REFLEXIONS
L’autopsie cadavérique du colonel H*** offre un intérêt particulier sous le rapport du diagnostic que nous avions établi, depuis longtemps, sur l’existence d’un hydro-thorax que nous présumions être le résultat d’une affection active du cœur.
L’énoncé des symptômes de la maladie dont il a été la victime, dénotait, dans tous les cas, une affection précordiale qui se signalait, d’une part, par la présence d’une collection aqueuse dans le péricarde} de l’autre, par un trouble apparent dans les mouvemens du cœur, qui semblaient etie perçus, confusément, à travers une masse de fluide dont 1 interposition parais—
sait évidente : c’est du moins l’impression que nous avions cru éprouver. Ce n’est pas que nous n’ayons pensé , quelque temps , a la possibilité d’une péricardite , à raison d’un sentiment de chaleur assez pénible, que le malade éprouvait, par intervalles , vers la partie antérieure du médiastin. D’un autre côté, la disparition de l’irritation pour ne laisser subsister, le plus ordinairement, que de la pesanteur vers celle région et le diaphragme, nous éloignait de cette opinion, ou du moins semblait l’affaiblir. L’état non-fébrile du pouls venait encore fortifier ce dernier jugement, lorsqu’il paraît constant que l’accélération du pouls et sa dureté accompagnent, nécessairement, cette espèce de plilegmasie qui doit participer de toutes les inflammations des membranes séreuses.
II est d’ailleurs si difficile d’établir positivement la nature de ces sortes de maladies , lorsqu’il s’y joint des complications, en quelque sorte, étrangères à l’affection principale !
Dussent les symptômes se rapporter tellement à des lésions fixées par la physiologie et l’anatomie pathologiques , que nous puissions, un jour, déterminer assez sûrement une affection, pour
ne faire précisément que ce qui lui convient, sans nous essayer en tentatives si souvent contraires à l’état du malade !
Au résultat , l’examen que nous avons fait du cadavre, justifie le jugement que nous avions porté sur la nature d’une maladie dont les intermittences du bien apparent ne nous avaient jamais abusés. Le péricarde et le côté droit de la poitrine contenaient, en effet, le liquide que nous y avions cru épanché.
L’épanchement ne fut sans doute pas le résultat de l’inflammation , puisque les séreuses n’avaient pas le moindre degré d’altération.
Ce vice de sécrétion était bien évidemment, alors, la conséquence d’un trouble, d’un obstacle réel dans la circulation du sang. Le cœur était, en effet, l’organe positivement affecté.
Les affections de l’ame, dont nous avons parlé au commencement de notre observation, expliquent suffisamment la cause , tout au moins déterminante, d’une maladie dont nous avions apprécié les effets.
JV’avions-nous pas, d’ailleurs, exprimé nos
justes présomptions relativement; au cœur, malgré l’état catarrhal qui compliquait la situation du malade?
L’anévrisme du cœur, son hypertrophie, étant évidemment démontrés, on conçoit, nécessairement, la coloration noire-violette du poumon et de la surface interne de l’estomac, les taches livides du corps, ainsi que la gangrène ellemême d’un membre abdominal, sans que la couleur dont nous venons de parler ait la moindre analogie avec ce dernier état de putridité.
Pourrait-on attribuer à autre chose qu’au trouble de la circulation, par l’effet de l’anévrisme lui-même, la stase du sang dans les capillaires sous-séreux, sous-muqueux et sous-cutanés?
La coloration devait être d’autant plus noire, la stase capillaire d’autant plus prononcée, que la circulation pulmonaire était plus difficile, le retour du sang artériel conséquemment noir, plus empêché, sans qu’on puisse, toutefois, s’étonner de la coloration particulière d’un système plutôt que d’un autre, puisque cela signifierait seulement que tel système y aurait été, vitalement, plus disposé qu’un autre.
De cette coloration violette de la face interne de l'estomac, en lirerail-on la conséquence qu’elle doit être le résultat d’une gastrite, dont il nous était d’autant plus permis de ne pas présumer l’existence, que le malade mangeait encore démesurément deux jours. avant sa mort, et sans éprouver la moindre douleur à l’épigastre ?
Ce n’est pas que nous n’ayons trouvé, sur la moqueuse de l’estomac, quelques légères excoriations rougeâtres ; mais , aussi , y a-t-il loin d’un pareil état à un état éminemment inflammatoire, dont le résultat eût été une gangrène aussi générale, étendue à toute la surface muqueuse de l’estomac^ les intestins, d’ailleurs, sains. Il faudrait donc dire que les poumons étaient aussi gangrenés, parce qu’ils étaient noirsviolets P
Il est de fait que les ramifications vasculaires paraissaient beaucoup plus sensiblement que d’ordinaire sous la tunique séreuse de l’estomac dont la texture était résistante, hors quelques points de la membrane muqueuse, qu’on déchirait avec l’ongle sans que la couleur violette s’effaçât , malgré des ablutions répétées.
La membrane séreuse de l’estomac était blanche à l’extérieur. Les parois de cet organe n’avaient éprouvé aucune espèce d’altération dans leur épaisseur. Elles étaient distendues plutôt que contractées.
Nous n’avons point voulu infirmer entièrement, ici,. l’existence d’une irritation gastrique} nous avons seulement eu le dessein de faire la juste part d’un accident qui peut être ’concommittent d’un si grand nombre d’affections , sans que, par une trop forte prévention pour les phlegmasies , on puisse y attacher une idée autre que celle qui existe réellement.
Pourrait-on raisonnablement n’attribuer qu’à l’irritation, la stase du sang dans une partie, lorsque la distension des vaisseaux pourrait n être que la conséquence de la débilité des vaisseaux capillaires, dans le cas où l’impulsion du sang d’abord donnée, un obstacle manifeste est mis à son retour?"’
M. le Docteur Laennec vient parfaitement confirmer cette observation que Bordeu faisait, lui-même , contre l’apparence des infiltrations déjà trop généralisées de son temps, quand, signalant la stase du sang dans les capillaires des
poumons et de l’estomac particulièrement, lors des anévrismes du cœur, il parle des méprises dans lesquelles on peut tomber en prenant ces sortes de fluxions passives pour de véritables inflammations.
Le paragraphe de l’ouvrage du Docteur Laen- nec, qui a précisément trait à cet objet, est trop remarquable pour que nous ne le citions pas en entier. C’est le premier de l’article : Altérations produites par les maladies du cœur , sur la texture des autres organes. (Traité de l’auscultation IMMÉDIATE ).
A l ouverture du corps des malades cjui succomhent a une affection organique du cœur ^ on trouve , outre la lésion qui constituait essentiellement la maladie et la diathèse séreuse genei ale qui l accompagne presque toujours , tous les signes de la stase du sang dans les capillaires internes : la face , les poumons , les capillaires sous-séreux , sous-muqueux et sous- cutanés , sont gorgés de sang. Les membranes muqueuses , et particulièrement celles de l'estomac ou des intestins , présentent une teinte rouge et violette. Cette teinte varie beaucoup en intensité et en étendue. Quelquefois
elle existe seulement çà et là , sous la forme clc petits points , ou de taches disséminées sur la surface de la membrane. If autres fois elle en occupe , uniformément , toute V étendue ; il semble même qu'elle soit accompagnée de quelque boursouflement , de sorte que si Von n'examinait pas l'étal du cœur , et si Von ne savait pas que le malade n'a pu , jusqu'au dernier instant de la vie , prendre , sans éprouver aucune douleur , des alimens et d'autres substances stimulantes , 072 pourrait être tenté de croire qu'il a succombé à une violente inflammation de l'estomac ou des intestins.
Le foie qui , dans l’anévrisme , participe ordinairement à h stase du sang, n’était pas très-sensiblement engorgé, mais il offrait un commencement de dégénération adipo-cireuse qui , dans la phtliisie pulmonaire, comme dans l’anévrisme, peut également résulter de l’embarras prononcé de la respiration et de la circulation.
À ce sujet, nous nous rappelons, positivement, que le malade a rendu, plusieurs lois, des matières fécales très-noires.
Pourrions-nous, également, rendre raison du
volume considérable de la vésicule du lie!, ainsi que de la couleur noire de cette humeur ? Le cas n’est pas ordinaire aux anévrismes, du moins n’en avons-nous pas trouvé d’exemples.
Cette couleur devait-elle être attribuée à la résorption d’une certaine quantité de sang noir qui se serait mêlé à l’humeur bilieuse qui, ellemême , aurait été forcée de séjourner , faute d’une excitation suffisante 5 ou bien , comme le pense le Docteur Guersent (article Foie du Dictionnaire des sciences médicales ), faudraitil rapporter cette coloration à une véritable décomposition, ainsi que cela s’observe dans le typhus et les fièvres adynamiques ?
La putréfaction si prompte à se développer avant même la mort du colonel H*** , auraitelle déterminé cette espèce de dégénération de la bile P
La chimie n’a encore rien fait pour éclairer le genre d’altération humorale dont nous parlons.