PRÉFACE
L'importance que peut acquérir l'étude des -poissons fossiles est immense; d’abord par toutes les raisons qui recommandent l'étude des fossiles en général, tant en elle-même que dans son application à la géologie, puis en particulier par la nature des poissons fossiles ; car leur état ordinaire de conservation permet d’examiner , non seulement quelques-unes de leurs parties, mais presque toutes celles qui sont indispensables pour la classification, et qu’il est nécessaire de connaître si l’on veut se faire une juste idée de leur organisation. Avec un peu de soin on peut toujours parvenir à rétablir leur squelette en entier, avec toutes les nageoires, et les écailles sont généralement assez bien conservées pour offrir les caractères les plus précieux et les plus constans.
On peut pressentir toute l'importance de l’étude des poissons fossiles , quand on considère que ces êtres, qui occupent une si haute place dans la série des organismes, se rencontrent cependant sans interruption dans tous les terrains de sédiment , depuis les plus anciens jusqu'aux plus récens, qu’ils s’y trouvent souvent en grande abondance , et dans un état de conservation qui permet presque toujours, moyennant quelques efforts, de les rétablir entièrement. Quel avantage, en effet, pour la zoologie , l’anatomie comparée et la géologie, de pouvoir poursuivre dans cette classe les changemens d'organisation qui se sont opérés à travers toutes
les révolutions qu’a subies la terre ! Je dirai plus encore ; les poissons étant de tous les animaux , ceux qui sont le plus intimement liés aux accidens de l’eau, et leur organisation étant en outre déjà très-élevée, ils sont plus propres qu'aucune autre classe à nous donner des idées nettes sur les changemens qui se sont opérés dans les vastes mers qui recouvraient jadis la terre. On parviendra ainsi à déterminer si un poisson vivait dans les rivières, dans les lacs
ou dans les étangs, en haute mer ou sur ses bords, s’il était un habitant de la surface de
— NII — l'eau ou de ses grandes profondeurs. Ces indications plus ou moins précises contribueront à déterminer les mêmes circonstances dans la formation des roches.
Un avantage particulier qu'offrent encore les poissons fossiles, c’est que leur examen nous fait toujours reconnaitre un organisme entier» et nous donne une idée complète de ce qu’il était. Ces recherches doivent par conséquent conduire à des résultats bien plus satisfaisans que l’étude des mollusques, dont on ne possède jamais que les coquilles , et bien plus généraux que celle des mammifères, dont on trouve si rarement des squelettes entiers, et seulement dans la série des couches les plus récentes. Les reptiles, même lorsqu'ils seront plus généralement connus, pourront à peine rivaliser d'importance avec les poissons, parce qu'ils sont beaucoup plus rares et qu’ils apparaissent plus tard dans la série des créations.
Je n’ai pas la prétention d'offrir dès à présent la solution complète de toutes ces questions ; cependant j'ose espérer que mon travail pourra les éclaircir, en faisant ressortir les lacunes qu'il reste à remplir. En ne commençant cette publication qu'après avoir préparé les matériaux pour tout l’ouvrage, j'ai pu du moins mettre plus d'ordre dans la méthode, et je pourrai traiter à leur place , dans leur liaison naturelle, et selon leur importance, toutes les questions que j'aurai à examiner.
Je résume les résultats de mes recherches. La simple étude des espèces et celle de leur organisation particulière a été presque généralement le but unique auquel ont visé les naturalistes. Lorsqu'ils ont poussé leurs recherches plus loin, elles ont eu pour terme les principes philosophiques de la classification et de l'organisation. J'ai aussi eu constamment présent à l’esprit ces deux points de vue dans mes recherches sur les poissons fossiles. En rétablissant successivement cinq cents espèces qui n'existent plus et dont les débris sont épars dans toutes les collections de l'Europe, j'ai fait beaucoup d'observations nouvelles sur leur organisation , comparée à celle des poissons vivans et des autres animaux vertébrés. Mais cette étude m'a conduit plus loin. Je suis parvenu à exprimer les lois de la succession et du développement organique des poissons durant toutes les époques géologiques ; et la science pourra désormais , en voyant celte classe se métamorphoser de formation en formation , poursuivre, pour toute une grande division du règne animal, les progrès de l’organisation sur une série complète des âges de la terre.
Les poissons fossiles diffèrent suivant les grandes formations géologiques dans lesquelles ils se trouvent; et ils ont dans chacune d’elles un caractère d'organisation particulier qui
suffit pour les déterminer. Ils diffèrent d'autant plus des poissons du monde actuel, qu'ils se
En
trouvent dans des terrains plus anciens. Tous les poissons osseux antérieurs à la craie doivent ètre rapportés à des genres qui n’ont plus de représentans dans le monde actuel ; ils sont tous caractérisés par des écailles rhomboïdales, recouvertes d’émail. Les autres, c’est-à-dire ceux des mêmes terrains, que l’on réunirait aux Chondroptérygiens, dans la classification actuelle , ont des dents aplaties, pointillées ou diversement plissées, comme les Cestracions.
Après des comparaisons aussi multipliées, on ne sera pas surpris d'entendre annoncer ,
pour la classification des poissons, des changemens qui souvent indiqueront en même temps des affinités encore inconnues ; mais ce qui aura droit d’intéresser , c’est que la nouvelle classification que j'expose dans cet ouvrage, exprime tout à la fois les rapports naturels des poissons entre eux et leur succession dans la série des terrains. - Des considérations géologiques générales, tirées de l’étude de ces fossiles , feront connaître la liaison qu'il y a entre le développement organique de la terre et celui des différentes classes d'animaux. Ces idées seront complétées par un tableau général des êtres organisés de chacune des grandes époques géologiques.
En préparant d’autres travaux icthyologiques pour mon histoire naturelle des poissons d’eau douce d'Europe, et en examinant les poissons rapportés du Brésil par Spix, et que j'étais chargé de décrire , j'ai toujours eu particulièrement égard aux organes que l’on retrouve à l'état fossile, cherchant à y découvrir des caractères propres à déterminer les familles, les genres et les espèces. Je me suis aussi appliqué à étudier d’une manière toute particulière le squelette des poissons dans le petit nombre de genres qui étaient à ma disposition au Musée de Munich. Jai examiné au microscope et en partie fait dessiner plusieurs milliers d’écailles appartenant à plus de deux cents espèces de différens genres et de différentes familles. Pour augmenter mes moyens de comparaison , mon ami, M. Guillaume Schimper , a bien voulu me préparer un assez grand nombre de squelettes, remarquables par leur netteté et par le soin qu’il a mis à conserver toutes les arêtes intermusculaires. Je lui dois aussi une cinquantaine de tables , sur lesquelles il a collé ; dans leur position naturelle, toutes les écailles de différens poissons ; elles m'ont été fort utiles pour apprécier la valeur des caractères tirés de ces parties. Ces préparations sont maintenant déposées au cabinet d'histoire naturelle de Neuchâtel, qui a fait l’acquisition de toutes mes collections.
Cependant, après avoir examiné, à l’aide de ces matériaux, un très-grand nombre de poissons fossiles (environ dix mille échantillons); après avoir surtout déterminé la plupart de ceux
des terrains secondaires et avoir reconnu en eux une division nouvelle , qui, dans la création
actuelle, contient à peine quelques genres; après avoir déterminé également ceux des terrains d’eau douce les plus récens , lorsque j’en suis venu à examiner ceux des terrains tertiaires en général, et ceux de Monte-Bolca en particulier, j'ai bientôt senti que ce ne serait qu'avec le secours de tous les squelettes que M. Cuvier a réunis à Paris dans les galeries d’anatomie comparée, que je pourrais parvenir à donner à mes observations toute la précision et le degré de certitude qu’exigent de telles recherches, pour qu’elles puissent vraiment profiter à la science. Je pris pour guide, dans mon travail, les Recherches sur les ossemens fossiles, m’efforçant d’ajouter quelques pierres durables à un monument auquel se rattachent tous les travaux paléontologiques modernes.
Je ne saurais trop répéter, et c’est un devoir sacré pour moi de*le faire, combien je suis redevable à M. le baron Cuvier, qui s’occupait plus ou moins directement du même sujet, d’avoir bien voulu mettre à ma disposition tous les squelettes que j'ai désiré examiner, de m'avoir permis d’en faire faire des dessins et de les décrire, ainsi que les espèces fossiles que je ne connaissais pas encore et qui se trouvent dans les galeries du Muséum ; enfin de m'avoir facilité tous les moyens de comparer les espèces fossiles avec l’innombrable quantité d'espèces vivantes qui ont servi de base à la grande histoire naturelle des poissons de MM. Cuvier et Valenciennes; et même, plus que cela, de m'avoir confié les dessins qu'il avait fait faire à Londres, des poissons fossiles du Musée britannique , entr’autres de ceux qui proviennent de la collection d’Amman, composée surtout d’ichthyolites d’OEningen , parmi lesquels j'ai retrouvé la plupart des espèces que j'avais observées dans le Cabinet de M. Lavater, à Zurich, et au Musée de Carlsruhe.
Quant à la publication de cet ouvrage, je ferai remarquer encore , que le premier volume sera consacré à l’examen de toutes les questions générales. Il contiendra une introduction à l'étude des fossiles, l’indication des sources auxquelles j'ai puisé dans le cours de mes recherches, puis l’anatomie générale du squelette des poissons et de toutes les parties qui peuvent contribuer à déterminer plus exactement les espèces fossiles. En proposant une nouvelle classification de ces animaux, j’examinerai comparativement , sous leurs rapports zoologiques , toutes les espèces fossiles qui auront été décrites , les genres auxquels elles appartiennent, la place que ceux-ci doivent occuper dans le système de l’Ichthyologie ; en un mot, je chercherai à rétablir les rapports d'organisation qui existent entre les poissons fossiles de toutes les formations géologiques et ceux du monde actuel , et je ferai voir les modifications
que cette étude nous oblige d'introduire dans la disposition méthodique des poissons. Des con-
se CRE sidérations géologiques générales nous conduiront enfin à examiner les différences qui existent dans la faune des poissons, comparée à celle des autres classes, et à présenter les résultats de ces recherches pour la théorie des changemens successifs qu'ont subis le globe terrestre et les êtres organisés qui l'ont habité. Il reste ; à cet égard, un travail bien important à faire, c’est celui de l'examen de la distribution géographique des fossiles, suivant les différens bassins de chaque terrain; mais il exige des études que l’état actuel de nos connaissances géologiques , et surtout celui de nos collections, ne permet pas encore de faire.
Chacun des quatre volumes suivans contiendra la description des espèces fossiles d’un des ordres de la classe. Le second volume comprendra l’ordre des Ganoïdes; le troisième, celui des Placoïdes ; le quatrième , celui des Cténoïdes , et le cinquième, celui des Cycloïdes , de ma classification. Toutes les espèces seront représentées avec beaucoup de soins et de détails, comparées exactement avec les espèces vivantes qui leur ressemblemit le plus , avec leurs squelettes et leurs écailles, en un mot avec toutes les parties qui peuvent contribuer à en donner une idée plus juste et à rétablir complètement leurs caractères génériques et spécifiques , et même les parties qui pourraient avoir entièrement disparu. Cependant, pour mettre plus de variété dans chaque livraison, j'ai cru pouvoir commencer la publication de plusieurs volumes à la fois. Tous mes matériaux étant rangés systématiquenrent , il ne saurait résulter aucun inconvénient de cette marche, en apparence irrégulière.
Les planches de cet ouvrage ont été exécutées par deux artistes , élèves de l’Académie de Munich, MM. Jos. Dinkel et Ch. Weber, qui se sont dévoués à ce travail avec une persévérance à laquelle seule je dois d’avoir pu réunir un aussi grand nombre de figures. M. Dinkel, qui m'a constamment accompagné dans mes voyages, a dessiné le plus grand nombre des originaux. Personne n'aurait pu être mieux préparé à ce travail que lui; car il venait de terminer les dessins de mes poissons d’eau douce. M. Weber, qui en a fait un grand nombre aussi, et qui avait dessiné tous les poissons de Spix, s’est plus particulièrement chargé de l'exécution lithographique. Il ne m’appartient pas de juger leur travail , puisqu'il fait partie de mon ouvrage; mais ce que je dois dire, c’est que ces Messieurs m'ont toujours secouru
comme des amis pleins de zèle pour la réussite de mes recherches.
Neuchâtel, le 12 juillet 1855. -