‹ Recherches sur les métastasesChapitre 40 sur 50 · OBSERVATION · texte numérisé non relu

OBSERVATION

Jean Dupeyra, âgé de 25 ans, né à Villefranche , (Dordogne), cuirassier au 6.e régiment, était entré à l’hôpital militaire de Metz, le i.er décembre 1 8 1 4 7 deux mois avant que je ne prisse le service de la salle qui me fut confiée, lorsque je crus devoir m’enquérir du fait qui lui était propre : c’était une dénudation du tibia.

Il jouissait alors, malgré ce genre d’affection, d’une disposition physique, en apparence, des plus heureuses : son teint était coloré , ses membres assez pleins et fermes, et ses fonctions digestives parfaites, quoiqu’il fut d’une assez grande excitabilité, probablement accrue par l’irritation des pansemens, dont il redoutait assez habituellement les approches.

Ses plaies avaient été frappées, deux fois, de la gangrène d’hôpital, ce qui en avait singulièrement augmenté l’étendue, sans que sa santé en parût ?lors plus délabrée pour cela. Lorsque je vis le blessé pour la première fois, elle avait sans doute eu le temps de se remettre par un régime qui lui avait été parfaitement administré

par M. le Docteur Ibrelisle, Chirurgien en chef, qui m’avait alors remis le service de la salle où le malade se trouvait.

Le tibia était entièrement dénudé de son périoste, dépouillé de toute espèce de parties molles sur ses faces externes et internes, qui faisaient saillie à l’extérieur, depuis le tubérosité de cet os, jusqu1 un peu au-dessous du tiers inférieur du membre.

La nécrose était bien évidente, lorsqu’elle comprenait la totalité de toute l’épaisseur de l’os , à en juger par l’extérieur et la section que nous avions faite en grande partie de l’os , vers le centre de la nécrose , afin d’en faire plus aisément l’ablation} néanmoins, fut-elle opérée sans ce moyen.

Les chairs étaient belles, la suppuration louable, seulement un peu plus abondante vers le lieu de la démarcation du vif} mais dans l’esprit qui nous dirigeait alors, n’eût-il pas mieux valu recourir à l’amputation, en profitant des dispositions heureuses du sujet?

Ne devant rien présumer de la force réparatrice, et dans le dessein, conséquemment, d’é-

pargner une lutte tout au moins incertaine, à cause, d’ailleurs , de la phlegmasie sourde des parties blanches de l’articulation du pied, nous nous serions, volontiers, déterminés à l’amputation, si, réflexions faites, il n’eut été plus curieux d’étudier la nature, du moins jusqu’à ce qu’elle nous contraignît à en désespérer définitivement.

Un beau fait particulier à l’exercice de M. le Docteur Ibrelisle, nous valut cette sage détermination. Les journaux de médecine venaient, aussi, de nous produire les observations concluantes de MM. Freteau et Ducasse fils.

C’est ainsi que nous avons besoin des laits qui se passent précisément sous nos yeux , contempteurs ou bien oublieux que nous sommes de l’expérience du passé, pour peu, sur-tout, que l’autorité ou la prévention s’en mêle.

En conséquence de cette détermination, nous enlevâmes la nécrose par des tractions opérées d’abord avec les doigts , puis avec un levier passé au-dessous. Nous nous étions déjà préparés, les jours précédens, à cette ablation, par des ébranlemèns gradués.

Le péroné était sain. Une légère hémorragie produite par le déchirement inévitable de quelques petits vaisseaux, nous obligea à recouvrir, de suite, la plaie d’un gâteau de charpie, maintenu par un appareil convenable. C’est le 6 août, que nous f îmes l’extraction de la nécrose.

.le dois observer que la jambe, supportée depuis long-temps par le trop exigu péroné, demandait les plus grandes précautions pour qu’on la soulevât.

L’impossibilité de ramener à sa rectitude naturelle l’articulation fémoro-tibiale, par l’effet de la rétraction des muscles fléchisseurs de la cuisse, nous obligeait à user des plus grands ménagemens pour placer convenablement le membre.

Le surlendemain de l’opération , l’ulcère était dans le meilleur état possible, à l’exception près d’une assez vive sensibilité qui s’y était déveiopp ée. La surface de l’ulcère tendait déjà à bourgeonner- les deux extrémités tronquées du tibia était recouvertes, et le développement du parenchyme celluleux devint tel, qu’au vingtième jour elles étaient pleines et coniques, l’extrémité supérieure prolongée déjà de 27 millim.

Le travail de l’extrémité tarsienne nous parut un peu retardé par la présence de quelques esquilles, débris de la nécrose, ainsi que par l’affection assez manifeste du pied.

La situation du sujet favorisait évidemment nos espérances, en justifiant les ressources admirables de la nature , lorsque les premières voies s’embarrassèrent. Le pouls devint fébrile, la face se décolora, la suppuration s’accrut, devint sanieuse, et l’ulcère s’imprima de plusieurs taches livides.

Il fallut aussitôt arrêter les progrès trop alarmans d’une pourriture d’hôpital. Les premières voies furent préalablement évacuées pour mettre, de suite, le blessé, in tus et eoctus à l’usage des médications stimulantes et toniques.

Nous parvînmes à ranimer un peu notre malheureux malade} mais ses forces nous parurent cependant trop radicalement altérées et épuisées, pour espérer, désormais, de la nature régénératrice. Le mauvais caractère de la plaie qui avait, d’ailleurs, gagné en étendue, ainsi que les progrès successifs de la maladie de l’articulation, nous déterminèrent enlin à pratiquer

ce que nous crûmes urgent pour le salut du blesse' } en conséquence , l’amputation à la cuisse fut faite le 29 octobre.

Le cinquante-unième jour après l’opération, la plaie qui avait été immédiatement réunie, était déjà parfaitement cicatrisée , et Dupeyra paraissait reprendre sa première vigueur, lorsqu’un mois et demi après , il succomba à une affection de poitrine. Y eut-il métastase sur les poumons ? Toujours est-il vrai que cette maladie, qui débuta par un simple rhume, le conduisit au tombeau.

N’aurait-on pas à se reprocher de n’avoir pas assez activé un simple vésicatoire qu’il avait déjà depuis longtems ? N’eût-il pas fallu multiplier les exutoires, en établir un, même, sur la cuisse amputée , agir plus dérivativemenl qu’on ne l’avait fait sur les voies digestives ?

La diarrhée supprimée par le fait de l’amputation, aurait-elle fait germer, ailleurs, un principe d’irritation? Ne convenait-il pas mieux d’abandonner à elle-même la plaie provenant de l’amputation , plutôt que de la réunir par première intention ? On fut en effet dans l’alternative du procédé , mais la crainte d’exposer

trop de temps à l’impression des miasmes , une surface large prédisposée à la putridité, nous fit préférer le moyen qui nous parut le moins défavorable.

On ne peut disconvenir qu’on ait lieu d’attribuer une conversion aussi déplorable au- déplacement d’une fluxion qui, étant devenue habituelle, avait été tout-à-coup supprimée par une cicatrisation beaucoup trop prompte.

Si ce déplacement s’opérait, de tems à aune, sur le tube intestinal avant l’amputation, n’estil pas aujourd’hui évident, qu’à la suppression de la diarrhée depuis cette opération, le mouvement fluxionnaire devait se diriger sur le système ou l’appareil d’organe qui , après les voies digestives, serait le plus disposé à s’altérer. Un simple rhume devait alors en provoquer le déplacement sur les poumons que l’autopsie cadavérique nous démontra tuberculeux et en suppuration.

En effet, cinquante jours avaient suffi pour guérir l’amputation, lorsque la jambe du malade avait été, pendant deux ans auparavant , dans un état continuel d’irritation et d’exsudation purulente.

Nous avons émis les dernières considérations afin d’éclairer, d’après notre propre expérience, sur l’importance qu-e nous devons indispensablement attacher au traitement rationnel de toutes les affections qui ont , ainsi , une semblable durée d’existence et dans des disposiiions aussi mobiles d’irritation.

Dissection du membre amputé.

Le membre , après l’amputation , ayant été immédiatement soumis à nos recherches, nous observâmes ce qui suit :

La surface de l’ulcère , de l’étendue , en largeur j des deux tiers de la circonférence de la jambe et de la longueur de la nécrose , 225 millimètres , était pâle , bourgeonne'e, de consistance et de caractère presque laidacé à mesure qu’on s’éloignait de sa surface et qu’on se rapprochait de la direction du trajet qu’avait occupé la nécrose.

Le tissu cellulaire , ainsi que les muscles , dans une assez grande surface et profondeur, paraissaient constituer la substance gélatinoalbumineuse dont nous venons de parler. L’ar-

ticulation du pied était en partie desorganisée. La jambe était arquée par la courbure du péroné.

Pour procéder, avec méthode, de la surface à toute l’épaisseur des tissus, nous enlevâmes, par couches assez minces , la substance ulcérée qui avait déjà rempli, en grande partie , le vide produit par l’ablation du tibia • après quoi nous découvrîmes une substance blanche, assez irrégulièrement consistante, ainsi que des prolongemens et des surfaces de solidité réelle.

Du bout fémoral du tibia , partait une lame osseuse, évidemment régénérée, longue de 120 millimètres, continue avec la face postérieure de cet os.

Elle allait progressivement en diminuant de largeur et d’épaisseur. Elle était assez molle et élastique pour se plier un peu , et reprendre ensuite sa forme , dès qu’on faisait cesser l’effort qui l’avait courbée. Ses bords étaient comme cartilagineux, et se perdaient insensiblement, ainsi que sa face postérieure , dans les couches antérieures et surperficielles , en partie dénaturées, des muscles de la région postérieure de

la jambe. Nous prîmes, sans doute, de leur substance pour détacher celle lame, qui avait 12 millimètres dans sa plus grande épaisseur, et 27 dans sa plus grande largeur , à sa partie supérieure.

Du bord antérieur et des faces externe et interne du tibia, partaient d’autres lames osseuses, toutes continues entr’elles , qui allaient , en convergeant , se rendre sur la lame postérieure , et s’y terminer à 27 millimètres de sa naissance, de manière à former, avec la partie de cette première lame qu’elles recouvraient, un tout semblable à une pyramide triangulaire,

La partie supérieure du bout inférieur du tibia ou tarsien, était encore malade, et présentait plusieurs fragmens de la nécrose, qui ne s’en était pas encore détachée antérieurement.

On remarquait, dans l’intervalle des deux bouts, à i3 millimètres de l’inférieur, une lame osseuse de la largeur et de l’épaisseur, à-peuprès , d’un écu de six francs , un peu plus longue que large, plus mince vers ses bords que vers le centre, garnie antérieurement d’inégavmamelonnées.

Celte pièce , plus compacte et plus dure que celle du hau%, se continuait par un fibro-cartilage, long, aussi, de i3 millimètres sur 27 de large, avec la face postérieure du bout inférieur. Un intervalle de 70 millimètres existait entre la partie supérieure de cette lame et la partie inférieure du prolongement supérieur.

U y avait, dans l’espace formé par les deux portions du tibia , indépendamment de quelques noyaux osseux épars, hors même de la situation naturelle de cet os, une petite pièce osseuse, longue de 12 millimètres, épaisse de 5 à 6, irrégulière, dure et non flexible. Le reste, et dans une étendue qui débordait de beaucoup 1’emplacement du tibia, avait une consistance demi-cartilagineuse, qui se confondait avec le fond albumineux de l’ulcère, l'ensemble ayant évidemment une consistance solide et résistante.

La portion nécrosée extraite, représente le corps entier du tibia dans une longueur de 226 millimètres } ses surfaces sont intactes et pourvues de ses trous nourriciers.

Sans tirer , encore , de notre observation les conséquences que nous sommes autorisés à en déduire naturellement, nous avions pensé qu’ii était peut-être convenable de la mettre en rapport, dans le tableau suivant, avec deux autres observations qui peuvent très-bien lui être comparées, relativement à l’objet que nous nous proposons de démontrer.

A la vérité , le résultat de ces deux observations a été beaucoup plus complet que celui que nous avions commencé à obtenir nous-mêmes , en donnant deux exemples de la régénération évidente d’un os qui avait souffert, par la nécrose, les memes alterations que le notre. Si nous avons été forcés d’amputer le membre du sujet de notre travail, les faits rapportés par MM. Freteau et Ducasse produisent la guérison des individus dont ils parlent, avec l’usage parfait et sans raccourcissement de la jambe qui offrait une maladie aussi grave.

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