CHAPITRE Î
Les techniques utilisées
Je dois indiquer avec quelques détails les méthodes que j'ai mises en pratique : trop souvent la lecture des recherches originales et la critique de leurs résultats sont rendues difficiles par le manque de précision touchant les techniques utilisées; il y a donc avantage à exposer exactement, les procédés qui ont été appliqués. Cette manière de faire est particulièrement nécessaire pour les recherches qui portent sur les corps gras : on a décrit un si grand nombre de méthodes qu'il est indispensable d’indiquer exactement celles qui ont été suivies. L'indice d’iode par exemple peut être déterminé par le procédé de HuBz, par celui de WiJs, par celui de HANUS, par celui de RosSENMUND et KUH- NEN, par celui de WiNKier. L’insaponifiable est dans une certaine mesure fonction du procédé adopté pour l'extraction; son dosage peut être fait par les méthodes de LEYs, de MoRrAawsKki et DEMSKI, d’ALLEN et THOMSON, de UBBELHODE, de NORMANN et HUGEL.
On voit qu'il faut choisir parmi toutes ces techniques et comme les chiffres obtenus par l’une on par l’autre de ces méthodes ne concordent pas toujours, il ést indispensable de pré-
ciser celles qui ont été suivies.
EXTRACTION DES ŒHUILES ET GRAISSES D'’INSEC- TES. — Le premier problème auquel je me suis heurté résidait dans le choix de la méthode d'extraction à employer. Le procédé de KUMAGAWA-SUTO très vanté et employé à peu près exclusivement dans beaucoup de recherches récentes ne répondait aucunement au but que je me proposais; c'est intentionnellement et systématiquement que je lui ai préféré l’extraction aux dissolvants et en voici les motifs : La méthode de KumMAcawa-Suro (Saponification totale) qui constitue dans certains cas un excellent procédé de dosage des acides gras n’est pas une méthode d'extraction des graisses puisqu'elle commence par réaliser une démolition intégrale des glycérides; le but que je me suis pro-
bre
posé était tout différent : J'ai cherché à isoler les graisses telles qu'elles existent à l’état normal dans le corps adipeux des insectes, à reconnaître leur état solide ou liquide, à déterminer leurs points de fusion, leurs densités, leurs indices de réfraction, etc. en vue de rechercher les relations qui existent entre ces caractéristiques et la biologie totale de l’animal. Ce n’est que dans un second temps que j'ai opéré la saponification, le dosage de linsaponifiable et l'étude des acides gras saturés et nonsaturés,
Il est bien évident que des recherches poursuivies dans cet ordre d'idées excluaient formellement la méthode japonaise qui ne livre à l’étude que les produits de démolition de la molécule
de graisse.
Il y a encore lieu de remarquer que le procédé de Kum4- GAWA-SUTO donne le pourcentage d’un tissu en acides gras et non en glycérides; on peut bien ramener par le calcul ces acides gras au poids de graisse correspondant, mais la méthode n’est pas risoureuse dans les cas où il existe des alcools à poids moléculaire élevé; beaucoup d'huiles d'animaux marins telles que celles de Cachalots ou d’'Hyperoodon rostratus, riches en alcools cétylique et oléylique fourniraient par ce procédé des résultats inutilisables.
En résumé, c’est préjuger la composition d’un corps gras inconnu que de lui appliquer systématiquement la méthode de saponification totale de KUMAGAWA et SUTO. J’ai donc utilisé largement les procédés d'extraction par les dissolvants.
Le premier but que je poursuivais était de déterminer l’extrait éthéré fourni par des insectes choisis dans les groupes les plus éloignés, ayant l’alimentation la plus variée et se trouvant à des états physiologiques très distincts. On a reproché à l’extraction par l’éther d’être incomplète: l’objection est exacte si l’on a en vue le dosage des substances grasses et lipoïdiques totales : il est certain que les acides gras engagés dans les phosphatides et autres combinaisons lipoïdiques complexes ne sont pas complètement obtenus par ce procédé. Mais je n'ai en vue dans ce travail que les graisses de réserve et non les graisses protoplasmiques; ces dernières constituent d’ailleurs chez les insectes, chez
ES
les larves surtout, une fraction extrêmement minime comme Je l'ai déjà montré précédemment.
L'extraction par les dissolvants est le principal procédé utilisé par les rares auteurs qui se sont livrés à l'étude des graisses d'insectes : c'est celui qu'a utilisé THoMS dans ses recherches sur la graisse de Myelobia smerintha Hübn., celui que LEWKO- WITSCH a appliqué à l'étude de l'huile de chrysalides de vers à soie, celui que HUERRE a suivi pour extraire la graisse de cochenilles, etc.
Les insectes ont été pesés (1) et comptés (quand c'était possible) pour calculer leur poids moyen et le rendement moyen en corps gras par individu, puis broyés dans un mortier avec du sable. Dans quelques cas (Balaninus elephas Gyll.) il a été possible de pratiquer un épuisement immédiat par les dissolvants: le plus souvent il a été nécessaire de déshydrater au préalable les insectes broyés: il y avait là un écueil à éviter : la dessication opérée à l’étuve sans précaution n'aurait pas manqué d'oxyder les graisses et cela d'autant plus facilement que leur indice d'iode était plus élevé. J'ai done le plus souvent utilisé le procédé recommandé par LEATHES et RAPER (1925) : déshydratation par l'alcool à 95°: l'alcool enlève facilement la plus grande partie de l'eau: d'autre part il ne dissout à froid que très peu de corps gras et il est facile de récupérer la minime partie qu'il a pu enlever en l'évaporant au bain-marie et en reprenant le résidu à l'éther.
Dans certains cas j'ai exécuté la dessication entièrement dans le vide : c'est évidemment le procédé idéal, celui qui risque le moins d'altérer les produits.
Les tissus broyés et desséchés ont été ensuite épuisés au SOXHLET en utilisant des dissolvants variés : ether sulfurique, ether de pétrole, chloroforme, acétone. J'ai souvent employé
(A) Une difficulté se présentait du fait que les insectes pesés avaient parfois leur tube digestif bourré de substances alimentaires: ce fait est particulièrement Saillant chez les larves d'Ærgates faber I4 et d'Oructes nasicornis Li. Nil était facile de l'éviter en éliminant par la dissection le contenu du tube digestif chez ces insectes de grande taille, l'opération était absolument irréalisable dans le cas de petites larves telles que celles de Colaspidema atra OI. traitées au nombre de plusieurs milliers lors de chaque extraction. J'ai done toujours pesé l'animal complet, y compris le tube digestif en réplétion.
l’éther sulfurique, très commode en raison de son point d’ébullition peu élevé qui permet de l’éliminer très rapidement quand l'épuisement est terminé. J’ai aussi utilisé dans une large mesure l'éther de pétrole qui se recommande par les produits très purs qu'il permet d'obtenir, présentant en général une coloration moins intense.
Dans tous les cas la solution de corps gras a été chauffée quelques instants dans le vide pour éliminer les dernières traces du dissolvant; les produits obtenus étaient pesés et le poids rapporté à celui des insectes frais.
INSECTES UTILISES APRES CONSERVATION. — Dès le début de ces recherches j'ai eu la pensée d’utiliser un moyen de conservation ne modifiant pas les caractéristiques des corps gras, qui permettrait d'étudier des insectes impossibles à obtenir vivants, particulièrement des insectes des colonies intéressants en raison de l'influence du facteur température (voir 3° partie). C'était en outre un moyen de multiplier mes matériaux d’étude. J’ai essayé divers procédés : les meilleurs résultats ont été fournis par l'alcool à 70° et l’eau formolée à 3 p. 100. II fallait au préalable s’assurer que ces liquides conservateurs ne modifiaient par les caractéristiques des corps gras; j'ai donc fait l’expérience suivante : des larves d’Ergates faber L. ont été plongées d’une part dans l’alcool à 70°, d’autre part dans l’eau formolée à 3 p. 100; elles y ont été laissées 3 mois. Au bout de ce temps elles ont été desséchées et épuisées à l’éther. L'huile obtenue, parfaitement limpide, de couleur jaune très pale, avait exactement les constantes de l'huile extraite des insectes frais (indice de saponification 194, indice d’iode 69, acidité nulle). Il y a donc tout lieu de penser que ces modes de conservation n’altèrent pas les caractéristiques des corps gras; ce sont ceux que j'ai employés pour tous les insectes des colonies étudiés dans ce travail.