CHIRURGIEN SOUS-AIDE A L’HOPITAL MILITAIRE DE LA GARDE ROYALE
n Je tremble que la fortune ne m’accable, aujourd’hui, de y ses dons, que pour acquérir des droits sur moi, eï y me faire payer, ensuite, bien cher tant de bonheur, y
(D’une lettre écrite, de Paris, à son frère).
.JL riste et déplorable vérité! la mort moissonne tout Si, du moins, bornant ses ra-
vages à la décrépitude, elle respectait la jeunesse, nos vœux ne seraient point trompés, et la résignation nous serait facile } mais mourir au printemps de ses jours, voir s’engloutir, dans la nuit des tombeaux, les plus belles espérances, garanties, déjà, par de brillans succès, c’est le
comble de la douleur ; il faut verser des
larmes.. !
Vieillesse respectée, soumise aux lois qui veillent à la succession des êtres, vous cessez de vivre , quels que soient nos regrets , sans que la mort ait pour vous de véritables rigueurs} c’est le cours de la nature.
Tels sont les sentimens dont la perte de Charmeil nous a pénétrés! Parler de lui, c’est dire qu’il fut cher à tous ceux qui l’ont connu } c’est retracer le modèle des plus belles qualités dont puisse se parer la jeunesse.
Si l’on s’arrête à celles de son esprit, on y trouve une mémoire heureuse, une conception grande et facile, une raison juste et prématurée, une élocution pure, aisée, embellie des fruits de ses études , nourrie de la justesse de ses pensées, marchant toujours avec la propriété des termes, chose rare à son âge.
Si nous passons à l’éloge de son cœur, nous avons également à recueillir.
Une extrême humanité , une compassion facile à émouvoir, une grande obligeance, une heureuse égalité de caractère, beaucoup de douceur dans ses relations, une discrétion à toute épreuve, une patience et une résignation admi-
râbles , l’affection la plus pure et la plus soumise pour ses chefs et ses parais, complètent, sans doute, l’assemblage parfait et non flatté des qualités de celui dont je déplore la perte aujourd’hui.
Charmeil n’eut malheureusement point d’enfance : ses goûts pressentaient une raison solide. Une grande docilité était moins chez lui le fruit de l’éducation, que le résultat d’un naturel heureux qui promettait d'embellir sa passagère existence. Ce n’est pas qu’il fut insensible aux traits de la contrariété, à l’arbitraire de l’injustice, mais, quoique jeune, il était déjà maître de se contenir. Un discernement pour ainsi dire instinctif, lui avait, sans doute, appris que rien ne troublait plus le calme de la vie qu’un trop libre essor donné à sa franchise} il était franc, mais réservé.
Ses études, commencées de bonne heure, furent achevées à quatorze ans, avec le plus brillant succès. Une ample moisson de couronnes en grec, en latin, en philosophie' et en mathématiques, dernière science, pour laquelle la justesse de son esprit lui donnait .une vraie prédilection , avait pleinement justifié nos espérances , et c’est sur elles que nous devions pleurer !
C’est au lycée de Strasbourg, sous les auspices d’un ami de son père, feu M. Villar, doyen de la faculté de médecine de cette ville , que ce bon et modeste jeune homme a recueilli la plus grande part de ces vains lauriers dont il ne devait laisser que le triste souvenir. Tout est fumée aussi bien que la gloire , disait -il, avec l’accent d’une douloureuse vérité, quelques jours avant sa mort.
Après avoir recueilli d’aussi beaux fruits des travaux précoces de son adolescence, il était digne, sans doute, de pénétrer dans le sanctuaire du temple consacré à la santé, pour devenir un jour un de ses plus dignes ministres. Qui, mieux que ses vertus naissantes, nous le garantissait !
L’image vénérée de son père planait au-dessus de lui pour en donner l’assurance. Nom respectable que vous ajoutez à mes regrets !
C’est avec une nouvelle ardeur qu’il parcourt la carrière qui lui est offerte} il ne laisse rien sur son chemin qu’il ne recueille avidement. Les difficultés sont vaincues , les dégoûts sont bravés, et de nouveaux lauriers, fruits de sa noble persévérance, viennent ceindre son front
déjà imprimé des désordres croissons d’un mal affreux et sans remède.
Le titre de Chirurgien sous-aide à l’hôpital de la garde royale, était venu ajouter au prix qu’on lui avait décerné à l’hôpital militaire d’instruction de Metz. Ce surcroît de bienfaits devait redoubler son émulation, en le produisant sur le théâtre des grandes choses , et Paris lui en offrait les merveilles.
De si grands biens, cette fois, l’avaient trop étonné pour qu’il 11e fît-pas part de ses tristes pressentimens. Il venait d’arriver à Paris • voici ses propres expressions : « Je tremble que la fortune ne m'accable aujourd'hui de ses dons , que pour acquérir des droits sur mot, et me f aire payer , ensuite , bien cher tant de bonheur. »
Autre pressentiment plus déchirant encore* je me le rappelle : il a souvent dit, à sa malheureuse mère, qu’il ne passerait guères vingt ans.
Quelle est donc cette faculté intuitive qui, indépendante des sens et de la raison, nous
subjugue et devient un oracle ? L’oracle est accompli !
Déjà au lit de la mort, lorsque, Chirurgien à la garde royale, on nous l’envoya pour recevoir les soins empressés de sa famille, on se souvient que son nom fut publié à la distribution solennelle de l’hôpital militaire d’instruction , pour y avoir remporté le premier prix.
Si, perçant déjà dans un triste avenir, nos regrets devaient croître en raison de nos espérances, qu’il fut doux et flatteur ce témoignage public, hélas ! le dernier qu’il dut obtenir dans le monde.
Chàrmeil n’eut qu’un éclat passager , et pour emprunter une expression à l’éloquent Yicqd’Azir : Nous ne V avons possédé qu autant qu'il fallut pour nous apprendre à le regretter : semblable à ces esquisses que la main d'un grand peintre commence et refuse d'achever, son histoire offre l'ébauche de tous les traits dont l'assemblage devait former un jour un homme rare et distingué.
Une longue agonie de quinze mois est venu
rompre la trame d’une aussi belle vie. Une affection , dont l’origine date , sans doute , d’un développement beaucoup trop rapide, depuis longtemps minait sourdement son organisation par des progrès insensibles. Le désordre éclata, eufin, au moment même où, rendu à sa destination, il aspirait à de plus dignes succès. Tout donnait à penser cpie les fruits d’une belle culture succéderaient aux fleurs de l’espérance. II eût nécessairement puisé, auprès de professeurs célèbres , cet essor que donne une grande émulation , car rien n’inspire autant l’amour de l’étude et de la gloire que la fréquentation des grands hommes.
Un travail poussé avec trop d’ardeur et sans discontinuation, depuis un âge tendre, aurait-il contribué à la perte que nous déplorons ! On s’expose à perdre ses droits à l’immortalité, en se vouant, par un excès de fatigue, à une mort certaine et prématurée.
Toujours est-il vrai que l’état de consomption dans lequel il est mort, débuta, depuis longtemps, par une diarrhée devenue constitutionnelle , une faiblesse radicale de ses membres supérieurs, des palpitations devenues presque con-
lamelles, une mélancolie qui ne lui laissait guères que cle courts intervalles de gaieté. Les décrets de la providence devaient, malheureusement, s’accomplir, et l’ouverture de son corps a justifié toute l’étendue du mal le plus grave et le plus décidément mortel. Précisément, les organes dont il se plaignait ont été, à la fois, le siège de sa maladie. Son état ne nous en imposa point: aussi , ministres attentifs de la nature, et non pertubateurs homicides, nous adoucîmes les maux que nous ne pouvions espérer de guérir.
Je ne terminerai pas sans faire l’éloge de son courage , de sa rare résignation : il voyait depuis longtemps sa fin sans s’effrayer, il en parlait avec la sérénité d’un sage, pour y préparer ceux qu’elle devait accabler. Ce n’est pas qu’il n’entrevît , parfois , quelques lueurs d’espérances ; nous aimions tant à le bercer de ces flatteuses chimères !
On aime à se pénétrer de l’idée qu’il ne souffrait pas toujours. Chose étonnante ! un mois peut-être avant d’expirer, et le désordre était déjà à son comble, il nous disait, avec une tranquillité qui arrachait des larmes, « que jamais il n avait été plus heureuse , qu'il éprouvait près-
que les béatitudes du mystique Père Leblanc} qui! consentirait volontiers ti ne pas sortir de sa situation. »
Heureuse compensation des choses d'ici-bas! Dieu ! c'est ainsi que vous nous distrayez des angoisses de la vie 1
Son agonie fut heureusement très-courte : il ne se v it guères mourir que pour nous dire un éternel adieu. Non, je ne vis jamais une expression plus noble , aussi sérène (1). Détaché des passions de la terre, l'éternité commençait pour lui.
II a dignement rempli ses devoirs religieux. Il croyait trop aux bienfaits consolateurs de la religion, pour s’en écarter! Quoique jeune, il admirait si souvent les œuvres de la nature !
(0 n Je contractai un regard assure' comme ces malades de la consomption, dont les yeux prêts à être fermes par la mort, brillent d’un éclat plus vif pendant quelques instans avant de s éteindre pour toujours. 11 ( Mémoires de la princesse Caroline à la princesse Charlotte , sa Jillc , lettre ^5.)