CHAPITRE IV
M] GENRE BLOCIIIUS Volta.
C'est un des genres les plus remarquables de la classe des poissons, et ses particularités sont si frappantes, qu'on reconnaît au premier abord en lui un type à part, fort différent de tous les genres connus ; aussi Volta , qui pensait que tous les poissons fossiles étaient des espèces pétrifiées de notre époque, fut-il très-embarrassé loisqu'il s'agit de cette espèce, et ne pouvant la rapporter à aucune espèce de la Méditerranée , il lui donna un nom particulier et l'appela Blochius, du nom du célèbre ichthyologiste Bloch. On ne cormaît encore qu'une seule espèce de ce genre que nous allons décrire en détail.
BlOCHIUS LONGIROSTRIS Volta.
Vol. 2, Tab. 44.
Syn. Blochiiis longiiostris Volta , lUiol. veron. , Tab. 12 et 70. — Synhranchus immaciilatiis Ut. ver. Tab. 55 , fig. 1 . — • Eson Belone Fortis.
Ce qui frappe tout d abord dans ce poisson, c'est la longueur extraordinaire de son corps , auquel est attachée une tête avec un bec également très-allongé et fort grêle. Les rapports de la longueur avec la largeur sont à-peu-prês les mêmes que dans notre Anguille commune. A cet égard , il se rapproche du genre Belonostomus , que nous avons décrit ci-dessus. On pourrait même être tenté d'y voir une espèce de ce genre ; cependant il est à remarquer que dans les Belonostomes les mâchoires, toutes grêles qu'elles sont, sont armées de dents très-acérées, tandis qu'on ne remarque que des dents en bro.sse dans notre poisson . Ce n'est dès-lors point un Sauroïde , et loin de l'associer au genre Belonostome , nous sommes obligés de le reporter dans une toute autre famille , à cause de la nature et de la forme de ses écailles.
Une autre particularité, qui est en opposition directe avec le type des Sauroïdes, c'est la forme de la colonne vertébrale, qui est composée de vertèbres très-longues et grêles. Quelques-unes ont près d'un pouce de long, tandis que leur partie la plus renflée, près de la face articulaire,, l'a guère que quelques lignes d'épaisseur. Les côtes sont de petites épines
assez grêles et fortement inclinées en arrière , qui sont attachées au milieu du corps des vertèbres, et moins longues que ces derniers eux-mêmes. On en voit quelques traces dans les deux exemplaires figurés. J'ai vainement cherché sur ces mêmes vertèbres des vestiges d'autres appendices ; je n'ai trouvé aucune trace d'apophyses épineuses , ni sur les vertèbres abdominales , ni sur les vertèbres caudales , ensorte que je suis réellement porté à croire que ce poisson était dépourvu d'apophyses et n'avait que des arcs très-surbaissés autour de la moelle épinière et des grands vaisseaux de la queue. Les rayons fort espacés qui régnent tout le long du dos et sur la partie postérieure du bord inférieur, ne sont autres que des rayons de nageoire ; d'où nous concluons que la dorsale s'étendait depuis la nuque jusque près de la caudale , ne laissant libre qu'un très-petit espace en avant de la caudale. L'anale s'étendait de son côté depuis la dernière vertèbre abdominale jusque près de la caudale. Il n'y a pas de rapports numériques rigoureux entre ces rayons et les vertèbres ; en général, tout ce que l'on peut dire, c'est qu'il y a trois rayons pour une vertèbre. Ce qui prouve du reste qu'ils sont indépendans de ces dernières , c'est qu'ils s'étendent également sur la nuque , là où les vertèbres ont cessé (Hg. 1). Il est encore à remarquer que tous ces rayons, ceux de la dorsale comme ceux de l'anale sont indivis et cornés. Quant aux osselets interapophysaires, ils sont assez semblables aux côtes et inclinés comme celles-ci , mais avec cette différence, qu'ils n'atteignent pas les vertèbres. Je ne les ai rencontrés que dans le petit exemplaire de fig. 2 , où ceux de l'anale s'étendent même jusqu'à l'origine de la caudale. Avec ime dorsale et une anale pareilles on ne devait guère s'attendre à une caudale haute et distinctement bilobée comme celle qui termine le corps de ce poisson. Il semble, de prime abord, qu'une nageoire continue et circulaire eût mieux convenu à un poisson aussi élancé que notre Blochius. Au lieu de cela, la caudale est beaucoup plus large que longue , composée de rayons articulés et dichotomés , absolument comme chez les poissons les plus réguliers, mais avec cette particularité , que les rayons, au lieu d'être supportés par les apophyses des vertèbres, sont fixés sur une plaque large qui n'est autre que la dernière vertèbre aplatie. Le lobe inférieur est plus développé que le lobe supérieur ; ses rayons sont à la fois plus gros et plus longs. Les articles des rayons sont un peu plus longs que larges; ils s'étendaient jusqu'à l'origine de la nageoire. Chaque rayon est en outre divisé nombre de fois, en particulier ceux du milieu de la caudale. Il parait que c'était un poisson jugulaire; du moins retrouvons-nous, tout près de la tête, des débris de deux sortes de nageoires, dont les unes, qui ont des rayons assez gros, me paraissent être les pectorales, tandis que les ventrales, situées au-dessous, avaient des rayons beaucoup plus grêles et plus divisés (fig. 3).
La tête est la partie la plus renflée du corps, et l'on comprend qu'elle devait être robuste pour servir d'appui à un bec aussi vigoureux. Les frontaux paraissent surtout être Irès-développés. L'appareil operculaire est également très-grand, et la ceinture thoracique robuste. Les deux mâchoires sont d'égale longueur et d'égale épaisseur. L'orbite est de moyenne grandeur.
Tout le corps du poisson est revêtu d'écaillés éiuaillées qui ne laissent aucun doute sur leur nature ganoïdale. C'est le même type de revêtement émaillé que nous avons rencontré dans les familles précédentes. Aussi n'avons-nous pas hésité un instant à rapporter ce poisson à l'ordre des Ganoïdes. Les écailles sont du reste rhoniboïdales sur quelque partie du corps qu'on les examine, et il ne paraît pas qu'elles varient sensiblement de dimension, d'après les différentes parties du corps , si Ion en excepte les écailles qui avoisinenl la base de la dorsale et de l'anale et une rangée longitudinale le long du ventre , qui est formée d'écussons plus gros que ceux des flancs. Il est en outre digne de remarque que les losanges des écailles ont leurs angles saillans dirigés dans le sens des diamètres longitudinal et transversal du poisson , et que leurs bords ne sont nullement parallèles à ces axes , connue c'est le cas des Belonostomes. Ce fait a été l'une des raisons qui m'ont engagé à éloigner le genre Blocliius de la famille des Sauro'ides et à le ranger parmi les Sclérodermes ; il me paraît même avoir quelque analogie avec les Alutères les plus effilées. Les écailles ne s'étendent ni sur la caudale ni sur aucune autre nageoire . mais sont limitées au tronc, comme c'est d'ailleurs généralement le cas des Gano'îdes.
On connaît plusieurs exemplaires de cette espèce remarquable, d'où l'on peut conclure qu'elle n'était pas excessivement rare à l'époque où se déposaient les terrains de Monte-Bolca. L'exemplaire de fig. 3 a acquis une certaine réputation , à cause de la réunion accidentelle de deux individus sur la même plaque , qui se touchent par les têtes ; et comme le plus petit est dans le même plan que le grand , on en a conclu qu'ils avaient été pétrifiés au moment où le grand saisissait le petit, et l'on en a tiré toutes sortes de conclusions sur la cause de la mort de ces poissons. Je ne prétend pas nier d'une manière absolue la possibilité d'une pareille coïncidence ; mais dans le cas particulier, je puis affirmer que ces deux exemplaires sont placés l'un sur l'autre, et même que, loin de- s'emboîter, le petit déborde les mâchoires du grand. Il y a plus encore, la cavité abdominale est si petite dans ce genre, que le plus grand exemplaire ne pourrait pas seulement contenir la tête du plus petit dans son ventre , et encore moins l'avaler en entier.
L'espèce paraît propre au terrain de Monte-Bolca.
TOM. II. 2' Pakt. 33