DU SQUELETTE DES POISSONS EN GÉNÉRAL
Dans aucune classe de vertébrés, le plan primitif du squelette n’est assujetti à des variations aussi nombreuses que dans la classe des poissons, soit que l’on considère la forme des différentes pièces qui le composeut, ou la nature de ces pièces elles-mêmes, où la physionomie générale de l'animal, qui en est toujours une conséquence directe. Quelle différence en effet, entre le squelette haut et plat des Squamipennes et le corps svelte et élancé des Murænoides! ou bien entre les cartilages mous et fléxibles des Cyclostomes ou des Plagiostomes, et les os compactes et rigides des Percoides! Mais malgré ces différences si frappantes il n’est pas moins évident pour tout observateur attentif, qu’une seule idée a présidé au développement de la classe entière et que toutes les déviations se laissent ramener à un plan primitif, si bien que si le fil parait quelquesfois interrompu dans la création actuelle, on peut ordinairement le renouer dès que l’on aborde le domaine de l’Ichthyologie fossile. Depuis que les travaux de Cuvier ont élevé la paléontologie en général et celle des vertébrés en particulier au rang d’une science, les observateurs ont constamment eu en vue cette étroite liaison entre la création actuelle et celles des époques précédentes et c’est à la comparaison rigoureuse des fossiles avec les êtres vivans qu’on doit la connaissance de plusieurs lois générales relatives au développement successif des êtres qui ont peuplé la terre aux différentes époques. Aussi personne ne conteste plus de nos jours que pour s'occuper avec fruit de la détermination des animaux fossiles, il ne faille avoir fait une étude approfondie de la zoologie. Nous voudrions pouvoir en dire autant de la zoologie relativement à la paléontologie. Mais il n’est que trop vrai que bon nombre de zoologistes traitent encore la paléontologie en parvenue et ne reconnaissent qu’à regret son influence sur les progrès de la science. Nous ne nous effrayons cependant pas de cette défaveur, car elle ne saurait être que passagère, comme tout ce qui tient au caractère individuel des hommes; et la liason intime des deux domaines n’en demeurera pas moins une nécessité et la condition essentielle du véritable progrès.
En composant ce livre, j’ai eu constamment en vue cette étroite liaison des êtres vivans avec les fossiles, et c’est pourquoi j'ai toujours insisté sur les faits de la création actuelle, qui me paraissent le plus propres à éclairer la nature et les relations de tel ou tel fossile, C’est dans ce but en particulier que j'ai joint a mes planches un grand nombre de squelettes de ! poissons vivans. Il est même certain type dont l'étude complète n’est possible que sur des
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espèces de l’époque actuelle, par exemple les poissons cartilagineux. Non pas que ces poissons n'aient pas existé antérieurement. Nous avons au contraire des preuves certaines qu’un grand nombre de poissons cartilagineux ont jadis peuplé les mers, puisque leurs dents et leurs défenses se trouvent en abondance dans les dépots de ces mers, mais leur squelette était de nature à ne pouvoir se conserver que très-incomplètement à cause de la mollesse de ses parties constitutives qui se désagrègent facilement et se décomposent aussitôt après la mort de l'animal. Une exposition générale du squelette des poissons, d’après les seuls matériaux fossiles aurait donc été par le fait très-incomplète, et il faut nécessairement, pour les cartilagineux du moins, avoir recours à la création actuelle.
Mais aussi pour la plupart des poissons osseux l'étude des vivans est indispensable. L'état même des fossiles est le plus grand obstacle qui s'oppose à une connaissance complète des animaux , auxquels appartenaient ces débris. Qu'on se rappelle le nombre de pièces qui constituent le squelette et qui, étant pour la plupart bien moins fortement soudées ensemble que dans les animaux supérieurs, se dérangent très-facilement, en sorte qu'il est rare d’avoir toutes les parties du squelette réunies dans un fossile. D'ailleurs dans tous les genres qui ont des écailles dures et osseuses, c’est la peau qui s’est ordinairement le mieux conservée et qui empêche par conséquent d'étudier les parties qu’elle enveloppe; d’autres fois , les pièces cutanées recouvrent tellement toute la surface de la tête qu’il est impossible de connaître les os du crâne; et la fossilisation elle-même, en rendant les os friables et cassans, ou bien en les empâtant dans une pierre dure, ne fait qu’augmenter les difficultés. Très-souvent aussi il est impossible de pousser plus loin les recherches, faute de matériaux suffisans. Dans d’autres cas enfin, il y a certaines parties du squelette qui restent cartilagineuses, tandis que d’autres s’ossifient d’une manière complète. Toutes ces difficultés que connaissent les paléontologistes , se rencontrent aussi dans les poissons fossiles et il aurait été téméraire de bâtir sur leur étude seule, le système du squelette. Mais du moment que l’on a sous les yeux des analogues vivans dont l'étude n'offre aucune de ces difficultés, on parvient aisément à assigner sa place à chaque partie du squelette, alors même que l’on a à faire à des échantillons mutilés ou mal conservés.
Enfin il est un dernier point qu’il ne faut pas perdre de vue dans l'étude des poissons fossiles comparés aux yivans. Pour reconnaitre le type primitif, le plan général d’un système organique quelconque, il y a deux voies à suivre; ou il faut s'attacher à l'étude des êtres, telle que la zoologie et la paléontogie nous la présentent, et chercher à reconnaitre et à, distinguer les formes constantes et invariables de tout ce qu’il y a d’exceptionnel et d’aberrant dans la nature particulière de tel genre ou de telle espèce. Il faut pour cela choisir les formes les plus simples et les poursuivre dans leurs différentes complications, en d’autres termes en faire l'anatomie comparée; ou bien il faut étudier les variations que subit l'individu
dans son développement, en cherchant à connaitre les premières formes des organes lors de
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leur apparition, et les modifications qu'ils subissent dans le cours du développement. En comparant ensuite les résultats obtenus dans différens genres et espèces, on arrive facilement à la connaissance des faits constans et l’on apprend à séparer les modifications consécutivés, de ce qui constitue la nature originaire de l'animal. Ainsi s’acquiert la connaissance du plan primitif par lembryologie comparée. Les résultats de Fune comme de Fautre de ces études se complètent et se controlent mutuellement. Mais on a exagéré cette coïncidence jusqu’à prétendre que chaque embryon parcourrait, dans les phases de son développement, toutes les formations des êtres inférieurs, c’est-à-dire que l'embryon des mammifères était d’abord poisson, puis reptile, puis oiseau, avant de devenir mammifère et cela par ce qu’on s’était obstiné à prendre pour des réalités quelques faibles analogies. Bien que je sois loin de partager cette manière de voir qui tient évidemement de l’exagération, je reconnais cependant qu'il existe, dans les limites de Fembrachement des vertébrés, une grande analogie entre le développement de la série animale comme telle, et celle de l'individu; car quoique chaque embryon, dès sa première existence, se comporte selon uné règle invariable qui est propre à son espèce et qui la caractérise, on peut cependant arriver à des résultats concordans par étude de lembryologie et par celle de Fanatomie comparée.
L'embryologie est d’autant plus importante dans l’étude du squelette des poissons, que e’est elle avant tout qui nôus enseigne les vrais rapports qui existent entre le squelette cartilagmeux et le squelette osseux, en nous fesant voir comment ce dernier sé développe peu à peu sur le premier. J’aurai par conséquent souvent recours à l’embryologie, d’une part pour rechercher les analogies entre le squelette des embryons et celui des poissons cartilagineux par rapport aux poissons osseux; d'autre part pour éclaircir les rapports qui existent entre les formes primitives que nous trouvons chez les poissons des anciennes couches de la terre, et celles qui se voient dans les premiers temps de la formation de embryon.
En abordant ici l’ostéologie des poissons en général, il n’entre pas du tout dans mon plan de donner une énumération complète des modifications de nombre, de grandeur et de forme que les différens os subissent dans les divers genres et familles. Pour les poissons vivans, cette tache a été remplie aussi complètement qu’on peut le désirer par les grands ouvrages de Cuvier et de Meckel sur l’anatomie comparée ; pour les fossiles, ce ne serait qu’une répétition de ce qui est exposé dans les descriptions des volumes suivans. Ce que je me propose ici, c’est de faire connaître les types originaires que l’on rencontre dans les squelettes des poissons; de donner une idée sommaire du plan primitif sur lequel ces types sont construits et d’initier le lecteur aux modifications que ce plan a subies dans les différens groupes. Je chercheraï en outre à rattacher le type des poissons à celui des reptiles et des animaux supérieurs, choses d’autant plus importantes, que l’on trouve dans les créations éteintes un grand nombre de genres qui se rapprochent beaucoup des reptiles, tandis que dans l’époque actuelle, ces êtres en quelque
sorte intermédiaires ont disparu, à quelques représentans près. Tou. I. 15
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Le squelette des poissons se compose, ainsi que celui de tous les vertébrés, de deux parties distinctes, de la tête et du tronc. Ce dernier est composé de membres locomoteurs connus sous le nom de nageoires, et d’un axe central, la colonne vertébrale, qui est tantôt une simple corde cartilagineuse sans divisions ultérieures, tantôt une réunion de pièces plus ou moins isolées, que nous nommons vertèbres. Nous nous occuperons d’abord de la colonne vertébrale pour procéder plus tard à l'étude de la composition de la tête.