ESSAI SUR LA CLASSIFICATION DES POISSONS
Loin de partager l'opinion de ceux qui ne voient dans nos classifications qu’un échaffaudage artificiel propre à faciliter nos recherches, en aidant à la mémoire, j'ai la ferme conviction que les progrès des sciences naturelles conduiront tôt ou tard à établir un système qui sera l'expression vraie et complète des divers rapports qui lient entr’eux les êtres de la création toute entière. Mais un pareil système ne sera possible que lorsqu'on connaîtra plus complètement l’innombrable variété des tyes de ce vaste domaine. Les tentatives que l’on a faites jusqu'à présent pour y arriver, ne m'apparaissent que comme les premiers jalons de l'édifice, comme un moyen provisoire de se reconnaitre au milieu des formes variées qui doivent être enrégistrées d’après leurs diveres affinités. Les principes mêmes qui doivent nous guider dans celle opération ne sont pas encore définitivement arrêtés. On pourrait comparer les efforts des naturalistes qui cherchent à groupper les corps naturels de la manière la plus convenable, aux travaux des ingénieurs qui doivent reproduire par une carte l’aspect d’un pays. Ils fixent dabord quelques points saillants, d’où l’on puisse dominer l’ensemble. De là ils abordent les détails, en subdivisant l’étendue considérable qu’ils ont comprise dans leur première triangulation ; puis ils étudient chaque nouvelle coupure à part, en la parcourant dans tous les sens. C’est alors seulement qu'ils peuvent commencer à annoter les particularités qui font le caractère spécial de ces compartiments restreints. Avec de pareils matériaux on peut déjà faire une bonne carte. Mais tel observateur voudra encore connaitre les hauteurs des montagnes dont le relief lui est indiqué; tel autre voudra savoir quelle partie du sol est boisée, ou quelle est cultivée et quelle ne l’est pas; tel autre voudra avoir des renseignemens sur divers phénomènes climatologiques et ne trouvera rien qui puisse l’orienter. De ce moment là, une carte faite sur les bases que je viens d'indiquer sera insuffisante pour les besoins de la science. De nouvelles recherches deviendront nécessaires; les résultats des études géologiques et météorologiques devront être combinées avec les tracés géodésiques; les procédés graphiques pour la représentation des accidents du terrain devront ètre perfectionnés; le dessin devra reproduire autant que possible le relief même. Puis un temps viendra peut-être où les exigeances de la science iront jusqu’à rendre dans la plupart des cas, les reliefs réels indispensables; c’est-à-dire que la reproduction matérielle des formes, réduites à certaines dimensions,
sera un jour le complément nécessaire des travaux topographiques.
To. I. 22
Ne pouvons-nous pas en dire autant des systèmes en histoire naturelle? Il fut un temps où des rapprochemens vagues suffisaient pour donner une idée du petit nombre d'êtres imparfaitement connus qui fesaient l’objet des études des naturalistes. On les groupait d’après quelques caractères saillans faciles à saisir; on se bornait même quelquesfois à Les placer à la suite les unS des autres, d’après leur grandeur, d’après leur manière de vivre, d’après les lieux qu'ils habitent. Quelqu'incomplête que fussent ces données, elles ne satisfirent pas moins pour un temps aux besoins des hommes, et malgré leur imperfection, elles contribuèrent même à faire faire des progrès aux sciences naturelles. Tel auteur, en remarquant les lacunes de pareils arrangemens, perfectionna la méthode; tel autre receuillit de nouveaux matériaux propres à faciliter les recherches de ses successeurs, et peu-à-peu l’on vit surgir des systèmes basés sur de bons caractères. Dès-lors les progrès devinrent rapides; des travaux monographiques vinrent étendre le champ des comparaisons, en posant de nouvelles bases pour les études de détail. Des idées nouvelles firent découvrir de nouvelles faces à des sujets que l’on croyait épuisés. C’est ainsi, sans sortir du domaine de la zoologie, et sans remonter aux premières tentatives de classification qui ont été proposées pour le règne animal, que l’on se borna pendant longtemps à rechercher les caractères distinctifs des espèces et à les grouper dans un petit nombre de genres basés souvent sur une connaissance très-imparfaite de leur organistion. Cette tendance caractérise surtout les ouvrages de l’école de Linné qui a fait faire d'immenses progrès à la science, en simplifiant la méthode et en la ramenant a l'expression la plus concise des faits connus. Cependant on s’apperçut bientôt que ce système ne pouvait être envisagé que comme un cadre propre à faire embrasser d’un seul coup-d’æil toutes les classes, mais dont les compartimens étaient chétivemens garnis. Chaque jour en effet enrichissait la seience de faits importans qui grossissaient outre mesure les limites assignées par Linné à l’étendue de ses incomparables diagnoses. L’anatomie comparée surtout, en scrutant jusqu'aux moindres détails de la structure intérieure des animaux, vint fournir à la zoologie des caractères plus précis pour la délimitation des classes, des ordres et des familles. Au lieu de simples diagnoses, on s’efforça dès ce moment de faire des tableaux descriptifs de l’ensemble des caractères de toutes les coupes naturelles que l’on put circonscrire d’une manière précise ; on chercha à coordonner les caractères d’après leur valeur relative dans les fonctions de la vie; les espèces furent comparées entr’elles d’une manière rigoureuse ; tous les faits relatifs a leur manière de vie, à leur reproduction et à leur distribution géographique furent soigneusement enrégistrés. C’est à l'immense influence que les travaux de Cuvier ont exercée sur le développement des siences naturelles qu’il faut principalement attribuer cette nouvelle direction des études zoologiques, et l’on peut dire que c’est dans cet esprit que se poursuivent la plupart des grands travaux monographiques qui enrichissent continuellement la science depuis un quart de siècle. I est peu de classes qui n’aient trouvé leurs monographes; les faits de structure qui ont été étudiés et les espèces qui ont été examinées, sont maintenant généralement représentés d'une
manière assez exacte, pour que l’on puisse s’en faire une juste idée, même sans les avoir vus tous en nature. Une connaissance aussi détaillée des espèces et des recherches aussi multipliées sur l’organisation des principanx types de toutes les classes du règne animal, devaient nécessairement amener de grands changemens dans la classification. Aussi avons-nous vu les systèmes se multiplier à l'infini. Cependant, malgré leur nombre, ils ne diffèrent pas essentiellement les uns des autres, et chez tous on reconnait plus ou moins l'influence des travaux de Cuvier; les différences qui les distiguent consistent principalement dans la position respective des grandes divisions à côté les unes des autres, motivée par les divers principes qui dirigeaient leurs auteurs, et dans l'extension accordée à ces mêmes divisions; car il va sans dire que l’on ne saurait envisager comme des systèmes particuliers tous ces échaffaudages systématiques, où il n’y a le plus souvent rien d’original et où les cadres ne différent que par l'ordre de successsion des groupes et les noms qui leur sont imposés. Les changemens les plus nnportans effectués dans le système général de la zoologie depuis Linné, consistent en effet dans le démembrement que Cuvier a fait de la classe informe et indigeste des Vers du savant suédois, et l’on peut dire, sans déprécier en aucune façon la valeur des travaux des naturalistes modernes, qu'ils ne sont qu’un développement des premières coupes du grand naturaliste français. Les modifications de détail que les classifications ont subies ne me paraissent pas moins importantes, mais elles appartiennent à un trop grand nombre d'auteurs divers pour que j'entreprenne ici d’en faire l’histoire; je ‘dirai seulement qu'elles ont essentiellement porté sur la délimitation des familles et des genres et sur une appréciation plus complète et plus:rigourese de leurs caractères. |
Cependant tandis que ces progrès s’effectuaient dans la zoologie proprement dite, une nouvelle science se développait entre les mains de celui-là même qui avait déjà si puissamment contribué au développement de la zoologie. L'étude des fossiles acquit par les profondes recherches de Cuvier une importance qu'elle n'avait point eu jusqu'alors, après qu'il eut demontré que les débris d’êtres organisés que l’on trouve enfouis dans les couches de la terre , différent généralement des espèces vivantes et appartiennent même à des types génériques différents. Ce fait une fois bien établi pour les mammifères et les reptiles, les recherches se multiplièrent dans toutes les classes et pour toute la série des couches de l'écorce solide de notre globe, dans lesquelles on trouve des fossiles. On rechercha les rapports de ces êtres primitifs avee ceux qui peuplent maintenant la surface de la terre, on voulut apprécier leur analogie et déterminer les différences qui les distinguent. Ce travail fit faire de nouveaux et de grands progrés à la zoologie et à l'anatomie comparée des parties solides du corps des animaux, et l’on peut prévoir que l’influence de la paléontologie sur les études z00logiques et anatomiques deviendra de plus en plus importante, à mesure que ces différentes branches de la science s’uniront plus étroitement. Je ne doute même pas que nous ne soyions prochainement amenés à réunir en un seul faiseau les résultats des recherches paléontolo-