CHAPITRE III
Lésions des faisceaux sphénoïdaux du centre ovale.
M. Ferrier a fait, dans ces dernières années, sur les fonctions de l’écorce des lobes sphénoïdaux, une série d’expériences qui l’ont conduit à placer dans cette région les centres de perception consciente de certaines impressions sensitives (1). D’après cet habile physiologiste le centre des perceptions auditives se trouverait dans la circonvolution temporo-sphénoïdale supérieure, le centre des perceptions tactiles dans la région de l’hippocampe, et le centre des perceptions gustatives et olfactives à la partie inférieure du lobe sphénoïdal (2).
Ces conclusions sont fondées sur deux ordres d’expériences dont les unes consistent à exciter les prétendus centres sensitifs, et les autres à détruire les portions de l’écorce qui sont censées les renfermer. Dans le premier cas on provoque des réactions motrices combinées, semblables à celles que produit une perception sensitive violente ; dans le second la perception est abolie. Prenons un exemple. L’excitation électrique de la circonvolution temporo- sphénoïdale supérieure (centre des perceptions auditives) provoque, chez le singe, un mouvement brusque de l’oreille du côté opposé : les yeux s’ouvrent grandement : les pupilles se dilatent : la tête et les yeux se dirigent du côté opposé à celui où a eu lieu l’excitation. Or, ce sont là les réactions motrices réflexes, que provoque une violente sensation auditive, transmise par l’oreille du côté opposé à l’hémisphère cérébral excité, et M. Ferrier suppose que l’excitation électrique du centre perceptif a produit une sen-
(1) Ferrier. — The functions oftlie Brain, p. 171 et suivantes.
(2) Le centre des impressions visuelles serait situé plus haut, dans le lobe pariétal, au niveau du pli courbe.
sation auditive subjective, une sorte d’hallucination de l’ouïe, suivie de la série des reflexes que commande ce genre de perception.
D’autre part, la destruction isolée de la substance grise de la circonvolution temporo-sphénoïdale supérieure d’un côté est suivie d’une surdité temporaire de l’oreille du côté opposé (1). La détermination des autres centres perceptifs est fondée sur des expériences analogues.
L’observation clinique n’a pas confirmé, jusqu’à présent, les découvertes de M. Ferrier relativement à la dissociation des centres perceptifs.
Il y a môme dans l’histoire de l’hémianesthésie d'origine cérébrale, observée chez l’homme, un fait qui paraît en désaccord avec l’hypothèse des centres perceptifs corticaux physiologiquement distincts.
Nous savons, en effet, que la destruction du faisceau postérieur de la capsule interne détermine une hemi-anesthésie complète et permanente du côté opposé du corps. Or, si ces fibres se rendaient dans des centres isolés, physiologiquement et anatomiquement distincts, la destruction des centres euxmêmes où celles des fibres sous jacentes dans leur trajet entre l’écorce et la capsule interne, devrait nécessairement aussi donner lieu à une abolition permanente de la sensibilité. Mais, jusqu’à présent, on ne connaît qu’une seule région du cerveau dont la destruction détermine l’anesthésie, c’est la partie postérieure de la capsule interne.
Les lésions destructives limitées de l’écorce des lobes sphénoïdal et occipital, celles des faisceaux sphénoïdaux et occipitaux ne donnent pas lieu à de l’anesthésie permanente. Il semble donc résulter de ces observations, que chez l’homme, les fibres sensitives, réunies comme dans un carrefour au niveau du tiers postérieur de la capsule interne, se séparent à partir de ce point, divergent dans des directions différentes, et qu’au lieu d’aller se terminer comme les fibres motrices dans des territoires corticaux physiologiquement distincts, elles se distribuent indifféremment dans toute l’étendue de la substance grise des circonvolutions sphéno-occipilalcs.
(1) Si la lésion est bilatérale, la surdité est complète et permanente.
Je devais signaler celte apparente contradiction entre les résultats de l’observation clinique et ceux de l’expérimentation physiologique; mais j’ai hâte d’ajouter que de nouvelles observations sont nécessaires pour juger définitivement cette question délicate. Il se pourrait très-bien qu’une étude plus attentive révélât, dans les cas de lésions des lobes sphénooccipitaux, des troubles sensitifs qui ont échappé jusqu’à présent à l’attention des cliniciens.
Si l’on n’est pas encore fixé sur le rôle des lobes sphénoïdaux dans la perception des impressions sensitives, on sait, en revanche, d’une façon positive, qu’ils ne servent pas à la production des mouvements volontaires (Charcot et Pitres). Les observations qui suivent, et celles qui sont réunies dans la troisième partie de ce travail, démontrent, en particulier, que les lésions isolées des faisceaux sphénoïdaux ne donnent lieu à aucun phénomène moteur.