DES HIPPOPOTAMES FOSSILES
On ne connait jusqu’à présent qu’une seule espèce vivante d'hippopotame, ainsi que nous venons de le voir dans l’article précédent; mais j'en ai découvert deux et peut-être quatre fossiles. La première est si semblable à l'espèce vivante, qu'il ne m'a pas d’abord été possible de l'en distinguer; une seconde est à peu près de la taille d’un sanglier ; mais, du reste, ainsi qu'on le verra bientôt, l’on dirait que c’est une copie en miniature de la grande espèce. Quant à la troisième, elle serait presque intermédiaire entre les deux autres. Enfin j'ai des traces d’une quatrième à peu pres grande comme un cochon de Siam.
La connaissance des moindres espèces est entièrement due à mes recherches; et, quant à la grande, si son existence parmi les fossiles avait déjà été annoncée, ce n’est guère qu'à
l’époque de ma première édition qu’elle a été mise hors de doute.
En effet, feu M. Faujas de Saint-Fond, l’auteur qui avait écrit immédiatement avant moi sur ces sortes de matières, assurait encore dans son Essai de géologie (tome 1, p. 364 et suiv.) qu'il n'avait rien vu dans les cabinets qu'il avait visités dans ses voyages, ni dans les auteurs qu'il avait consultés, d’où l’on püt conclure que l’hippopotame se füt trouvé jusqu’à présent dans l'état fossile avec les éléphans, les rhinocéros et les autres srands quadrupèdes des pays chauds.
En parcourant nous-même Îles auteurs, nous n’y avons pas trouvé à la vérité cette disette absolue de renseisnemens ; mais nous avons vu du moins que les hommes les plus savans sont très-souvent tombés dans des erreurs graves en voulant appliquer le nom d’hippopotame à des fossiles qui ne le méritaient point du tout.
Ainsi nous avons déjà reconnu ci-devant que tout ce que Daubenton dit de prétendues molaires fossiles d'hippopotame , dans sa Description du Cabinet du roi (Hist. nat., tome x1r, in-4, sous les numéros mevi, Mcvi, MOV ét MexHi1), se rapporte aux molaires intermédiaires de notre grand mastodonte de FOhio,
ou mammouth des Anglais et des Américains; et ce qu'il dit encore au même endroit de dents pétrifiées qui ont rapport à celles de l’hippopotame, sous les numéros mcix, Mex, MCXI et MCxI, se rapporte aux dents d’une autre espèce confondue avant nous par les naturalistes, avec celle de l'Ohio , et que nous en avons distinguée sous le nom de 7astodonte à dents étroites.
Mais il n’en est pas de même des numéros Mau et mciv, dont le premier est une portion de mâchoire contenant deux molaires, et l’autre une molaire isolée. Ils appartiennent bien réellement à un hippopotame, ainsi que nous le verrons plus bas; ils sont de plus bien réellement fossiles, et portent toutes les marques d’un long séjour dans l’intérieur de la terre : leur consistance est altérée; leur tissu est teint par des matières ferrugineuses ; l’émail de la première de ces pièces est coloré en noir, comme il arrive très-souvent aux dents fossiles ; on y voit des restes de la couche terreuse dans laquelle ils ont été trouvés; en un mot, il n'y manque qu’une indication du lieu de leur origine ; indication à laquelle même nous suppléerons un peu plus bas par des conjectures très-vraisemblables.
Pierre Camper a aussi parlé de dents fossiles
d'hippopotame, mais il parait être tombé dans une erreur semblable à celle de Daubenton.
Voici son article sur ce sujet; il est tiré des Mémoires de l’Académie de Pétersbourg (Nova acta, 11, 1708, page 258). « Zn Museo britan- « nico (écrit-il à M. Pallas), ad amussim « delineavi molarem dentem medium hippopo- « tam gigantet, qui Superat quater maximum « tllum molarem cujus figuram & me delinea- « tam descripsisti (tab. vin, Act. Acad. pe- 1rop.; 1, part. 11, p. 214). » Et Camper ne pouvait entendre ici une dent de l’animal de l'Ohio , parce qu'il parle avec détail de ce même animal une page plus loin, et qu'on voit d’ailleurs qu'il le connaissait très - bien, puisqu'il lavait expressément distingué de l’hippopotame, des 1777, dans les /cta, 2° parlier Pie 9:
Comme je n'ai pa me procurer aucun renseignement direct sur cette dent gigantesque, j'en suis réduit à des conjectures. Les dents du mastodonte à dents étroites, ainsi que nous l'avons dit à son chapitre, présentent, à une certaine époque de leur détrition, des figures de trèfles qui ressemblent en grand à celles des hippopotames ; et comme Camper n'avait encore aucune idée des différences qui distinsuent cet animal de celui de l'Ohio, il a pu se
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tromper sur une dent isolée. Quoi qu'il en soit, celle dont il parle en cet endroit ne pourrait venir, dans aucun cas, de notre hippopotame vulgaire, ni de l’hippopotame fossile ordi naire, puisqu'elle est quatre fois plus grande que les leurs.
Merk paraît avoir donné dans la même ‘erreur que Pierre Camper. Voici ses paroles (ie lettre, p. 21, note) : « Je possède une dent molaire trouvée dans les environs de Francfort-sur-le-Mein , exactement ressemblante à celle d’un hippopotame, dessinée dans le tome 1 des Époques de la nature de M. de Buffon, pl. ir. » Or cette planche 111 représenteune dent intermédiaire du mastodonte de l'Ohio, dont les sommets sont un peu usés.
M. Deluc (Lettre géol., 1v, p. 414) parle d'une dent d’hippopotame trouvée parmi les produits volcaniques des environs de Francfort ; mais M. Merk nous apprend (1° lettre, p. 20, note) qu'elle était de rhinocéros.
Nous trouvons, à une époque plus ancienne, quelque chose de moins incertain sur le même sujet : c’est un passage d'Antoine de Jussieu, dans les Mémoires de l’Académie des Sciences pour 1724. Après y avoir décrit et représenté en détail une tête de véritable hippopotame , il ajoute :
« La vue des ossemens de cette tête et de « ces pieds m'en a fait reconnaître d’abord « de semblables pétrifiés , trouvés parmi un « nombre de pierres figurées qui sont dans le « territoire de Montpellier , au lieu qu’on y « appelle 4 Mosson.
« Ces découvertes, dont M. Chirac a été « témoin, nous embarrassaient d'autant plus, « que, ne trouvant ni dans le crâne du che- « val ni dans celui du bœuf, que nous leur « comparions, aucune ressemblance , nous ne « savions à quel animal les attribuer; et ce « n’est que la vue des dépouilles de celui-ci « qui nous convainquit que ces ossemens pé- « trifiés avaient été ceux de l’hippopotame. »
Quoique Antoine de Jussieu n'ait donné ni figure ni description particulière de ces fossiles , la manière dont il en parle, l'endroit où il en parle, après avoir décrit une véritable tête, et ayant pour ainsi dire à la fois les os frais et les fossiles sous les yeux, ne permettent guère de douter que ces derniers n’aient réellement tout-à-fait ressemblé à ceux de lanimal auquel il les attribue; j'ai même tout lieu de croire que ces morceaux observés par Chirac et par Antoine dé Jussieu sont précisément les mêmes que Daubenton a indiqués sous les n* McII et Mciv, et que je décrirai plus bas.
Chirac, alors intendant du Jardin du roi, les ayant eus à Montpellier, les aura apportés à Paris, et déposés au Cabinet, où Daubenton les aura trouvés ensuite sans autre indication.
Les dents que Charles Nicolas Lang avait données quelques années auparavant pour des dents d’hippopotame, dans son #rstoria lapidum figuratorum Helvetiæ , imprimée en 1708, pl. xr, fig. x et 2, ne sont pas dans le même cas que les précédentes : ce sont de simples dents de cheval. Fig. 1 est un germe non encore sorti de la gencive, et fig. 2, une vieille dent usée. Les lithologistes se sont très-souvent trompés sur les dents de cheval, quoiqu'’elles appartiennent à un animal si commun. Nous le verrons plus en détail dans un autre chapitre.
Je trouve encore dans un auteur presque de nos jours un morceau attribué à l’hippopotame, qui me parait l'être tout aussi faussement que ceux de Lang : c’est celui que cite le catalogue du cabinet de Davila, tome ui, p.'227, art. 206. Voici ses termes :
« Une mâchoire d’hippopotame pétrifiée et « enclavée dans sa matrice de pierre à plâtre « des environs de Paris. La mâchoire infé- « rieure conserve cinq de ses dents molaires,
« dont les racines sont engagées en partie « dans leurs alvéoles, et en partie découvertes. « La mâchoire supérieure est presque entière- « ment détruite, et n'offre plus que l’em- « preinte des autres dents molaires opposées « à celles de linférieure; celles-ci conservent « leur émail verdâtre, et sont semblables d’ail- « leurs aux dents de l’hippopotame dont M. de « Jussieu a donné la figure dans les Mémoires « de l’Académie des Sciences. Cette mâchoire « porte un peu plus de 6 pouces de longueur « sur 4 de hauteur. »
Je connais assez les fossiles contenus dans nos pierres à plâtre pour pouvoir assurer qu'il n'y a jamais rien qui provienne de l’hippopotame; d’ailleurs cinq dents de cet animal auraient certainement occupé au moins 8 pouces, et non pas seulement 6 de longueur.
Je suis done bien persuadé que Davila, ou plutôt son coopérateur Romé de l'Isle , aura eu sous les yeux quelque fragment de mon grand palæotherium : son idée que ces dents ressemblaient à celles des figures d'Antoine de Jussieu sera venue de ce que ces figures ne sont ni assez grandes ni assez précises.
Je présume qu'il en est à peu près de même des os d’hippopotame que Lamétherie ditavoir été trouvés à Mary près de Meaux (Théorie de
la terre, V. p. 198), mais dont il ne donne pas de description. Les environs de Meaux sont en srande partie gypseux, et je sais que les os fossiles y sont les mêmes qu'aux environs de Paris.
Faujas lui-même avait parlé anciennement de dents d’hippopotame. Voici comment ii s’exprimait dans une lettre à Lamétherie, sur les ossemens trouvés par M. de Fay près d'Orléans, insérée dans le Journal de physique de décembre 1794, p. 445 etsuivantes.
« Voici quelques détails sur ce que j'ai re- « connu de mieux caractérisé dans les restes « d’ossemens de la carrière de Montabusard.
« 1° Une dent pétrifiée d’hippopotame pe- « sant 8 onces 6 gros 15 grains, quoiqu'elle « ne soit pas entière, car il en manque une « portion à l'extrémité de la couronne, ete.
« En comparant cette dent à celles des plus « grosses têtes d’hippopotame que possède « le Muséum d'histoire naturelle, je n’en ai « trouvé aucune à beaucoup près de la gran- « deur de celle-ci : ainsi l'animal auquel cette « dent fossile a appartenu devait être trois fois « plus gros au moins que l’hippopotame em- « paillé qui est dans les galeries du Muséum, « et qui vient du cabinet de La Haye.»
J'ai examiné cette même dent, et je me suis
assuré, comme je l'ai dit ci-devant, qu'elle était d’un mastodonte.
Au reste, si quelquefois l’on a donné pour os et dents d'hippopotame des morceaux qui n’en venaient pas, il est arrivé aussi que quelques auteurs en ont eu sans le savoir, et les ont attribués à des animaux qui ne les avaient point fournis. De ce nombre est Aldrovande , De metallicis ; ib. 1v , p. 828 et suiv. Il représente, tab. vi, fig. 1, une véritable molaire fossile d’hippopotame, la quatrième ou cinquième d’en haut à demi usée, et, fig. 2, une postérieure d’en bas très-peu usée; tab. vir en est encore une quatrième d'en haut à demi usée et un peu cassée en avant : il les donne toutes les trois pour des dents d’éléphant, tandis qu’une vraie molaire d’éléphant, représentée tab. 1x, passe à ses yeux pour venir de quelque grande bête inconnue.
Aldrovande est exeusable , puisqu'il n'avait point de squelette de ces animaux; mais comme ses figures sont parfaitement reconnaissables et de grandeur naturelle, on aurait pu aisément rectifier l'erreur de ses indications : et cependant c'est précisément lui, tout clair qu'était son témoignage, qu'on a le plus négligé de citer dans les listes de ceux qui avaient mis en avant des os fossiles d’hippopotame.
Aldrovande ne parle point de l’origine de ses fossiles; mais il est probable qu'ils venaient, comme ceux que je décrirai plus bas, de quelques-unes des vallées d'Italie. Ils sont encore à présent déposés au cabinet de l’Institut de Bologne , où j'ai pu constater l’exactitude des figures qu’il en a données.
Une dent pétrifiée, toute semblable à celles d’Aldrovande et provenant par conséquent aussi de l’hippopotame, est représentée dans le Museum Beslerianum (pl. xxxt), sous le simple nom de dens maxillaris lapideus.
Aldrovande et Besler ont donc présenté les objets dont nous nous occupons ici, sans pouvoir leur appliquer leur véritable nom. Camper, Merk, Davila, Lang, Daubenton dans quelques articles, Faujas et Lamétherie, ont appliqué ce nom à des objets auxquels il ne convenait point. Antoine de Jussieu , et Daubenton dans ses n° maux et Merv, sont les seuls qui aient eu le double mérite de nous orflir de vrais chjets et de les bien nommer.
Après ce résumé des travaux de mes prédécesseurs, venons à mes propres observations.
ARTICLE PREMIER
Du grand hippopoiame fossile.