‹ Recherches sur les maladies mentalesChapitre 10 sur 10 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Observations d'aliénation mentale avec goutte.

I/® OBSERVATION (i). Gouttc. ( Mélancolie. )

Monsieur A***, âgé de quarante-six ans, contrôleur des contributions, d une constitution replète et d’un tempérament sanguin , issu d’une famille saine, contracta beaucoup de dettes dans le cours d’une fièvre tierce avec engorgement des viscères abdominaux; et , n’ayant alors qu’une place très-modique, il ne put les payer. Il venait d’obtenir une place avantageuse dans le Piémont, lorsque les événemens de i8i4 la lui firent perdre , l’entraînèrent dans de nouvelles dépenses, et augmentèrent ses charges et ses chagrins. Il est très-sobre, fait beaucoup d’exercice, et jouit habituellement d’une bonne santé, à 1 exception de maux de tête auxquels il est sujet, mais qui sont plus rares depuis qu’il prend du tabac. Il y a deux ans, dans le mois de janvier, il eut un gonflement rouge, douloureux et spontané du pied , lequel l’obligea de prendre une voiture pour retourner chez lui , et dura quinze jours environ.

Tourmenté par de nombreuses affaires , mais surtout par ses dettes, qui étaient au-dessus de ses moyens, il vint à Paris. Vers le 28 ou le

(1) Communiquée par M. le docteur Roberts-Roche, inspecteur du service médical de la maison royale de Charenton.

le 29 décembre 1820 , son sommeil fut agité ; il éprouva des douleurs inexprimablés dans la tête, et des palpitations de cœur qui lui causaient d’horribles angoisses, et revenaient surtout la nuit. En même temps , ses affaires se présentaient à lui sous des couleurs rembrunies; il sentait que par momens il n’avait pas la tête à lui. Cet état alla toujours en augmentant , et le 2 janvier il perdit tout-à-fait la raison. Il courait dans Paris, allait dans les cafés sans savoir ce qu’il faisait; tout ce qu’il voyait lui paraissait plus grand que de nature; souvent il n’aperçevait que ce qui était près de lui; des douleurs atroces dans la tête ne lui laissaient- pas un moment de repos. Le désir de mettre un terme à ses souffrances lui faisait rechercher la mort" comme le plus grand des biens. Il sortit de chez lui dans l’intention de n y plus rentrer, distribua son argent aux pauvres, sortit de Paris sans trop savoir où il allait, emportant avec lui un couteau , dont il se donna plusieurs coups dans la poitrine. Mais, comme cet instrument était émoussé, quoiqu’il se frappât de toutes ses forces, il ne réussit qu a se faire beaucoup souffrir. Il résolut alors de se noyer ; et, arrivé an pont de Neuilly, il fut arrêté, au moment où il allait exécuter son projet, par une femme qui lui dit , et votre âme. Il entra dans une auberge où il passa nuit; et le matin, 4 janvier, il se serra le cou avec sa cravate après y avoir fait ou y avoir cru faire un nœud , et perdit connaissance. Lorsqu’il revint à lui , il était tout-à-fait aveugle et couvert de sueur; il crut d’abord avoir les yeux fermés; mais, en tenant ses paupières ouvertes avec ses doigts, il se convainquit qu’il était toul-à-fait privé de la vue, ce qui lui était indifférent. Il voulut ôter sa cravate; mais, à son grand étonnement, il la trouva dénouée. Sa cécité disparut graduellement, et, une lueur de raison lui revenant , il éprouva l’envie de résister à son penchant au suicide. Comme il manquait d’argent, il pria la maîtresse de l’auberge d’envoyer chercher le maire ou le curé de l’endroit. Mais cette femme lui répondit avec une dureté qui l’indigna tellement, qu’il en sentit une haine profonde du genre humain, et qu’il aurait été capable de tuer ceux qu il aurait rencontrés. Il se remit alors à marcher , et

parvint jusqu’à Charenton , où il essaya mais en vain , de casser la glace pour pouvoir se jeter dans la Marne. Il vit alors des hommes qui faisaient un trou dans la glace , et se promit de s’y précipiter lorsqu’il n’y aurait personne. 11 demanda une auberge pour s’y reposer jusqu’à l’heure propice ; et comme on aperçut à son air et à ses propos qu’il avait la tête troublée, on le conduisit à la maison royale de Charenton, en lui faisant croire que c’était l’hôteî Saint-Maurice. Les personnes qui l’accompagnèrent le quittèrent à la grille.

Au moment où il allait parler au directeur de rétablissement, défaillance, visage rouge, vultueux . pupilles dilatées, confusion dés idées, refus de dire son nom : cependant il dit que depuis trois jours il court dans les champs pour prendre de l’air ; qu’il voudrait bien n’avoir jamais mis les pieds à Paris ; que ce matin il a donné tout son argent aux pauvres , qu’on l’a contrarié, ce qui Ta jeté dans l’état où il est ; qu’il est venu pour se reposer , parce qu’il est très-fatigué. Il se plaint de grandes lassitudes et de palpitations. ( Saignée du bras , qui le ranime, et qui est bientôt suivie d’une seconde. ) En ôtant sa cravate , on aperçoit sur son cou des ecchymoses , indices de tentatives de strangulation.

A quatre heures du soir de ce jour ( 4 janvier ) , face rouge, pouls plein, assez tendu, résistant. Sur la demande où il souffre, il montre son cœur, en disant avec un soupir, c’est de la que vient le tout ; réponses tardives et monosyllabiques, air doux et poli , tristesse profonde , préoccupation , idées confuses et peu suivies, reproches de ce qu’on l’a réveillé. En apprenant qu’il est à Charenton , il s’écrie , les misérables ! Soif, extrémités froides. ( Décoction d’orge , un bouillon. )

Le 5, nuit tranquille, sommeil d’accablement, agité, troublé, et ne reposant pas le malade ; yeux moins injectés ; pouls plein, gros un peu fréquent; langue -recouverte d’un léger enduit, blanchâtre au milieu, rouge à la pointe, tendant à la sécheresse. Le malade ne veut ni nous voir ni nous parler, et se tourne du côté du mur lorsqu’on l’interroge. Il a causé avec son infirmier, et lui a donné quel-

ques renseignemens sur ce qui lui est arrivé avant d’entrer dans la maison de Charenton. (Saignée du bras, limonade, )

Le soir, à quatre heures, profonde tristesse, douceur, réponses lentes et a voix basse , témoignages de reconnaissance pour les soins quon lui donne. Il reste couché toute la journée , se tient quelquefois sur son séant, la tête appuyée sur ses deux mains.

A sept heures du soir, pouls moins plein, plus libre; chaleur douce a la peau , face moins colorée , soupirs , même envie de mourir ■ il dit d’une voix concentrée et étouffée que, quand on a fait de pareilles tentatives sans réussir, on est déshonoré; qu’il n’a éprouvé que des malheurs, qu’il n’a causé que des malheurs; pleurs après avoir prononcé ces mots; marques fréquentes d’attachement et de reconnaissance, regret d’avoir été conduit à la maison, et de n’avoir pu exécuter son dessein : cependant, par momens, désir d’être débarrassé du penchant qui le poursuit.

Le 6, même état, peu ou point de sommeil.

Le 7, il est plus tranquille, et il y a plus de suite dans ses idées. Tristesse, désir de la mort moins fort et moins dominant. Il avoue que son chagrin et son délire viennent d’engagemens qu’il n’a pu tenir , parce qu’il les avait appuyés sur des promesses d’avancement quoi! lui avait faites, et qu’on n’a pas tenues. Hier’, sur les deux heures , il a éprouvé une pesanteur considérable dans le pied gauche, et, en le posant sur le plancher pour marcher , la douleur était intolérable. Il se plaint d’avoir encore la tête pesante et les idées confuses. Le gros orteil de ce pied est d’un rouge vif, Irès-douloureux , gonflé dans son articulation métatarso-phalangienne. L’enflure se prolonge le long des tendons jusque sur le coude-pied ; insomnie. ( Tisane d’orge, émulsion avec dix grains de jusquiame. )

A trois heures du soir , le pied droit devient douloureux et pesant ; Il y a une légère rougeur et du gonflement à l’articulation du gros ortei avec le métatarse; symptômes qui se propagent jusqu’à la plante U pie . e malade jouit de toute sa raison ; mais il ne peut pas encore se rappeler tout ce qui s’est passé depuis quelques jours.

n dit qu^ ne s’est jamais senti plus agité qu’hier , depuis dix heures jusqu a deux ; qu’il était dominé par le plus vif désir de se tuer , et qu 11 demanda, sous le prétexte de se faire la barbe, un rasoir pour se couper le cou ; mais que , du moment où son pied devint douloureux , Il ut extrêmement étonné de voir sa raison revenir , ses idées mélancoliques disparaître graduellement, et ne lui laisser que la tristesse ^ca^onnee par ses malheurs et les excès auxquels ils s’ëst livré. M. A * donne alors sur son compte les renseiguemens qu’on trouve au commencement de cette observation jusqu’à son enîrée^^ans la maison. Il est très-calme , sa figure est sereine ; il est >ès-cônîent d avoir vu un député qui est son ami. L’horreur du suicide a fait place au penchant qui l’y portait; il s’étonne que le gonflement de son pied ait pu le rendre à la raison, et feit des réflexions tfès-judicieuses sur la raison humaine, dont on a si peu de motifs de s’enorgueillir. Il désirerait que les causes de son délire se fussent évanouies avec lui, et témoigne beaucoup de reconnaissance pour les soins quon lui a donnés.

Le 8, face triste , léte pesante ; point de sommeil la nuit dernière, tdees sombres sans aucune trace de délire; douleurs très-vives dans les p.eds, diminution de la rougeuret dugonflement du pied gauche,

sur lequel on fait appliquer un sinapisme.

Le 9. le pied gauche est rouge et très-gonflé, le malade a dormi d’un sommeil réparateur. Face sereine, naturelle, ayant même une légère expression d’hilarité; sentiment de bien-être’, disparition de ia pesanteur de tête, contentement de n’avoir pas été assiégé pendant la nuit de mille visions bizarres qui l’efl-rayaient sitôt qii’il fermait lès yeux.

Le 10, point de sommeil dans la nuit , ce qui l’a fatigué , elle rend triste.

Le U, face calme, sereine; hilarité, bien-éfre ,léfe très -libre Hier , à cinq heures du soir , légère et douce transpiration des pieds , suivie d’une sueur générale et d’un sommeil réparateur de cinq à^ix heures.

A dater de ce moment , rien de remarquable , aucune trace d’aliénation. La goutte a suivi une marche régulière et bénigne; lorsque l’accès du pied gauche a été passé, le droit a été entrepris pendant cinq jours avec plus d’intensité qu’il ne l’avait été jusque-là , et la transpiration , qui s établissait tous les soirs à cinq heures et durait jusqu à cinq heures du matin , soulageait beaucoup le malade, qui est sorti le 1 8 février 1821 , aussi bien guéri au physique qu’au moral.

IL® observation: Goutte, (if/z/z/e.)

Madame Thérèse -Élisabeth D***, âgée de quarante ans, d’un tempérament nerveux , avait eu , à plusieurs reprises , des attaques de goutte régulière. Celle-ci affectait lé plus souvent les articulations des pieds , qui se tuméfiaient , devenaient rouges et très -douloureuses. D autres fois elle se portait aux coudes, et quelquefois était anomale. Dans ces cas , elle éprouvait des douleurs très-violentes à l’estomac , des vomissemens continuels , des coliques atroces , et n’était soulagée que lorsqu’une ou plusieurs articulations se gonflaient. Un dérangement dans le commerce d’épicerie qu’elle faisait avait occasionné chez elle des troubles passagers et légers de la raison; mais, quelque temps apres, le chagrin de la mort de son mari, qui fut assassiné par les guérillas , lui fit perdre tout-à-fait la tête , et détermina un accès d’aliénation mentale, qui, depuis cette époque , s’est renouvelé trèssouvent. En 1812-, elle se précipita dans l’eau , se fit plusieurs contusions, et fut conduite à 1 hospice de Rouen, où on la renfermait au retour de chaque nouvel accès. On la laissait sortir dans les intervalles de calme; mais, au bout de quelques jours de liberté, elle contractait régulièrement un goût effréné pour la dépense, faisant des dettes ; et, lorsque le moment de les payer arrivait, elle devenait taciturne et morose ; ce qui était le signal de nouveaux accès de manie.

11 y deux ans , elle éprouvait des douleurs à l’épigastre, et une céphalalgie très-vive , qui augmentèrent rapidement , et furent bientôt accompagnées de vomissemens fréquens et douloureux , qui se répé-

taient lorsqu’elle prenait la plus petite quantité d’alimens. Un accès de manie dissipa tous ces symptômes , et . peu de temps après sa disparition , elle éprouva une suppression des règles , suivie de ménor^ rhagie et de syncopes fréquentes. Il y a un an, nouvel accès de manie , précédé d’une exacerbation très-intense des symptômes gastriques , d assoupissement fréquent et de lipothymies.

Le 28 août 1821 , elle entre dans la maison ' royale de Charenton , offrant les symptômes suivans : rougeur de la langue, vomissemens , somnolence , assoupissement qui se répète souvent , et revient comme par accès , céphalalgie très-intense. Peu de temps après , accès de manie, désordre complet des facultés, égarement universel de la raison, nul signe de souffrance, agitation continuelle, course, cris , chants, loquacité, incohérence dans les idées et les propos, actions désordonnées et décousues, actes fréquens de méchanceté; face altérée , pâle , dans une agitation continuelle , ayant quelque chose de 1 expression que lui donnent les affections abdominales. Deux ou trois semaines après, ces symptômes diminuent; son état offre des alternatives fréquentes d’amélioration et de rechutes , de calme et d’agitation.

Vers le mois de janvier 1822, état de calme, retour de la raison, qui, chancelante d’abord , s’affermit progressivement , et qui est tout-àfait complète dans le mois de février. A la même époque, rougeur de la langue , épigastralgie , vomissemens , céphalalgie intense; les douleurs diminuent bientôt ; mais les vomissemeps continuent, et reviennent tous les jours ou tous les deux jours , ordinairement le soir. (Tisane d’orge gommée, trois bouillons.) Vers la fin d’avril , augmentation des symptômes gastriques , anorexie universelle , bouche pâteuse, épigastre très-douloureux et sensible à la pression, vomissemens bilieux très-^fréquens provoqués par la plus petite quantité d’alimens ou de boissons ; sentiment d’une pesanteur très-considérable dans la tété, accès d’assoupissement qui se répètent plusieurs fois dans un jour, et durent dépuis un quart d’heure jusqu’à trois quarts d’heure ou une heure , et dans lesquels la face est très-pâle

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et jaune , les paupières sont baissées et agitées , le pouls est petit Elle entend ce qu’on lui dit sans pouvoir répondre ni faire de mouvement , et sent une très-grande faiblesse. (Sinapismes aux genoux , qui la tirent d’un accès très-long d’assoupissement, sans diminuer en rien les symptômes gastriques. Quelques jours après, vésicatoire au creux de l’estomac. )

Le 2 mai, point de changement dans son état, raison parfaite, résignation à sou sort, qu’elle croit désespéré à cause de l’inefficacité des moyens employés.

Le 6, continuation des mêmes symptômes, face très-pâle , jaune , amaigrie et très-altérée ; resserrement et constrictiou à la gorge; par momens, gonflement du cou , nausées presque continuelles , vomisseraens et accès d’assoupissement moins fréqueas.

Le ly , vomissemens extrêmement fréquens de matières d’un jaune clair, bilieuses et muqueuses ; coliques violentes qui lui arrachent des cris , anxiété , céphalalgie intense , extrémités froides , pouls petit. Des symptômes aussi insolites , et contre lesquels jusqu’alors tous les moyens avaient échoué, firent faire de nouvelles questions à la malade. L’analogie qu’on aperçut entre les vomissemens qu’elle éprouvait et ceux qu’occasionne la métastase de la goutte sur l’estomac, lui firent demander si elle n’avait jamais été affectée de cette maladie. Ayant répondu qu’elle en avait eu plusieurs attaques , comme on le voit au commencement de cette observation , on lui fit appliquer un sinapisme très-large sur le pied gauche , et un épithème thériacal, arrosé de laudanum, sur la région épigastrique.

Le 8 , amélioration très-considérable , douleurs épigastriques trèsr légères, cessation des vomissemens qui ne reviennent pas, quoique la malade ait pris deux vermicelles ; céphalalgie très-faible , face naturelle, air de joie et de contentement, témoignages très-affectueux de reconnaissance, disparition des accès d’assoupissement, douleur vive, cuisante, occasionnée par le sinapisme ; léger gonflement du pied.

Le 10, cessation des douleurs d’estomac;

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