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PARALYSIE GÉNÉRALE COMPLIQUÉE DE MANIE PARALYTIQUE

La manie paralytique éclate souvent au début ou dans le cours de la paralysie générale. Elle doit alors être considérée comme une complication de cette maladie.

Dans les faits étudiés jusqu'ici, la folie paralytique a pu être considérée comme précédant la démence paralytique; mais il en est très souvent autrement : les symptômes de la démence paralytique précèdent l'accès de délire ou coexistent avec lui dès le début.

Pour arriver à démontrer que la folie paralytique n'est alors qu'une complication de la paralysie générale, il m'a paru nécessaire de rechercher, avant tout, comment les auteurs ont envisagé cette question.

A. Foville considère les accès de manie qui éclatent au début ou dans le cours de la paralysie générale comme des épisodes aigus faisant saillie sur le fonds commun de la maladie qui existait avant et qui continue après (1).

Un auteur allemand souvent cité aujourd'hui, Krafft- Ebing, regarde les accès de délire comme des états morbides changeants, ayant l'aspect de la manie ou de la mélancolie et qui se développeraient sur un fonds commun qui n'est autre que la démence paralytique.

M. Jules Falret ne serait pas éloigné d'admettre qu'il y

(1) A. Foville. Éludes cliniques sur la folie avec prédominance du délire des grandeurs.

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a dans loutes les variétés de la paralysie générale un dessous commun sur lequel viennent se greffer des symptômes variés produisant alors de véritables maladies distinctes .

M. Magnan a été plus explicite. 11 importe, d'après lui, de distinguer dans là paralysie générale deux maladies :

La première est la démence jmrabjdque, c'est la maladie principale, « elle est permanente, continue, progressive, à tendance fatale : elle a des lésions déterminées, des symptômes propres constamment les mêmes. »

La seconde maladie est la folie. C'est la maladie accessoire; c( elle est irrégulière, passagère, elle dépend le plus souvent de la congestion et présente les manifestations les plus opposées. »

D'après M. Magnan, cette seconde maladie, avec ses manifestations bruyantes et variées, se greffe sur la démence paralytique, dont la marche, au contraire, est lente et uniforme.

Comme on le voit, les accès de manie qui éclatent chez un malade déjà atteint de paralysie générale sont considérés comme des épisodes aigus, comme des états morbides à part ou même comme des maladies distinctes qui se grefferaient sur un fonds commun qui n'est autre que la démence paralytique.

Au lieu de dire que ces accès se grefTent sur la démence paralytique, il me semblerait plus exact de les regarder, avec M. A. Foville, comme lui servant de revêtement. Il n'y a pas ici, en effet, deux états morbides intimement unis vivant désormais d'une vie commune, et la preuve, c'est que les accès de folie guérissent souvent, laissant la maladie primitive et principale poursuivre son cours.

Quand un accès de délire maniaque, par exemple, éclate chez un malade au début de la démence paralytique, on

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j voit souvent, en effet, après un ou plusieurs mois, l'agila- [ion se calmer peu à peu, puis les conceptions délirantes

I elles-mêmes s'effacent, et enfin le malade revient à la raison : bientôt il peut sortir de l'asile et être rendu à sa

: famille. Cependant ce malade, guéri de son accès de manie, conserve des signes manifestes d'affaiblissement intellectuel, et souvent même des signes d'affaiblissement mus-

, culaire.

Après un temps d'arrêt plus ou moins long-^ on pourra observer chez le même malade un second accès de délire, > semblable au premier, ou qui offrira des caractères diffé- : rents. Dans quelques cas, ce second accès g-uérira encore, . laissant toujours derrière lui les symptômes plus ou moins ( accentués de la démence paralytique.

Je me bornerai à citer à cet ég-ard un seul fait : M. Foville rapporte l'observation d'un malade atteint 1 d'un commencement de démence paralytique et qui, après i avoir eu un accès de manie avec délire des grandeurs dont il avait guéri, resta pendant une année entière dans un. état i de rémission. Alors survint un second accès, mais d'une mature différente : au lieu du délire ambitieux, il y avait prédominance d'idées hypochondriaques. Ce second accès guérit comme le premier. « Le malade, dit M. Foville, s'est relevé de nouveau et parait une seconde fois en convalescence (1). » .

D'après la doctrine unitaire, la folie n'est qu'un, symp- 'tôme delà paralysie générale; or, on ne dit pas qu'un malade entre en convalescence d'un symptôme, et Foville n'a rien, voulu dire de semblable. D'autre part, il est l)ion évident qu'il ne s'agit pas ici de la convalescence de la démence paralytique, état tout à fait irrémédiable. Ce

^1) Elude clinique de la folie avec prédominance du délire des grand'turs, p. 430

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mot de convalescence ne peut donc s'appliquer ici qu'aux accès de manie et de mélancolie, c'est-à-dire à ces étals morbides, spéciaux qui font saillie sur la démence paralytique et qui se grefferaient sur elle.-

La manière dont les divers auteurs que je viens de citer ont envisagé les rapports des accès de délire et de la démence paralytique méritait, comme on le voit, d'être rappelée ici.

N'est-il pas bien remarquable, en effet, de voir M. Kraffl- Ebing considérer ces accès de délii-e comme des états morbides changeants ayant l'aspect de la manie ou de la mélancolie e\. qui se développeraient sur un fonds commun qui n'est autre que la démence paralytique; de voir M. Jules Falret disposé à admettre que ces états morbides changeants seraient de véritables maladies distinctes, et Foville, allant plus loin, déclarant que les accès de délire constituent ici des états morbides à part, c'est-à-dire distincts de la démence paralytique?

Ces opinions sur les rapports des accès de délire et de la démence paralytique n'expliquent-elles pas comment M. Magnanacru pouvoir admettre qu'il faut, dans la paralysie générale, distinguer deux maladies différentes : la démence paralytique d'une part, et la folie de l'autre.

On voit combien la question de savoir si les accès de manie n'interviennent dans le cours de la paralysie générale que comme une simple complication se trouve" simplifiée parles opinions des divers auteurs que je viens de rappeler.

Cependant il me semble que, pour résoudre plus complètement cette question, il convient, selon le conseil de Lasègue, de s'en tenir aux cas, d'ailleurs assez nombreux,, qui représentent les véritables types de la manie survenant dans le cours de la paralysie générale.

Je me bornerai à rappeler robservation suivante, que j'ai recueillie à la Salpélrière :

A son entrée à l'asile, la femme L..., Agée de trente-trois ans, offrait des signes lég-ers de démence, de l'embarras de parole et une tendance bien marquée au délire des grandeurs. En outre, on observait chez elle des alternatives d'excitation et de dépression (1).

Au bout de huit mois, l'état de cette femme s'était tellement amélioré qu'on put la rendre à la liberté.

Elle rentra à la Salpêtrière deux mois après, dans un état de stupeur qui se prolongea six semaines. Alors, nouvelle rémission. La malade était « calme, laborieuse et parlait raisonnablement ».

Cette rémission dura cinq mois ; mais on vit alors, pendant les ohaleurs du mois de juillet, éclater un violent accès de manie, dont je cite textuellement la description : Il survint une excitation très vive avec délire ambitieux très tranché. La malade « voulait épouser l'interne de service; elle lui apporterait en dot douze maisons — douze francs — douze cents francs et douze millions. Elle parlait continuellement de ses richesses, de sa toilette de mariée, etc. L'agitation alla croissant, et, après quinze jours, la manie était complète, la malade criait, déchirait ses vêtements et se déshabillait; on fut obligé de l'attacher au fauteuil.

« L'embarras de la parole, peu tranché au début de I accès, devint extrême et tel que souvent les mots que la malade prononçait étaient tout à fait inintelligibles.

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„ Au milieu de ^incohérence, on remarqua toujours une grande prédominance des idées de grandeur et de

richesse. ,

« Au bout de quatre mois d'accès maniaque, les symplômes étaient arrivés à leur maximum d'intensité et ilsprirent alors un caractère d'acuité qui fit craindre une issue funeste très prompte.

(c On observait au plus haut degré cette sorte d'agitation comme convulsive, qui survient quelquefois dans le cours de la manie chez les aliénés paralytiques.

« La tête, les bras, les jambes, le tronc, étaient sans cesse en mouvement. f

(< Le ventre était contracté et on sentait des battements:

aor tiques.

« La maigreur devint extrême et deux escbai'es se for^ mërent aux coudes par suite de frottements dans la cami-' sole; le siège commençait aussi à s'écorcher. La malade était d'ailleurs depuis plusieurs mois tout à fait gâteuse.

« Cependant au milieu de cet état si grave, elle n'avait jamais cessé de manger avec beaucoup d'appétit. Au commencement de décembre, l'état commença à s'améliorer et l'on put bientôt retirer la camisole de force. Leseschares se détachèrent et firent place à des plaies de bonne apparence. Au commencement de janvier, le mieux était très grand et la santé générale beaucoup meilleure.

(( La malade ne gâtait plus. On la vit engraisser très rapidement et bientôt se remettre au travail. |

Après cet accès de manie si grave qui n'avait pas duré moins de six mois, cette femme se retrouve dans l'état où elle était auparavant.

On constate un embarras léger de la prononciation, la démarche est assurée, mais peut-être un peu lourde, les

signes do clémence paraissent k peine plus prononcés qu'il y a six mois et la malade est encore en état de donner des renseignements précis sur beaucoup de points.

« Jusqu'à la moitié du mois d'août, L... continua à aller bien. Elle travaillait à l'atolier; sa tenue était bonne. Il y avait toujours un peu d'embarras de la parole et des signes d'affaiblissement de l'intelligence, »

Ainsi voilà une malade qui était atteinte d'un commencement de paralysie générale depuis près de dix-huit mois (embarras de parole et affaiblissement intellectuel); elle avait eu déjà deux rémissions, et la troisième durait depuis cinq mois. « La femme L... était calme, laborieuse et parlait raisonnablement. » C'est alors qu'éclata l'accès de manie qui bientôt s'accompagna de la plus violente ag-itation.

Cet accès ne dura pas moins de six mois, et, quand il I fut guéri, on se retrouva en présence des mêmes symp- I tômes qui existaient avant l'explosion du délire maniaque.

A peine l'affaiblissement intellectuel était-il plus pro- 1 noncé, l'embarras de la parole était léger; la femme L... I travaillait à l'atelier et sa tenue était bonne.

Cette rémission dura sept mois; alors eut lieu un nouvel I accès de stupeur, suivi d'un nouvel accès maniaque beaucoup moins prononcé que celui qui vient d'être décrit. La malade tomba alors dans la démence la plus complète et succomba au bout de quatre ans (1).

^ N'est-il pas difficile de contester que l'accès si complet et si grave de manie dont j'ai reproduit la description, survenu chez une femme qui offrait depuis dix-huit mois déjà

(1) Voir, pour l'autopsie et le complément de robservation, Archives cliniques des maladies mentales, t. 1", page 317.

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des symptômes de démence paralytique, ne peut être regardé que comme une complication ?

Si cet accès avait été le symptôme direct de la périencéplialite chronique, comment comprendre que cette agitation si violente et si prolongée n'ait pas aggravé considérablement la maladie, qu'on retrouve au contraire presque au même degré?

Quand M. Calmeil a dû décrire les accès de manie qui éclatent au début de la paralysie générale, il s'est arrêté en disant « qu'il était inutile de reproduire tous les traits delamanie «; or, lorsqu'un malade, comme dans le cas que je viens de rapporter, a offert ainsi pendant six mois tous les traits de la manie, il me paraît difficile d'assimiler son accès au délire maniaque, symptôme accessoire et passager qui peut se présenter dans des conditions très diverses.

Il est bien démontré qu'il y a des accès de manie avec délire des grandeurs diffus et incohérent, avec trouble de la parole, qui sont tout à fait indépendants de la paralysie générale. Ici, au contraire, l'accès est provoqué par les lésions commençantes de la périencéphalite chronique; il est symptomatique, mais une fois développé il a une évolution à part et une existence qui lui est propre.

La manie paralytique est ici une maladie deutéropathique que j'ai souvent comparée à la pleurésie survenant dans lecoursde latuberculose pulmonaire; elle peut guérir, se séparant ainsi de la périencéphalite chronique qui, comme le dit A. Foville, existait avant et continue après.

Cette manie deutéropathique est sans doute plus ou moins modifiée d^ns son expression symptomatique par le terrain sur lequel elle se développe; mais n'en est-il pas de môme pour la pleurésie tuberculeuse, pour l'anthrax diabétique, et cela n'empêche pas que cet accès de manie n'ait son existence propre.

Il me semble résullor de tout ce qui précède que la manie paralytique qui survient au début ou dans le cours de la paralysie générale ne peut être considérée que comme une complication de cette maladie.

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