‹ Recherches sur les maladies mentalesChapitre 3 sur 10 · CONSIDÉRATIONS PRÉLIMINAIRES · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS PRÉLIMINAIRES

S’il est une branciie des maladies de l’homme qui sojt peu susceptible, sous le rapport de la description des symptômes, d’être portée à un plus haut point de perfection, c’est sans doute celle des maladies mentales. Le célèbre professeur Pinel y dans soii Traité de l’aliénation j et, après lui, M. le àoeXeur Esquirol y dans ses excellens articles du Dictionnaire des sciences médicales, ont tracé des tableaux si vrais et si complets des nombreux désordres de l’intelligence , qu’en vain chercherait-on quelque symptôme ou quelque phénomène essentiel qui eut échappé à ces observateurs. Malheureusement pour l’espèce humaine , les efforts des plus grands médecins n’ont pu jusqu’à présent déchirer qu’une partie du voile qui couvre le sujet qui nous occupe. Les symptômes de l’aliénation et de ses nombreuses espèces, les causes qui la préparent ou rexcitent, ont été décrits avec la plus grande exactitude; mais sa nature intime, ou plutôt ses causes prochaines , ont échappé Jusqu’aujourd’hui aux plus laborieuses et aux plus savantes recherches , et n’ont souvent donné lieu qu’à des hypothèses plus ou moins hasardées. C’est donc cette partie de la pathologie des maladies mentales qui doit attirer toute l’attention des médecins , et qui invoque l’observation la plus assi-

due. La connaissance de la nature des maladies est le fondement le plus inébranlable de la thérapeutique ; et nul doute que, si la nature de raliénalion mentale était découverte , le traitement de cette maladie ne serait pas presque entièrement borné, comme il l’est aujourd’hui, aux secours souvent infructueux de l’hygiène.

Les opinion^ des auteurs relativement au siège et à la nature de l’aliénation sont extrêmement variées, et il n’entre pas dans mon plan de les passer en revue. Plusieurs médecins distingués , guidés par un jugement sévère, et craignant de tomber dans quelque écart , se sont bornés aux résultats d’une profonde observation , sans émettre aucun avis, aucune explication sur la nature de la folie. M. Pinel n’a réservé aucun article de son immortel ouvrage pour ce sujet intéressant ; il insinue cependant dans un endroit ( page i4i ) que le siège primitif de la manie est dans la région de l’estomac et des intestins , d’où se propage , comme par une espèce d’irradiation, le trouble de l’entendement. Plusieurs observateurs célèbres, tels que Bonetj Morgagni ^ Meckel j Greding , JVillis ^ ont avancé différentes idées sur l’aliénation ; mais elles sont fondées sur un trop petit nombre de faits pour :mériter une grande confiance. La plupart des médecins modernes regardent l’aliénation comme le résultat d’une irritation du cerveau , et non comme une lésion du principe intellectuel lui-même. Mais quelle est la nature de cette altération physique? C’est là précisément le point obscur et incertain. D’un côté, les nombreuses recherches anatomiques faites sur les cadavres des aliénés ont prouvé d’une manière incontestable que , dans le plus grand nombre des cas , il n’y a aucune lésion organique appréciable aux sens, soit dans le cerveau, soit dans ses dépendances ; d’un autre côté, que, dans d'autres circonstances, il existe des altérations plus ou moins notables dans diflférens organes de l’économie. Ces faits ont servi de base à des opinions opposées sur le siège de l’aliénation , et porté les uns à regarder la maladie comme une affection idiopathique du cerveau, et les autres comme une affection sympathique du même organe.

Georget , auteur d’un nouveau traité sur la folie, soutient qui cette maladie est toujours une affection cérébrale idiopathique dont la nature est inconnue, et dans laquelle les symptômes qui se manifestent dans différens organes de l’économie , plus ou moins éloignés du cerveau , sont secondaires et sympathiques de l’altération de cet organe. M. F air et , dans son Traité du suicide et de l’hypochondrie , partage la même opinion. D’un autre côte, M. P/'os^ ( Coup-d oeil sur la folie ) regarde l’aliénation comme une maladie toujours sympathique , et la définit : un trouble des organes cérébraux déterminé par un trouble des organes muqueux du ventre, et surtout de la bile et de l’estomac. Suivant cet auteur, la plupart des causes prédisposantes et occasionnelles de la folie agissent sur le foie et les intestins par l’intermède du cerveau. Il en résulte une sécrétion plus abondante de bile , laquelle afflue dans les intestins, et acquiert , dit-il , des propriétés qui paraissent enivrantes pour 1 encéphale , et corrosives pour l’appareil digestif. Suivant M. Frost y raccumülation de la bile devient la cause la plus active de la folie, en communiquant au sang des fluides dépravés y en agissant dune maniéré immodérée sur la membrane muqueuse intestinale, quelle peut phlogosér^ et même excorier, et enfin en irritant les vers qui, d’après l’opinion de cet auteur, se trouvent très-souvent chez les aliénés. C’est en conséquence de ces idées qu’il regarde: les vomitifs, les purgatifs et les anthelminlhiques comme formant la base du traitement de la folie. M. Broussais pense que cette maladie est accompagnée et le plus souvent dépendante d’une gastrite chronique.

Toutes ces opinions sur le siège et la nature de l’aliénation ne paraissent peu fondées qu’en ce qu’elles ont de trop exclusif. Il nous semble que tout médecin qui, sans être dominé par aucune prévention et par aucune idée préconçue, étudiera avec soin les phénomènes de l’aliénation mentale, en appréciera les causes, et comparera les symptômes de la maladie avec les lésions anatomiques qu’on rencontre à l’ouverture des aliénés qui succombent, ne pourra s’empêcher d’admettre que la folie est le plus souvent idiopathique,

et quelquefois cependant symptomatique. C’est l’opinion de M. le professeur Royer-Collard , qui est d’un si grand poids sur cet important sujet, et celle que nous embrassons , et que nous tâcherons de prouver par un certain nombre de faits , en nous bornant à rapporter ceux qui tendent à démontrer que l’aliénation mentale peut être sympathique ; car ceux qui établissent quelle est le plus souvent idiopathique sont tellement nombreux et tellement concluans , qu’il serait superflu d’en ajouter de nouveaux.

Notre travail sera divisé en trois parties. Dans la première , nous tâcherons de prouver que l’aliénation mentale est quelquefois le symptôme’d’une inflammation chronique de rarachnoïdejia deuxième aura pour objet de démontrer que cette maladie peut être occasionnée, entretenue ou modifiée par une gastrite ou une gastro-entérite chroniques. La troisième comprendra deux observations dans lesquelles la folie paraît avoir été déterminée par une goutte irrégulière.

Les observations qui font le sujet de cette dissertation ont été faites et recueillies à la maison royale de Charenton , sous les yeux de'M. le professeur Royer^-Collard j médecin en chef de cet établissement , auquel je renouvelle ici l’hommage de ma reconnaissance pour les bontés qu’il n’a cessé d’avoir pour moi dans le cours de mes études médicales.

J’ai fait la plupart des autopsies cadavériques concurremment avec mon ami M. le docteur Roberts-Roche , inspecteur du service médical de la maison royale de Charenton.

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