STRUCTURE DES ÉCAILLES
La structure des écailles dont on s'était fort peu occupé autrefois a de nouveau attiré l’attenüon des savans. De nouvelles recherches ont été provoquées par les résultats assez contradietoires aux miens, que M. Mandl a exposés dans un mémoire sur les écailles des poissons(*) et que j'ai refutés plus tard (**) et par le rapport qu’à fait sur ces débats M. Peters(***), qui confirme en partie les résultats obtenus par M. Mandl et en partie ceux auxquels je m'étais arrêté. Envisageant l'étude des écailles comme un point important pour l’ichthyologie, j'ai repris de nouveau ce sujet en dirigeant mon attention principalement sur les points en litige, et j'espère que les résultats que je présente ici n’auront plus à subir de modifications importantes.
Pour se faire une juste idée de la structure des écailles, il faut commencer par l'étude des écailles les plus simples, par celles des Cycloides (Tab. H. fig. 1—9). En regardant une écaille sous le microscope, on y découvre d’abord un grand nombre de lignes fines, noires et en général concentriques. Il y a des écailles (Tab. H. fig. 4), où chaque ligne forme un cercle complet, et où la première, comme la dernière répète exactement le contour de l’écaille. Dans d’autres écailles, ces lignes sont plus irrégulières et diversement contournées, tout en répétant plus ou moins la forme des contours. Elles sont surtout dévéloppées sur la partie antérieure de l’écaille, où elles sont aussi le plus régulières. Sur la partie postérieure des écailles, qui recouvre d'ordinaire la partie antérieure de l’écaille suivante et qui n’est elle même recouverte que par un feuillet mince de l’épiderme, les lignes concentriques sont en général plus irrégulières et interrompues ou bien elles manquent entièrement, de sorte que toute cette partie est souvent lisse et unie. D’autres écailles ont le bord parfaitement lisse et uni, surtout dans la partie antérieure, et les lignes ne commencent qu’à une certaine distance du bord. Au centre d’accroissement qui, très-souvent, est plus ou moins excentrique, les lignes sont réduites à de petits corpuscules de forme très-variable, plus ou moins isolés qui s’élargissent in-
(*) Annales des sc. nat. Tom. XI, 1839 p. 557. (**) Annales des sc. nat. Tom. XIV, 1840 p. 97. (*) Müller, Archiv für Anatomie etc. Jahrg. 1841 p. CCIX.
sensiblement jusqu'à ce qu'elles forment des lignes concentriques distinctes. Ce passage des corpuscules du centre aux lignes concentriques s’observe surtout chez les Labroides (fig. 5 Labrus; fig. 9 Julis) et chez plusieurs autres genres. Les lignes sont plus ou moins serrées, souvent tellement rapprochées qu'il faut des grossissemens considérables pour pouvoir les suivre isolément; d’autres fois elles sont très-espacées, mais elles ne manquent jamais entièrement. Dans beaucoup de cas, leur contour est parfaitement uni et lisse, comme une ligne gravée au burin; mais le plus souvent, et surtout quand on les observe sous des grosissemens considérables, elles parraissent dentelées et crénelées, et quelque fois, lorsqu'on place le foyer d’une certaine manière, elles ont l'air d’être composées de petits corpuscules en relief rangés à la file les uns des autres. Ces lignes projettent presque toujours sous le microscope une ombre, qui se perd vers l’intérieur de l’écaille et qui parait être le résultat de leur élévation au-dessus du plan de l’écaille, si toute fois elles ne sont pas le résultat d’un clivage superficiel. Nous allons voir plus bas à quelles circonstances il faut aitribuer les formes si variées qu’affectent les lignes.
Une seconde particularité qui frappe à la première inspection des écailles, ee sont des lignes plus ou moins droites qui, dans la plupart des cas, rayonnent du centre d’accroissement vers les bords, et que nous appelons les sillons, parceque ce sont réellemment des sillons qui pénètrent plus ou moins dans l’épaisseur de l’écaille. On a prétendu que c’étaient des canaux. Ni M. Peters ni moi n'avons jamais pu les reconnaitre pour tels. Le nombre de ces sillons varie à l'infini; il y a des écailles qui en sont entièrement dépourvues (fig. 1 Salmo); il y en à d’autres où leur nombre égale et dépasse même celui des lignes concentriques (fig. 4 Cobitis). C'est en général sur la partie antérieure de l’écaille que les sillons sont le plus développés (fig. 2 Esox ; fig. 5 Labrus); quelques fois aussi ils rayonnent seulement en avant et en arrière, tandis que les côtés de Fécaille en sont dépourvus (fig. 9 Julis). Ce sont en général des lignes droites, qui commencent près du centre d’accroissement de l’écaille et coupent sous des angles plus ou moins aigus les lignes concentriques; mais, en général, ils sont à angle droit aves ces dernières. On observe aussi assez souvent un réseau plus ou moins développé de mailles par fois très-serrées, autour du centre d’accroissement (fig. 9 Julis); e’est alors de ce réseau que partent les sillons qui rayonnent en éventail. Les contours des sillons sont en général bien accusés, lisses et noirs des deux côtés, quoique pourtant souvent moins nets que ceux des lignes concentriques. Ils sont parallèles dans la plus grande partie des écailles et s’évasent quelques fois vers le bord; mais il arrive aussi que les sillons présentent des élargissemens et des rétrécissemens successifs, et il y a même des cas où ils ressemblent aux cases d’un échiquier qui se touchent par leurs angles. La largeur des sillons varie beaucoup; ceux qui sont évasés sont en général les moins nets tandis que d’autres vus sous le microscope ressemblent plutôt à des fissures étroites, projetant de larges ombres, qu à
des gouttières évasées et peu profondes, Tow. I. oo
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Tels sont les résultats que l’on obtient en examinant les écailles simplement au microscope, sans autre préparation préalable. Mais lon pressent qu’une pareille étude n’est pas suffisante pour rendre compte de leur structure intime. Pour se faire une juste idée de la manière dont ces lignes et ces sillons sont formés, il faut avoir recours à des coupes faites dans différens sens (telles que nous en avons representé de Labrus fig. 6—8, de Sphyræna fig. 14 et12, de Corniger fig. 15, de Scatophagus fig. 17), à la macération et aux réactifs chimiques. On se convaine alors que chaque écaille de Gycloide est formée de deux couches distinctes et superposées, qui toutes deux sont lamelleuses, mais dont le plan de stratification est différent, la couche interne étant continue et entière, tandis que la couche exterhe, qui seule montre des lignes concentriques et une grande partie des sillons, est souvent interrompue.
Les lames de la couche inférieure (fig. 6—8 Labrus; fig. 11 et 12 Sphyræna; fig. 15 Corniger) sont toujours parallèles au plan de l’écaille et simplement superposées. On voit quelques fois sur les lignes de séparation des traces de crénelures, comme si les différentes lames qui se succèdent étaient engrênées les unes dans les autres par ‘des saillies et des enfoncemens. Ce qui prouve que cette couche est bien réellement composée de lames superposées, c’est que ces lames se présentent toujours de la même manière, dans quelle direction que l’on fasse la coupe de l’écaille, tandis que si c’étaient des fibres, courant dans une certaine direction, les coupes devraient les faire voir tantôt dans toute leur longueur, tantôt coupées plus ou moins obliquement. Ces lames sont au reste transparentes, quelquesfois d’une couleur tirant au jaune; elles ne présentent jamais de corpuscules ni aucune trace de cellules constitutives. Elles se ramollissent par la macération et la cuisson, et se séparent très-facilement.
Au-dessus de cette couche se trouve une seconde couche, qui porte en elle les conditions des ornemens de l’écaille. La substance de cette couche est plus dure, plus cassante et plus transparente que celle de la couche inférieure; elle n’a jamais cette teinte jaunâtre et dans la plupart des cas, on n’y distingue aucune structure particulière. Dans les écailles minces, c’est comme un vernis séché et racorni dont on aurait couvert la superficie de l’écaille. Mais dans les écailles épaisses des Labres (fig. 6—8) et d’autres genres, on apercoit distinctement, sur les coupes verticales, des traces de stratification , mais d’une stratification discordante avec celle de la couche inférieure. Le plan des lames ne répond pas à celui de l’écaille toute entière, mais elles sont couchées l’une sur l’autre comme les tuiles d’un toit, et plus ou moins imbriquées. Il y a des Labres où les lames approchent de la verticale ; tandis que d’autres poissons, les Myripristis, par exemple, ont les lames supérieures presque horizontales; c’est cette concordance remarquable des couches dans ce dernier genre, qui m'a fait commettre l’erreur d'envisager la couche supérieure comme identique avec la couche inférieure; et je dois convenir que la faible discordance de stratification qui existe m'a complétement échappé dans l’origine.