DES OSSEMENS DE L'ÉLÉPHANT FOSSILE OU DU MAMMOUTH DES RUSSES
ARTICLE PREMIER
Exposé géographique des principaux lieux où l’on a trouvé » des ossemens de léléphant fossile.
VouLorr rapporter ici tous les lieux où il s'est trouvé des ossemens fossiles d’éléphant 1, 1
a ÉLÉPHANS
serait une entrépriseïnfinie : il sufhira de montrer que tous les pays et toutes les époques en ont offert.
On en trouve des traces dès le temps des anciens. Théophraste'en parlait dans un ouvrage que nous n'avons plus; mais Pline nous a conservé son témoignage : T’heophrastus auclor est, et ebur fossile candido et nigro colore inveniri, et ossa & terr& nasci, inventrique lapides osseos, lib. XXxvI, cap. xvur.
Comme certains os de l'éléphant ont plus de ressemblance avec ceux de l’homme que n’en ont les os des animaux les plus ordinaires, des anatomistes même instruits ont été souvent exposés à les prendre pour des os humains, et c’est probablement ainsi qu'ont été occasionées toutes ces prétendues découvertes de tombeaux de géans dont parlent à tant de reprises les auteurs de l'antiquité et ceux du moyen âge. On n’en excepterait que les plus grands de tous, qui sont quelquefois représentés comme huit ou dix fois supérieurs aux plus grands éléphans, et que l’on serait peut-être tenté de rapporter à des cétacés, si les mesures que l’on en donne pouvaient être regardées comme exactes.
Même après que des idées plus saines eurent dissipé ces chimères , on dut encore être porté
à penser que les éléphans dont on découvrait des os avaient été amenés par des hommes.
Tant que ces découvertes se bornerent à VItalie et aux pays très-fréquentés par les Macédoniens , les Carthaginois et les Romains, on put croire en trouver d'assez bonnes explications dans la quantité prodigieuse d’éléphans que ces peuples ont possédés.
On sait en effet que les premiers Européens qui aient eu des éléphans, Alexandre et ses Macédoniens, après la défaite de Porus (x), en amenèrent dès-lors assez pour mettre Aristote en état d'en donner d'excellentes notions. Ce grand naturaliste a mieux connu que Buffon la manière dont l'éléphant s’accouple, dont il tette, et presque tous les autres détails de ses habitudes; et tout ce qu’il en rapporte a été confirmé par les observations récemment faites aux Indes.
Après la mort d'Alexandre, ce fut d’abord Antigonus qui eut le plus d’éléphans (2).
Les Séleucides (3) en entretinrent toujours, surtout depuis que Séleucus Nicator en eut
(1) Pausanias, Attic., lib. 1, édit. Hanov., page 21. (2) Idem, ibid.
(3) Plin., vin, cap. v.
reçu cinquante de Sandrocottus en échange d'un canton entier des bords de l'Indus (1).
Séleucus devait d'autant mieux apprécier l’importance de ces animaux, qu'il avait été commandant en chef de ceux d'Alexandre.
Plutarque assure que ce prince et ses alliés en avaient quatre cents à la bataille d’Issus qu'ils gagnèrent contre Antigonus, 301 ans avant J.-C. (2).
Son fils Antiochus Soter en employa douze avec grand succès contre les Galates (3), et nous voyons qu'Antiochus le Grand en plaça cent deux en ligne à la bataille de Raphie contre Ptolomée Philopator qui n’en avait que soixante-treize (4), l’an de Rome 535, et cinquante-quatre à celle de Magnésie contreles Romains (5) qui n’en avaient que seize, l’an 562, sans toutefois que cette grande supériorité dans le nombre des éléphans lui ait été fort utile, puisqu'il fut vaincu dans les deux affaires.
Pyrrhus, le premier, avait amené des élé-
(1) Strabon , lib. xv, pag. 124.
(2) Plut., in Demetr.
(3) Lucianus, in Zeuxide, vers. fin.
(4) Polyb., lib. v, cap. Lxxix.
(5) Tit.-Liv., xxxvIT, Cap. xxxIx,
phans en Italie, l’an de Rome 472 (1); et comme il était débarqué à Tarente, les Romains donnèrent à ces animaux, qui leur étaient inconnus, le nom de bœufs de Lucanie. Ils étaient en petit nombre, et Pyrrhus s’en était emparé sur Démétrius (2). Curius Dentatus en prit quatre de ceux de Pyrrhus, et les amena à Rome pour la cérémonie de son triomphe en 479 (3). Ce sont les premiers qu’on y ait vus; mais ils y devinrent bientôt en quelque sorte une chose commune.
Métellus ayant vaincu les Carthaginois en Sicile, l'an 502, fit conduire leurs éléphans à Rome sur des radeaux, au nombre de cent quatre, selon Orose (4), de cent vingt, suivant Sénèque (5), de cent trente, selon Eutrope (6), et de cent quarante-deux, suivant Pline (7); lesquels, au rapport de Varron, cité par Pline,
(4) Plin., vu, cap. vi.
(2) Pausan., loc. cit.
(3) Plin., loc. cit. ; Sen., de Brev. vit., cap. x, Eutrop., Lib. 11, cap. x1v.
(4) Oros., Hist., Kb. 1v, cap. 1x.
(5) Sen., De Brev. vit., cap. xiv.
(6) Eutrop., lib. 11, cap. xx1v.
(7) Plin., vus, cap. vi.
furent tous massacrés dans le cirque, attendu qu’on ne savait qu'en faire.
Annibal en amena aussi avee lui en Italie trente-sept (1), en 534, qui périrent, à l’exception d’un seul, après la bataille de la Frebbia (2); Asdrubal, son frère, en amena d’autres; et lorsque ce nouveau général fut défait sur le Metauro, en 538, les conducteurs de ces éléphans furent obligés d'en tuer plusieurs de leurs propres mains (3).
P. Scipion Nasica et P. Lentulus firent voir des éléphans dans le cirque pendant leur édihté, en 584 (4); Claudius Pulcher y en fit combattre, en 655. Vingt ans après, les deux frères L. et M. Lucullus, dans leur édilité, en montrèrent combattant contre des taureaux.
Pompée en fit voir vingt, selon Pline ; dix-huit, selon Dion-Cassius (5), lors de son second consulat en 700 ; César, quarante, lors de son troisième consulat en 708. Pompée en attela à son
(t) Eutrop., Hb. nr, cap. vu.
(2) Polybe, liv. nr, chap. xrv ; et Tite-Live, iv. xx, chap. rvur.
(3) Tite-Live, Liv. xxvir SÉR ap XLIX.
(4) Jbid., Liv. xxaiv F7 xXIX.
(5) Dion-Cass., lib. xxxix , Cd! Han., page 108: A.
char lors de son triomphe d'Afrique (1). Germanicus en montra qui dansaient grossièrement (2). Ce fut sous Néron (3), aux jeux qu'il donna en l'honneur de sa mère (4), qu’on en vit danser sur la corde, et faire mille tours d'adresse extraordinaires. Élien dit même expressément, à l’occasion de ceux de Germanicus, que c’étaient des éléphans nés à Rome que lon dressait ainsi; par conséquent ils y propageaient.
Cum T'iberi Cæsaris nepos Germanicus , gladiatorum spectaculum edidit , plures jam grandes utriusque sexûs elephanti Romæ erant, ê quibus alit plerique generati extiterunt : quorum artus interea dum committebantur et confirmabañtur, et membra infirma conglutinabantur, peritus vi ad pertractandos eorum sensus animosque mirabilt quodam disciplinæ genere eos erudiebat. (Ælian., de Anim., ib.11, cap. x1, trad. de Conrad Gesner.. )
GColumelle assure encore plus positivement ce fait de la propagation des éléphans à Rome : India perhibetur molibus ferarum mirabilis ; pa-
(1) Plin., lib. vur, cap. 11.
(2) Idem, ibid.
(3) Îdem , ibid.
(4) Dion-Cass., Hb. Lxr, édit. Han., page 697 ; D.
res tamen in hâc terr& ( Italia) vastitate beluas progenerart quis neget, cum inter MOENIA NOSTRA ATOS animadvertamus elephantes? (Col., de Re rust., hb.ur, cap. vin, ed. Lips., 1735, 4,471.)
Si nos naturalistes eussent fait attention à ces deux passages , ils n'auraient pas ajouté foi si lons-temps à l'impossibilité de faire produire l'éléphant en domesticité, et l'on aurait peut-être tenté plus tôt les essais qui ont réussi à M. Corse.
Plusieurs des empereurs suivans, Domitien (1), Antonin Pie (2), Commode (3), Septime Sévére (4), Caracalla (5), Héliogabale (6), eurent encore des éléphans; Gordien en eut trente-deux (7), Gallien dix (3). Il paraît que ceux-ci sont les derniers qui aient paru dans les jeux.
Il n’est donc pas douteux qu’il n’ait vécu à
(1) Martial., Carm. spect., 17 et 19, et lib. r, épig.
(2) Jul. Capitol., cap. x.
(3) Lamprid., in Commod.
(4) Dion-Cassius, Lib. Lxxvr.
(5) Zbid., Lib. rxxvir.
(6) Lamprid., in Heliogab.
(7) Jul. Capitol., cap. xxxur.
(8) Trebell. Poll., cap. vur.
des époques connues, en Italie et dans les autres pays conquis par les Romains, un nombre considérable d’éléphans.
Ainsi, quoique l'Italie offre une grande quantité d’ossemens de ces animaux à l’état fossile, on à pu long-temps en attribuer l’orisine à ces individus qui avaient vécu sur le même sol dans les temps historiques; peutêtre même y en a-t-il en effet quelques-uns qui viennent de cette source, mais les circonstances où on les découvre d'ordinaire prouvent que le très-petit nombre seulement peut être dans ce cas. Presque toujours on les trouve pêle-mêle avec des ossemens d’hippopotames et de rhinocéros, qui bien certainement n’ont été amenés ni par Annibal ni par les armées romaines.
Voici une indication des prineipaux endroits d'Italie où l’on a déterré de ces os, à notre connaissance ; mais nous sommes bien éloigné de la regarder comme complète.
La plus grande défense a été découverte en 1769 par le duc de La Rochefoucauld et M. Desmarests auprès de Rome : elle avait dix pieds de long sur huit pouces de diamètre, quoiqu'elle ne fût pas entière (1) Nous en pos-
(1) Buff., Époques de la Nat., notes justificatives, 9.
sédons quatre morceaux au Muséum ; ils sont fort altérés et forment ensemble une longueur de cinq pieds.
On en avait trouvé à Rome, même dès 1664, en creusant à l'entrée du Vatican pour faire des fondations (1). Baccius parle, dès 1582, de découvertes semblables faites en cette ville (2), et il y a grande apparence que le corps de Pallas, fils d'Évandre, trouvé sous l’empereur Henri IE, en 1041 ou 1054 (5), et qui aurait surpassé les murs de la ville en hauteur, n’était pas autre chose.
Fortis cite une autre défense trouvée par hasard au sommet d’un vignoble, et quelques-unes découvertes par le Tibre aux environs de Rome et de Todi (4).
M. Charles - Louis Morozzo représente une mâchelière (5) trouvée en avril 802 dans un vignoble hors de la porte del Popolo, avec
(1) Monconys, Voy. en Italie, page 446.
(2) De Unicornu, ap. Brocchi conchil. subapenn., pag. 182. |
(3) Dom Calmet, Dict. de la Bible, 1, 318 ; et Matene , Anecdota , 111, pag. 576.
(4) Fortis, Mém. pour l’'His. nat. d’Ital., € 17, p. 303.
(5) Mém. de la Société ital., tome x, page 162; et Journ. de Phys., civ, page 443.
beaucoup d’autres os et des fragmens d'ivoire.
Au cabinet du collége de la Sapience on voit des fragmens de défenses d’auprès de la villa Borghese, qui est également voisine de la porte du Peuple (1).
Baglivi ( de Veget. Lapid.) parle d’une défense longue de dix-huit palmes, déterrée en 1608 , dans le tuf près de la porte d’Os-tie (2).
Le cabinet du Collése romain possède des dents et des fragmens de défenses, parmi lesquels il en est de près d’un pied d'épaisseur ; jy ai dessiné une mâchoire inférieure, remarquable par ses dents plus étroites et à lames plus larges qu’à l'ordinaire, trouvée à Monteverde, près de Rome. Je me suis procuré une demi-mächoire du même lieu et portant les mêmes caractères, qui est à présent au cabinet du roi. M. Brocchi y a recueilli luimême un morceau de défense (3). Ce cabinet du Collése romain possède un fémur remarquable par sa longueur , bien qu’il soit encore épiphysé, dont j'ai aussi pris un dessin. Gual-
(t) Gonchiliol. subapennina , 1, pag. 182.
(2) Je le cite sur l'autorité de M. Brocchi, #b., car je nai pu trouver le passage.
(3) Brocchi, loc. cit.
tieri conservait un morceau d'ivoire des environs de Rome.
Quelque route que l’on suive en sortant de cette capitale, si elle a été examinée par des observateurs attentifs , il s’y est trouvé de ces os en grand nombre.
M. Brocchi en cite des morceaux de défense de Torre di Quinto, près de Rome, et de San- Vittorino, près de Tivoli (x).
Bonanni parle de beaucoup de grands os, de dents et de màchoires inférieures déterrés de son temps près de Castel-Guido sur la voie Aurélienne, à douze milles de Rome (2); c’est l’ancienne Bebiana, à moitié chemin de Rome à Cére. |
Jér.- Ambr. Langenmantel parle d’un femur, d’une omoplate et de cinq vertèbres trouvés près de Vitorchiano, au nord-est de Viterbe, au bord de la vallée du Tibre, sur la rive droite (3). Il y en a une dissertation par Chiampini (4), qui en reconnut l'espèce
(1) Conchil. subapenn., 1, pag. 183.
(@) Mus. Kirch., page 200.
(3) Ephem. nat. cur. dec., 11, an. vir, obs. 234, pag. 446.
(4) Chiampini, De ossibus elephantinis in diœcesi Viterbiensi , anno 1668, inventis.
en les comparant avec des dessins du squelette du cabinet de Florence.
M. l'abbé Ranzani m'’écrit que le cabinet de l'Institut de Bologne possède une dent d’éléphant de Mugnano, dans le territoire de Viterbe et tout près de Vitorchiano , laquelle est enveloppée dans un peperino, pierre volcanique bien connue.
Targioni Tozzetti cite umfémur trouvé dans le lit de la rivière de Paglia, près d’Orviète (1).
M. Louis Canali, professeur à Perugia (2), rapporte qu’à peu de distance autour de cette ville il en a découvert quatre dépôts : un près du Tibre, à cinq milles au nord, dans un lieu dit Passo dell” Acqua; un autre où il y avait aussi des fragmens de rhinocéros à neuf milles de cette rivière vers le lieu dit Monte dell Abbate, dans un lit sablonneux marin; un à la Colombella, à cinq milles à l’est, de l’autre côté du Tibre, d’où or lui avait apporté une défense, un fémur et des fragmens de tibia ;
(1) Viagg. per la Toscana , vus, de la seconde édition, pag. 392 et 393.
(2) Voyez la brochure intitulée : Di alcune zanme Elephantine fossili , osservazione esposte in due lettere dai sign. prof. Paolo Spadoni et Luigi Canali. Macerata, 1810, in — 8°.
et un à Monte-Petriolo, à sept milles à l’ouest de Perugia. On lui avait aussi apporté une défense de San-Faustino , à un mille hors des portes de la ville, où ces os sont dans des brèches fluviatiles ; ainsi qu’un astragale et une portion de défense de Pozzuolo , village situé entre Monte-Pulciano et le lac Trasimene , où il y avait aussi une portion de mâchoire d'hippopotame. J'ai vu toutes ces pièces dans son cabinet. Enfin il cite un morceau de défense agatisé que possède M. Charles de Sorbello et qui a été trouvé tout près du lac.
Vers la rive gauche du Tibre, M. Canali a eu des lames de dents d’éléphans trouvées près de Casalina, village au nord de Todi et au midi de Perugia. Passeri avait déjà cité un crâne, une mâchoire inférieure et un fémur long de cinq pieds des environs de Todi (1).
Les États du pape entre les Apennins et l’Adriatique ont aussi fourni des os d’éléphans. Passer: , dans son Histoire des fossiles du territoire de Pesaro (2), parle d’une défense dé-
(1) Passeri, Della storia dei fossii dell” agro Pesarese , ed altri luoghi vicini, etc., sec. ed., Bol., 1775 , pag. 56 et 27.
(2) Passeri, loc. cit., page 58.
terrée parle courant d’un ruisseau en 17909, à Orciano, dans je duché d’'Urbin, près de Fossombrone, sur le Metauro. Dés le dix-septième siècle on en avait trouvé une au même endroit, qui a été long-temps suspendue au mur de l’église. Une troisième, découverte à la Schiesgia, près de Gubbio, sur la voie Flaminienpe , aux sources du Fiumesino, estencore conservée dans la bibliothèque de Gubbio (x).
M. Paul Spadoni , professeur à Macerata, a décrit une défense trouvée en janvier 1808 dans une marne argileuse, à Belvedere, dans la marche d’Ancône, non loin de Jesi, qui est aussi sur le Fiumesino (2).
Quelques personnes n’ont pas manqué d’attribuer ces fossiles à la défaite d’'Asdrubal sur le Metauro, l’an 207 avant J.-C. (3). On voit en effet dans Tite-Live qu'il y eut plusieurs éléphans tués à cette bataille par leurs propres conducteurs (4).
Mais on doit dire ici, comme ete toutes
Jes occasions sembiables , qu’un fait aussi gé-
(1) Passeri, loc. cit., page 63.
(2) (Note n° 2, page 8.) Voir la même brochure de MM. Spadoni et Canali.
(3) Passeri, loc. cit., p. 62.
(4) Tite-Live , Liv. xxvir, chap. xuix.
néral que celui des os fossiles d’éléphans n’admet pas d'explications particulières.
Quand on passe de l’État de l’Église en Toscane, en suivant le Tibre, le Clanis ou Chiana et l’Arno, les os d’éléphans deviennent de plus en plus nombreux. Le val de Chiana, le val d’Arno et les vallées particulières qui y abouüssent, en contiennent d’étonnantes quantités.
Tout nouvellement M. Fabbroni vient de m'envoyer deux lames d’un germe de grande màchelière, recueillies dans cette partie du val de Chiana , que les travaux de M. Fossombroni ont rendue si belle et si fertile, d’un marais fangeux et pestilentiel qu’elle était avant les opérations de ce grand administrateur.
Coltellini cite quatre endroits différens du territoire de Cortone, où il s’est trouvé des os et des défenses (1); peut-être les mêmes dont parle Targioni Tozzetti dans ses voyages en Toscane (2). Celui-ci possédait personnellement un grandmorceau d'ivoire de Lucignano, non loin de Cortone (3).
me ——— Q e —
(1) Journ. Etr., juillet 1761 ; et Buff., Hist. nat., supplément, tome v, page 515.
(2) Viagg. per la Tosc., vi, pag. 413.
(3) Ibid, vi, pag. 401.
M. Georges Santi, professeur de l’université de Pise, possède une portion de mâchoire d’éléphant trouvée près de Colli-Lungo, dans un vallon qui, du pied de Monte-Pulciano, aboutit au grand val de Chiana. Elle était dans ce sable consolidé que l’on appelle fo en Italie, et qui contient des corps marins et des bois étransers pétrifiés.
C’est dans le val de Chiana , au territoire d’Arezzo, que le grand-duc Ferdinand IE, ce généreux protecteur des sciences, fit déterrer un squelette entier en 1663 (1), dont proviennent encore , selon Targioni, une partie des os conservés à Florence, et dont paraissent avoir parlé Stenon (2) et Boccone (3).
Mais c’est surtout dans le val d’Arno supérieur que le nombre en est prodigieux.
Déjà Cæsalpin avait indiqué une tête de fémur de Castel-San-Giovanni, entre Arezzo et Florence (4).
Le docteur Barthélemy Mesny, qui était un
(1) Descrizione del Museo Cospiano, par Lorenzo Legati, page 6, n° 11; Targioni, Viagg., vir, page 392 ; et Fortis, loc. cit., page 298.
(2) De solido intra solidum, pag. 64.
(3) Recherches et Observations naturelles, pag. 327.
(4) Cæsalp., de Metall., 11, pag. 141.
Il. 2
Lorrain transplanté en Toscane à la suite du srand-due, depuis empereur François F, a donné une petite dissertation française (1) sur ces os du val d’Arno, où il en cite divers fragmens, et en représente surtout une portion considérable de tête, déterrée par feu Fabrini, et sur laquelle nous reviendrons.
Les auteurs qui, jusqu’à présent, ont traité avec le plus de détail de ces os, sont le docteur Jean Targioni Tozzetti (2) et le professeur Nesti (3).
Le premier en avait trouvé en quantité dans les vallons de Riesco et de Faella , près des villages de Viesca, de Faella et de Municoro, à droite de l'Arno, et il donne le catalogue de ceux qu'il conservait dans son cabinet. Il avait retiré lui-même du sable, près de Viesca, un fémur pénétré de spath.
Il en avait vu beaucoup d’autres, déterrés par Dominique Sforazzini, près de Terra- Nuova, village situé un peu plus haut que les
(1) Observations sur les dents fossiles d’éléphant qui se trouvent en Toscane. Florence, in-—8°, sans date, 47 pages et une planche.
(2) Viagg. per la Toscana, tome vu de la 2° édit., page 391 et suiv.
(3) Memor. del imperial Museo di Firenze, t.
précédens, sur la même rive et répondant entre San-Giovanni et Montevarchi. Il en avait encore ramassé sur la route d’Arezzo, et dans le territoire de cette ville, près du village de Monzione , sur la rivière de Castro, à la gauche de l’'Arno.
Le lieu où l’on peut aujourd’hui prendre l’idée la plus complète de leur excessive abondance, c’est le cabinet que l’Académie Valdarnaise, établie à Figline, a forme dans un ancien couvent de ce bourg. On y voit plusieurs centaines de morceaux qui remplissent deux
. chambres, et qui ont été tous rassemblés dans
les environs.
Is sont si communs dans les collines terreuses qui bordent cette partie de la vallée, que les paysans les employaient autrefois pêle-mêle avec des pierres à la construction des petits murs qui ceignent leurs propriétés.
Aujourd’hui qu’ils en connaissent la valeur, ils les mettent en réserve pour les vendre aux voyageurs. C'est ainsi que j'ai acquis à Incisa un atlas de grande dimension que l’on m’apporta pendant que je relayais à la poste; et, moi-même, dans une simple promenade avec M. le professeur Nesti, j’en ai aperçu et ramassé une molaire, qu'un petit ruisseau venait de mettre à découvert, auprès de ce même
Viesca où Targioni en avait tant trouvé.
Il y en a également un assez grand nombre dans le val d’Arno inférieur.
Selon les Novelle Letterarie de Florence, on en découvrit en 1755 plusieurs os et défenses sur les collines peu éloignées du château de Cerreto-Guidi, entre le lac de Fucecchio et l’Arno. Il y en avait au moins de quatre individus qui furent recueillis par le chevalier Buontalenti (1).
Fortis parle d’une défense trouvée au même endroit par le docteur Nenci (2). Selon le docteur Jean Targioni Tozzetti, Nenci en avait trouvé des morceaux d'au moins trois individus que Targioni conservait dans son cabinet, et dont il donne l’énumération (3). Déjà quelque temps auparavant on en avait découvert un squelette presque entier, au même lieu, dans un terrain appartenant à MM. Gaddi, et dont plusieurs os étaient déposés dans leur galerie.
C’est principalement sur les os de Cerreto- Guidi que roule la lettre adressée par le docteur
(1) Aléon du Lac, Mélanges d’Hist. nat., 11, p. 402, (2) Fortis, loc. cit.
(3) Viage., v, pag. 264.
Jean Targioni Tozzetti à Buffon, en 1754 (1). L'auteur y dit qu'ils provenaient d'individus d’âges très-différens et dont plusieurs étaient fort jeunes, et qu'il s’y trouvait en même temps des os de plusieurs autres animaux terrestres, tels que bœufs, cerfs et chevaux. Son fils, le docteur Octavien Targioni Tozzetti, non moins instruit que lui dans les sciences naturelles, m’a donné le modéle d’une trèspetite mâchelière provenue de l’un des plus jeunes sujets ; je l’ai déposé au Cabinet du roi.
Toute cette partie du val de Nievole et des environs est très-riche en os d’éléphans ; on en déterra en 1744 une défense près de Ponte-à- Cappiano , tout près du lac de Fucecchio au sud (2), et le docteur Venturini a décrit des os trouvés dans la colline de Lamporecchio, au penchant nord de la petite chaine qui est entre ce lac et Pistoïa (3). Ils sont en général beaucoup plus souvent accompagnés de corps marins dans le val d’Arno inférieur que dans le
(1) Elle a été traduite en français et imprimée dans le Journal étranger, déc. 1755 , ainsi que dans les Mélanges d’Hist. nat. d’Aléon du Lac, 11, p. 337.
(2) Viagg., v, pag. 264.
(3) Giornale d'Italia, tom. 1x, pag. 158.
supérieur. Déjà ceux dont a parlé Targioni étaient dans du sable avec des coquilles. Scali, au rapport de Fortis, avait détaché une défense d’une couche pierreuse pétrie de coquilles, au village de Saint-Jacques, près de Livourne (1).
Les parties montueuses qui s'élèvent sur la gauche et au midi de l’Arno en contiennent aussi : M. Brocchi en cite des environs de Sienne et de Volterra (2); on en trouve enfin jusques au pied des Apennins de Ligurie, dans la Garfagnana (3). |
D’après cette abondance, il n’est pas étonnant que les cabinets de Toscane soient remplis de ces ossemens.
Celui du grand-duc à Florence contenait, 1l y a déjà quelques années, deux mâchoires inférieures, entières ou à peu près, deux demi-màchoires , un grand nombre de molaires et de défenses, un demi-atlas, trois vertébres soudées ensemble, une séparée , un humérus, une parüe de fémur, deux tibia, et divers autres
(1) Fortis, Mém. sur l’Hist. nat. de l'Italie, tome x, pag. 300.
(2) Conchil. subapenn., 1, 184.
(3) Ibid., pag. 185.
fragmens ; on m'’assure qu'il a encore été fort enrichi depuis que je ne l’ai vu.
Dans celui qui avait appartenu à feu Fontana, outre la tête déterrée par Fabrini, décrite par Mesny et qui a été acquise depuis par le comte Valsamachi de Céphalonie, on voyait un très-grand fémur et deux portions de mâchoires.
Dans celui de l’Université de Pise, où Thomas Bartholin en avait déjà remarqué (1) en 1643, j'ai compté douze défenses ou portions de défenses, de diverses grandeurs, dont il y en a de dix pouces de diamètre et de trois pieds de longueur; jy ai vu en outre six màcheliéres, les unes à lames étroites, les autres à lames plus larges.
Il y en a également dans le cabinet du docteur Branchi, professeur de chimie à Pise. Celui de l’abbaye de Valombreuse en possédait aussi une grande quantité, et il y en a dans le Musée de l’Académie des Fisiocritici de Sienne.
Comme Annibal, après la bataille de la Trebbia, traversa les Apennins (2) et parcourut le
(1) De Ünicornu, 2° édit., pag. 368.
(2) Sur La route que suivit Añnibal pour se rendre de la T'rebbia au lac T'rasimène.
Des savans de toutes les nations se sont livrés à des
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val d’Arno dans sa longueur, pour marcher sur le consul Flaminius qui était à Arezzo,
recherches profondes pour fixer les idées sur celui des cols des Alpes par lequel Annibal a traversé cette grande chaîne et est descendu en Italie. On ne s’est pas autant occupé du point sur lequel il a passé les Apennins après la bataille de la Trebbia , pour se rendre en Toscane et se porter sur le terrain où il gagna la bataille non moins célèbre du lac Trasimène ; il me semble même qu’aucune des opinions que l’on a mises en avant à ce sujet n’est entièrement conforme aux témoignages des auteurs ni à ce que la disposition des lieux devait faire présumer.
C’est ce que je vais essayer de prouver dans les observations qui suivent:
Polybe, liv. 11, chap. 1xxiv, après avoir raconté la bataille de la Trebbia, dit « qu’il survint des pluies mê— « lées de neiges , telles que l’armée d’Annibal en souffrit « cruellement, que tous les éléphans des Carthaginois « périrent excepté un, que beaucoup d’hommes et de « chevaux moururent de froid, et que de son côté le « consul Tibérius se crut en droit d'écrire au sénat de « Rome, que l’hiver lui avait arraché la victoire des « mains. » Ainsi cette bataille eut lieu au plus tôt vers la fin de l'automne. « À l'approche du printemps, ajoute- « t-il ensuite, chap. Lxxvu, le nouveau consul Flami- « nius s'étant mis en route avec ses légions, prit par « l'Étrurie et s'arrêta à Arezzo, pendant que son collègue « Servilius, prenant par l’'Ombrie, se rendait à Rimini. » Les sentimens peu aflectionnés des Gaulois (ch. zxxvur)
comme il s'arrêta un moment près de Fiesole et qu'ensuite il dut passer sous Arezzo et sui-
ayant déterminé Annibal à quitter le plus tôt possible ses quartiers d'hiver, il s’informa soigneusement des chemins qui pouvaient le conduire dans le pays ennemi; il apprit « qu’ils étaient longs et connus des Romains , ex- « cepté un qui conduisait en Étrurie au travers des ma- « rais, et qui était difficile, mais court et propre, s’il le « suivait , à inspirer de l’étonnement à Flaminius par la « nouveauté de l’entreprise. » Il se détermina à le prendre. Cette nouvelle effraya ses gens « qui redoutaient « les gouffres des marais et des lacs qu’il fallait traver- « ser. »
Polybe décrit ensuite (chap. zxxix) l’ordre dans lequel Annibal fit cette marche, et tout ce que son armée et sa personne eurent à y souffrir.
« Enfin, ajoute-t-il, les marais ayant été passés, con- « tre tout ce que l’on pouvait croire, Annibal apprit « que Flaminius était posté auprès d’Arezzo ; il campa « lui-même aussitôt qu’il trouva un terrain sec, afin de « refaire ses troupes et de reconnaitre les desseins de « l'ennemi. Ayant remarqué que le pays était riche , « etsur ce qu'il entendit dire du caractère faible et du « peu de talent de Flaminius, il jugea que s’il le dé- « passait comme pour se porter plus loin, ce consul « ne pourrait résister aux railleries et aux reproches du « vulgaire, sur les dégâts qui auraient lieu, et que, sans « attendre que son collègue vint à son secours, il cher-
vre le val de Chiana pour aller s'établir entre Cortone et le Trasimène, il était naturel que
« cherait à poursuivre les Carthaginoïis dans quelque « endroit que ceux-ci voulussent l’attirer.
« En effet, dit toujours Polybe (chap. Lxxxm), sitôt « qu'Annibal eut décampé d’auprès de Fiesole et qu’il « eut dépassé l’armée romaine, Flaminius commença à « s’irriter, se croyant méprisé par les Carthaginois : lors- « qu'il vit les ravages qu’ils faisaient et les incendies « qu'ils allumaient , il ne put se contenir ; et malgré les « avis qu’on lui donnait de faire d’abord venir son col- « lègue, il se porta sur Annibal.
« Celui-ci avait Cortone à sa gauche et le lac Trasi- « mène à sa droite, et pour exciter de plus en plus la « rage de Flaminius, il portait les dévastations à l’ex- « trème. $ « Enfin voyant approcher le consul , il fit volte - face pour l’attendre, ete. » C’est là, entre le lac et les collines qui s’en rapprochent de très-près , qu’il gagna cette terrible bataille.
On voit donc par ces passages qu'après la bataille de la Trebbia , Annibal se rendit en pri en traversant
un pays très-marécageux ;
Qu’au sortir de ces marais il campa auprès de Fiesole ;
Qu’ensuite il dépassa les Romains, qui étaient près d’Arezzo, et se rendit entre Cortone et le lac Frasimène.
Ces deux dernières parties de sa route ne sont pas douteuses. De Fiesole jusqu’auprès d’Arezzo il ne put
les premières découvertes d’os d’éléphans donnassent lieu de penser que c’étaient des restes
suivre que le val d’Arno supérieur, et des environs d’Arezzo à ceux de Cortone que le val de Chiana.
Mais comment était-il arrivé à Fiesole? Où sont les marais qu’il avait traversés et dans quel endroit avait-il passé les Apennins?
Voilà les questions sur lesquelles on ne s’est point ac cordé jusqu’à présent et que nous croyons avoir résolues.
Il nous a semblé en effet que , pour en obtenir la solution la plus claire, il suffisait de remplir les lacunes du récit de Polybe par les traits qu’y ajoutent Tite-Live et Cornelius - Nepos.
On a accusé Tite - Live de n’être qu’un copiste de Polybe , et il est vrai que presque partout il le traduit pour ainsi dire à la lettre; mais il a dû encore consulter d’autres Mémoires, car il complète les récits de l'écrivain grec au moyen de plusieurs circonstances importantes et manifestement vraies, car elles sont manifestement en accord avec tout le reste.
Après avoir rendu compte (iv. xx, chap. zvn) dela prise de Plaisance , qui eut lieu pendant l'hiver qui suivit la bataille de la Trebbia , il parle d’une première ten tative que fit Annibal pour passer les Apennins dans un Moment où il avait été trompé par un faux printemps, et décrit avec éloquence les tempêtes qui le firent renoncer à cette entreprise et retourner à Plaisance. IL dit même que ce fut seulement dans cette occasion que les Carthaginois perdirent sept des éléphans qui leur étaient
28 ÉLÉPEUNS
de ceux que ce général avait amenés : c’est ce que cherche à établir le savant danois Stenon,
restés après la bataille de la Trebbia, et qu'il ne leur en demeura qu'un. Ils eurent encore auprès de Plaisance un combat à soutenir contre Sempronius, qu'ils vainquirent; après quoi Annibal entra en Ligurie , et Sempronius se retira à Lucques.
Cependant au commencement du printemps Annibal, qui auparavant avait en vain cherché à passer les Apen-
nins, quitta ses quartiers d'hiver (iv. xxx, chap.) , et
apprenant que Fiaminius était déjà à Arezzo , bien qu’on lui montrât un chemin plus long mais plus commode , il en préféra un qui traversait des marais que l’Ærno avait formés plus profonds qu’à l'ordinaire. Tite- Live décrit ensuite la marche du général carthaginois à peu près comme Polybe, et le conduit de mème auprès de Fiesole. 1 remarque qu’il était dans un des pays les plus fertiles de l'Italie, la partie de l'Étrurie située entre Fiesole et Arezzo , où , en d’autres termes , le val d’Arno supérieur ; puis ayant rendu compte, comme Polybe, de la manière dont Annibal jugea Flaminius , il ajoute (chap. ur) que, laissant l'ennemi sur sa gauche et se rendant vers Fiesole ( Fæsulas petens), il dévasta autant qu'il put l’Étrurie. Il parle alors de l’irritation de Flaminius , et tout d’un coup il dit (chap. 1v) qu’Annibal ravageait le pays entre Cortone et le lac Trasimène. Le reste du récit de Tite- Live est conforme à celui de Polybe.
Ce sont ces mots Fæsulas petens , qui ont embrouillé
dans son traité de solido intra solidum contento. Cependant un examen attentif des au-
la question : ou c’est une faute de Tite-Live, ou c’en est une de ses copistes. Il est bien clair qu'Annibal, qui est représenté comme occupant le pays entre Fiesole et Arezzo, qu’Annibal, qui voulait attirer Flaminius d’Arezzo vers Cortone , ne pouvait pas prendre le chemin opposé et retourner vers Fiesole. Tite-Live devait donc, comme Polybe, lui faire quitter Fiesole et non pas l’y faire aller ; peut-être mème avait-il mis Fæsulas linquens, au lieu de Fæsulas petens. Alors son récit se rapporterait à celui de Polybe en ce point, comme:en tout ce qui leur est commun. Tite - Live n’aurait ajouté qu’une circonstance , c’est que les marais en question étaient ceux de l’AÆrno, marais er effet aussi affreux qu’aucuns de ceux de l'Italie, et dont il subsiste encore une grande partie, non-—seulement dans le delta de cette rivière et plus au nord vers la Ligurie, mais dans tout le val d’Arno inférieur, notamment auprès de Fucecchio et jusqu’à quelques lieues de Fiesole.
Il ne reste donc plus qu’à savoir précisément où les Apennins furent passés.
Or, Cornelius-Nepos nous l'enseigne (Hannib., c. 1v). Per Ligures Apenninum transüt petens Etruriam. A] passa les Apennins en Ligurie, se rendant en Étrurie ; et il ajoute que c’est dans ce chemin qu'il perdit l'œil.
Mais ce que Cornelius-Nepos et Tite-Live nous apprennent, le bon sens nous l'aurait dit.
Où était-il naturel qu'Annibal , après la bataille de la
teurs qui ont décrit la marche d’Annibal aurait dù faire revenir de cette erreur avant
Trebbia , Annibal partant de Plaisance, et ne voulant pas aller par le chemin commode, mais trop long et trop connu des Romains , c’est-à-dire par le chemin de Modène et de Bologne, où était-il naturel, disons-nous, qu'il passât les Apennins ? La réponse est simple : À l’endroit où il était, vers les sources de la Trebbia et du Taro ; de là il devait descendre vers celles de la Magra, il devait suivre, en un mot, le chemin de Pontremoli. C’est de là qu'il dut tomber dans les marais de l’Arno, alors beaucoup plus étendus et moins contenus par des digues qu’ils ne le sont aujourd’hui; il dut remonter le val d’Arno jusque dans la région plus sèche qui est au pied de Fiesole et autour de Florence ; de là remontant le val d’Arno supérieur, il passa sous Arezzo en bravant Flaminius qu’il laissait à sa gauche ; enfin il suivit le val de Chiana , et alla l’attendre ou plutôt Vattirer au-delà de Cortone et près du lac Trasimène , à l'endroit où le chemin monte pour gagner Perugia.
Toute cette marche est si simple, elle coïncide tellement avec le témoignage des historiens et la nature des lieux, que l’on a peine à s'expliquer comment on a pu en imaginer une autre ; cependant c’est ce qui est arrivé. Les causes des erreurs ont été : 1° la faute de rédaction ou de copie que nous avons remarquée dans Tite - Live ; 2° une erreur grave de Strabon ; 3° l’ignorance où quelques auteurs ont été sur les variations qu'ont subies en divers temps les limites entre la Ligurie et Etrurie.
même que l’on connût suffisamment les circonstances dans lesquelles ces os se rencon-
Cluvier, Ital. ant., 1, 580, reconnaît et démontre parfaitement qu’il faut mettre dans Tite-Live (au lieu de Fæsulas petens) a Fæsulis profectus, et confirme comme moi cette lecon par la comparaison avec Polybe. Il avait donc apercu une partie de la vérité ; mais tout d’un coup il imagine de faire venir Annibal à Fiesole par le chemin de Bologne, et d’accuser d’erreur Cornelius- Nepos qui le fait venir par la Ligurie. Cet autre chemin, plus long , plus connu et plus commode, il suppose que c’est celui de Rimini et de l'Ombrie ; il ne voit pas que celui de Bologne était tout aussi connu, et qu'entre Bologne et Fiesole il n’y aurait pas eu de marais, car toute cette route est sur la montagne. Il crée de sa propre autorité des marais auprès de Florence; mais en venant par cette route Annibal les eut trouvés non avant mais après Fiesole , et leur traversée n’eüt pas pu être longue.
Les mêmes objections ont lieu contre Cini, Villani et Scala, qui font marcher Annibal par Prato et Pistoia, c’est-à-dire qui lui font traverser les Apennins au -dessus de Modène; ainsi que contre Luc Holstenius , qui le fait venir par Forli et le fait descendre en Toscane par le Cazentin; et contre Guazzesi, qui le fait entrer par la même province et par les environs de Bagno.
A la vérité , la marche par le Cazentin permettrait de conserver la lecon de Tite-Live, Læva relicto hoste, Fæsulas petens ; mais cela mème est une objection contre cette opinion , puisque cette leçon est évidemment fausse
trent. En effet, Annibal n’amena en Italie que 37 éléphans (Eutrop. brev. 1, chap. vni), et
par d’autres raisons , et que , de quelque côté qu’Annibal fût venu , on ne peut admettre le mot petens ; d’ailleurs il n’aurait pas trouvé de marais dans le Cazentin : l’Arno n’y en forme point, cette province est trop mon— tagneuse. Il y a de plus contre cette route , et jusqu’à un certain point contre celle de Pistoïa , une objection tirée de l’art militaire. En prenant par-là, non-seulement Annibal aurait alongé sa marche et aurait été obligé de traverser une infinité de pays dificiles ; mais il se serait exposé à être pris en flanc ou à dos par Servilius qui était à Rimini, et qu'aucun obstacle n'aurait empêché d’atteindre les Carthaginois en peu de jours.
Ce qui a fait sans doute que ces divers auteurs n’ont pas imaginé de suite la route courte , naturelle et correspon— dante entièrement aux passages de Polybe, de Tite-Live et de Nepos que nous avons cités, <’est qu’Annibal était dit avoir traversé les marais en se rendant en Étrurie. Ws ont conclu que ces marais devaient être hors de l'Étru-rie, et que ce ne pouvaient par conséquent être les marais de l’Arno : voilà pourquoi on les a cherchés en Lombardie et auprès du P6.
Il paraît que cette opinion était déià celle de Strabon, car il dit qu'il y avait autrefois auprès de Plaisance , le long du Pô, des marais qui donnèrent beaucoup de peine à Annibal lorsqu'il voulut aller en Étrurie. (Géogr., lib. v, g. 217.)
Guazzesi a été tellement prévenu pour cette idée , qu’il
Polybe nous dit que le froid les fit tous mourir immédiatement après la bataille de la Treb-
voulait à toute force changer le mot Ærnus dans Tite- Live en celui d’Eridanus ou de Padus , où mème le supprimer tout-à-fait, bien qu’il avouât que tous les manuscrits qu’il avait examinés ou fait examiner portaient Arnus. (Mém. de l’Acad. de Cortone, vr, p. 29 et 30.)
Mais la solution de la difhiculté était dans Polybe même ; on voit, par son propre témoignage, qu’à l’Epoque dont il parle, l’Étrurie ne commençait qu’à l’Arno : Polybe dit positivement que les Liguriens possédaient le pays jusqu’à Pise, première ville d'Étrurie vers l’occident , et jusqu’au territoire des Arétins. Lucques , alors et longtemps depuis, fut une ville de Ligurie; Frontin la qualifie expressément de ville ligurienne (lib. ur, cap. x1), Domitius calvinus obsidebat Lucam oppidum Ligurum. César avait Lucques sous son commandement, comme le dit Suétone (cap. xxiv), parce que ce com mandement comprenait la Ligurie et non pas l'Étrurie.
Si donc l’on trouve ensuite, dans Strabon et dans Pline, la Magra donnée pour limite entre l’Étrurie et la Ligurie, on doit croire que c'était un résultat de la nouvelle division de l'Italie faite par Auguste.
Cluvier a très-bien éclairci ces deux délimitations suc cessives.
D’après cette observation, on comprend que tant qu’Annibal restait sur la rive droite de l’Arno au-dessous des limites des Arétins, il n’était pas encore en Étrurie; il sy rendait (Etruriam petebat). Or, d’après ma ma-
bia, excepté un seul; Tite-Live, qui est plus détaillé, lui en laisse encore huit, dont sept
nière de voir, ou bien il ne traversa point l’Arno du tout et passa entre cette rivière et AÂrezzo, ou bien il n'eut à le traverser qu'au moment où il quitta Fiesole ( Fæsulas linquens). Dans tous les cas, en passant sous Arezzo , il laissa cette ville et Flaminius qui s'y trouvait à sa gauche, et alla vers Cortone et vers le lac par la diagonale.
Pourquoi, dira-t-on , Flaminius ne chercha-t-il point à gêner cette marche ? Par la même raison qu'il se laissa ensuite attirer à poursuivre Annibal; parce que c'était un mauvais général.
Mais une opinion qui n'avait aucune excuse, parce qu’elle contredit à la fois et le bon sens, et les textes corrompus et les textes rétablis, et parce qu’elle a encore le défaut de placer les marais en Étrurie, quelque circonscription que l’on donne à ce pays, c’est celle de Sanleolino et de Dini, renouvelée par Folard , et adoptée par Rollin, laquelle suppose que les marais en question étaient ceux de Chiusi, c’est-à-dire ceux de la Chiana.
Folard offre surtout un modele des faux raisonnemens dans lesquels un homme de mérite peut tomber quand il part d’une fausse base.
Comment Annibal aurait-il pu se porter derrière Rimini et Ârezzo , en évitant à la fois et Servilius et Flaminius? Où aurait-il pu passer les Apennins pour tomber d'abord à Clusium ? il aurait fallu les passer dans lOm-
moururent bientôt après, lors de la vaine tentative qu'il fit pour passer l’Apennin pen-
brie et non pas dans la Ligurie ; il aurait fallu traverser même la haute vallée du Tibre, d’où il eut été si aisé de se rendre à Rome sans tant d'artifices. Maïs il y a plus : admettons qu’il eût pu arriver jusqu’à Clusium ; comment alors, se trouvant sur les derrières de Flaminius ; au lieu d'aller droit vers Perugia et vers Rome, serait-il revenu vers Fiesole en passant sous Arezzo, et cela pour y repasser encore en allant vers Perugia et vers le lac? Comment pourrait-on dire qu'il traversa les marais de Clusium pour se rendre en Étrurie, quand ces marais sont précisément au centre de l'Étrurie de ce temps-là ? Il n’y a pas un genre d’invraisemblance ni de contradiction formelle avec les auteurs qui ne se rencontre dans cette hypothèse. |
Après cela admirez les réflexions de cet homme de guerre sur cette marche savante d'Annibal, et sur la né— cessité où était ce général de la faire!
Il y a cependant quelques objections à résoudre dans mon système : la première , c’est comment Annibal , étant venu de la Magra vers l'Arno , il n’approcha pomt de la mer, ét conrment Polybe x pu dire qué cé ne fut qu'à Hadria, après la bataille de Frasimène, qu'il trouva un moyen de faire partir un vaisseau pour Carthage (*).
1l me semble que pressé d'attendre Flaminius, ayant déjà été retardé par sa première tentative pour passer les
() Polyb., Lib. ur, cap. zxxxvinr.
dant l'hiver; mais les deux auteurs sont d’accord qu'au printemps, lorsqu'Annibal descendit dans les marais du bas-Arno, il n'avait plus qu'un seul éléphant sur lequel ce grand général était monté pendant la pénible traversée où il perdit un œil par une fluxion.
Or, il est bien évident, comme Font déjà remarqué MM. Targioni et Nesti, que ce seul et unique éléphant n’a pu fournir cette in-
montagnes, et n'ayant encore rien de décisif à faire annoncer à ses compatriotes , il parcourut rapidement la route en question , sans s'occuper de s’emparer d’un port ni d’expédier un navire. La route actuelle , entre la Magra et l’Arno , est à quelque distance de la mer, dont elle est séparée par des marais ; il est possible que du temps d’Annibal elle en fût encore un peu plus éloignée.
La seconde objection est comment, suivant cette route, il n’eut point à prendre les villes de Lucques et de Pise, ou du moins pourquoi les auteurs ne nous disent point comment il s’en empara ou comment il fit pour les éviter. Mais quelque route que l’on veuille lui faire suivre, une objection semblable se présentera pour d’autres villes non moins considérables. Les historiens n’ont pu tout dire. On comprend très-bien que Sempronius, qui avait été rappelé par Flaminius , ait abandonné Lucques, et qu'Annibal, voulant remonter l’Arno, n’ait pas jugé nécessaire de prendre Pise, qui n’avait peut-être pas de garnison romaine.
nombrable quantité d’ossemens qui sont épars dans toute la Toscane; et de plus, aujourd’hui que l’on sait qu'il ÿ en a presque autant de rhinocéros et d’hippopotames que d’éléphans, et que les uns et les autres sont pêlemêle dans les mêmes couches, il n’y a plus moyen de croire qu'ils soient provenus d’animaux employés à la guerre.
Dolomieu a observé ces os d’éléphans en place. Il dit, comme M. Santi, qu’on les trouve à la base des collines d’argile qui remplissent les intervalles des chaines calcaires; que les couches qui les contiennent supportent des bois, les uns pétrifiés, les autres bituminisés, qu'il a jugés être de chêne, et qui sont euxmêmes recouverts par des couches de coquillages marins, mêlés de plantes arondinacées et par d'immenses bancs d’argile (1). Quant à ceux que j'ai vus moi-même, ils étaient tous dans des collines d’un sable argileux, à une hauteur d'au moins 50 à 6o pieds et davantage au -dessus du bas de la plaine.
Les parties de l'Italie situées au nord de l’Apennin n’en sont guère moins riches que celles du milieu de la péninsule.
Jacques Blancanus a fait connaître des mor-
(4) Journ. de Phys., tome xxxix, page 315.
38 ELÉPHANS
ceaux d'ivoire trouvés au Monte - Blancano ; près de Bologne (1).
La mâchelière représentée par Aldrovande(2) sous le nom vague de dens belluæ, était probablement aussi des environs de Bologne.
On l'y conserve encore dans le cabinet de l’Institut avec plusieurs autres morceaux que j'y ai observés, notamment deux extrémités antérieures de mâchoires très-obtuses et diverses mâchelières, les unes à lames minces, les autres à lames larges, mais dont une partie a été rapportée de Hongrie par Marsigli. Il est d'autant plus singulier qu’'Aldrovande wait pas reconnu cette dent, que, dans son ouvrage sur les statues antiques de Rome, il donne déjà pour ce qu'elle est , une mâchoire fossile.
S'il y a jamais eu un cadavre d’éléphant fossile que l’on püût regarder avec quelque apparence comme l’un de ceux qu’Annibal avait amenés , c’est bien celui qu’a découvert
M. Cortesi, car il était peu éloigné de la Treb-
bia , près de laquelle Annibal en perdit beaucoup, et très-voisin du chemin que ce géneral dut suivre avec le peu qui hu restaient; et qui périrent lorsqu'il essaya une première fois
(1) Comment. inst. bonon., tom. 1v, pag. 135.
(2) De Metall., pag. 832.
LA
de passer l’Apennin pendant l'hiver, et qu'il fut obligé de se retirer vers Plaisance. C’est sur le mont Pulgnasco, dans la commune de Diolo , à 9 milles au - dessus de Plaisance et à 2 milles de la Trebbia.
Les os étaient presque dans la terre végétale, car ils étaient pénétrés de racines. Il y en avait la charge de six mulets, et dans le nombre se trouvaient encore des portions de tête, assez entières, avec les mâchelières, qui sont à lames larges. M. Cortesi les a fait représenter. Il indique aussi une défense de neuf pouces de diamètre, un fémur mutilé de trois pieds huit pouces, un tibia avec son péroné de deux pieds neuf pouces, et un humérus de trois pieds neuf pouces. Tous ces morceaux sont déposés à Milan au cabinet du Conseil des mines. Une tête de rhinocéros se trouvait encore tout près, comme pour démentir les conjectures que l’on devait être porté à faire sur l’origine carthaginoise de ce dépôt.
On découvrit aussi dans d’autres bancs et plus profondément une tête de cachalot et le squelette presque entier d’une espèce de dau-
phin (1).
(1) Voyez le Mém. de M. Joseph Cortesi, Sulle Ossa
40 ÉLEPHANS
Un dépôt remarquable, où les os d’éléphans étaient entassés avec ceux de plusieurs autres animaux, est celui du mont Serbaro, commune de Romagnano, dans le val de Pantena, à trois lieues de Vérone; Fortis en a donné une description dans un mémoire particulier.
Ils se trouvaient dans un enfoncement au haut de la colline. Dans le nombre des os d’éléphans était une défense de plus de neuf pouces de diamètre, et que cet auteur croit avoir eu douze pieds de longueur. M. le comte de Gazola a envoyé de cet endroit à notre Muséum une demi-mâchoire inférieure et un os du métacarpe, qui indiquent un individu d’au moins quinze pieds de haut.
Le Piémont en a beaucoup fourni; j'ai eu communication il y a quelques années, de la part de feu M. Giorna, de deux portions considérables de mâchoires qui sont au cabinet d'histoire naturelle de Turin. M. Giorna m'écrivit qu'il y a encore dans ce cabinet un fémur d’éléphant.
Nous avons dans le nôtre des fragmens d’i-
di grandi Animali terrestri et marini scoperti su colli Piacentini; réimprimé dans ses Saggi Geologici, Plaisance, 1819.
voire de Butigliano, dans la province d’Asü.
M. Maximilien Spinola, noble Génois, auteur d’un excellent ouvrage sur les insectes de la Ligurie, a bien voulu me donner une tête inférieure de péroné, découverte à Annone, tout près d’Asti, sur le chemin d’Alexandrie; elle provenait d’un individu d’au moins quinze pieds de haut. Ce nom d’Annone, que quelques-uns traduisent par Castrum Hannonis,n’aura pas manqué de faire penser encore aux Carthaginois.
Son Allioni, on aurait trouvé dans un autre exdroit de l’Astésan , un squelette presque entier (1), et M. Amoretti parle d’un autre squelate également presque entier de Buttigliera toujours dans les mêmes environs (2).
C'esten général du Montferrat que viennent les os d’éléphans des cabinets de Turin, c'est-à-dre d’une province presque toute formée de æs montagnes sableuses qui bordent l'Apennir, et qui sont à peu près de même nature qu? celles qui le bordent du côté de la Toscane.