Ouigours, et les mêmes lettres chez les Sabéens. Il n'est pas aisé de déterminer à quoi tient cette analogie particulière des écritures Tartare et Sabéenne, puisque ce ne sont pas les Mendaïtes, mais les Nestoriens, qui , suivant l'opinion commune, ont voyagé dans l'intérieur de la haute Asie, et qui ont pu y porter la connoissance des lettres, avec les livres de la religion ; mais cela peut tenir à des changemens survenus dans l'écriture Syriaque, dont nous n'avons pas une histoire exacte.

Quoi qu'il en soit, en admettant comme démontrée l'authenticité de l'inscription de Si- an-fou, qui contient un grand nombre de noms Syriens écrits en caractères ronds ou stranghelo, on peut croire que, vers le milieu du viu. e siècle de l'ère vulgaire , la connoissance de cette écriture avoit été portée jusqu'à la Chine, et que, par conséquent, elle avoit pu être adoptée par les Tartares , avec quelques modifications nécessitées par la nature de

(1) Bar-Hîebr. Chron. p. tjj,

(2) Act. erud. Lips., 1731 , jul.

(3) Vy. le tableau annexé à la p. 96

de son Abhandlung, ifc. et le chapitrt /K de ces Recherche*.

SUR LES LANGUES TARTARES. 4f

leur langue. L'histoire Chinoise ne fournit aucun renseignement sur cette matière.

Ma-touan-lin , le plus savant des lettres Chinois, dit seulement, en parlant des Ouigours sous le nom de Tihhe-sse: « Les insignes des grands officiers sont chez eux conformes à »• l'usage des Barbares. Les vêtemens des femmes et leur coiffure »» ont un peu d'analogie avec ceux des femmes de la Chine. Leurs »> armes sont l'arc, les flèches, le sabre, le boaclier, la cuirasse » et la lance. Leurs caractères ressemblent aussi à ceux de la » Chine ; mais on se sert encore des caractères des Barbares. Us ont »» le Chi-king, le Lun-iu MHiao-king , les poètes et les historiens des *» dynasties. Les jeunes gens et les fils des magistrats s'instruisent »> dans des écoles; et non-seulement ils apprennent à lire, mais ils » composent des pièces de vers et des poèmes ( 1). » Ce passage, tiré d'un livre qui n'a été composé que sous les Soung, ne nous instruit pas de l'époque où ces lettres des Barbares , Hou chou, ont été introduites chez les Tchhe-sse. Cependant , par la suite du récit de Ma-touan-Un , on peut juger qu'il entend appliquer cette description au temps de Hiao-wen des 'Wëi t c'est-à-dire, à la fin du v. e siècle de l'ère chrétienne. Cette opinion peut tirer quelque force d'un passage du Dictionnaire de Khang-hi , qui semble avoir rapport à la même écriture (2) : « Sous les Han, y est -il dit, *» Hiu-chi composa son célèbre ouvrage intitulé Choue-wcn ; -dans » ce livre il s'appliqua principalement à expliquer le sens des » caractères, et n'attacha que peu d'importance à leur pronon- *» ciation ; c'est pourquoi l'on a coutume de dire : Les lettres de la *» dynastie Han savoient les caractères , mais ils ne savoient pas les » distinguer en radicaux et en dérivés; les lettres de la rive gauche » du Kiang (3) savoient marquer les quatre tons, mais ils n'ont

p) Wtn-hian-thoung- Lhao , k. 336, p. 14.. Tout <e passage, ce qui suit et ce.

qui précède, a été fort irai entendu, entièrement tronqué et dénaturé par Visdelou , Hist. de la '1 art. p. 274.-275.

Voy. l'App. 2.' partie, n,* 8.

(2) Khang-hi tseu tian, préface, p. z-j.

Appendice, 2/ part. n.'p.

(3) De la d\nasiie des 'Wti dans le V.' siècle. On les appelle ainsi, parce que les 'W rï possédèrent les provinces

3ui sont au 1 ord , ou sur la rive gauche u grand fleuve Kiang.

»» pas connu les sept voyelles. En effet, les sept voyelles sont une » invention qui a été apportée des pays situes à l'occident. » Ce passage assez important, comme on voit, pour l'histoire de la iangue Chinoise, ne jette aucune lumière sur l'introduction de l'alphabet Syriaque chez les Ouigours : ainsi, quoique le fait soit au fond certain et incontestable, il reste néanmoins, quant à ses circonstances et à son époque précise, une obscurité que de nouveaux matériaux peuvent seuls lever entièrement.

La question que je viens d'examiner se rattache à une autre également importante pour la littérature des peuples de la haute Asie, et qui, si elle étoit parfaitement résolue, ajouteroit un nouveau degré de certitude à l'origine Syriaque de l'alphabet Ouigour : je veux parler de la direction perpendiculaire qui forme le trait caractéristique le plus saillant des différentes écritures Tartares. Cette direction leur est-elle inhérente , et date-t-elle du temps même de l'introduction de l'alphabet chez les Turks- Ouigours î ou bien a-t-elle été adoptée à une époque plus récente, et seulement par l'effet de quelque circonstance particulière! Voilà un point sur lequel il me paroît difficile de rien prononcer , mais qu'il sera bon pourtant d'examiner ici , en rassemblant les autorités que chacune de ces hypothèses peut réclamer en sa faveur.

L'opinion commune, celle qu'ont adoptée, presque sans exception , ceux qui ont traité de l'écriture Tartare , est que la direction perpendiculaire lui est essentielle, et que les Ouigours ont reçu des Syriens cette manière d'écrire qui leur étoit particulière. «Les Tartares, dit Rubruquis (i), ont pris leurs (des »» Ouigours) lettres et leur alphabet; ils commencent leur écri- »» ture par en haut, qui, comme une ligne, va finir en bas, qu'ils » lisent de même façon, et multiplient ainsi leurs lignes du côté » gauche au droit. » H ajoute plus bas, « que les Jugures écri- » vent de haut en bas (2). >» Ascelin , Plancarpin, Marc-Pol, Hayton, gardent le silence sur cet objet. Bayer, dans un mé-

(1) Chap, 27. (a) Chap. 3f,

SUR LES LANGUES TARTARES. 4j

moire assez insignifiant sur la littérature Mandchou ( i ) , s'exprime de la manière suivante : <« On a retenu dans les langues » Mandjour, Moungale et Calmouque, l'usage de tracer les lignes » des lettres du haut de la page en bas, à la manière de i'écri- » ture Syriaque. Un scholiaste deDenys le Thrace etEustathe de » Thessalonique ont appelé cette manière d'écrire ^ct/^cpo/jov, » et je me sers volontiers de cette expression , qui me paroît » très-convenable. C'est donc ainsi, dis-je, que les Chinois écri- » vent, mais avec une différence; car les Chinois commencent » leurs lignes à la droite , et les Mandjours, comme les Syriens , » à la gauche; et lorsque ces peuples lisent leurs pages, ils ont » quelquefois coutume, encore à la manière des Syriens, de les » retourner pour lire de droite à gauche ce qu'ils avoient écrit » ^oLjmsf-t<pôpci)ç : ainsi , la manière d'écrire Chinoise est plus pro- » prement x.iow$Ùv , pour me servir d'un autre terme du scho- » iiaste de Denys. Je sais qu'il y aura beaucoup de personnes » qui s'étonneront de ce que je dis ici des Syriens; mais je n'a- » vance que des choses véritables et certaines, et je désire qu'on •» y ajoute foi , car ce n'est pas ici le lieu d'en traiter d'une ma-

nière expresse. » Et ailleurs il ajoute (2) : ««Les Mongales n'ont » donc pas reçu leurs lignes ^ct/^icpo/)^ des Chinois , mais » des Syriens ; et les Chinois commencent ces lignes ^cl^iÇo^ »» à droite , tandis que les Mongales , ainsi que les Syriens , les » commencent à gauche. »

J'ai voulu rapporter ici ces passages auxquels le nom de leur auteur donne un assez grand poids, et qui contiennent la substance de tout ce qu'on a dit depuis sur le même sujet : du reste, je ne sais si le ton magistral que prend Bayer à la fin du premier, en a imposé à ceux qui l'ont suivi ; mais ces derniers n'ont fait que répéter ces assertions sans les discuter , et sans examiner même les passages des auteurs dont il invoque le "témoignage. Deshauterayes lui - même paroît avoir déféré à l'autorité de

(1) De littérature Mangiurica. — Comment. Acad. Petrop. t. VI, J>- 330.

(2) Act. «rud. Dp». 1731, YsL t p.jtj,

Bayer (i)î et M. Langlès, qui, dans son Alphahet Mantchou (2) , semble avoir adopte la même opinion , n'a mis au bas des pages où il en parle, que l'indication des auteurs ci.tés par Bayer.

Quoi qu'il en soit, on voit que la question sur la perpendicularitc de l'écriture Tartare dépend entièrement d'une autre question sur la même direction attribuée par queiques-uns à l'écriture Syrienne. Je puis encore moins prononcer sur cette dernière que sur l'autre; et ce ne sera qu'après avoir rassemblé les passages qui y ont rapport, que je hasarderai quelques observations sur un fait qui me paraît bien loin d'être démontré.

Le premier auteur qui ait assigné la direction verticale au syriaque, est, je crois, Theseus Ambrosius , dans son Introduction à la langue Chaldtiïque (3). Il adresse à ses lecteurs l'exhortation suivante, écrite dans le style le plus bizarre : «D'abord entré »» du pied droit ou du pied gauche, semblable à un autre Asté- »> ropee d'Homère, et devenu amphidexios , c'est-à-dire ambidextre, »> et saisissant une plume ou un roseau du Nil, écrivez en con- »» duisant vos lettres vers la droite, vers la gauche, ou même du » ciel vers l'estomac , ou de haut en bas ; et pareil au caméléon »> qui s'attache aux couleurs , montrez-vous ainsi digne d'être le » compatriote des maîtres et des grammairiens Chaldéens, Hé- » breux, Perses, Carthaginois ou Arabes, Grecs ou Romains, et »> Indiens, et des autres nations qui écrivent de gauche à droite, » à mesure que chacun d'eux l'exigera (4). »

Ce qu'il dit plus bas est plus positif : « Les Chaldéens , quoi- » que lisant leurs lettres de gauche à droite (de droite à gauche) » comme les Hébreux, les Samaritains, les Arabes et les Car- » thaginois, ne suivent pourtant pas le même mode en écrivant; » c'est-à-dire, qu'ils ne conduisent pas leur roseau de gauche à » droite, mais qu'ils tracent leurs lettres du ciel vers l'estomac, » comme quelqu'un l'a dit à ce sujet:

£ cmlo ad stomachum relent Chaldaca ïtturas.

(1) Ouvr. cité. I Syr'tacam,atque Armenicam et deeem alias

(2) i.« édit. p. 10 : 2.« édit. p. xvïij. linguas; 1539, m-+* MJntroduaio inCluldaicamlinxuam, l (4) Livre cité, p. 29, ». )

»> Je

» Je pense que c'est cette manière d'écrire que Festus Pompeïus » appelle to g7n>yov , c'est-à-dire, tombant dessus ou appuyé dessus, » de haut en bas , comme on écrit à présent vers la droite. Effèctî- » vement, les lettres ont l'air de tomber ou d'être assises les unes >» sur les autres, en se soutenant réciproquement, quand on les » considère dans l'ordre de l'alphabet ou dans le texte d'un dis-

» cours ; et pour que les lecteurs conçoivent mieux ce genre

•» d'écriture, on place ici la prophétie d'Isaïe, du chap. 4 5. écrite » de la manière que les écrivains Chaldéens ont coutume de la » tracer. *»

Je m'abstiendrai, pour le moment, de toute réflexion sur ce passage intéressant, et je rapporterai de suite les morceaux du même genre que je trouve dans d'autres auteurs, et qui me paraissent n'être, pour la plupart, qu'une transcription plus ou moins exacte de celui-ci.

André Thevet parle ainsi de l'écriture Syrienne (i) : « Fault » noter, dit-jl , que les Grecs et Arméniens observent la façon » d'escrire des Latins, là où toutes les autres nations, telles » qu'elles soient , comme Arabes , Turcs , Persiens , Scythes ,

(1) Cosmographie universelle ; Pari», 1575, in-fol. f liv. xvui, ch. t. II, ******

»* Mores, Nestorîens et Chaldéens, commencent à former leur* •» lettres au lieu où nous finissons nos lignes, imitant les Hébreux, » hormis, quelques Syriens qui se tiennent vers la Mésopotamie, » lesquels ont une autre façon tl'escrire, commençant au hault et » finissant au bas, n'ayant leurs lignes de longueur plus qu'un » mot en peult emporter. Ce qu'ils ont apprins , comme j'estime » des Giapanois Indiens, qui disent avoir eu les premiers l'usage » des lettres Indiennes. Et dict ce pauvre peuple que leur façon * d'escrire est plus ancienne que toutes les autres qu'on leur » pourroit alléguer, et que ceux qui font au contraire d'eux, »> sont sans jugement aucun. Leur raison est sçavoir, que tout » ainsi que l'homme va la tt>te haulte eslevée, les pieds en bas, » aussi fault-il tirer son escriture de hault en bas, laquelle ma- » nière de faire ont apprins d'eux les peuples des royaumes de » Diapes, Narpes et Cyaldes, qui ont esté les premiers envoyez » pour habiter et peupler le royaume de Cambalu, qui lors estoit » désert et sans habitation. »

Duret reproduit en ces termes l'assertion de Theseus Ambrosius : «« Cette langue Syriaque s'escrivoit du temps de N. S. » Jésus-Christ, en caractères Hébrieux, ainsi et comme la langue » Chaldaïque ; mais depuis, elle a eu les siens à part à elle »» propres et particuliers , lesquels, combien qu'ils se lisent de »» droict à gauche , comme ceux des Hébrieux , Samaritains , *> Chaldéens et Arabes, toutesfois ne sont escrits par les Syriens » de droict à gauche, comme ceux desdits Hébrieux, Samari- >» tains, Chaldéens et Arabes; mais du haut en bas vers l'es- » tpniach , ainsi que le dénote ce vers latin , ..

E.cœlo, &c.

»> Ce qui semble avoir meu Festus Pompeïus d'appeler cette

» sorte d'escriture -n ein>x ov » d< orsum versus > skuti mnc <lex- « trorsum versus , quasi scilket super aidens et incidens; cadere e/iini •» videntur littera, et super litteras sedere , atque una altérant dorso >» vehere, dum in ordine aïphabeti vel dictionis eomponend* appli-

SUR LES LANGUES TARTARES. ff

» cantur. ut non injuria <ib opijice Mo e cœlo Jimissa credantur(v). »

Éric d'Eisenac, expliquant le passage de Festus, réfute Vossius, qui veut voir une faute dans le mot de tœpocon : « Ce mot, » dit -H , me paroît une de ces expressions figurées assez faim* » lières aux grammairiens, et signifioit i&Iil&cl&v , en descen- •» diint. Cette manière d'écrire est encore en usage, sur-tout chez » les Syriens et les Chinois (2). « Vossius, dans le passage cité par Éric, ne s'appuie que de l'autorité d'André Masius, pour dire que les Syriens ont écrit autrefois, non de droite à gauche, comme les Hébreux et les Arabes , ni de gauche à droite, comme les Latins et les Grecs, mais de haut en bas ( j). Son témoignage n'ajoute donc rien à celui de ce grammairien, qu'on trouvera plus bas.

J'ai déjà rapporté ci-dessus un passage de Bayer, où ce savant s'appuie des paroles d'Eustathe et d'un scholiaste de Denys le Thrace, pour assurer que les Syriens ont autrefois écrit en lignes perpendiculaires. Dans une autre occasion , il revient encore sur cet objet, et s'explique plus formellement: «Je me rappille, •» dit-il (4), que Salomon Aswadi (on l'appeloit entre nous, Noir, »> en italien), homme très-instruit, né à Damas, me montroit » que les Syriens, quand ils lisent leurs livres, promènent bien » les yeux de droite à gauche; mais que quand ils écrivent, ils » retournent leur papier, et tracent leurs lettres comme en ligne » verticale, jusqu'à ce qu'ils finissent en bas. C'est ce que dit

»> aussi Abraham Ecchellensis Ce fait a été aussi connu des

» Grecs, puisque Eustathe de Thessalonique et le scholiaste de » Denys le Thrace (dont le célèbre J. Albert Fabricius nous a » donné un fragment) présentent des lettres ^st^Ço'^ç. Les

(1) Trésor de» langues, <5cc.

(2) Mihi vero tœpocon per figuras frammaticis non insuetas esse videtur a xa.'le&iJïr* , tanrjuam descendendo. Et hnne scribendi modnm prae crteris adhnc observant Syri et Sinenses. . Renatum a nyturia pr'mcïp'mtn philolog. aoct.

J. P. Erico Isenn. Thur. ; Patav. 1686, petit in-S,*, p- 71-76 >

( j) Etymolog. ling. Lat. sub voce Tœpocon. Voyez aussi Salittai. in Hày.

Vo^isc. p. 447.

(4) Act. erod. Lips. 173 1 , )al, p jrj.

»» Grecs n'ont eu connoissance de cet objet que relativement aux » Syriens. »

• Deshauterayes , qui savoit si bien recourir aux sources, et qui, dans sa Dissertation sur les langues, a accumulé sans prétention un si grand nombre de notions curieuses et les élémens de plusieurs découvertes philologiques, s'en est rapporté, sur l'objet qui nous occupe, à l'autorité de Duret et de Bayer. «Il paroît,dit il (i) dans » son article sur la langue Syriaque, qu'autrefois les S) riens tra- » çoient leurs lignes du haut en bas, à la manière des Chinois et » des Tartares-Mouantcheoux. . . . Les Syriens, ajoute-t-il dans » un autre endroit, écrivent encore aujourd'hui de cette ma- » nière (2). »

André Masius s'exprime à ce sujet de la manière suivante :

• Les Syriens, en écrivant, ne conduisent pas la main de la droite » à la gauche, comme font les Juifs; mais l'ayant placée en sens » inverse, ils la ramènent insensiblement à eux sur le papier »» posé de travers, par la raison que de cette manière leurs lettres

• se forment et plus commodément et plus régulièrement. Du » reste, leur manière de lire est exactement celle que les Hébreux » suivent (3). »

J'ai réservé pour le dernier, comme étant le plus important, le témoignage d'Abraham Ecchellensis, invoqué par Bayer et par Deshauterayes. «Assurément, dit cet auteur, de plusieurs raisons » qui prouvent que la langue Syriaque est plus ancienne que » l'Hébraïque, il suffit de celle-ci : toutes les autres langues écri- » vent leurs caractères et leurs lettres de droite à gauche , ou » vice versa; la seule langue Syriaque conduit ses lignes vers la » poitrine. Les autres ont corrigé ce mode d'écriture qui est très- » difficile ; elle seule l'a conservé , quoique ancien et gros- » sier (4). »

Reprenons à présent ces passages, et voyons si, d'après eux,

(1) Bibliothèque des Sciences et des ( j) Catal. libr. Chald., autore Hebe- Arts, t. II, part. Il, p.j66, diesu, lat. don. ab Abrahamo Ecchci->

(2) Ib\d. p. iensi , p. 24s «

(3) Gramm. Syr.

il est possible d'établir quelque chose de certain sur le fond de la question. Premièrement, le mauvais vers Latin rapporté par Theseus Ambrosius, sans nom d'auteur et sans aucune indication qui puisse aider à le faire retrouver, répété depuis par Duret, Deshauterayes, M. Langlès et M. Hager (1), ne prouve que peu ou rien du tout en faveur de la direction verticale : ainsi isolé et vaguement cité, on ne peut l'attribuer qu'à quelque écrivain obscur du moyen âge, dont le témoignage est de peu de valeur. Néanmoins j'expliquerai plus bas comment on peut l'entendre et le concilier avec l'opinion opposée à celle en faveur de laquelle on l'a invoqué.

En second lieu , le passage de Festus que cite aussi Theseus Ambrosius, prouve moins encore que ce vers, si on le considère en lui-même et dégagé des additions systématiques que les modernes y ont jointes : Tcepocon , dit le grammairien Latin , soliti saut appelhire Graci genus scribendi deorsum versus, ut twnc dextrorsum scribimus (2). Mais rien dans ce passage ne peut s'appliquer aux Syriens; il ne s'y agit que des Grecs qui, dit vaguement Festus, ont appelé tapocon une manière d'écrire de haut en bas. Theseus Ambrosius, et ceux qui l'ont suivi, ont restitué ce mot n> efn^ov, et l'interprétation qu'en donne le premier ( 3 ) me paroît assez satisfaisante: néanmoins, beaucoup de savans n'ont pas trouvé si clair le passage de Festus. Scaliger disoit qu'il falloit un Œdipe pour l'entendre; Herman Hugo (4) ne savoit ce que le mot de tcepocon pouvoit signifier, et Vossius (5) le faisoit dériver de ■pûnfl [invertes], adoptant la correction de Martinus , qui lisoit retrorsum , au lieu de deorsum , et qui entendoit par-là la direction de l'écriture des Hébreux, des Chaldéens, et de la plupart des nations orientales. Toutes ces cavillations ont leur origine dans l'incorrection des manuscrits, qui offrent à l'endroit

(1) A Dissertation on the newly dis- (3) Voyez ci-dessus, p. 4g. covered Babylonian Inscription» ; Lond., (4) De prima scribendi origine, anc. 1 80 1 , p. p. édit. , cap. 8, p. 81,

(2) Fest. et Paul. Diac. , sub voce 7*- ( jj Vomîuj, Etymolog. line. Lat. pocon, dans les Autorts lingutz Latin*,

dont il s'agit, Tdhenpocon , Tempcron , Tempocon , Tuempoton , Tiimpcrcon [\) , et laissent ainsi une libre carrière à l'imagination des commentateurs. Tout en adoptant donc la lecture de l'interprétation de Theseus Ambrosius, nous sommes autorises à pniser qi.e Festus n'a point entendu parler des Syriens, et que ce qu'il avance, même relativement aux Grecs, ne se trouvant apposé par aucun autre grammairien, ne mérite pas une grande attention.

Je ne m'arrêterai pas à ce que dit Thevet , compilateur ignorant , qui, en parlant de tout dans ses recueils indigestes, a tout brouillé et tout confondu. Duret, homme plus instruit, et dont i'ouvrage sur les langues n'est pas d'ailleurs destitué de mérite, n'a fait, dans le passage que j'ai rapporté, que copier très-maladroitement Theseus Ambrosius, en prenant la conclusion de ce dernier pour la suite du morceau de Festus : erreur grave qui prouve que Duret citoit sur parole, et ne s'embarrassoit pas de vérifier les passages qu'il trouvoit indiqués dans d'autres auteurs.

Peut-être pourroit-on adresser un reproche analogue à Bayer, qui, dans cette circonstance, me paroît s'en être rapporté trop pleinement à Fabricius, et n'avoir vu que dans l'ouvrage de ce dernier les passages d'Eustathe et du scholiaste de Denys le Thrace, qu'il ne cessoit pourtant d'invoquer pour l'écriture verticale des Syriens, ou, comme il le repétoit en toute occasion, pour les écritures Kionfoi et yjoL/JicuQo&v ; car il ne semble pas qu'il ait connu bien précisément le sens que le scholiaste attachoit au premier de ces mots, ni qu'il ait su qu'Lustathe ne désignoit positivement ni l'une ni l'autre; ce qui, en isolant leurs témoignages, diminue beaucoup la force qu'ils prêtoient à i'opinion de Bayer. Je vais les transcrire séparément , et l'on jugera s'ils ont le moindre rapport avec l'écriture Syrienne ; je commence par le passage du scholiaste : To y&p à^cuov , 0/ /*sv earupjLUn 'éypïQ-v. .. oi II >c<o»y<$ùv, Sïkïiv xiovos , ï»to< wapoLM»»- Aû>4 itoU yfxLfJLfAri- icoù yoip fi(tfA.tfA.€f>i<riA.ûù>ï gypotCov... . ypâ.-

(1) Dionys. Gothofr. in Fest. p. i8li.

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« Les anciens écrivoient, les uns circulairement. . . les autres » en lignes perpendiculaires comme des colonnes, et parallèles les » unes aux autres. On écrivoit alors d'une manière disjointe (2). » Cette écriture en colonnes se faisoit ainsi : k, &c. »

L'archevêque de Thessalonique vient à parler de l'écriture verticale à propos de ces vers de l'Iliade, où Homère, décrivant les courses de chars, dit que les concurrens tirent au sort, et se rangent sur une ligne, fjLeraçvi^eî , dans l'ordre que le sort a prescrit (3). Eustathe prétend, contre toute vraisemblance, qu'Homère , par le mot en ligne , a voulu dire que les chars étoient placés, non à côté les uns des autres, mais l'un derrière

consulté, qu'avec les mots iyùn'ptçjr. Je fais remarquer cette différence , pour que les lecteurs qui pourront consulter d'autres manuscrits, vérifient s'ils n'en oririroient pas de plus importantes.

(2) Le scholtaste vient de parler de l'écriture ffapfnUfr, dans laquelle, en arrivant à la fin d'une ligne, on reprenoit la suivante en sens inverse sans interruption; il ajoute que, dans l'écriture juo»n</i>V, quand on avottfini unecolonne, on séparoit le mot pour recommencer au baut de la suivante : c'est là le vrai sens du mot J>a/u>u*e*«/<uwc.

(3) II. * v. 360.

(1) Cod. Vatic. 14, p. 60, b. publ.

Reg. Paris. Le passage cité en exemple est du ps. II, S$. 7-i>. Il doit être ainsi restitué: j.JLtipitf tîwt *pé( (ja • vitçfui tîtv, t)<J fl^Ufgpr yr yi\ i r ta. fft • 8. AÏVlfoU tû:/ tfiï , njti leôrtit ni (t6w) 7nV x>.rp?tcuictr ff* ,

k. t. ». Les paragraphes précédens d<i psaume sont rapportés en exemple des écritures /2k*t££ÇhM et rrvpi/b'r. Fabricius , qui rapporte ces passages et plusieurs autres du même commentateur d'après un manuscrit différent ( Bibl. Gr*c, ed.

Harl., t, I , c. 2j , p. ziç — 20 ), finit l'exemple du tuonJJr avec les mots y*y*'fnna. n. Ce même exemple ne commence dans le manuscrit du Vatican que j'ai

l'autre, comme les lettres d'un même mot dans une sorte d'ancienne écriture : *4 (çfa««), dit-il, oi ttoAsho) ovx «4 W *t**~< xji7zz jutTU-mv , iMo. Kjtxù @â,%ç 2^A0ot, ëv, Çcu/it, âm ^rf^, >c<xf iÇrre», KAf TÉraplov. Kaj touto /uiv eî 7rrtA<tioî, f£ 6ç] voïjzzf, «5 ^ >UC.to to AgpVevo» ivop<fïvcû$ içctvT» oûnw xjlto. vtK&tih,, etM.

e&>4 rS j(5£.to iB TtAeuWou. A<o >utf o Ty<T)EJ<5S?4 <SWA»pgT, «4

€Îp«r<«, Ast^wv tçu*n>4, e< x-ctj t>j twv restai» âpeTÎf <afo\tfy<L(JÂi.

/3<x%4, oÔé» l£supwT«q x*j to jwjvws h-my* M-pfiUV*, X4f TÇi- 7nt><*, é-nputev êç: }*5vaf. « Les anciens n'écrivoient pas leurs » lettres horizontalement comme nous, mais en descendant, une « d'abord, puis une autre, une troisième et une quatrième. » C'est ce que disent les anciens, par où l'on voit qu'ils (les »> cavaliers ) ne se rangèrent pas à la manière ordinaire en lar- » geur ; mais un devant, un derrière, puis un troisième, et » ainsi de suite jusqu'au dernier. C'est en quoi le fils de Tydée »> a été maltraité par le sort, ayant, comme il est dit, obtenu le » dernier rang, quoiqu'il l'emporte ensuite par la vigueur de ses » chevaux. On sait d'ailleurs que l'écriture dont il s'agit a été » quelquefois placée ainsi dans les livres, non -seulement cir- » culairement et en carré, mais aussi en forme de tour et en « descendant, d'où sont venues les feuilles communément ap- » pelées à Jeux ou a trois pages (i). »

J'ai cru devoir rapporter en entier ces passages , qui ont été cités inexactement, et auxquels on a fait dire ce qu'ils ne disent pas. Fabricius (2) avance que le 7rvpynSiv d'Eustathe est la même sorte d'écriture que le grammairien Théodose appelle plus convenablement Jtiovn<ft». 11 renvoie, au reste, à Saumaise (3) pour le x>m£ctTB4 d'Eustathe, auquel on donne pour

(1) Eustath. Parecb. in II. * v. 385. I (3) Salmas. in Firra. Vopisc. p. 447 [i) Bibl. Gnec. | «4+$.

synonyme

SUR LES LANGUES TARTARES. 57 synonyme le mot x*juju99&i qui n'est point dans Eustathe; et c'est ce qui a trompé Bayer, qui a cru que x <L t J & i< P*O e > ^ toit l'expression du commentateur d'Homère, tandis que cette expression n'est pas même rapportée par Saumaise, et qu'elle ne se voit que dans Fabricius, sans aucune indication de source (1). Enfin Bayer a mal entendu le passage même de Fabricius, puisque, suivant lui, l'écriture Syriaque, en lignes perpendiculaires de gauche à droite , devoit être dite X**fi&*<P*&* , et que celle des Chinois, dont les lignes sont disposées de droite à gauche, méritoit plutôt le nom de ftovn^v. Rien n'autorise cette distinction, ni dans le texte de Fabricius, ni dans les passages qu'i[ cite , ni dans ceux auxquels il renvoie.

Quoi qu'il en soit, on voit que les Syriens ne sont pas même nommés par les deux commentateurs Grecs , et que ce qu'ils disent vaguement d'une écriture verticale anciennement en usage, ne peut pas plus s'appliquer aux Syriens qu'à toute autre nation de l'antiquité. L'exemple d'écriture en colonnes que présente le premier, et les Si-KViyut, et TÇmyiaL dont parle le second; pourroient bien n'être que des jeux d'imagination, comme ort en voit un exemple dans une inscription de Saint-Denis , expliquée par le docteur Andry, et dont les lignes suivent une direction verticale. Des jeux semblables étoient familiers aux Grecs du Bas-Empire. A des époques reculées, et dans les plus beaux temps de la Grèce, despoè'tes, au nombre desquels il faut mettre Théocrite , s'étoient exercés à composer de petites pièces dont les vers, d'une longueur croissante ou décroissante, figuraient des ailes, une flûte ou un autel. II est d'autant plus naturel d'assimiler à ces compositions puériles le genre d'écriture dont if s'agît, que le aovpiSîbv , ou écriture arrondie en forme de corbeille dont parlent les mêmes auteurs, et dont Théodose rapporte aussi un exemple, est bien certainement un mode d'écrire fantastique, et qui n'a jamais été d'usage chez aucune nation (2).

(1) Comment. Acad. Pctrep. t. VI, p. jj;

(2) Peut-être doit-on rapporter a cette écriture les très-anciennes inscriptions qui

Nous sommes du moins suffisamment fondes à conclure que le tœpocon de Festus, ie x.jovn<ft>v de Théodose, le irnfyn$iy d'Eustathe et le ^d / u.cu<popov de Fabricius, n'ont aucun rapport à l'ancienne écriture Syrienne ; et c'est déjà avoir beaucoup fait pour», éclaircir la question qui nous occupe , que d'en avoir écarté ces élémens étrangers qui y ont été mal à propos mêlés par Bayer et les auteur» qui l'ont copié.

Ce qu'avance Abraham Ecchellensis dans le passage rapporté plus haut, repose sur le principe que la langue et l'écriture Syriaques sont plus anciennes que la langue et les alphabets Hébreux ou Chaldéens et Samaritains ; mais ce principe, adopté par quelques savans , est rejeté par d'autres dont l'autorité n'est pas moins respectable. Deshauterayes , en particulier , pense «^que l'alphabet reconnu aujourd'hui sous le nom ^alphabet » Samaritain, paroît plus empreint qu'aucun autre des marques » d'une très-grande antiquité ; c'est pour cela, dit-il, que nous » le plaçons au premier rang. Ce caractère étoit commun aux » Juifs avant la captivité ; ou , pour s'expliquer encore avec plus de v précision, c'étok le caractère en usage dans la Phénicie , avant » que Jes Hébreux entrassent dans le pays de Chanaan ; de » sorte qu'on le doit plutôt appeler caractère Phénicien que » Samaritain ou Hébreu, comme Richard- Simon en fait la re- »> marque (i).»* Cette opinion est embrassée plus positivement encore, et soutenue de preuves par les auteurs de la Diplomatique (2). D'ailleurs, sans entrer encore dans une discussion qui nous éloigneroit trop de notre premier but, il nous suffira de remarquer que l'antériorité de l'écriture Syriaque sur les alphabets Çhaidéen et Samaritain , n'est pas assez bien établie pour que nous adoptions dans son entier l'assertion du traducteur d'Hebed- Jesu ; car nous nous exposerions à tomber dans un cercle vicieux, si, déduisant comme lui la haute antiquité 4e cet alphabet

se voyoient à Olympic sur le coffre de I (1) Ouvrage cité , />. J.f2. Cypselus, et que leurs anfractuosités ren- I j 2 j Nouveau traité de doient très-difficiles à lire, au témoignage 1 1. 1 p ro4. de Pausanias, I. V, cap. 17. '

de la direction verticale qu'on lui attribue, nous voulions ensuite expliquer cette direction par la haute antiquité de l'alphabet. De plus , l'idée que l'incommodité d'un mode d'écriture est une marque de son antiquité, appliquée au cas dont il s'agit, me paroît fausse pour deux raisons : il n'est pas sûr qu'on ait d'abord commencé d'écrire de ia manière la plus incommode, et il n'est pas vrai que la direction perpendiculaire sort pfus incommode que celle où les lignes sont horizontales de droite à gauche ou de gauche à droite ; l'habitude seule peut rendre ces différens usages plus ou moins faciles , et les faire considérer comme plus ou moins naturels.

Les inscriptions Palmyréniennes , celles qu'on a trouvées à Malte, en Sicile et dans le comtat Venaissin , et qui passent,' dans l'opinion des savans, pour être Phéniciennes, l'inscription d'Amycîée et les autres inscriptions en fivçfotpnïii t les tables Eugubines; en un mot, tout ce qui nous reste de monnmens de l'écriture chez les peuples de l'Asie occidentale , et chez ceux à qui ils en enseignèrent l'usage, nous montre des lignes disposées de droite à gauche , de gauche à droite , ou alternativement de l'une et de l'autre manière, mais toujours horizontales, sauf le très-petit nombre de cas, où la forme de l'objet destiné à recevoir l'inscription, ou quelque particularité locale, a bien évidemment exigé qu'on dérogeât à cet usage universel. L'alphabet Samaritain que je pourrois , à la rigueur , considérer comme bien antérieur à tout ce que nous avons de monumens Syriaques , l'hébreu carré qu'on croit avoir été adopté paries Israélites au temps de la captivité, et qui, par conséquent, doit être l'ancien et primitif alphabet des Chaldéens, se refusent également à la direction perpendiculaire , comme toute écriture dont les" élémens sont distincts, ou, pour mieux dire, discrets. Enfin, fe 1 plus ancien manuscrit Syriaque qui nous soit resté , celui de* l'harmonie des quatre Évangiles, écrit en caractères Stranghelo,' l'an d'Alexandre 897 (de J. C. 586) (1), et tous ceux des épo-

(1) Bibl. Mcdic. Laurent. Catal., éd. de Cori, 1742, p- 2. — Ant. Ma h cioni, Flor. 17 J2, t. 1 , p. lyt.

ques postérieures sans exception , sont en lignes horizontales. Toutes ces considérations, qui ne sont, je l'avoue, que des preuves négatives, me semblent néanmoins d'une si grande force, qu'il ne faudroit à mon avis, pour les contre-balancer, rien moins que l'autorité des plus anciens grammairiens Syriens, tels que Joseph Huzita , Jacques d'Édesse , Élie de*Nisibe, J. Bar Chamis ou Jean Stylite.

Expliquons néanmoins comment ii a pu se faire qu'on ait attribué à l'écriture Syrienne une direction qu'elle n'avoit véritablement pas. Les Syriens me paroissent être les premiers de tous les Orientaux qui aient lié leurs lettres , soit en les enchaînant les unes aux autres , soit en les apposant le long d'une barre commune , de manière à ne faire de chaque mot qu'une seule ligature. Les Arabes, dont l'alphabet présente la même particularité, peuvent avoir reçu cet usage des Syriens : or, les Arabes, et tous ceux qui se servent de leurs lettres , n'ont pas coutume d'écrire sur un plan solide et fixe , et ne font nullement usage de tables. « C'est sur leur genou gauche , dit Her- » bin(i), ou sur leur main qu'ils écrivent. Cette manière leur » semble plus commode, et l'est effectivement, sur -tout lors- >» que l'on veut écrire en gros caractères. » Dans cette position , il est difficile de conserver aux lignes une direction rigoureusement horizontale ; elles se courbent, et la main gauche se trouvant inclinée , elles se dirigent du haut vers la poitrine, ou , suivant le vers Latin rapporté plus haut , du ciel vers festomac*

Ce que je viens de dire des Arabes est certain et sensible pour quiconque a vu des Orientaux écrire ; mais l'application quv* j'en fais à l'écriture Syrienne est hypothétique et sans autorité. C'est au lecteur à juger lui-même du degré de vraisemblance de cette explication. 11 n'en résulte pas moins, en dernière analyse et rejulivement à la question que nous avons effleurée plutôt qu'approfondie , qu'il s'en faut beaucoup que la direction verticale, attribuée par quelques-uns au syriaque,

(1) CalligT. orient, p. 22; et figures pl. I.

SUR LES LANGUES T ART ARES. 6l

doive être regardée comme un fait indubitable et constant, et que , par conséquent , on ne peut pas affirmer d'une manière bien positive que les Tartares tiennent des Syriens cet usage remarquable, puisque d'ailleurs, en admettant cette filiation, il resterait encore à expliquer pourquoi les premiers, qui ne l'avaient^ju'emprunté, l'ont soigneusement conservé, ou pourquoi ceux qui l'avaient primitivement imaginé, l'ont presque immédiatement après abandonné.

Mais si les Tartares n'ont pas reçu des Syriens l'usage de l'écriture verticale, il restera à faire connaître l'origine de cet usage, et à déterminer la nation dont les Tartares l'ont emprunté. Pour cela, nous adopterons, ên la modifiant, l'idée de Deshauterayes. Persuadé que l'écriture Tartare avait primitivement la direction perpendiculaire, ce savant ajoute : ««Les Tartares - Mancheoux ont conservé cette manière de tracer leurs » lignes , à cause de l'obligation où ils se sont vus de traduire » le chinois interlinéaivement , ou d'en mettre la lecture dans »Ieurs caractères. » Nous ne dirons pas, comme lui» que les Tartares ont conservé ce mode d'écrire, puisque nous ne sommes pas convaincus qu'ils l'aient eu primitivement, et que, dans la supposition qu'ils en auroient eu l'usage dès l'origine de leur alphabet , la force de l'habitude suffiroit pour expliquer leur persévérance : mais nous dirons que les Mandchoux, et avant eux les Mongols et les Turks-Ouigours, ayant souvent à traduire des livres Chinois, et voulant imprimer leur traduction interlinéairement.ont pu renverser leur écriture pour s'accommoder à la direction des originaux. Sans vouloir donner cette hypothèse pour un fait, nous remarquerons qu'elle explique en même temps la direction verticale des inscriptions Syriaques du monument de Si-'nn-jou, écrites dans le Viii. e siècle, c'est-àdire à une époque où les manuscrits démontrent que cette direction n'était plus en usage chez les Syriens, si tant est qu'elle y ait jamais été. Nous expliquerons aussi par -là pourquoi le seul manuscrit Ouigour que nous possédions en France, écrit» selon les apparences, à Samarkand ou non loin de cette .ville

6l RECHERCHES

célèbre, présente des lignes horizontales : c'est qu'éloignés de l'influence Chinoise, les Turks de ces contrées ont pu conserver à leur écriture la direction qui leur étoit naturelle. Si l'on objecte que du temps de Rubruquis, les Ouigours écrivoient déjà de haut en bas , on peut répondre qu'à cette époque il s'étoit passé cinq cents ans au moins, et peut-être huit cents ans, cfcjpuis que les Ouigours avoient reçu récriture Syriaque ; que-, dans cet intervalle, ils avoient eu de fréquentes communications avec les Chinois, et qu'ils avoient pu, par conséquent, admettre dans leur manière d'écrire le changement de direction dont il s'agit. Ce n'est au reste ici, je le répète encore, qu'une simple supposition qui ne repose que" sur des probabilités , et qui peut se trouver démentie , si l'on acquiert des renseignemens ultérieurs sur l'histoire littéraire des peuples de la haute Asie.

C'est du reste une chose assez indifférente à l'écriture Tartare que la direction suivant laquelle elle est tracée; et les peuples qui s'en servent, la lisent également bien dans tous les sens(i); ce qui n'est pas étonnant pour des caractères dont les élémens sont simples, et ne peuvent, étant renversés, figurer des lettres différentes, comme nos caractères d'impression b, d, n, p, q, u. II étoit donc naturel de coucher, dans les livres Européens, les mots Mandchoux qui se trouvoient cités au milieu d'un texte , pour éviter de laisser autour de chacun d'eux de grands espaces en blanc. C'est ce qu'a fait M. Langlès dans les différens ouvrages qu'il a publiés sur le mandchou. Il a adopté pour les mots de cette langue, ainsi que pour les textes courts, la direction horizontale de gauche à droite. J'ai préféré la direction contraire, ou de droite à gauche , et tous les mots rapportés dans cet ouvrage sont ainsi disposés. J'ai été porté à ce renversement par plusieurs motifs. i.° Cette direction est celle que l'écriture Tartare avoit, à mon avis, dans son origine; 2.° c'est celle que l'écriture Syrienne a conservée, et l'analogie entre les caractères des deux langues est mieux marquée quand on les couche dans

(i) Lettres cdif. , XVII*" rec. p. +qj.

le même sens; 3. 0 c'est ainsi qu'est écrit le seul manuscrit Ouigour connu, comme je l'ai déjà dit plus haut ; 4-° les lignes, dans cette direction, se suivent de gauche à droite,* en retournant seulement le livre, ce qui est leur disposition originaire, au lieu qu'avec le mode adopté par M. Langlès, l'ordre des lignes se trouve interverti ; 5. 0 enfin, celui que j'ai suivi est généralement en usage chez toutes les nations de l'Asie , à» l'exception des Hindous et des Arméniens, qui écrivent comme les Européens, et chez les Chinois eux-mêmes , qui, lorsque la forme de l'objet sur lequel ils veulent écrire ne se prête pas à la direction verticale, disposent leurs caractères de droite à gauche, et jamais de gauche à droite, quoi qu'en ait pu dire M. de Guignes (1). Voilà, ce me semble , des raisons plus que suffisantes pour autoriser le léger changement que j'ai cru devoir apporter à la disposition des mots Tartares, pour les accommoder aux usages de notre typographie.

( 1 ) Annales des Voyages, XXix.« cahier.

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