L‘ AGASSIZ
J'avais formé le projet de placer en tête de cet ouvrage un résumé de nos connaissances actuelles sur la formation du globe terrestre et sur les changemens qu’il a subis dès son origine. Mais je me suis bientôt aperçu que les questions que j'aurais à traiter pour attendre ce but, s’éloignaient trop du sujet spécial de mes recherches et auraient exigé un développement disproportionné, dans une introduction à l’histoire des poissons fossiles. Aussi, sans renoncer à mon plan , ai-je cru convenable de ne traiter, pour le moment, que les questions qui se rattachent d’une manière directe au développement de la vie organique.
En considérant l’ensemble des êtres organisés que l’on trouve dans la série des formations géologiques, on reconnaît dans leur succession une marche bien différente de celle que faisaient entrevoir les premiers apereus publiés par les auteurs du commencement de ce siècle. On est surtout surpris de remarquer que l’idée d’un développement progressif du règne animal tout entier, tel qu’il avait été d’abord posé en fait, et d’après lequel les classes se seraient succédé dans un ordre conforme au rang que leur assigne leur organisation, ne s’accorde nullement avec les résultats des recherches paléontologiques les plus récentes. En effet, lobservation n’a point confirmé que les animaux rayonnés aient précédé les mollusques et les articulés dans les formations les plus anciennes, ni que les animaux vertébrés soient apparus plus tard. On trouve, au contraire, que dès la première apparition des animaux à la surface du globe, il y a eu simultanément des Rayonnés, des Mollusques, des Articulés et même des Vertébrés. Il y a plus, nous savons que les trois embranchemens des Invertébrés se trouvent représentés dès les temps les plus anciens par des types de toutes les classes, autant que la nature de leur organisation leur à permis de laisser des traces de leur présence. Parmi les Rayonnés, nous avons, dès l’origine, des Polypiers et des Echinodermes en très-grand nombre; les Crinoïdes surtout sont très-variés ; quant aux {calèphes, il n’est pas surprenant qu'on n’en
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trouve pas de débris, puisque leur corps est trop mou pour avoir pu laisser l'empreinte de leurs formes dans des roches aussi altérées que le sont ordinairement les terrains de transition. Mais le fait qu’on en a observé dans les schistes lithographiques de Solenhofen prouve du moins que leur existence remonte à une époque bien antérieure à la création actuelle. Les trois classes des Mollusques sont représentées dans tous les terrains paléozoïques ; les Acéphales en particulier nous offrent un type prépondérant dans le groupe des Brachyopodes ; les Gastéropodes, quoique moins connus, sont aussi assez nombreux ; les Céphalopodes enfin comptent de prime abord des genres très-divers , tels que Jes Goniatites et les Orthocères. On peut presque en dire autant des Articulés ; car la classe des Vers est représentée par les Serpules ; et les Trilobites, qui appartiennent incontestablement à la classe des Crustacés, sont trèsnombreux dans les terrains de transition. Il n° y a que les Insectes dont la présence n’a pas été constatée dans des formations plus anciennes que la houille.
Cet aperçu suffit pour nous convaincre de l'existence simultanée de toutes les classes d’animaux sans vertèbres jusqu'aux époques les plus anciennes du développement de la vie sur la terre. Il n’est dès-lors pas conforme aux résultats de l’observation de représenter l’ensemble du règne animal comme offrant une série progressive dans l’ordre des temps géologiques. Loin de là, toutes les classes d’animaux sans vertébres (dont l’apparition simultanée dans les terrains de transition est un fait maintenant acquis à la science), continuent d'exister sous des formes diverses à travers toutes les époques géologiques postérieures , et nous les retrouvons également toutes jusque dans la création actuelle.
Parmi les animaux vertébrés, la classe des poissons seule remonte avec les diverses classes d’invertébrés jusqu’à l’époque de la première manifestation de la vie à la surface du globe, tandis que les Reptiles, les Oiseaux et les Mammifères se succèdent dans la série des formations géologiques dans l’ordre de leur gradation organique, et nous présentent, au terme de leur développement, le genre humain, dont l'existence ne remonte pas au-delà de la création des êtres organisés qui peuplent maintenant avec lui la surface de la terre.
Nous devons dès-lors nous représenter le règne animal comme formé de deux séries distinctes , dont l’une, composée d’animaux construits d’après le même plan d'organisation que l’homme , nous offre un développement graduel et progressif dès les temps les plus anciens ; tandis que l’autre comprend une grande diversité de types contemporains qui se perpétuent dans les mêmes relations sous des formes toujours nouvelles, à travers toutes les formations
géologiques.
L’enchainement progressif des quatre classes d'animaux vertébrés est un fait qui contraste à tous égards et d’une manière bien frappante avec le développement uniforme et parallèle de toutes les classes d’invertébrés. La gradation des vertébrés est même d’autant plus remarquable, qu’elle se rattache directement à la venue de l’homme, que nous pouvons non seulement considérer comme le terme, mais aussi comme le but de tout ce développement. Voyons d’abord les poissons qui apparaissent les premiers. Plongés dans un milieu plus dense et moins mobile que l’atmosphère, ils se trouvent et se sont toujours trouvés dans des conditions d'existence moins variées que les animaux terrestres. Aussi leur corps est-il tout d’une venue ; leur tête ne se détache point du tronc, dont elle n’est qu’un simple prolongement ; leurs organes des sens sont obtus , et leurs facultés très-bornées ; leurs membres pairs ne sont point encore les principaux organes du mouvement , et il n'existe que des rapports très-passagers entre les individus d’une même espèce. Les reptiles qui succèdent aux poissons dans l’ordre des temps nous offrent déjà une organisation plus parfaite : leur tête se détache plus ou moins du reste du corps, elle peut même se lever au dessus de la ligne horizontale que forme encore le tronc ; les membres pairs, lorsqu'ils existent, sont de véritables organes locomoteurs; cependant ils ne peuvent pas encore soulever toute la masse du corps, qui est trainée, plutôt qu'elle n’est portée par les pattes. Ces animaux sont évidemment supérieurs aux poissons par le développement des organes des sens et des facultés intellectuelles ; aussi existe-t-il chez eux des relations plus diverses entre les individus de la même espèce. Chez les oiseaux, qui viennent ensuite, nous observons un développement très-remarquable. Sans m’attacher à démontrer la supériorité incontestable de leur organisation sur celle des deux classes précédentes , j'insisterai sur ce seul fait, que leur corps peut s’enlever complètement du sol au moyen de membres locomoteurs qui offrent, par leur dégagement, un contraste des plus frappans avec les allures des poissons et des reptiles. Avec cela, nous trouvons constamment chez les oiseaux deux sortes de membres locomoteurs , des ailes pour le vol et des pieds pour la marche ou la natation, et, chose curieuse, lorsqu'ils se posent, ces animaux ne s'appuient que sur les membres postérieurs, le corps et la tête inclinés en avant et en haut. Chez les mammifères nous trouvons pour la première fois une organisation où les membres s’harmonisent , tout en maintenant le corps dans une position élevée. Nous ne devons cependant pas être surpris de rencontrer, dans cette classe, des types aussi variés que les Cétacés, les Quadrupèdes proprement dits, les Chiroptères et les Quadrumanes ; car après un développement aussi excentrique
que celui des oiseaux , quoi de plus naturel que de voir les mammifères reproduire, dans leur
sphère, des formes qui rappellent les types inférieurs, comme pour vaincre définitivement les rapports qui lient les animaux au sol, avant d’atteindre à la noble démarche et aux allures libres qui caractérisent l’homme et qui lui permettent d’élever la face vers son Créateur, de contempler l’ensemble de l'univers, de reconnaître les lois qui le régissent , et de se prosterner avec reconnaissance et amour devant celui à qui il doit de si merveilleuses prérogatives!
Tels sont en abrégé les rapports généraux des classes du règne animal entre elles et avec l’homme dans l’ordre de leur succession génétique. Il n’est pas moins indispensable d’examiner le mode d’association des espèces dans toutes les époques géologiques , pour se faire une idée nette de la nature des changemens survenus dans le développement de l’ensemble. Tout
le monde sait qu’à cet égard les travaux de Cuvier ont été le point de départ d’une ère nouvelle dans la paléontologie.
Après avoir reconnu qu’il existe dans certaines couches superficielles de l’écorce de notre globe des débris de grands mammifères appartenant à. des espèces qui différent de celles que l’on trouve vivantes à sa surface, Cuvier fut le premier à proclamer le fait d’une création antérieure à celle de l’homme ; et toutes les recherches ultérieures n’ont fait que confirmer ce grand résultat, en nous faisant connaître un nombre toujours plus considérable d’espèces dont le type s’est perdu. Mais là ne devaient pas se borner les conséquences des nouvelles recherches. On apprit en même temps que ces espèces éleintes étaient limitées à certains dépôts dont la géognosie traçait les limites avec plus ou moins de précision ; et en poursuivant ces études on arriva bientôt à la conviction que les fossiles diffèrent d'autant plus des êtres organisés de notre époque, qu’ils appartiennent à des terrains plus anciens. Ces résultats, dont on pouvait d'entrée pressentir la haute portée, conduisirent à distinguer plus rigoureusement qu'on ne l'avait fait jusqu'alors certains étages géologiques que l’on appela quelquefois du nom même des fossiles caractéristiques qu’ils renferment. En même temps, la géologie trouvait dans les dislocations des terrains stratifiés un moyen de déterminer les limites de ces formations, en démontrant que ces dislocations coïncident avec le soulèvement de divers systèmes de montagnes, dont on parvint de cette manière à fixer l’âge relatif. Ces aperçus ingénieux, en donnant à l’étude des formations géologiques un degré de précision qu’elle n'avait point eu auparavant, réagirent d’une manière très-heureuse sur l’étude des fossiles. Les comparaisons entre les débris des diverses formations furent multipliées à l'infini, et elles eurent en général pour résultat de démontrer que les espèces ne passent pas d’une formation à l’autre ,
mais qu'elles sont circonscrites dans des limites qui correspondent en grand aux divisions des
—, XXI — terrains , telles que l'étude des dislocations les avait fait distinguer. La paléontologie est ainsi arrivée par l'observation directe à reconnaitre autant d’époques indépendantes , que l’étude des terrains permet de distinguer.de formations géologiques.
Je n’ignore pas qu’en exprimant ces faits d’une manière aussi absolue, j'anticipe à certains égards sur les résultats proclamés jusqu’à ce jour ; car il est une foule de points de détails sur lesquels les paléontologistes et les géologues ne sont pas d'accord. Mais d’un autre côté, les résultats de la paléontologie et de la géologie s'accordent d’une manière trop frappante pour que l’on puisse assigner aux divergences qui existent encore entre ces deux branches de la science une autre cause que l’imperfection de nos observations; et j’aime à me persuader que tous ceux qui se sont occupés d’une manière sérieuse de ces recherches entrevoient avec confiance le moment où toutes ces divergences seront conciliées. Il est cependant un point dont la solution exigera encore bien des recherches; c’est la question des limites dans lesquelles les espèces sont complètement différentes les unes des autres. Le fait de la différence des espèces, dans des limites plus ou moins étendues, n’est contesté par personne. Les divergences entre les paléontologistes ne portent que sur un nombre restreint d'espèces trèsvoisines, auxquelles on assigne une existence plus ou moins prolongée dans certains terrains. Mais le fait que le nombre de ces espèces réputées identiques dans des limites géologiques très-étendues , diminue de jour en jour, à mesure qu'on les compare plus attentivement entre elles et avec les espèces vivantes, me semble autoriser cette conclusion, que ces identifications résultent d’une étude incomplète, ou de l’exagération de certains principes, d’après lesquels on procède dans la détermination des espèces. Pour ma part, du moins, je ne connais jusqu'ici, dans les classes que j'ai spécialement étudiées, aucune espèce qui se rencontre dans deux formations géologiques à la fois, ou qui reparaisse identique dans la création actuelle. Aussi ai-je la ferme conviction qu'il en sera un jour de toutes ces espèces controversées, comme il en a été de l’ensemble des fossiles, que l’on envisageait, à une époque qui n’est pas bien éloignée de nous, comme des débris d'espèces vivantes, enfouies dans les couches de la terre par de violentes révolutions. À mesure qu’on les étudiera avec plus de soin , on finira par connaître toujours plus exactement leurs caractères propres. A cet égard , je me bornerai à une seule observation.
Il n’est pas un zoologiste , au courant de la science , qui ignore combien il est difficile d’arriver à une détermination rigoureuse des animaux vivans, et qui ne connaisse les nom-
breuses incertitudes qui planent encore sur la distinction des espèces de différentes familles ,
alors même qu’on en possède des exemplaires très-bien conservés. Dans l’état actuel de nos connaissances , il n’est personne, je crois, qui voulüt prendre sur lui de distinguer toutes les espèces de Chauve-souris, de Rongeurs, de Passereaux, de Lézards, de Serpens, de Grenouilles, de Perches, de Spares, de Scombres, de Labres, de Clupes, de Cyprins et d’Anguilles, d’après la seule inspection de leur squelette, et cependant c’est uniquement sur l’étude de ces parties solides que reposent les déterminations des paléontologistes. Aussi l’histoire de la z00logie nous apprend-elle que les familles dont les espèces sont le mieux connues sont justement celles qui comptent le plus grand nombre d’espèces fossiles , parce que pour déterminer ces dernières , il a fallu étudier les espèces vivantes d’une manière beaucoup plus complète que les zoologistes n’ont l'habitude de le faire , et tenir compte d’une foule de caractères dont l’histoire naturelle descriptive s'occupe rarement. Il est un autre genre de difficultés que je ne dois pas passer sous silence ; c’est la variété des formes qu'’affectent certaines espèces, et qui qui est telle, par exemple, chez certains Crustacés , que les jeunes et lés adultes, les mâles et les femelles ont été successivement décrits comme des espèces distinctes et même comme des types de genres différens. Enfin, et c’est surtout le cas de plusieurs familles d’Insectes , de Mollusques et de Polypiers , il y a des types dont les espèces sont tellement semblables que l’observation la plus minutieuse peut seule conduire à des déterminations rigoureuses, et je doute fort qu'il y ait un entomologiste qui püt reconnaitre certain Diptère qui aurait été simplement comprimé, ou certain Lépidoptère dont les ailes seraient privées des petites écailles qui les recouvrent, ou tel Coléoptère auquel on aurait enlevé les élytres. Il en serait de même pour un conchyliologiste auquel on soumettrait une collection d’Hélices et de Mulettes (Unio) privées de leur épiderme. Or, je tiens à faire remarquer que c’est précisément à des familles semblables qu’appartiennent la plupart des espèces fossiles qui passent encore maintenant pour identiques avec des espèces vivantes. Je crois dès-lors qu'il serait prématuré de faire entrer en ligne de compte de semblables identifications dans les comparaisons que l’on fait des fossiles des diverses formations, surtout maintenant que l’on a acquis la certitude que la très-grande majorité des espèces diffère de la manière la plus incontestable d’une époque à l’autre. Je sorürais de mon plan si j’entreprenais d'exposer, à cetle fin, l'histoire du développement de l’ensemble des êtres organisés dans toutes les époques biologiques. Je me bornerai pour le moment à résumer les résultats les plus généraux de mes recherches sur les poissons.
De tout temps l'étude de l’ichthyologie a été malheureusement beaucoup plus négligée que
celle des autres branches de l'Histoire naturelle. La difficulté d'observer les poissons dans
leurs profondes retraites, et de recueillir des faits certains sur leurs mœurs et toute leur écoconomie animale, a rendu cette science moins attrayante que l'histoire des grands mammifères et des chantres des bois. Même les reptiles, si hideux et souvent si dangereux, ont trouvé plus d’amateurs que les poissons. Qui ne connait l'attrait de l’entomologie et de la conchyliologie ? Au milieu de tant de richesses, les poissons sont restés perdus pour nous dans les vastes océans qu'ils habitent ; car le nombre de ceux qui sont bien connus est très-petit ; et si la grande Ichthyologie de MM. Cuvier et Valenciennes nous promet la description de 5 à 6000 espèces, nous avons à regretter que les volumes qui ont paru jusqu'ici n’en contiennent pas encore la moitié. Et pourtant, malgré tant de difficultés, que cette étude est entrainante, lorsqu'après avoir fait les premiers pas dans la carrière, on parvient peu à peu à se mouvoir librement au milieu de ce monde encore nouveau qui recèle tant de mystères sur les abimes de lOcéan et sur les demeures inaccessibles des créatures qui l’habitent ! Mais pour arriver là, il faut se frayer soi-même la voie; car les auteurs anciens ne nous offrent que de bien faibles ressources, et parmi les modernes le plus complet nous abandonne au milieu de la route. Or, comme l’examen des espèces fossiles que j’ai cherché à déterminer nécessite une connaissance également détaillée de toute la faune ichthyologique actuelle, j'ai dû, pour établir par devers moi l’équilibre entre les différentes parties de cette science, poursuivre mes recherches d’une manière en quelque sorte indépendante de tout ce qui existe; car on conçoit facilement que les mémoires publiés sur les ichthyolithes, il y a seulement vingt ans, ne sont plus en rapport avec les connaissances qu’il est possible d’acquérir maintenant sur les poissons vivans, dans les grands musées d'Europe.
De cet état de choses et de la manière dont j'ai été obligé d’étudier les poissons vivans pour les comparer avec les fossiles, il est résulté pour moi un grand avantage, c’est celui de l'indépendance de vues la plus complète sur les rapports assignés jusqu'ici aux poissons entre eux. Le grand nombre de genres nouveaux découverts depuis le commencement de ce siècle, et qui ont dù être intercalés dans les cadres des familles naturelles, ont successivement fait disparaitre tous les rapprochemens qui avaient été proposés par les anciens ichthyologistes. Il n’est pas étonnant dès-lors qu’en revoyant leurs caractères, je sois arrivé à une classification qui diffère considérablement des divers arrangemens proposés par mes devanciers. Cette classification est basée sur des considérations importantes que l’on avait complètement négligées. Il est en effet incontestable que l’un des caractères distinctifs de la classe des poissons est
d’avoir une peau garnie d’écailles de forme et de structure particulières. Cette enveloppe , qui
protège l'animal au dehors, est, d’après toutes les observations que j'ai pu faire jusqu'ici, en rapport direct avec l’organisation intérieure de ces animaux et avec les circonstances extérieures au milieu désquelles ils vivent. Sous ce point de vue, les écailles acquièrent une grande importance et peuvent être envisagées comme le reflet superficiel de tout ce qui se passe à l’intérieur et à l'extérieur du poisson. Aussi en les examinant attentivement, j’ai trouyé que lorsqu'on se laisse guider par les particularités de leur structure , on peut disposer les poissons dans des ordres beaucoup plus naturels que ceux qui ont été admis jusqu'ici. Ayant consacré à la classification un chapitre à part à la fin de ce volume , je puis me dispenser .de reproduire ici les caractères des grandes coupes que j'ai désignées sous les noms de Placoïdes , de Ganoïdes, de Cténoïdes et de Cycloïdes.
Cependant pour bien comprendre les résultats généraux que je puis présenter sur le développement progressif des poissons fossiles, il est nécessaire, je crois, de jeter encore un coupd'œil sur les poissons vivans.
En tenant compte de toutes les espèces inédites, on peut estimer le nombre des poissons vivans qui sont épars dans toutes nos collections à environ huit, mille. De ce nombre, plus des trois quarts appartiennent à deux ordres , dont l'existence ne remonte pas au-delà des terrains crétacés, savoir, aux Cycloïdes et aux Cténoïdes ; tandis que l’autre quart se rapporte aux ordres des Placoïdes et des Ganoïdes, qui sont très-peu nombreux maintenant, mais qui ont existé seuls durant toute la période qui s’est écoulée depuis que la terre a commencé à être habitée, jusqu’au moment où les animaux de la craie ont vécu. Cette balance entre les ordres de la classe qui nous occupe est un phénomène d’autant plus remarquable , que ce n’est pas en grand seulement que nous pouvons remarquer cette dispensation régulière des groupes, mais dans chaque ordre, et même dans chaque famille ; ensorte que les différences d'organisation deviennent des caractères distinctifs pour les époques biologiques, même dans les espèces que l’on voit pour la première fois. J’ose maintenant affirmer ce résultat avec assurance , après avoir vu les conclusions générales que j'avais tirées de l’étude de cinq cents espèces de ces fossiles, corroborées par la découverte d’un nombre triple d'espèces, sans que j'aie rencontré plus d’une seule exception aux premières lois que j'avais reconnues. Ces différences organiques essentielles ont surtout trait à la nature des tégumens et à la manière dont la colonne vertébrale se termine dans la nageoire caudale, c’est-à-dire à la manière dont
l'animal est en rapport avec le monde extérieur qui l'entoure , et à la structure de l'organe essentiel de la locomotion.
Pour apprécier à sa juste valeur l'importance de l’étude des poissons en général, et des poissons fossiles en particulier, il ne faut jamais perdre de vue la position de cette classe dans la série zoologique des animaux. Placés par leur organisation au dessus des Rayonnés, des Mollusques et des Articulés , ils présentent des particularités de structure plus variées et sujettes à des différenciations plus nombreuses ; aussi remarque-t-on chez eux, dans des limites géologiques plus étroites, des différences plus considérables que chez les animaux inférieurs. Nous ne voyons pas, dans la classe des poissons , des genres , ni même des familles, parcourir toute la série des formations avec des espèces souvent très-peu différentes en apparence, comme cela a lieu parmi les Polypiers ; au contraire, d’une formation à l’autre , cette classe est représentée successivement par des genres très-différens, qui appartiennent à des familles qui s’éteignent bientôt aussi, comme si l’appareil compliqué d’une organisation supérieure ne pouvait pas se perpétuer long-temps sans modifications profondes, ou plutôt comme si la vie animale tendait plus rapidement à se diversifier dans les ordres supérieurs du règne animal , que dans ses échelons inférieurs. À cet égard, il en est des poissons à-peu-près comme des mammifères et des reptiles. Non seulement toutes les espèces sont différentes d’une formation à l’autre ; mais à des distances verticales peu considérables dans la série des terrains , les espèces appartiennent encore à des genres différens , qui ne passent pas insensiblement d’une formation à l’autre, comme on l’observe fréquemment parmi les Mollusques et les Rayonnés. C'est là un des faits les plus intéressans que j'aie observés, et qui doit avoir d’autant plus de poids pour la zoologie géologique, que la classe des poissons s’étend à travers toutes les formations, et offre ainsi, dans une des grandes divisions des vertébrés, un point de comparaison pour ‘apprécier les différences que peuvent présenter, dans le plus grand laps de temps, des animaux construits sur un même plan, mais dont les affinités avec les espèces vivantes sont aussi éloignées que celles qui rattachent les Crinoïdes aux Echinodermes libres, les Nautiles et les Seiches aux Bélemnites et aux Ammonites, les Ptérodactyles, les Ichthyosaures et les Plésiosaures à nos Sauriens, les Pachydermes vivans à ceux qui habitaient jadis le bord des lacs des environs de Paris, ou les vastes plaines de la Sibérie.
Nous sommes sans doute loin de connaître toutes les espèces de poissons fossiles ; mais leur répartition dans les différentes formations n’en est pas moins d’un haut intérêt pour l’histoire du développement des animaux en général, et pour la connaissance de leur mode d’association avec les représentans des autres classes.
On ne connaît encore que fort peu d’espèces des terrains diluviens ; il n’y en a même
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| — XAV — qu'une qui ait été déterminée d’une manière rigoureuse, c’est l'Esox Otto , qui a été trouvé en Silésie avec des ossemens fossiles d’Eléphans ; mais il est à présumer que la faune ichthyologique de cette époque ressemblait beaucoup à celle de nos jours ,-et que les espèces appartenaient pour la plupart aux genres les plus répandus dans les eaux actuelles.
Les poissons des terrains tertiaires sont fort nombreux et se rapprochent en général beaucoup des poissons vivans, ce qui fait que leur étude peut être entreprise au moyen des ouvrages que l’on possède déjà sur l’ichthyclogie. Néanmoins il est souvent très-difficile , vu leur état de conservation, de les identifier, ou plutôt d'apprécier exactement leurs caractères distinctifs. Jusqu'à présent je n’ai pas trouvé une seule espèce qui fût parfaitement identique avec celles de nos mers, excepté ce petit poisson que l’on trouve en Groënland dans des géodes d’argile, dont j'ai long-temps ignoré l’âge géologique, mais que je sais maintenant être de notre époque.
Les espèces du crag d'Angleterre, de la formation subapennine et de la molasse, se rapportent pour la plupart à des genres communs dans les mers des régions tropicales et tempérées, tels que les Platax, les grands Carcharodons, les Lamies, les Myliobates à larges chevrons, etc. Une comparaison détaillée de ces poissons nous montre que tout en appartenant aux genres de notre époque , les espèces de ces terrains indiquent, dans nos climats, des ensembles de poissons dont le mode d’association rappelle plutôt ceux des zones plus chaudes que les localités dans lesquelles on découvre maintenant leurs débris fossiles.
Dans les dépôts lacustres de cette époque, on trouve de nombreuses espèces de Cyprins, des Cyprinodontes, des Anguilles, des Brochets et des Cottus. On rencontre même déjà des genres qui n’ont pas de représentans dans la création actuelle, tels que les Smerdis et les Sphenolepis. Les Muges sont caractéristiques des dépôts d’eau saumâtre. Enfin la présence de Cyprinodontes dans les terrains d’eau douce de nos latitudes est un fait qui confirme les indications que nous donnent déjà les plantes et les autres animaux sur le climat de ces localités , à l’époque de leur déposition. À
Dans les formations tertiaires inférieures, dans l'argile de Londres et dans le calcaire grossier de Paris, un tiers au moins des espèces appartient déjà à des genres qui n'existent plus. Les recherches que j'ai faites sur ces espèces n'étant pour la plupart pas contenues dans cet ouvrage, au lieu de les énumérer ici, je renvoie aux tableaux comparatifs de tous les poissons fossiles qui se trouvent à la fin des volumes suivans, et dans lesquels j'ai indiqué
les noms des genres et des espèces de toutes les époques géologiques. Je me bornerai à men-
tionner ici les Notæus et les Sphenolepis de Montmartre, et le genre Hemirhynchus du calcaire grossier ; et parmi les poissons de Sheppy, les Esturgeons , les Chimérides , les Myliobates, le genre Phyllodus qui est propre à cette localité, les Sciénures et les nombreux représentans de la famille des Scombéroïdes, qui dominent dans l'argile de Londres. Le caractère tropical de cette faune ichthyologique ressort surtout de la fréquence d’espèces appartenant à des genres dont les représentans de notre époque ne remontent pas, pour la plupart, jusque dans nos latitudes. Les genres éteints même appartiennent à des familles plus développées dans la zone torride que dans les zones tempérées.
Les poissons de Monte-Bolca paraissent appartenir à une époque intermédiaire entre les terrains tertiaires et la formation crétacée. Ils sont très-nombreux. On à trouvé dans cette localité un Squale, des Raïes, des Sclérodermes, des Gymnodontes, des Pycnodontes, des Lophobranches, des Percoïdes , des Sparoïdes , des Sciénoïdes , des Cottoïdes, des Gobioïdes, des Teuthyes, des Chétodontes, des Aulostomes , un Pleuronecte, des Scombéroïdes, des Sphyrénoïdes, un Labre, un Lophius, un Blennicide, des Halécoïdes , des Esocides et des Anguilliformes.
Les espèces de la craie appartiennent pour plus des deux tiers à des genres qui ont entièrement disparu ; l’on voit même déjà apparaitre quelques-unes de ces formes singulières qui prévalent dans la série oolitique. Cependant, dans leur ensemble, les poissons de la craie rappellent davantage le caractère général des poissons tertiaires que celui des espèces de l’00lithe. On trouve en effet dans les terrains crétacés , auxquels j’associe les schistes de Glaris , des Squalides, des Cestraciontes, des Raïes, des Chimérides, quelques Pycnodontes, deux Sauroïdes, un Célacanthe , des Sclérodermes , des Percoïdes , des Scombéroïdes et des Halécoïdes. L’analogie de cet ensemble avec les poissons tertiaires est tellement frappante, que n'ayant égard qu'aux poissons, dans un rapprochement général des formations géologiques , il me paraitrait plus naturel d’associer la formation de la craie et du grès-vert aux terrains tertiaires, que de les rapprocher du groupe des terrains secendaires. Au dessous de la craie il n’y a plus un seul genre qui ait des espèces vivantes , et ceux de la craie même, qui ont des représentans récens comptent en général un plus grand nombre de fossiles. Je crois pouvoir conclure de ces faits : que les conditions elimatologiques qui ont prévalu pendant l’époque crétacée ne différaient pas sensiblement de celles des premiers temps de l’époque tertiaire. Dans aucun cas, je ne saurais admettre l’opinion de ceux qui attribuent aux formations se-
condaires un climat hypertropical : car du moment où les eaux de la mer auraient pu atteindre
une température beaucoup plus élevée que celle qu’elles offrent maintenant dans les régions les plus chaudes du globe , les conditions nécessaires aux animaux qui respirent par des branchies , n’auraient pu se maintenir pendant le laps de temps qui a dù être nécessaire au développement de tous les êtres organisés qui caractérisent ces terrains.
La série oolitique, jusqu’au lias inclusivement, forme un groupe très-naturel et trés-bien limité qui doit comprendre aussi la formation veldienne , dans laquelle je n’ai pas trouvé une seule espèce appartenant aux genres de la craie. À partir de cette époque et en descendant toujours , les deux ordres qui prévalent dans la création actuelle, les Cycloïdes et les Cténoïdes, ne se retrouvent plus , tandis que ceux qui sont en minorité de nos jours se présentent subitement en très-grand nombre. Parmi les Ganoïdes, ce sont les genres à caudale symétrique que l’on trouve ici, et en particulier les genres Dapedius , Tetragonolopis, Lepidotus, Semionotus, Nothosomus, Pholidophorus, Notagogus et Propterus de la famille des Lépidoïdes ; le seul Coccolepis Bucklandi est hétérocerque. Les Sauroïdes sont également nombreux, ils appartiennent aux genres Eugnathus , Ptycholepis , Conodus, Pachycormus, Caturus, Amblysemius, Thrissonotus , Sauropsis, Thrissops, Leptolepis, Aspidorhynchus, Belonostomus, Megalurus et Macrosemius. Les Célacanthes ne sont représentés que par les genres Undina, Ctenolepis et Gyrosteus:; mais les Pycnodontes sont nombreux en espèces appartenant aux genres Pycnodus , Gyronchus , Scrobodus, Microdon, Sphærodus et Gyrodus. Parmi les Placoïdes , ce sont surtout ceux à dents sillonnées sur leurs deux faces et à grands rayons épineux, les Hybodontes, qui prédominent. On sait en effet maintenant que ces grands rayons que MM. Buckland et de la Bêche ont appelés Ichthyodorulithes, ne proviennent si de Silures , ni de Balistes, mais que ce sont des rayons de la dorsale de grands Squales, dont on trouve les dents dans les mêmes couches. On y trouve aussi de nombreux représentans de la famille des Cestraciontes, et en particulier des espèces des genres Acrodus et Strophodus. Les Chimérides sont également représentées à cette époque. En somme, la faune des poissons de la série oolitique est tellement différente de celle des terrains plus récens, qu’un ichthyologiste qui aurait fait une étude très-complète des poissons de notre époque, en lisant l’énumération que je viens de faire des genres du Jura, se douterait à peine que c’est à celte classe qu’appartiennent les fossiles dont il vient de lire les noms.
On parviendra sûrement un jour à recueillir un grand nombre de faits relatifs aux mœurs de ces animaux et à leur organisation intérieure. La découverte des coprolithes nous permet
déjà de reconnaître les êtres organisés qui faisaient la pâture des Sauroïdes et des Requins du
Lias ; car dans ces matières fécales, qui sont assez nombreuses dans les dépôts qui contiennent des poissons de la famille des Sauroïdes, on découvre aisément les écailles des poissons qu'ils mangeaient, et quelquefois ces écailles sont déterminables. Même les intestins sont conservés dans quelques cas, par exemple, dans un exemplaire de Mégalichthys, où l’on voit une portion du canal alimentaire. Les paquets d’appendices pyloriques et les intestins enroulés des espèces de Leptolepis et de Thrissops de Solenhofen , connus sous le nom de Lombricaires, ne sont pas rares dans les schistes de cette intéressante localité. Parmi les poissons de la craie on voit même, dans la collection de M. Mantell, des exemplaires de Macropoma , où l'estomac entier est conservé avec ses différentes membranes, qui se séparent en feuillets. Dans un grand nombre de poissons de Sheppy, de la craie et de la série oolitique ; la capsule du bulbe de l’œil est encore intacte ; et dans beaucoup d’espèces de Monte-Bolca , de Solenhofen et du Lias , on voit très-distinctement toutes les petites lames qui constituaient les branchies ; dans d’autres j'ai reconnu des œufs remplissant la cavité abdominale ; dans d’autres, le foie a laissé une empreinte foncée ; enfin, il«n’y a pas jusqu'aux muscles dont je n’aie reconnu des traces très-distinctes dans un poisson de la craie du Brésil. Il paraît cependant que la nature des roches contribue à conserver certaines parties plutôt que d’autres.
En quittant le Lias pour passer aux formations inférieures , l’on observe une grande différence dans la forme de l'extrémité postérieure du corps des Ganoïdes. Tous ont la colonne vertébrale prolongée à son extrémité en un lobe impair qui atteint le bout de la nageoire caudale. Cette particularité est également propre aux poissons plus anciens.
Les formations triasiques et le Zechstein forment un groupe des plus remarquables par sa faune ichthyologique. Des Chimérides de forme étrange, les Ceratodus et les Némacanthes sont nombreux ; des Cestraciontes appartenant aux genres Dictæa , Janassa, Acrodus et Strophodus, et des Hybodontes sont à cette époque les représentans de l’ordre des Placoïdes. Parmi les Ganoïdes on distingue des Lépidoïdes des genres Platysomus , Gyrolepis et Palæoniseus , des Sauroïdes des genres Acrolepis, Pygopterus et Saurichthys ; des Célacanthes et des Pyenodontes, parmi lesquels les genres Placodus et Colobodus sont surtout caractéristiques pour le Muschelkalk.
Les terrains houillers nous offrent aussi des types très-variés. Parmi les Placoïdes on disüngue surtout des Cestraciontes appartenant aux genres Psammodus , Pœcilodus , Pleurodus , Cochliodus , Chomatodus , Helodus , Orodus, Ctenoptychius et Petalodus , si tant est que ce
dernier genre ne constitue pas une famille à part. Les Chimérides remonteraient aussi à cette
époque, si comme je le crois maintenant , c’est à cette famille qu’il faut rapporter le genre Ctenodus. Les défenses de poissons cartilagineux sont très-nombreuses dans cette formation ; j'en ai distingué plusieurs genres sous les noms d’Oracanthus, de Ctenacanthus, de Ptychacanthus, de Leïacanthus, d'Onchus, de Spinacanthus, de Tristychius , ete. Les Hybodontes sont représentés par les genres Cladodus et Diplodus. Il n’y a pas jusqu'aux Squalides qui ne soient déjà représentés par le genre Carcharopsis. Les Ganoïdes sont tout aussi nombreux ; il y a des Lépidoïdes des genres Acanthodes, Palæoniscus, Amblypterus et Eurynotus; des Célacanthes, des genres Holoptychius, Cœlacanthus , Phyllolepis, Hoplopygus et Uronemus. Enfin c’est dans la houille que lon trouve les plus grands de ces monstrueux poissons sauroïdes , dont l’ostéologie rappelle à bien des égards les squelettes des Sauriens, soit par les sutures plus intimes des os de leur crâne , soit par leurs grandes dents coniques et striées longitudinalement , soit encore par la manière dont les apophyses épineuses sont articulées avec les corps des vertèbres, et les côtes à l'extrémité des apophyses inférieures. L’analogie entre les Sauroïdes et les Sauriens ne s'étend pas seulement au squelette ; dans l’un des deux genres qui existent main. tenant , j'ai trouvé une organisation intérieure des parties molles très-particulière , qui rapproche encore plus ce groupe des reptiles qu’il ne paraissait d’abord. Il y a en effet dans le Lepidosteus osseus une glotte , comme celle des Sirènes et des reptiles salamandroïdes, et une vessie natatoire celluleuse, avec une trachée-artère. Enfin , leurs tégumens ont souvent une apparence si semblable à ceux des Crocodiles, qu’il n’est pas toujours facile de les distinguer. Cet ensemble de caractères me fait penser que les poissons antérieurs à la déposition des terràins jurassiques ont dû vivre dans des océans plus profonds ; l’analogie qui existe entre la forme de la queue des Ganoïdes de cette époque et celle des Placoïdes de tous les temps me parait confirmer cette supposition. J’ajouterai même que les Ganoïdes anciens saisissaient probablement leur proie en se renversant, comme les Squales de nos jours. La position de leur bouche, qui est sous le bout du museau dans la plupart d’entre eux, jointe à l'inégalité des lobes de leur queue, semble du moins l'indiquer.
Les poissons trouvés dans les terrains de transition , se distinguent par des caractères encore plus étranges. Les Placoïdes y sont à la vérité faiblement représentés ; cependant on distingue déjà des espèces d’Onchus , de Ctenacanthus, de Ptychacanthus , de Ctenoptychius et d’autres genres encore mal déterminés, tandis que les Ganoïdes sont trés-nombreux et bien caractérisés. J’ai distingué les genres Cephalaspis , Pterichthys, Pamphractus, Polyphractus .
Coccosteus , Chelonichthys, Dipterus , Osteolepis, Acanthodes , Diplacanthus , Cheiracanthus,
Cheirolepis, Diplopterus, Platygnathus, Dendrodus ,; Lamnodus, Cricodus, Megalichthys, Holoptychius , Glyptosteus , Phyllolepis , Glyptolepis et Psammolepis appartenant aux familles des Lépidoïdes ou plutôt aux nouveaux groupes que j'en ai détachés sous les noms de Cephalaspides, de Diptériens et d’Acanthodiens , et aux familles déjà mieux connues des Sauroïdes et des Célacanthes. Si l’énumération de tous ces noms de genres ne peut point encore rappeler d'images précises , puisque je n’en ai encore décrit que quelques-uns, elle prouve du moins que les poissons ont été très-nombreux dès leur apparition , qu’ils ont appartenu de prime abord à des familles très-différentes et que les types qui se sont succédés dans cette classe ne descendent pas plus les uns des autres, par voie de transformation où de génération directe, que les diverses classes du règne animal tout entier. |
Ce qu'il y a cependant de plus remarquable dans l’ensemble des poissons inférieurs à la série oolitique , outre leur analogie avec les reptiles, et même avec les Trilobites, c’est, d’un côté la plus grande uniformité des types, et de l’autre, la grande uniformité des parties d’un même animal entre elles, qui est souvent telle , que les écailles , les os et les dents sont difficiles à distinguer les uns des autres. S’il était permis de hasarder quelques conjectures sur cet état de choses, tel qu’il se présente à nous maintenant, je dirais que le principe de la vie animale qui plus tard s’est développé sous la forme de poissons ordinaires, de reptiles , d'oiseaux et de mammifères, existait en quelque sorte à l’état de germe dans ces singuliers poissons Sauroïdes qui tiennent à la fois des poissons et des reptiles. Aussi bien ce caractère mixte se perd-il de plus en plus avec lapparition d’un plus grand nombre de reptiles, et nous voyons les Ichthyosaures et les Plésiosaures participer par leur ostéologie aux caractères des Cétacés de la classe des mammifères , et les grands Sauriens terrestres à ceux des Pachydermes qui n’ont été créés que beaucoup plus tard ; tandis que les poissons contemporains de ces curieux reptiles deviennent en quelque sorte toujours plus poissons.
C’est ainsi que l’observation directe, de concert avec la synthèse, nous fait entrevoir un développement organique régulier dans tous les êtres créés, développement qui est en rapport avec les différentes conditions d'existence qui se sont réalisées à la surface du globe, à la suite des changemens qu’il a subis lui-même ; mais ce développement progressif ne se mani-
feste que dans l’embranchement des vertébrés ; les animaux sans vertèbres ne s’y rattachent pas directement.
En tenant compte de tous ces faits, je vois dans la série des formations géologiques deux
grandes divisions , qui ont leurs limites aux étages inférieurs de la formation crétacée. La pre-
= NL CCS |
mière , la plus ancienne , ne comprend que des Ganoïdes et des Placoïdes. La seconde , plus intimement liée avec les êtres actuels, comprend des formes et des organisations ‘beaucoup plus diversifiées ; ce sont surtout des Cténoïdes et des Gycloïdes et un très-petit nombre d’espèces des deux autres ordres qui disparaissent insensiblement , et dont les analogues vivans sont considérablement modifiés. Ne trouvant pas dans les poissons de la première grande période des différences correspondantes à celles que nous observons maintenant entre les poissons d’eau douce et les poissons marins, il me paraît que l’on va peut-être au-delà des faits , en admettant dans la série colitique, et plus bas, des terrains d’eau douce et des terrains marins distincts. Je pense plutôt que les eaux de ces temps reculés, circonscrites dans des bassins moins fermés, ne présentaient pas encore les différences tranchées que l’on remarque de nos jours.
Tel est le cadre abrégé de l’histoire du développement de la classe des poissons. Pour en exposer les détails je devrais rapporter une masse de faits qu'il serait difficile d’aborder sans reproduire une partie des considérations que j'ai rattachées à la description des familles et des genres qui me les ont suggérés , et anticiper même sur les résultats que jai obtenus par l'examen des espèces nouvellement découvertes et qui ne sont point encore décrites dans cet ouvrage. Le champ des recherches sur les poissons fossiles s’est tellement accru depuis quelques années par le soin que l’on a mis partout à recueillir leurs débris , que l’activité d’un homme ne saurait plus suffire à les décrire au fur et à mesure qu’on les découvre. Espérons que l'intérêt toujours croissant qui s’attache à l’anatomie des poissons, portera les naturalistes à s'occuper également d’une manière active d’un domaine dans lequel je n'ai encore planté
que quelques jalons mais dont la fertilité ne saurait plus être contestée.
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Tableau général des Poissons fossiles,
rangés par terrains.
Terrains silnriens.
ICHTHYODORULITHES. ESPÈCES DONT LA FAMILLE N’EST PAS ENCORE DÉTERMINÉE. Onchus Murchisoni. Ludlow. # Thelodus parvidens. Ludlow. « tenuistriatus. Ludlow. + Sclerodus pustuliferus. Ludlow.
+ Plectrodus mirabilis. Ludlow.
s » pleiopristis. Ludlow.
# Sphagodus pristodontus. Ludlow.
Old red Sandstone.
ICHTHYODORULITHES. < Pterichthys latus. Lethen-Bar. Onchus arcuatus. Bromyard. ; 6 CURTIS $ nes » semistriatus. Southstone Rock. £ Fees Re NIMES CRDTAEET L :
# Parezus recurvus. Balruddery. $ re sp CRE # » iformis. Orkney.
Ctenacanthus ornatus. Wales , Sapey. ETAGE TRE Y : SJ nantes Tr * Pamphractus Hydrophilus (Pterichthys). Dura-Den. # Ptychacanthus dubius. Abergavenny. ® Polyphractus platycephalus. Caithnéss. s Cliviatiisthséliiedlendiue,. * Coccosteus decipiens (latus). Caithness et Orkney. 2 s s » oblongus. Lethen-Bar.
CESTRACIONTES. UN. cuspidatus. Cromarty et Gamrie. # Ctenoptychius crenatus. Megra (Russie). * Chelonichthys Asmusüi. Riga, Elgin. 8 re priscus. Ecosse. : » minor. Riga, Elgin.
# Placosteus arcuatus. Riga. ACANTHODIENS.
n undulatus. Riga.
à * Acanthodes pusillus. Gordon-Castle.
» mœandrinus. Ladoga.
# Diplacanthus striatus. Cromarty.
CÉPHALASPIDES. * » striatulus. Lethen-Bar.
Cephalaspis Lyelli. Hereford , Brecknock , Whitbach , Kid- ° À longispinus. Lethen-Bar et Cromarty. derminster, Glammis. 5 » crassipinus. Caithness , Stromness , Orkney. ÿ rostratus Whitbach: Cheiracanthus Murchisoni. Gamrie. ÿ Levis Whitbäch. # » microlepidotus. Lethen-Bar et Cromarty. » Lioydii. Pays de Galles : Whitbach. the Wyle. S minor. Pomona , Stromness. Sutton-Hill, Downton-Hill , Menaibridge , Cheirolepis Traillii. Pomona , Stromness. Abergavenny. » Uragus. Gamrie.
Pterichthys Milleri. Cromarty, Gamrie. #2 270 Cummingie. Lethen-Bar et Cromarty.
» productus. Lethen-Bar.
Tox. I. 5