DE L\ FAMILLE DES CHIMERIDES
Lorsque j'ai commencé la publication de mes recherches sur les poissons fossiles, j'étais loin de supposer que je devrais un jour consacrer un chapitre particulier à cette famille. Au commencement de 183S , on ne" se doutait point encore de l'existence de Chimères fossiles; ce fut M. le D' Buckland qui , le premier, les.signala à l'altention des paléontologistes et des géologues, en rapportant au genre Chimœm plusieurs mâchoires fossiles découvertes par sir Philipp Egerton, le Rév. Townsend et M. Manlell , dans l'argile de Kimmeridge, le Portlandstone, la craie marneuse et la craie blanche. Cette/lécouverte est une des plus intéressantes el des plus inattendues qui aient été faites parmi les poissons fossiles.
Peu connues jusqu'ici , les Chimères vivantes ont été rangées dans l'ordre des poissons cartilagineux , entre les Esturgeons et les Squales ; mais leur organisation , et la structure de leur squelette, qui importe surtout à la paléontologie, n'ont pas été suffisamment étudiées. La découverte de M. Buckland est dès-lors destinée à fixer d'une manière particulière l'attention des ichthyologistes sur cette singulière famille. Un examen détaillé de ces poissons bizarres est devenu d'autant plus indispensable , que sir Philipp Egerton , après avoir fait une étude comparative de toutes les espèces fossiles connues jusqu'à présent, est arrivé à ce résultat tout-à-fait imprévu, que non-seulement elles n'appartiennent ni au genre Callorhynchus , ni même au genre Chimœra , comme on l'avait cru d'abord , mais qu'elles constituent des genres différens de ceux dans lesquels on a rangé les espèces vivantes. Ce résultat me parait d'autant plus plausible que, de cette manière, les Chimères, au lieu de ne former qu'un seul genre qui compterait des espèces dans le Lias, les terrains jurassiques moyens et supérieurs, la craie et les terrains tertiaires, constituent plusieurs types distincts, dont chacun paraît avoir prédominé dans une certaine époque géologique.
L'examen des débris fossiles de cette famille m'a fait apprécier l'étroite affinité qui existe entre les Chimères et la grande famille des Squales. Cette affinité est si grande, que Ton pourrait être tenté de les réunir complètement; elle ressort surtout lorsqu'on compare les mâchoires des Chimères avec les genres éteints que j'ai décrits sous les nom de Cochliodus, de Ctenodus et de Ceratodus. En revanche, les Esturgeons s'éloignent de plus en plus des autres poissons cartilagineux, à mesure qu'on apprend à les mieux connaître. Je pense dès-lors qu'à l'avenir l'on ne pourra plus laisser réunis sous un même chef ces deux groupes de poissons ,
comme le fait encore Ciivier dans la deuxième édilion du Règne animal, et qu'il faudra rapprocher les Kstur£i;e()ns des (lanoides. comuie je lai fai( dans le second volume de cet ouvrai>;e, tandis que les Chimères devront former une famille distincte, telle (jui; Ta déjà établie le prince de Canino dans son Systemn iclithtjoloyicum et dans sa Fauna italica.
Avant d'entrer dans de plus amples détails sur cette intéressante famille , je m'empresse de faire remarquer que c'est à sir Philipp Egerton que je dois la conmumication de la j)lupart des~ faits nouveaux que j'aurai à énoncer ; mon savant and ayant élaboré une monographie détaillée de ces fossiles, dont il a bien voulu me communiquer les principaux résultats, avant même de les avoir publiés.
1° Des Cuimkres vivaistes.
Les dents des Chimères vivantes, dont on a fait les genres Chimœra et Callorhynchm , méritent d'autant plus de fixer notre attention, qu'elles sont le seul terme de comparaison que nous ayons pour déterminer les rapports naturels de ces genres avec les nombreuses espèces fossiles de cette famille que l'on trouve dans la série des terrains jurassiques, crétacés et tertiaires , et dont le nombre s'élève à vingt-huit, que l'on peut ranger dans sept genres.
Les dents antérieures ou intermaxillaires du Chimœra monstrosa sont oblongues et à-peuprès deux fois plus hautes que larges ; elles se terminent en avant par un bord transverse tranchant (Tab. 40, fig. k elîS a, a). Elles sont composées à l'extérieur de côtes verticales, de substance très-dure , alternant avec d'autres d'une moindre consistance , d'où il résulte que leur bord tranchant apparait dentelé par suite de l'usure. A la face interne, on distingue une série de lames obliques , superposées parallèlement les unes aux autres ; ces lames ne s'étendent pas jusqu'au bord des dents , qui est taillé en biseau (fig. h) , mais cessent au point de jonction avec les maxillaires. Dans les espèces fossiles , les dents intermaxillaires sont généralement plus grosses que dans l'espèce vivante, et ont un bord plus large pour agir contre la pointe de la mâchoire inférieure. La structure lamellaire existe également dans ces dents, mais elle est masquée par vme lame de dentine qui entoure la face interne comme la face externe.
Quant aux dents maxillaires supérieures , sir Philipp Egerton m'a fait remarquer que toutes les figures qu'on en a données pèchent par leur position qui est inexacte et qui provient de ce qu'elles ont été faites d'après des dents détachées. Lorsqu'elles sont en place, les dents de la mâchoire supérieure ne sont pas placées verticalement, comme dans mes figures, mais horizontalement, de manière à former sur le palais un plancher osseux comme dans le genre €allorhynchus. Dans cette position , la symphyse des maxillaires et des intermaxillaires est continue , et ces derniers cachent l'extrémité antérieure des premiers. Ces plaques sont à-peuprès triangulaires (fig. k et 5 6,6) ; le bord interne, qui est le plus large, est coupé carrément et correspond à celui du côté opposé; ils sont tous deux faiblement réunis sur la symphyse ;
le bord postérieur est droit, le bord extérieur est échancré, tranchant et même dentelé en avant , par suite de la structure de la plaque dentaire qui est composée de côtes d'inégale densité , comme celle de l'intermaxillaire. L'extrémité antérieure est usée, parce qu'elle seule sert à triturer les alimens ; le reste de la face interne est lisse et concave , avec une quille obtuse , parallèle au bord interne. La face externe est convexe. Dans les espèces fossiles, cette pièce offre des particularités notables qui peuvent être envisagées comme de bons caractères pour les distinguer généri(piement des vivantes.
La mâchoire inférieure (fig. 2) a une forme rhomboïdale ; sa plus grande hauteur est en avant , le long de la symphyse; elle va en se rétrécissant graduellement en arrière. Le bord supérieur, qui est acéré, offre une saillie obtuse au milieu ; sa moitié antérieure est échancrée, lisse et tranchante, la moitié postérieure est droite et dentelée, en conséquence de l'alternance de côtes verticales de consistance inégale , comme il en existe dans les plaques intermaxillaires, et que l'on distingue surtout à la face extérieure de la mâchoire (fîg. 2). Le milieu de la face intérieure (fig. 1 ) présente en outre une arête arrondie, parallèle au bord antérieur, dont fig. 3 montre la coupe, et qui se termine sous la saillie du bord supérieur 2)ar un tubercule triturant (fig. i). Entre cette arête et le bord antérieur, la surface extérieure et la surface intérieure de la mâchoire sont parallèles entre elles ; mais en arrière , les deux surfaces vont en convergeant, de manière à se réunir en un bord tranchant, qui est le bord postérieur de la mâchoire. La forme et la disposition de cette mâchoire la rendent plutôt propre à couper qu'à triturer les alimens ; tandis que la mâchoire inférieure du genre Callorhijnchus est évidemment destinée à les broyer contre la plaque de la mâchoire supérieure.
Dans les espèces fossiles , la structure de la mâchoire inférieure présente un singulier assemblage de caractères particuliers des deux genres vivans de celte famille ; c'est ainsi que la forme échancrée, tranchante et verticale de la mâchoire de la Chimère est combinée avec un large appareil de trituration, analogue à celui du genre Callorhyiichus. Cependant , le type des vraies Chimères prévaut dans la conformation de la mâchoire inférieure des espèces fossiles. Seulement celles-ci se distinguent constamment par plusieurs caractères ; et d'abord la symphyse des deux branches de la mâchoire est moins étendue et, de plus, oblique ; ce qui met une plus grande partie de sa surface intérieure en rapport avec les surfaces de trituration de la mâchoire supérieure. Le bord de la symphyse a en outre un large et profond sillon dans les espèces fossiles, tandis qu'il est coupé carrément dans l'espèce vivante. Enfin, à la face interne de l'angle postérieur et supérieur de la mâchoire inférieure, il y a un second tubercule de trituration qui n'existe pas dans l'espèce vivante. La partie postérieure de cette mâchoire n'offre pas de côtes verticales dans les espèces fossiles, comme dans la vivante. En revanche, sa structure est très-compliquée; la partie antérieure est formée de lames superposées , légèrement arquées et parallèles entre elles , recouvertes par une lame émaillée . et qui occupe tout l'espace correspondant aux pièces intermaxillaires, dont la structure est tout-à-fait semblable. La structure tubuleuse de la mâchoire dendritique se retrouve aussi dans
les luboiTulos (le la mâchoire inférieure; ic reste de la inàclioire a tanlôl Taspecl <riiii os fibreux , taiilôl celui île la denline. La surface extérieure de la mâchoire est recouverte . le long de sou bord tranchant, d'une large lisière démail, qui est interrompue au bord de la gencive , tandis que dans l'espèce vivante , toute la surface extérieure a im aspect uniforme.
Dans le genre CaUorhynchus , dont M. Owen a très-bien décrit les mâchoires et donné des figures qui les représentent de dilïérens côtés, les pièces intermaxillaires sont étroites, (affilées en avant et saillantes en forme de bec, tandis que les pièces maxillaires supérieures sont de forme triangulaire avec des angles antérieurs et postérieurs internes arrondis. Leur face interne est convexe et numie d'un renflement particulier au milieu. Leur bord extérieur peut . à certains égards , être comparé aux dents rudes des Cestracions ; la face externe est concave. La mâchoire inférieure est également triangulaire ou à-peu-près , mais ses bords supérieur ou antérieur , et inférieur ou postérieur , sont légèrement arqués ; la surface masticatoire est large et convexe ; elle est séparée du bord extérieur de la mâchoire par une lame tranchante et arquée ; la face extérieure de la mâchoire est elle-même concave.
2° Des Chimï:res fossiles.
L'étude comparative et détaillée de toutes les mâchoires de Chimères fossiles que j'ai eu l'occasion d'examiner, m'a convaincu que l'on ne saurait les réunir aux genres vivans de cette famille. Sir Philipp Egerton, qui le premier a reconnu la nécessité de les distinguer génériquement , les divise en deux groupes , dont l'un comprend les grandes espèces à mâchoire large, d'un tissu grossier, et l'autre les espèces de petite taille, de forme plus ramassée et de structure plus dense. 11 propose d'appeler Ischyodon le premier de ces genres , qu'il caractérise par le grantl développement des tubercules de trituration de la mâchoire inférieure , qui sont séparés les uns des autres , et dont celui du milieu est surtout large. La partie de la dent qui se trouve en avant du tubercule ne se rétrécit pas vers sa base. Dans le second groupe, auquel sir Philipp Egerton donne le nom de Ganodus, les tubercules sont allongés, rapprochés et réunis en une seule protubérance recouverte d'une lame osseuse ; ils sont placés très en arrière et tellement obliques, qu'ils sont réellement parallèles à la partie postérieure du bord dentaire. La plus forte épaisseur de la mâchoire est en avant du tubercule , mais elle diminue vers la base. La mâchoire supérieure de ce genre ressemble beaucoup à celle du genre CaUorhynchus; seulement sa surface externe au lieu d'être entièrement concave n'offre qu'un profond sillon le long du bord extérieur et est du reste convexe.
Un autre caractère très-remarquable qui dislingue ces genres , consiste dans la présence d'une lame striée lons^itudinalement à la face externe du bord dentaire des deux mâchoires chez les grandes espèces. Chez les petites espèces, cette lame est remplacée par un enduit émaillé très-lisse , semblable à la croûte d'émail des écailles de Ganoïdes. Mais, comme le fait remarquer sir Philipp lui-même, quoique ces divisions paraissent fondées sur des carac-
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Tout en reconnaissant la nécessité de séparer les espèces fossiles des vivantes , et en admettant même la convenance de diviser les premières en plusieurs genres , je me bornerai pour le moment à décrire provisoirement les espèces fossiles connues sous le nom de Chimœra , en conservant cependant les noms proposés par sir Philipp Egerton comme sous-genres , qu'il faudra ériger en genres distincts, dès qu'on aura les moyens d'établir complètement leurs caractères. J'ajouterai à ces deux groupes une troisième section comprenant quelques espèces dun aspect particulier , dont le Ch. Mantellii peut être envisagé comme le type ,qui se dislingue par la pointe allongée de l'extrémité antérieure de la mâchoire inférieure , et par la disposition des stries d'accroissement de sa face inférieure. Je propose pour ce groupe le nom de Psittacodon.