ADDITIONS A LA PRÉFACE
Quoiqu'il se soit écoulé dix ans depuis l’impression des pages qui précèdent, je n'ai que peu de mots à ajouter sur l’ensemble de cet ouvrage. Les nouvelles découvertes que j'ai faites, bien que nombreuses, ont peu modifié mon plan primitif et les résultats auxquels j'étais déjà arrivé lorsque je fis paraître ma première livraison en 1855, ont été confirmés dans leur ensemble aussi bien que dans les détails. Sur le point de terminer aujourd’hui la publication de mes Recherches, je ferai seulement remarquer que je n’ai négligé aucune occasion d’étendre mes observations , de revoir celles que j'avais faites antérieurement et de multiplier par tous les moyens possibles les termes de comparaison des espèces fossiles avec les vivantes. Dans ce but, j’ai considérablement augmenté mes préparations ostéologiques ; des séries d’os détachés des principaux types de la classe des poissons m'ont surtout mis à même de déterminer rigoureusement des fragmens d’espèces fossiles , qui sans cela seraient restées à jamais indéterminables. Une collection immense d’écailles m’a fait connaitre les particularités qu’offrent ces tégumens si caractéristiques des poissons, dans toutes les familles de cette nombreuse classe. L’étude microscopique des dents , poursuivie, d’après les procédés ingénieux de M. Owen , sur un très-grand nombre de poissons vivans et fossiles , m'a de plus fait connaitre des différences inattendues dans la structure de plusieurs genres mal caractérisés jusqu'alors. Appliquées aux autres parties solides des poissons , tels que les écailles et les os, ces recherches microscopiques m'ont permis d'étendre aussi à cet égard le champ de l'observation. De cette manière, j'ai successivement doublé et même triplé le nombre des espèces fossiles qui ont pu être déterminées rigoureusement. Il paraîtra peut-être incroyable que Je possède aujourd’hui des renseignemens plus ou moins précis sur environ 1700 espèces de poissons fossiles. Quoique ce nombre soit dix fois plus considérable que celui de l’ensemble des autres animaux vertébrés fossiles observés jusqu’à ce jour, j'ai cependant maintenant la conviction qu'il paraîtra bien petit dans peu d’années, lorsqu'on sera parvenu à découvrir des exemplaires déterminables de toutes les espèces dont on n’a pu jusqu'à présent que
pressentir l’existence d’après des fragmens insignifians , ou seulement la supposer d'après ce
que l’on connait des lois d’association d’après lesquelles les espèces sont en général réparties dans des localités déterminées.
Ne possédant point moi-même de poissons fossiles, et renonçant à acquérir jamais d'aussi précieuses collections, j'ai dù chercher les matériaux pour mon ouvrage dans toutes’ les collections de l’Europe qui en renferment des débris ; aussi ai-je fait de fréquens voyages en Allemagne , en France et en Angleterre pour examiner, décrire et faire figurer les objets qui entraient dans le cadre de mes recherches. Mais malgré l’empressement avec lequel on a mis partout à ma disposition les pièces les plus précieuses que je désirais voir de près , il est résulté pour moi un grave inconvénient de cette manière de travailler ; c’est que j'ai rarement pu comparer directement les divers exemplaires de la même espèce que j'ai examinés dans différentes collections, et que j'ai été le plus souvent obligé de faire mes déterminations de souvenir, ou d’après de simples notes, et dans les cas les plus heureux seulement d'après mes dessins. Il est impossible de se faire une juste idée de ce qu’une pareille méthode a de fatigant, et jusqu’à quel point elle épuise toutes les facultés. La précipitation ordinaire des voyages, jointe à Fimpossibilité de s’entourer des moyens d'observation les plus ordinaires, n’a pas contribué à rendre ma tâche plus facile. Je me crois dès-lors en droit de réclamer l’indulgence pour celles de mes déterminations qu'un examen ultérieur, prolongé et fait à loisir, pourrait modifier, et pour celles de mes descriptions qui portent encore le cachet de la précipitation avec laquelle elles ont été rédigées. Le nombre des poissons fossiles que j’ai examinés est très-considérable ; il s’élève à plus de vingt mille exemplaires, qui se trouvent épars dans une foule de collections que je ferai connaître en détail dans le premier chapitre de ce volume, en indiquant ce qu'elles renferment chacune de plus remarquable. Je me borne ici à une remarque que j'ai faite dès que j'ai commencé à étudier les poissons fossiles ; c’est que les recherches qui ont précédé les miennes sur ce sujet, n’ont point eu de caractère scientifique , et n’ont conduit à aucune vue générale sur les rapports qui existent entre les poissons vivans et les fossiles, si bien que l'on a souvent placé les espèces perdues les plus singulières dans les genres existant maintenant ou confondu les espèces entre elles. On n’avait même tiré aucune conséquence générale des observations faites jusqu'alors ; de telle sorte que l'histoire naturelle des poissons fossiles était plus retardée qu'aucune autre branche de la paléontologie, lorsque j'ai entrepris mes recherches. L'état des collections qui contenaient de ces précieux débris, rendait à cette époque leur étude-encore plus difficile , car dans aucune on ne trouvait des étiquettes
ou seulement une apparence d’arrangement systématique. C’est moi qui ai dû ranger ou du
moins étiqueter le petit nombre de celles qui sont en ordre maintenant. Aujourd’hui encore j'éprouve un chagrin réel de ne pas voir le nombre des auteurs qui, comme sir Philippe Egerton et M. le comte de Münster, s'occupent avec succès de cette intéressante branche de la paléontologie, s’augmenter davantage ; car j'ai la conviction qu'il est peu de branches de la science où l’on puisse faire de plus amples moissons.
Je dirai encore, en terminant, que c’est aux encouragemens que j'ai reçus de l’Association britannique pour l’avancement des sciences , et à la générosité que lord Francis Egerton a mise dans l’acquisition qu'il a faite des dessins originaux de mes planches, dont il a fait plus tard présent à la Société géologique de Londres, que j'ai dû de pouvoir étendre mes recherches sur les poissons fossiles bien au-delà de ce que j'avais espéré en commençant. C’est ainsi que j'ai pu engager M. Dinkel à faire un séjour de sept ans à Londres, pendant lequel il a dessiné pour moi les exemplaires les plus intéressans de toutes les collections que j'ai examinées dans les trois royaumes unis de la Grande-Bretagne ; sans compter que lord Enniskillen et sir Philipp Egerton ont fait dessiner à leurs frais, pour me les communiquer , tous ceux qui m’avaient paru nouveaux dans leur immense collection.
Le désordre dans lequel mes livraisons ont paru, rend indispensables quelques explications qui en faciliteront l’arrangement. Outre les numéros d'ordre, toutes les planches portent un chiffre qui indique le volume auquel elles appartiennent. Il ne peut donc y avoir aucune difficulté à les mettre en ordre. Seulement, pour rendre plus facile la publication des planches additionnelles que les nouvelles communications que j'ai reçues ont fréquemment exigées, j'ai distribué les planches de chaque volume en deux séries différentes. La première, dont les planches sont numérotées de lettres romaines, comprend les figures anatomiques qui représentent des squelettes et des écailles de poissons vivans. La comparaison de ces dessins avec les espèces fossiles en rendra la détermination plus facile. C'est également dans cette première série que j'ai rangé les figures représentant des détails microscopiques sur la structure des os , des dents et des écailles des poissons lant vivans que fossiles. Les squelettes sont pour la plupart représentés de grandeur naturelle ; ceux qui proviennent de très-grands poissons sont seuls réduits. Dans la seconde série, les planches sont numérotées de chiffres ; quelques planches additionnelles seulement portent des numéros qui se répètent, mais que j'ai distingués par des lettres. L’explication détaillée des planches qui accompagnent chaque volume en facilitera d’ailleurs le collectionnement. Les planches de cette seconde série représentent les
poissons fossiles tels que je les ai observés et tels qu’ils existent dans les collections ; ils sont
= ar tous reproduits de grandeur naturelle , à l'exception de deux ou trois espèces dont les dimensions gigantesques ont exigé une réduction considérable. Outre ces planches , j'en ai donné quelques-unes qui font partie du premier volume, et qui sont dessinées au trait: Ces figures ne représentent pas des exemplaires de poissons fossiles, tels que j’ai pu les examiner , mais bien les traits distinctifs des genres éteints, tels que j'ai pu les rétablir en combinant leurs caractères épars sur différens fragmens, et en les réduisant aux mêmes proportions. Ces figures sont done pour les poissons fossiles ce que sont pour les mammifères de Montmartre les figures restaurées au trait que Cuvier a données dans ses ossemens fossiles , des Paléothérium et des Anoplothérium, ou celles des Plésiosaures et des Ichthyosaures, de M. Buckland. Jai voulu montrer par là que les lois de la coordination des caractères, bien appréciées, pouvaient conduire , pour la classe des poissons, aux mêmes résultats que l’on a déjà obtenus pour les animaux vertébrés supérieurs, et qu'il sera possible d'enrichir un jour nos ouvrages d'histoire naturelle de bonnes figures de la plupart des animaux qui n’existent plus et dont les débris solides se trouvent seuls conservés épars dans les couches de écorce de notre globe.
Mais les matériaux que je suis parvenu à réunir sont trop considérables pour qu'il füt possible de les comprendre tous dans mon cadre primitif, bien que leur place y soit naturellement marquée. La crainte de fatiguer mes souscripteurs, en augmentant indéfiniment le nombre de mes livraisons, m’a dès lors engagé à ne les ÿ faire entrer que partiellement et à réserver pour une nouvelle publication tout ce que je pourrai convenablement élaguer, sans changer le plan que je m’étais proposé primitivement, d’exposer dans cet ouvrage l’ensemble de ce que j'ai appris sur les poissons fossiles. D’un autre côté, pour rendre plus tard la publication de ces nouveaux matériaux également instructive, et pour faciliter leur réunion au corps de l’ouvrage, je me suis décidé à ne comprendre dans les Recherches que les types dont la connaissance peut contribuer à compléter l'intelligence des rapports zoologiques qui existent entre les poissons, tant fossiles que vivans. Cette restriction est d’ailleurs conforme à la marche que jai suivie jusqu'ici, en décrivant par familles les espèces dont j'ai pu déterminer rigoureusement les affinités naturelles. Dans les Supplémens, qui embrasseront toutes les espèces inédites, j’adopterai un plan complètement différent. Chaque livraison comprendra la monographie des espèces d’une formation , et donnera ainsi une idée du mode d’association de tous les poissons fossiles connus aux différentes époques géologiques. Je me bornerai à citer nominalement les espèces déjà décrites dans les Recherches, en y renvoyant, sans les décrire
de nouveau; tandis que je m’étendrai plus longuement sur les espèces nouvelles, dont je ferai
> EE connaître en détail les caractères, et que je représenterai de la même manière que les premières. L'ensemble de mes études sur les poissons fossiles se trouvera par là compris dans deux ouvrages distincts, qui ne formeront cependant qu’un grand tout. Dans le premier, où j'ai suivi un ordre zoologique, on pourra surtout étudier leurs rapports naturels , leurs formes diverses, les analogies qui existent entre eux et leur organisation comparée à celle des poissons vivans; tandis que, dans le second, où je suivrai un ordre géologique, on trouvera de plus amples renseignemens sur leur distribution dans les terrains, sur les particularités qui caractérisent les différentes époques de leur apparition successive, et sur les modifications qu'ils ont subies dès les temps les plus anciens jusqu'à nos jours. Ces deux ouvrages, en se complétant mutuellement , mettront toujours plus en évidence cette vérité encore trop peu appréciée , qu’il existe des rapports très-intimes entre l’ordre de succession des êtres organisés
et les affinités naturelles qui les unissent.
Neuchâtel, en mai 1843.